Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

La parole à Jozef Pinior

Inprecor n° 150, 23 mai 1983 · p. 12-13 · 1 921 mots

Pologne Syndicalisme

DOCUMENT

La Président du Comité régional de grève (RKS) de Basse-Silésie et membre de la Commission provisoire de coordination (TKK) de Solidarité, Jozef Pinior, a été arrêté le 24 avril dernier. Nous reproduisons ci-dessous quelques-uns de ses propos publiés par Robotnik 83, bulletin du Comité de coordination du syndicat Solidarité en France (120, rue de Crimée, 75009 Paris). extraits d'entretiens de Jozef Pinior avec la presse clandestine de l'usine Polar de Wroclaw et celle du RKS de Basse-Silésie reproduits par Robotnik 83, et d'un entretien avec des syndicalistes français publié par la même revue.

1.- L'ERREUR DU 10 NOVEMBRE (Extrait de U Nas-Chez nous, bulletin de l'usine Polar de Wroclaw, numéro 17/18, 17 février 1983). syndicat dans la clandestinité ?

- Pour répondre à cette question, nous devons clairement prendre conscience de nos pertes, mais aussi considérer en arrière-plan la situation internationale et voir notre lutte dans une perspective historique. J'adresse ceci à tous ceux qui critiquent si facilement les dirigeants clandestins de Solidarité. La déterminante principale de notre activité présente reste Yalta, le fait que la Pologne se trouve dans - appelons cela délicatement - la zone d'influence de l'URSS. Rappelez-vous les années 1940, quand les communistes ont réussi non seulement à liquider toutes les structures socio-politiques indépendantes, mais encore bien davantage : rendre la société esclave. L'exemple classique de cet esclavage est la « normalisation » hongroise après 1956, ou celle de la Tchécoslovaquie après l'effondrement i parole à Jozef Pir du « Printemps de Prague ». Au contraire, dans la Pologne de l'état de guerre est apparue une situation entièrement nouvelle, quelque chose de neuf est né au pays du « socialisme réel » : la société a refusé cet esclavage. Je pense que nous ne réalisons pas encore clairement cette nouvelle situation, nous sommes exaspérés, frustrés, car pendant seize mois nous avons possédé énormément de choses et tout a pris fin brutalement. Par contre, si nous mettons en rapport les accords de Yalta et tout ce que nous sommes parvenus à réaliser pendant la durée de l'état de guerre, la situation ne se présente de loin pas aussi tragiquement. Nous avons beaucoup perdu, mais ce n'est que le début de la lutte. DÉCLENCHER LA GREVE GÉNÉRALE

- Vois-tu encore une chance d'entente pacifique avec le pouvoir ?

- Ma réponse sera formelle : non ! Ce qui ne veut pas dire que je sois un faucon et que je rêve d'affrontement. Tout simplement, ce pouvoir n'a aucun désir d'entente. La réponse à cette question est le fond même de la déclaration-programme de la TKK du 22 janvier dernier. Nous y prenons clairement position : le système politique actuel, militaro-policier, n'est pas réformable. La junte n'évoluera vers aucune démocratisation si nous ne l'y forçons pas. La grève générale nous paraît vois les choses ainsi: ou nous attaquons en déclenchant la grève générale, et nous commençons à la préparer sérieusement, ou alors de longues années de pouvoir militaire nous attendent. Partout où les militaires s emparent du pouvoir, ils ne s'en séparent pas facilement. C'est même une technique de gouvernement de cet appareil bureaucratique de caserne. Beaucoup craignent que la grève générale ne déclenche une interlior vention militaire directe de l'URSS. Le seul moyen de nous en garantir sera notre degré de préparation : moins nous serons préparés, plus la grève sera chaotique, et plus il y aura de chances d'une agression directe. Une organisation parfaite, un système de communications régional et inter-entreprises, le contrôle de la grève par telles sont les garanties du succès, et aussi de ce que 1 URSS s abstiendra d'intervenir militairement.

2. - GARDE OUVRIERE ET AUTOGESTION (Extrait de Z Dnia na Dzien, numéro 2/ 261, bulletin du RKS de Basse-Silésie, 13-20 janvier 1983)

- Cela veut-il dire que dans le projet de programme du RKS se trouve la prévision de la grève générale ?

- Il faut bien comprendre que tabler sur la bonne volonté du pouvoir, sur des « arrangements », sur une intervention de qui que ce soit en notre faveur, c'est de la naïveté. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. C'est pourquoi le RKS prévoit la grève générale pour le moment où la société ne supportera plus la misère sans cesse grandissante. Il est difficile de préciser quand cela se produira exactement. Mais rappelons-nous que les prix vont subir une nouvelle augmentation, qu'au printemps et en été l'offre de viande sera en diminution, que dans la construction de logements la crise s'aggrave.

éventualités: syndicat s'engage dans la grève générale dès que l'appauvrissement de toute la population en sera arrivé au point où se déclenchent des mouvements spontanés et des grèves sauvages, ou alors nous fixons la date de cette grève, en la liant par exemple au boycott des élections à la Diète qui doivent se dérouler dans le ca-

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scientifiques donneront des cours d'éco- de la situation pour la population. Quel dre de la loi électorale actuelle. Personnellement, je considère la première éventualité comme la meilleure. Dans tous les cas, la préparation des entreprises à la grèprojet de programme la formation dans les principales entreprises de détachements de la garde ouvrière en tant qu'organes exécutifs du RKS. Je voudrais souligner ici que la garde ouvrière ne servira à aucune action du type « petit sabotage », ni à agir contre les collabos, etc. Le but qui lui est assigné est bien plus important: la préparation des usines, sur le plan technique, à la grève générale natio-

- Dans la déclaration du 16 déceml'action clandestine et certaines formes d'activité légale. Qu'entends-tu par là ?

- Justement, il s'agit d'une chose très importante. Il faut à tout prix abandonner notre « programme du non » au profit d'un programme positif, en particulier dans le domaine économique. Nous devons nous concentrer sur notre programme économique. Il faut se rappeler que les commission ouvrières espagnoles ont existé plus de vingt ans dans la clandestinité et ont pourtant exercé une influence importante sur la gestion des entreprises, par le biais d'organes légaux, comme par exemple les comités d'entreprise. En ce moment, nous discutons à nouveau la question des conseils ouvriers. Nous avons des travaux d'experts qui suggèrent de reprendre notre action dans cette direction. C'est également l'avis de plusieurs représentants syndicaux d'entreprise. Mais, bien sûr, il existe aussi des arguments opposés. Si nous nous décipour agir au sein conseils ouvriers, ce serait un modèle de liaison entre activités légales et illégales.

- Ainsi donc, d'une part, la préparation de la grève générale et de l'autre, le travail à la base, l'« économisme » ?

- Bien sûr. Solidarité a toujours lié ces deux traditions. La préparation de la grève générale ne doit pas nous cacher l'importance des actions de fond, du travail à la base. Nous devons dès maintenant préparer la société à la démocratie, nous devons dès maintenant la lui apprendre. Nous n'apprendrons pas l'autogestion en faisant de la résistance passive, en nous limitant au « programme du non ». Les du syndicat clandestin devront parfaitement connaître les questions économiques, ils devront savoir quoi faire pour que leur usine commence à produire et à se développer. C'est pour ces raisons que le RKS a décidé d'organiser l'université ouvrière pour les militants syndicaux des entreprises, cette université où des nomie et d'étude de la réforme économide gestion d'entreprise, gie, de droit, d'étude des doctrines politiques. Les militants de Solidarité devront être préparés quand viendra le moment société prendra réellement le contrôle de l'économie. Alors, beaucoup choses seront entre nos mains: sans compétences, pourrions répondre aux attentes de la société, nous ne pourrions arracher le pays

3.- UTILISER LES CONSEILS OUVRIERS (Entretien avec des syndicalistes français, le 25 février 1983, publié dans Robotnik 83, numéro 4, 14 avril 1983).

— Tu as parlé d'embryons de structures autogestionnaires. Qu'entends-tu par

- Il y a actuellement à Wroclaw une discussion pour déterminer l'attitude de Solidarité vis-à-vis des conseils ouvriers d'autogestion dont le pouvoir a levé la suspension. La question est la suivante : devons-nous nous engager dans le déve. loppement de ces structures au vu de la situation actuelle qui, bien évidemment, exclut toute réforme autogestionnaire de l'économie ? Est-il possible, malgré cela, que les travailleurs prennent le contrôle de ces structures d'autogestion, de façon à ce qu'elles assument la défense des travailleurs contre la répression, contre les licenciements ? Concrètement, cela pourrait se faire ainsi : dans une entreprise où il y a des postes de travail non pourvus, le conseil ouvrier va voir le directeur et lui pose un ultimatum. « Comment se fait-il qu'il y ait des places libres, que vous vous que nos camarades ont été licenciés il y a un mois ? Dans cette situation nous donnons notre accord seulement pour l'embauche de ceux qui ont été licenciés. » De la même façon, si un des travailleurs a été condamné, le conseil ouvrier peut interve. nir pour obtenir sa grâce, car en tant que structure légale, il a des moyens que n'ont pas les structures clandestines. Mais, bien sûr, les possibilités d'utiliser ces structures dépendent de notre degré d'organisation dans l'entreprise. Il y a des cas où la prise de contrôle de ces structures par le syndicat est envisageable, d'autres où nous sommes encore trop faibles.

Bien sûr, les opinions sur cette question sont très diverses. Il y a beaucoup d'arguments contre une telle attitude de Solidarité. Ces conseils ouvriers peuvent très bien s'avérer être une fiction, la police peut faire pression sur leurs membres, exercer un chantage ... A Wroclaw, c'est une discussion ouverte. C'est aux travailleurs de chaque entreprise de trancher.

DE LA FRUSTRATION

A L'EXPLOSION - La réforme économique que le gouvernement de Jaruzelski a commencé à introduire conduit à une détérioration est l'impact de cela sur l'activité indépendante de la société ?

— Je ne suis pas d'accord avec la formulation de ta question. Tu dis que la réforme économique a été introduite et que cela détériore la situation du peuple. Ce n'est pas ainsi qu'il faut s'exprimer. A partir du moment où la contre-révolution de Jaruzelski - c'est ainsi que nous l'ap-

La commencé, il est absurde de parler de réforme économique. Il n'y a pas une telle réforme, car elle est impossible. Avant le putsch de Jaruzelski du 13 décembre 1981, la réforme pouvait réussir : l'autogestion, l'initiative authentique des travailleurs, la libération de énergie pour augmenter la productivité du travail créaient une chance. Mais le 13 décembre tout cela a été brisé. Jaruzelski pense qu'il pourra réussir la réforme en réintroduisant le système autoritaire de gestion centralisée. C'est un leurre, et c'est pourquoi il est illusoire de parler de réforme économique en Pologne. Si les gens voyaient qu'il y a une réforme économique, alors, à mon avis, ils accepteraient d'en payer le prix, car il y aurait l'espoir de nous sortir du bourbier économique actuel. Avant le 13 décembre, on acceptait certaines mesures dont Peffet immédiat était désavantageux pour les travailleurs. Mais, aujourd'hui, il n'en est pas

Aujourd'hui, cela apparaît dans les statistiques officielles : la situaéconomique la production vendue a diminué, la crise du logement - qui est pour nous le problème numéro un - s'est aggravée ... Les rapports économiques que le RKS reçoit des entreprises sont unanimes : nous aggravons notre retard technologique, notre trouve pas preneur l'étranger, le monde nous fuit.

Bien sûr, les difficultés de la vie quotidienne pèsent sur l'activité des gens. Ceux qui, pris par les soucis quotidiens, ne peuvent se consacrer à l'activité sont nombreux. Notre syndicat n'a jamais développé des idées du genre « plus

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