Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE

Le Système monétaire européen et le Marché commun

· Inprecor n° 151, 30 mai 1983 · p. 14-16 · 2 607 mots

Europe France Allemagne Économie mondiale

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et la cri

Le Système Monétaire Européen (S.M.E.) a été créé le 13 mars 1979 en européen ». Il a pour but immédiat de limiter les fluctuations de change devises des Etats qui adhèrent au S.M.E. à environ 4,5%. Il s'agit donc de créer une zône de relative stabilité des changes au sein du Marché Commun, étant entendu pays de la Communauté Européenne ne obligés d'adhérer au S.M.E. En fait, un des principaux pays-membres, Bretagne, a tenu sa monnaie, la livre sterling, en dehors du Système. Le but plus lointain du triple : accroître la « solidarité » monétaire au sein du Marché Commun, devises des pays membres fluctuant plus ou moins conjointement par rapport aux principales devises des autres pays impérialistes, avant tout le dollar et le yen; exercer une pression monétaire « indirecte » sur les gouvernements des membres du Marché Commun pour qu'ils mènent une politique monétaire et économique plus ou moins parallèle ; favoriser ainsi un nouveau « bond en avant » de l'intégration économique européenne en facilitant la création d'une « monnaie européenne » commune aux « l'écu ». Celle-ci n'existe pour le moment ne monétaire e se du Marché qu'en tant que « monnaie de compte », c'est-à-dire instrument de comptabilité, et non comme moyen d'échange, comme de paiement effectif et comme L'INÉGALITÉ DE DÉVELOPPEMENT

FONDAMENTALE : ALLEMAGNE / FRANCE

Mais si le S.M.E. devrait stimuler la convergence du développement monétaire adhèrent, un degré de rapprochement est a son tour une précondition de la réussite du situation et la politique économique d'importants pays-membres soumis à des tensions et des crises continues. C'est exactement ce qui s'est produit, ces crises atteignant leur point culminant en 1982 et au début de 1983.

Fondamentalement, il y a deux « sousblocs » au sein du S.M.E. : les pays à taux d'inflation plus fort, à savoir la France et l'Italie ; et les pays à taux d'inflation plus à savoir l'Allemagne occidentale les pays de Danemark, dont les monnaies apparaissent de plus en plus comme des monnaies satellites du Deutsche-Mark. Ces taux d'inflation différents reflètent à la fois une capacité concurrentielle supérieure de européen commun l'économie et une politique économique moins « expansive » de la part des gouvernements respectifs et des dirigeants des Banques Centrales.

Toute la logique du Marché Commun est fondée sur l'espoir que l'intégration économique européenne réduirait l'inégalité du développement entre la RFA et la France (plus tard, entre la RFA, la France et la Grande-Bretagne). Toute la logique de la Cinquième République est fondée sur l'effort « gaullien », c'est-à-dire du secteur moderne du Grand Capital français, pour aboutir à cette fin. Le capitalisme français a sans aucun doute réduit la distance qui le sépare en matière de productivité moyenne du travail et de compétitivité de la RFA. Il l'a réduite, mais il ne l'a pas supprimée. Et la crise économique s'aggravant, cette distance s'est plutôt accentuée au cours des années 1980-1983.

Voilà la cause objective des tensions au sein du S.M.E. et de la crise au sein du Marché Commun. D'un point vue « technique », le taux de change de deux monnaies fluctue d'après la loi de l'offre et de la demande. S'il y a un fort déficit de la balance des paiements française avec l'Allemagne occidentale, la demande de Deutsche Mark s'accentue, celle de francs français diminue. Le taux de change DM/franc augmente jusqu'à ce que ces devises atteignent le « maximum » de leur fluctuation permise au sein du S.M.E.

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Lorsque le DM est « au plafond » et le franc français est au « plancher » du S.M.E., les banques centrales doivent intervenir. La Bundesbank doit acheter des francs français au moyen de DM ou d'autres devises (aucune banque centrale n'entame plus son stock d'or !), ce qui théoriquement devrait provoquer une hausse du franc. La Banque de France doit vendre des DM ou d'autres réserves de change, ce qui, théoriquement, doit faire baisser le DM et faire remonter le franc.

Mais ces mouvements « automatiques » sont bloqués par la spéculation sur les devises. Lorsque les spéculateurs s'attendent à une dévaluation du franc (ou, ce qui revient au même, à une réévaluation du Deutsche Mark), ils continueront à vendre des francs français et obligeront donc la Banque de France à les racheter au rythme de milliards de dollars. Finalement, après avoir perdu une partie de ses réserves de change, le gouvernement français sera quand-même obligé de céder. Le franc sera dévalué. Cela s'est produit à plusieurs reprises depuis la création du S.M.E., trois fois rien qu'au cours des deux dernières

C'est que le problème n'est justement pas purement « technique ». Derrière le phénomène des fluctuations des taux de change se profile la réalité de la concurrence capitaliste. Si les produits de l'industrie capitaliste française sont moins compétitifs que ceux de l'industrie capitaliste ouest-allemande, maintenir change du franc par rapport au Deutsche Mark, équivaut à favoriser la vente de produits allemands, y compris en France, par rapport aux produits français. Dévaluer le franc français, cela signifie faciliter la vente des produits français par rapport

On comprend dès lors les raisons pour lesquelles la bourgeoisie ouest-allemande a intérêt à maintenir le S.M.E. La solution de rechange, ce seraient des dévaluations en chaîne, non seulement du franc et de la lire italienne, mais encore de quelques-unes Marché Commun (avant tout le franc belge et la couronne danoise). Cela favoriserait l'émergence du Deutsche Mark comme monnaie de réserve ainsi que les exportations de capitaux ouest-allemands. cela lèserait fortement les exportations ouest-allemandes de marchandises industrielles manufacturées (y compris des produits de l'industrie allemande agroalimentaire). Les rapports de force au sein de la bourgeoisie allemande ne sont pas tels à permettre qu'elle sacrifie systématiquement les intérêts du grand capital industriel exportateur à ceux des banquiers et des rentiers. D'autant plus que les exportations industrielles sont plus que jamais le principal support de toute croissance économique en RFA

Voilà pourquoi, malgré « l'arrogance » que Jacques Delors leur prête, les capitalistes allemands ont été chaque fois prêts à payer la note des dévaluations françaises, à condition de maintenir celles-ci moins nombreuses et moins importantes qu'elles ne le seraient sans S.M.E. En fait, depuis l'introduction du S.M.E. le DM a été réévalué annuellement de 7% par rapport au franc et à la lire. Sans le S.M.E., il aurait été réévalué bien plus fortement (Neue

Jacques Delors à l'issue d'une réunion financière extraordinaire de la CEE. (DR) Zürcher Zeitung, 12-13 mars 1983). Voilà pourquoi la Bundesbank est prête à sauver chaque fois le S.M.E. en achetant des francs français pour des milliards de DM lors de chaque crise monétaire successive, malgré le fait qu'elle alimente ainsi l'inflation en Allemagne (car ces achats augmentent automatiquement la masse de DM circulant en RFA). Les vrais marchandages ne concernent pas le principe de la note à payer par l'Allemagne, mais seulement le montant précis de la note.

LE S.M.E. INSTRUMENT POUR

« DISCIPLINER » LE CAPITALISME

FRANÇAIS

Mais si le concurrent le plus fort - en l'occurence la RFA - a un intérêt manifeste à maintenir le S.M.E., les partenaires les moins compétitifs ne sont évidemment pas tenus à respecter c'est-à-dire à maintenir les fluctuations de leurs devises par rapport au Deutsche Mark à la limite de 4,5%. Ils conservent toujours deux possibilités, vu le fait qu'il n'y a pas un « Etat supranational » ni un cadre contraignant pour la « souveraineté nationale » au sein du Marché Commun. Ils peuvent dévaluer leur devise avec le consentement des autres membres de la CEE ; c'est ce qui s'est encore une fois produit à Luxembourg, le 21 mars 1983. Ils peuvent aussi (temporairement, comme l'a fait le régime Giscard, ou même définitivement)

Cela aussi ne se fait pas non plus sans frais. Des dévaluations en chaine d'une devise, si elles favorisent les exportations, ne le font qu'à condition que la productivité du travail et les investissements de rationalisation se développent fortement. Sinon, le renchérissement des matières premières importées et payées en devises fortes neutraliseront bien vite les effets bénéfiques d'une baisse des prix à l'exportation exprimés en devises étrangères. On s'en rend compte à la vue de la véritable panique qui a saisi le gouvernement Mitterrand-Mauroy devant la hausse du dollar, vu le fait qu'une bonne partie des matières premières importées par la France - à commencer par le pétrole ! - sont

La dévaluation, produit d'une inflation plus forte d'une économie « nationale » dans le cadre du Marché Commun, alimente à son tour cette inflation. Cette inflation a un double effet sur l'évolution économique. Elle transfère les charges de «l'assainissement économique » sur les travailleurs et les consommateurs, lorsqu'il n'y a pas d'échelle mobile des salaires rigoureuse, c'est-à-dire lorsqu'on applique une politique d'austérité telle qu'elle est à présent appliquée en France. Elle neutralise plus rapidement encore les effets bénéfiques de la dévaluation pour l'« économie nationale » en faveur des concurrents étrangers, dont les coûts restent plus bas et les produits redeviennent meilleur marché.

On le voit : les gouvernements ne sont pas libres de faire ce qu'ils veulent sur le marché mondial, pour autant qu'ils continuent à se soumettre à la logique capitale qui est celle de la propriété privée, de la concurrence et de l'impératif du profit. Comme « le prix de l'or » (1), les fluctuations des taux de change sont des mécanismes objectifs, par lesquels la réalité de la productivité comparée du travail entre divers pays capitalistes, c'est-à-dire la loi de la valeur, s'impose finalement à toutes les bourgeoisies « nationales », qu'elles soient impérialistes ou dépendantes, fût-ce après certains délais (les pays de l'OPEP viennent d'en faire l'expérience à leurs réalité économique est im-

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placable dans le cadre de l'économie capitaliste internationale. Mais elle n'est point inévitable, pour autant qu'un gouvernement s'appuyant sur la classe ouvrière et d'autres couches exploitées de la société capitaliste, ait le courage et la volonté politiques de rompre avec le capitalisme international et de substituer une logique économique d'un autre type - fondée sur l'appropriation collective des grands moyens de production, la satisfaction des besoins démocratiquement déterminés par les masses laborieuses, la planification économique impérative sous gestion ouvrière et le système d'échange par troc et clearing à l'échelle internationale - à la logique capitaliste.

Vouloir sortir du S.M.E., voire du Marché Commun, sans rompre avec le capitalisme international, c'est retomber dans le nationalisme et le protectionnisme. C'est contraire aux intérêts de la classe ouvrière, car cela substitue encore davantage la « solidarité » travailleurs « nationaux »/patrons « nationaux »,-c'est-à-dire la collaboration de classe, c'est-a-dire l'abandon de la défense des intérêts des travailleurs sur l'autel de la « solidarité nationale »-au grand profit des coffres-forts, à la nécessaire solidarité des travailleurs de tous les pays contre les patrons de tous les pays. Ce qui est urgent, pour la classe ouvrière européenne (et extra-européenne), c'est de s'unir dans un combat commun pour les 35 heures, tout de suite, sans réduction du salaire hebdomadaire, avec embauche obligatoire et contrôle ouvrier sur le rythme du travail, dans le maximum de pays simultanément.

Mais vouloir sortir du S.M.E. voire du Marché Commun, sans rompre avec le. capitalisme international, cela comporte également des risques énormes pour la bourgeoisie française. Ce serait une véritable catastrophe pour les « petits pays » membres de la CEE, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, le Danemark, qui n'ont pu survivre tant bien que mal dans la crise que grâce aux débouchés privilégiés que leur offre la CEE (voir la La collection reliée d'Inprécor 1982

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Les jeunes travailleurs britanniques manifestent contre l'austérité. (DR) manchette de La Libre Belgique du 22 mars 1983 : l'Europe monétaire a évité la catastrophe). Et ce serait un coup très dur également pour l'économie ouest-allemande.

Voilà pourquoi le chantage de Delors a finalement été payant, même si les concurrents/partenaires de la bourgeoisie française se sont efforcés de réduire jusqu'a la dernière minute - tels de véritables Shylocks, jusqu'à la dernière goutte de sang. Mais c'est bien là la véritable mentalité capitaliste, pour laquelle les « valeurs sacrées » sont en dernière analyse les francs et les centimes, les Deutsche Mark et les Pfennigs, les dollars et les cents - le montant de la note à payer.

LE MARCHE COMMUN A RESISTE

À LA CRISE, MAIS IL COMMENCE

A ÊTRE ÉBRANLÉ

Le problème fondamental est ailleurs. Au-delà de la concurrence, il y a la propriété privée, il y a la propriété et la nature du capital. Le Marché Commun ne peut « tenir » à la longue que s'il se consolide au niveau de la propriété du capital et des investissements des capitaux. Quel que soient les décalages dans le temps, l'alternative reste toujours la même : ou bien avancer dans la voie de l'intégration économique supra-nationale, c'est-à-dire de l'inter-pénétration de plus en plus accentuée des capitaux « nationaux » ; ou bien retomber vers le nationalisme économique fondée sur la prépondérance des « capitaux nationaux », ce qui implique, à terme, l'effondrement de l'intégration commerciale.

Jusqu'ici, depuis dix ans ou plus, on marche sur la corde raide entre les deux extrêmes. La création du S.M.E. a été une tentative d'avancer vers l'intégration monétaire, industrielle et politique. Son échec marquerait un pas en arrière très grave pour les tenants des « multinationales européennes ». Le Marché Commun ne s'est pas effondré après 10 années de dépression à long terme. Mais il ne s'est pas

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non plus consolidé. On est toujours sur la corde raide.

Justement : ou en sont les tinationales européennes » ? Elles incontestablement perdu du terrain au cours de la dernière récession. L'échec de la fusion Thomson-Grundig, le triomphe japonais en matière de video-cassettes, labsence de toute fusion dans le domaine de l'électronique, en sont les preuves les plus nettes. Mais elles conservent une bonne partie du terrain conquis. L'intégration européenne du capital bancaire s'est accentuée. L'industrie aéronautique fondée sur l'interpénétration européenne des capitaux - avec le succès de l'Airbus - a progressé. Et surtout - signe des temps - la (avions, chars, canons, fusils) s'étend à tel qu'une production « nationale » d'armes devient quasi-impossible dans le domaine de l'armement classique.

Le seul indice d'un ébranlement plus fondamental du Marché Commun, c'est la « désintégration » de l'Italie par rapport au Marché Commun. Alors que la part du Marché Commun dans les exportations de tous les autres pays-membres n'a cessé d'avancer depuis 25 ans, ou, dans le pire des cas, stagne à un niveau très élevé, la part de ce commerce dans les exportations italiennes, qui avait progressé de 37% en 1960 à plus de 50% en 1973, est retombée à moins de 39% en 1982.

C'est dire que rien n'est encore décidé. Le poids de la crise elle-même, ainsi que celui de la concurrence qu'elle accentue, tant sur le marché mondial entre les pays de la CEE d'une Etats-Unis et le Japon d'autre part, qu'au sein même du Marché Commun entre ses principaux partenaires, trancheront définitive entre les tendances à la consolidation et celles à la désintégration.

Ernest MANDEL 1 mai 1983

1. Voir notre article « L'envolée de l'or », dans le numéro spécial économique d'Inprecor l'année 1980.

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