Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

Pour changer : davantage d'austérité

· Inprecor n° 151, 30 mai 1983 · p. 27-29 · 2 691 mots

État espagnol Économie mondiale

portation avaient augmenté de 28,2%, et seu- tiellement corrigée par une augmentation des

ETAT ESPAGNOL J. ALBARRACIN et P. MONTES

Les points économiques du programme avec lequel le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol PSOE obtint une victoire électorale éclatante le 28 octobre 1982, étaient extraordinairement modérés: maintien du pouvoir d'achat des salaires et des retraites (sans précision des moyens de le garantir); semaine de travail de 40 heures; retraite à 64 ans; 30 jours de congés par an; création de 800.000 emplois nets (proposition appuyée par aucun projet bien défini); modification du système d'assurance-chômage, qui s'était fortement dégradé depuis le printemps dernier; nationalisation du réseau électrique à haute tension, tout en réservant la possibilité de nationaliser les banques en crise, assainies à l'aide de fonds publics.

Depuis le jour de la victoire électorale, ce programme déjà très modéré a subi des dilutions successives. L'équipe économique du gouvernement s'est constituée autour d'un membre du parti qui se situe à la droite du PSOE. L'année 1983 fut déclarée période intermédiaire d'assainissement de l'économie. On précisa que la création de 800.000 postes de travail ne devrait pas être comprise en tant que promesse à accomplir, mais en tant que produit de l'évolution de l'ensemble des 4 années de législature. On précisa de même que l'austérité dans le secteur public, et la modération des revenus salariaux, seraient inévitables dans l'avenir immédiat. Déjà avant la constitution du gouvernement, un tournant s'était ainsi produit dans la ligne économique avec laquelle le PSOE avait gagné les élections, tournant justifié par l'affirmation que l'« héritage était désastreux ».

LE PANORAMA

DE LA CRISE ÉCONOMIQUE Sans aucun doute, les données fondamentales qui caractérisent la situation présente du capitalisme espagnol sont-elles extrê mement négatives. Mais cela, les stratèges du PSOE le savaient parfaitement au moment où ils élaboraient leur programme électoral.

L'année 1982 a été la neuvième année consécutive de crise. On estime que le Produit Intérieur Brut a crû de 1,1%, mais que la production industrielle a baissé de 3,8%. Le chômage, à la fin de l'année, a atteint 2 235 000 personnes, soit 17% de la population active, avec une augmentation de 247 000 personnes en l'espace d'un an et de 1 236 000 personnes en l'espace de 4 ans. Dans la même période, plus d'un million de postes de travail ont été suprimés, dont la moitié dans le secteur industriel.

L'inflation (le coût de la vie) a enregistré une augmentation de 14% au cours de la même année, pratiquement le même rythme qu'en 1981, alors qu'en 1981 les prix à l'imlement de 16,2% en 1982, et que dans les autres pays impérialistes s'est manifestée une forte diminution de l'inflation. Le déficit du budget public a été doublé en l'espace d'un an. Il atteint 6% du Produit Intérieur Brut en 1982. Les tendances courantes des entrées et des dépenses publiques rendent pratiquement impossible toute stabilisation de ce déficit.

Le déficit de la balance des payements en comptes courants s'évalue à quelque 4 milliards de dollars, soit 2,6% du Produit Intérieur Brut, ce qui n'est qu'une légère réduction du déficit de 5 milliards en l'année 1981, vu la dépréciation constante de la peseta, qui a été dévaluée de 46% depuis le milieu de l'année 1979.

Par ailleurs, on a enregistré une sévère réduction du solde net d'entrée de capitaux placés à long terme, qui est passée de 4,250 millions de dollars en 1981 à 1,250 millions de dollars en 1982. Les réserves de devises ont été réduites de 3,5 milliards de dollars en 1982.

L'instabilité financière internationale a entraîné dans son sillage le capitalisme espagnol, aussi bien en tant que créditeur qu'en tant que débiteur, rendant plus difficile son financement extérieur et aggravant la situation précaire de certaines banques et de quelques entreprises importantes telle Explosivos Rio Tinto, qui ont dû suspendre le payement de leur dette extérieure fin 1982. Au même moment, l'ensemble de la dette étrangère espagnole à long terme atteignit 27,3 milliards de dollars, chiffre significatif mais pas encore excessif, bien qu'il faille tenir compte de son expansion rapide. Elle a doublé en l'espace de quatre ans.

En ce qui concerne la crise de la structure productive du capitalisme espagnol, un «assainissement» continuel s'était produit au cours des années précédentes ce qui entraîne la chute brutale de l'emploi et la disparition d'innombrables entreprises. Mais la capacité productive excédentaire continue à marquer des secteurs de base. Un besoin d'investissements importants continue à s'y manifester, vu que la compétitivité du capitalisme espagnol, et surtout sa productivité physique, sont fort arriérées par rapport à ses principaux concurrents impérialistes. La dévaluation de la peseta a compensé en partie cet état arriéré, bien qu'il ne faille pas perdre de vue que le protectionisme croissant des Etats réduit les avantages de capacité de concurrence qu'on peut obtenir par de telles opérations monétaires.

En ce qui concerne l'évolution des salaires et de la répartition du revenu national, il y a eu, depuis 1978, transferts au profit des bénéfices, fondés sur une réduction modérée du pouvoir d'achat des salaires, étant donné que les progrès de productivité avec chute de l'emploi ont fondamentalement favorisé les capitalistes. Cette redistribution des revenus directs aux dépens des travailleurs a été parprestations sociales, pas toujours au niveau personnel comme l'augmentation des retraites. En gros, les profits ont accru leur part du revenu national, mais pas de manière substantielle et de toute manière pas en rapport avec la nécessité d'accroître le taux de profit au point où il permet de relancer les investissements, dont la chute en 1982 a été une caractéristique importante de la situation économique.

Il faut finalement mentionner la crise bancaire qui a pu être freinée par de très importantes interventions de la Banque d'Espagne. Celles-ci n'ont cependant pas pu éviter de graves convulsions comme dans le cas de la Banca Catalana et du Banco Urquijo, ou de la découverte récente de la crise du groupe Rumasa. Le gouvernement affirme que cette crise est déjà contrôlée et dépassée. Il s'agit en fait d'une affirmation gratuite, quand on tient compte de l'expansion bancaire spéculative et désordonnée qui s'était produite avant et au cours de la crise, des liens étroits de la banque avec les secteurs industriels en crise, et de la précaire situation financière internationale.

LE NOUVEAU PACTE SOCIAL C'est sur cet arrière-fond qu'au cours du mois qui passa entre sa victoire électorale et la constitution du gouvernement Felipe Gonzales, le PSOE prépara le terrain pour déclencher immédiatement une politique ouvertement régressive, dont l'intensité et la persistance ont déjà créé un haut degré d'inquiétude et de mécontentement au sein de la gauche à l'égard de la politique du gouvernement, bien que la marge de confiance octroyée au PSOE reste encore considérable.

Les arguments en faveur de cette politique d'austérité s'appuyent sur l'affirmation que 1983 doit être une année de rééquilibrage et d'«assainissement» de l'économie, pour qu'au moment où la reprise internationale prendra de l'ampleur, en 1984, «l'économie espagnole» soit en mesure de sauterdansle train de «l'expansion mondiale». Autosatisfaits de leur «réalisme», les socialistes espagnols signalent les erreurs commises par leurs camarades français, sans tenir compte du fait qu'en France, quelques réformes ont tout de même été réalisés et que la situation espagnole était socialement beaucoup plus dégradée que la situation francaise. Pour ne donner qu'un seul exemple: à la fin de l'année 1982, seuls 23% des chômeurs étaient couverts par l'assurance-chômage. Le nombre de ces «protégés» a fortement diminué au cours de toute l'année 1982.

Les actions du gouvernement ne se sont pas fait attendre. Depuis le début de sa gestion, et avec une énergie digne d'une meilleure cause, Felipe Gonzales a commencé à faire pleuvoir une série de mesures sur les travailleurs, qu'un gouvernement de droite n'aurait

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pas osé proposer. Les modestes propositions de «changement» socialiste se sont dissoutes dans l'air.

En ce qui concerne le pouvoir d'achat, le gouvernement imagina une « limite inflationniste» de 12% pour l'année 1983, qui doit servir de point de référence pour «maintenir le pouvoir d'achat des salaires et des retraites». Pareil taux inflationniste exigerait une augmentation des salaires de 13% pour maintenir le pouvoir d'achat, compte tenu de l'accroissement moyen des prix en 1982 et en 1983. Mais le pronostic gouvernemental s'accorde peu avec une succession ininterrompue de hausses de prix (de tarifs de services publics et d'impôts indirects) découlant du désir d'accroître ses rentrés, d'augmenter les profits des secteurs de base du capital et de réduire le déficit des entreprises nationalisées. Ainsi, les hausses annoncées sont de 20,5 % pour les produits énergétiques, de 10% pour les tarifs de voyages aériens, de 12,4% pour le tabac, de 7,5% pour le tarif d'électricité, de 8% pour les produits pharmaceutiques, de 9,5 % pour les engrais etc.

Malgré le caractère fictif du «maintien du pouvoir d'achat» sur la base de 13% d'inflation prévue, les syndicats ont commencé les conversations pour un nouveau pacte social en déclarant «non-négociable» une marge de 11-13% d'augmentation des salaires avec une moyenne de 12%. Mais les positions se sont petit-à-petit diluées notamment grâce à une pression du gouvernement sur la centrale syndicale à direction socialiste, U.G.T. On a finalement admis une marge d'augmentation générale des salaires de 9,5 à 12,5%, avec des possibilités d'augmentations inférieures dans les entreprises ou secteurs en crise.

Le pouvoir d'achat a d'ailleurs été réduit là où le gouvernement avait la possibilité de fixer lui-même les critères d'augmentation des salaires nominaux dans les négociations collectives, à savoir dans les entreprises publi«Du travail pour tous les chômeurs », banderole de la LCR (E). (DR)

NO E6

ques, où les augmentations ne dépassent pas les 11%. Par ailleurs, pour les fonctionnaires, on a fixé une augmentation de 9,5% et pour les retraites une augmentation linéaire (égale pour tous) qui équivaut à 23 dollars US (145 FF, 1 110 FB). Cela les maintient à un niveau fortement inférieur au salaire minimum et représente une perte sensible de pouvoir d'achat.

Parachevant cette oeuvre de redistribution du revenu national aux dépens des salariés, le gouvernement a décrété une augmentation de 13% du salaire minimum très bas, qui se situe maintenant au niveau de 8 dollars (57 FF, 400 FB) par jour, tout en augmentant les cotisations de la Sécurité Sociale de tous les salariés, alors qu'il diminue celles des entrepreneurs. Les impôts indirects ont été augmentés.

On peut déduire de l'ensemble de ces faits que le gouvernement socialiste n'a en rien changé la tendance à la baisse des salaires mais l'a au contraire accentuée, en faveur de l'accroissement des profits, mettant sur le dos des travailleurs le poids de son intention d'arrêter ou de modérer le déficit des finances publiques.

LE CHOMAGE

En ce qui concerne la semaine de travail de 40 heures et la retraite à 64 ans, le gouvernement a également commencé à abandonner ses promesses électorales. Au lieu de décréter les 40 heures immédiatement, il a annoncé qu'il acceptera tout ce que les «partenaires sociaux» proposent de commun accord. Dans l'Accord Interconfédéral, de même que dans le projet de loi sur les 40 heures, on laisse sans précision la question de savoir s'il s'agit bien de 40 heures effectivement prestées. Dans ce cas, il s'agirait en réalité d'une semaine de 41 1/2 heures et non de la semaine des 40 heures. La retraite à 64 ans

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attend des jours meilleurs. Les deux mesures de réduction du temps de travail formaient la base de la principale promesse électorale du PSOE: la création de 800 000 postes de travail nets en quatre ans.

C'est l'abandon pratique de ce point du programme qui coûtera le plus au gouvernement Felipe Gonzales en matière de crédibilité et d'appui populaire. Il a constitué l'axe principal de la campagne électorale du PSOE Sa réalisation s'avère de plus en plus impossible. Comme nous le disions plus haut, le gouvernement a déjà précisé qu'il s'agit d'un projet pour l'ensemble de la législature. Mais c'est là un simple argument de débat, dont l'efficacité s'évanouira au fur et à mesure que la gravité de l'accroissement du chômage se précisera.

Les prévisions gouvernementales pour l'anée 1983 excluent déjà toute augmentation nette d'emplois. On s'attend plutôt à une nouvelle chute de l'ensemble des postes de travail. La croissance du Produit Intérieur Brut de 2,5%, annoncée par Felipe Gonzales dans son discours d'investiture, a dû être revisée vers le bas dans le sens d'un taux de 2%. Mais même ces 2% ne semblent pas devoir être atteints étant donnée la politique monétaire restrictive qu'on désire imposer. La consommation des ménages ne fera probablement aucune contribution à la croissance. Les investissements restent déprimés et ne manifestent aucun symptôme de récupération. Les exportations font apparaître des signes de faiblesse depuis plusieurs mois, malgré la nouvelle dévaluation de la peseta. On peut difficilement s'attendre à une «relance» de ce côté là, même lorsqu'on envisage une légère reprise de l'économie mondiale. La prévision la plus réaliste, c'est celle d'une croissance du Produit Intérieur Brut de l'ordre de 1 à 1,5%.

Tenant compte des taux d'accroissement de la productivité qu'on continue à enregistrer au cours des dernières années, un taux de croissance du PIB de 2,5% ne permet même pas d'arrêter l'hémorragie de l'emploi. Un taux de croissance du PIB de 1,5% aboutirait à une perte de 200 000 emplois en 1983, ce qui augmenterait le chômage de 300 000 unités, vu l'accroissement de la population active. Fin 1983, on risque donc de dépasser le seuil de 2,5% millions de chômeurs, ce qui obligerait le gouvernement à créer 1 million de postes de travail en l'espace de trois ans, au lieu d'en créer 800 000 en l'espace de quatre ans, pour tenir so promesse électorale. Cela est manifestement irréalisable dans le cadre du projet de Felipe Gonzales. L'évolution du chômage, au fur et à mesure que les chiffres seront connus, risque de devenir le calvaire du PSOE.

Pour compléter ce sombre tableau, il faut encore faire entrer en ligne de compte la restructuration pendante des secteurs industriels en crise (sidérurgie, aciers spéciaux, chantiers navals, biens d'équipement, électroménager , électronique etc.), ce qui implique la supression de 45 000 emplois selon les estimations du gouvernement lui-même. Ce gouvernement est conscient des difficultés avec lesquelles il est confronté pour réaliser ses projets, car ils provoquent une nouvelle détérioration de la situation et ils frappent au coeur même du mouvement ouvrier. Mais le fait d'être conscient des difficultés n'élimine pas ces projets qui restent inexorables pour le PSOE, vu la gravité de la crise,

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et son choix fondamental de ne pas rechercher une autre issue que celle compatible avec le maintien de l'économie capitaliste. Tout au plus essayera-t-il d'éviter l'accumulation et la coïncidence des conflits, espaçant la mise en oeuvre des restructurations sectorielles. Mais l'objectif final est fort bien défini et a été rendu explicite par le gouvernement.

LA RESISTANCE

DES TRAVAILLEURS La résistance des travailleurs sera énorme, de même que la dureté avec laquelle ils défendront leurs postes de travail. Ceci a été démontré par les luttes contre la restructuration de la sidérurgie intégrale (probablement le secteur le plus difficile), et par les grèves générales locales à participation massive et à appui populaire très large comme celles de Gijon, de Sagunto et de Vigo, où 100.000 personnes, soit un tiers de toute la population, descendirent dans la rue.

Le gouvernement sonde le terrain. II s'efforce de diviser autant que possible les travailleurs, «corporati sant» leurs intérêts et leurs luttes, erreur que le mouvement ouvrier doit éviter mais dans laquelle il est facile de se laisser entraîner, vu le caractère désespéré qu'acquiert la situation pour des branches ou des régions déterminées. Dans le domaine des restructurations, il faut s'attendre à ce que le PSOE accomplisse la tâche que le gouvernement précédent de droite n'a pas pu réaliser.

Ceci précise le rôle historique que ce gouvernement est en train de jouer: imposer, ou essayer d'imposer, le recul des conditions de vie des travailleurs pour faciliter l'issue de la crise au capitalisme espagnol. Le succès ou l'échec du PSOE dans l'accomplissement de cette tâche peu glorieuse déterminera une nouvelle étape fondamentale de la lutte de classe dans l'Etat espagnol. •

J. ALBARRACIN et P. MONTES, avril 1983.

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