S pour les partis de droite, c'est parce que pour la première fois depuis 1953 (date I les élections législatives du 6 mars 1983 n'ont pas représenté une victoire totale parlementaire, à la suite de quoi il fut déclaré anticonstitutionnel et interdit) une formation politique à la gauche du Parti social-démocrate (SPD) a réussi à franchir la barre antidémocratique des 5 % des suffrages nécessaires pour accéder au Parlement
Avec plus de deux millions de voix, les Verts sont, à gauche, les seuls véritables
En République fédérale allemande (RFA), les Verts déterminent les débats politiques de la gauche comme dans aucun autre pays de l'Europe de l'Ouest. Et ces débats
Les extraits de la discussion entre Jakob Moneta, défenseur connu du socialisme révolutionnaire en RFA, et Thomas Ebermann, un porte-parole des forces socialistes au sein des Verts, que nous publions dans les pages suivantes, n'éclairent pourtant fédéral (Bundestag). vainqueurs de ces élections (1). parviennent à toucher profondément le SPD lui-même. qu'une partie de la réalité politique que représentent les Verts.
La formation du parti des Verts est étroitement liée à la profonde stabilité politique et économique qu'a connu le capitalisme ouest-allemand jusqu'au dé but des années 1980, stabilité dont les sociaux-démocrates se revendiquent avec leur propagande mettant en avant le « modèle allemand ». Les effets de la crise capitaliste mondiale des années 1974-1975 sur l'économie ouest-allemande furent en effet très limités. Par ailleurs, la participation à la direction des affaires gouvernementales pendant de longues années d'une social-démocratie liée à la bureaucratie syndicale, empêcha l'essor ouvrières contre du chômage et les premières mesures d'une politique d'austérité bour-
De ce fait, les actions de masse trouvèrent le plus souvent leur expression non pas dans une mobilisation massive des travailleurs, mais dans les nouveaux mouvements sociaux contre le nucléaire et, au début des années 1980, contre l'accélération de la militarisation. Les participants à ces mobilisations, dans leur majorité très jeunes, ne percevaient pas les organisations ouvrières, le SPD et les syndicats, comme des alliés potentiels de leur révolte. Au contraire, à leurs yeux, ces organisations se situaient aux côtés de l'adversaire et faisaient partie intégrante de la politique politicienne du système capitaliste.
Une grande partie de la jeunesse s'écarta donc du SPD comme parti majoritaire de la coalition gouvernementale socialo-libérale du SPD et du FDP (Parti libéral-démocratique). Ce rejet ne s'est pas fait sous le signe d'une opposition de classe entre capital et travail, mais sous celui | d'une opposition radicale au programme
La trajectoire
du parti des Verts
Un mouvement qui reste très hétérogène à laquelle le Parti communiste ouest-allemand, KPD, perdit sa représentation nucléaire « civil » et militaire et à la destruction de l'environnement. Les grandes organisations maoïstes qui dominaient la gauche socialiste depuis le mouvement étudiant se sont effondrées. Pour beaucoup de militants de cette sensibilité po. litique, l'écologie ne signifiait pas seulement le point de départ d'une alternative à la gauche du SPD, elle marquait égale. ment la fin de l'espoir d'une radicalisation des travailleurs. Quand, à partir de 1978, les listes électorales vertes et alternatives firent leur apparition et parvinrent à faire élire leurs représentants dans les Parlements régionaux et dans les conseils municipaux, ces formations partageaient, paradoxalement, une des plus profondes conviction de la social-démocratie : la croyance que le capitalisme continuerait toujours à pouvoir surmonter ses contradictions économiques et à parvenir à intégrer durablement la classe ouvrière. Dans leur quête d'une société alternative, ces courants répétèrent les vieilles erreurs du mouvement étudiant, en tirant un trait sur le mouvement ouvrier et, en particulier, sur les syndicats comme instruments susceptibles de renverser l'ordre existant, et en décrétant les « nouveaux mouvements », la question de la survie de l'humanité face aux menaces de guerre nucléaire ou de catastrophes écologiques comme le point de rupture fondamental de la société capitaliste. Si, malgré cela, le parti des Verts fut dès le début plus qu'une simple force écologique, c'est avant tout grâce à la participation active d'une partie de la gauche socialiste à ce projet. Celle-ci voyait là sa seule chance d'acquérir une influence de masse.
Les succès électoraux des Verts, qui leur ont permis d'être aujourd'hui pré-
1. Sur les résultats électoraux, voir Inprecor numéro 146, 28 mars 1983.
sents dans cinq Parlements régionaux (Hambourg, Brême, Berlin-Ouest, Hesse, Bade-Wurtemberg) et à l'Assemblée nationale, auraient été impensables sans les actions de masse du mouvement pacifiste, du mouvement contre le programme nucléaire et contre la destruction l'environnement. C'est pourquoi la prétention des Verts à représenter, politiquement et organisationnellement, l'ensemble de ces mouvements n'est pas justifiée.
Les Verts représentent un creuset de courants politiques les plus divers. Depuis ceux qui défendent des conceptions écologistes réformistes se situant dans le cadre du système capitaliste jusqu'à qui défendent des positions socialistes et marxistes, en passant par ceux qui théorisent la transformation révolutionnaire du système à partir de l'écologie, tel est groupes régionaux, comme ceux de Hambourg et de Berlin, qui en tant que Liste alternative verte (GAL) et en tant que Liste alternative de Berlin-Ouest (AL) affirment une certaine autonomie programmatique et organisationnelle par rapport au parti national des Verts, doivent en partie leur existence à l'initiative d'une aile de l'ancienne gauche maoïste et sont fortement marqués par des conceptions anticapitalistes. Alors que les Verts recueillent, lors des élections, des milliers de suffrages provenant des rangs des militants de ces mouvements sociaux, ils ne représentent cependant pas une force organisationnelle capable de susciter des actions de masse. Les Verts étaient aussi bien absents des grandes manifestations syndicales de l'automne 1982 contre l'austérité que des mobilisations contre l'OTAN. De fait, sous la couverture d'une référence démagogique à la démocratie de base, une petite minorité des adhérents s'est depuis longtemps cristallisée en un mini-appareil politique des Verts. Ce sont eux qui discutent et prennent les décisions sans que les différentes options programmatiques soient ouvertement confrontées les unes Entrée des Verts au Parlement fédéral. (DR)
DIE GRUNEN aux autres et débattues par l'ensemble des
C'est ainsi qu'Ernst Hoplitschek, cofondateur de la Liste alternative à Berlin-Ouest, décrit la vie interne de cette organisation : dans les conseils de délégués de la Liste alternative, 70 à 80 membres mènent des « batailles idéologiques » à bâtons rompus tandis qu'à peine 30 politiciens « alternatifs » prennent les décisions « au nom » des quelques 2 600 adhérents. Tandis que les Verts du land de Hesse doivent largement leur succès électoral de l'automne passé à la lutte massive et dure menée contre la construction de la piste d'envol « ouest » de l'aéroport de Francfort, ce sont environ 80 membres et participants d'une réunion de délégués qui décidèrent de la composition nominale et du programme des listes électorales à la place des 2 500 adhérents, et qui refusèrent la présence d'Alexander Schubart, ancien social-démocrate et principal porte-parole de la lutte contre l'extension de l'aéroport de Francfort. En effet, en tant que socialiste convaincu, il s'était prononcé contre une liste purement « verte » et pour une alliance électorale plus large (2).
En automne 1982, sous la pression des effets de la nouvelle crise mondiale, du triplement du nombre de chômeurs et de l'aggravation de la politique d'austérité, le parti Vert connut, pendant les mois précédant les élections législatives, des débats houleux sur l'élaboration d'un économique. Une première réunion de l'assemblée nationale des délégués, qui s'est tenue après la rupture de la coalition gouvernementale SPD-FDP, les 13 et 14 novembre 1982 à Hagen, a été principalement marquée par la présentation publique de la théorie provocatrice de Rudolf Bahro, selon laquelle une écologique radicale devait se saisir de la chance que représenterait la croissance du nombre des chômeurs jusqu'à 5 millions de personnes pour exiger la mise en œuvre de moyens publics destinés à permettre de « quitter le travail
COMISO ITALIEN de l'industrie » et de construire « une nouvelle pratique de la vie quotidienne indépendante du marché mondial "Le programme économique adopté à une réunion nationale de délégués, les 15 et 16 janvier suivants à Sindelfingen près de Suttgart, fut finalement profondément marqué par les conceptions des forces socialistes qui militent au Mais il apparaît cependant comme un de ces compromis typiques de cette organisation-caméléon et divisée. D'un côté, le programme part d'une critique de la loi du profit, de la concurrence capitaliste et des rapports de production existants analysés comme source d'aliénation sociale et d'exploitation de l'homme et de la nature. D'un autre côté, les « conceptions d'un nouvel ordre économique, écologique et démocratique » sont volontairement formulées de manière très floue (« détournement de la grande industrie du marché mondial » au profit « d'une production proche des consommateurs dans des espaces économiques régionaux et locaux », d'un « ordre financier solidaire » de la construction de coopératives de petites unités de production autogérées) afin de maintenir l'illusion d'une troisième voie entre le capitalisme et les conceptions socialistes traditionnelles.
Le programme revendique « la socialisation du sol, de l'environnement, des moyens de production et des banques sous des formes nouvelles » tout en rejetant les « formes traditionnelles de nationalisation ». De ce fait, les Verts ont refusé jusqu'ici de soutenir la revendication des sidérurgistes pour la nationalisation de leur industrie. Le but à long terme « d'un changement structurel complet du système social sur la base de critères écologiques et sociaux » est opposé à une série de revendications immédiates qui sont réalisables dans le cadre du capitalisme. La politique d'austérité bourgeoise et le démantèlement des acquis sociaux sont clairement rejetés. Mais la revendication d'une autogestion pour remplacer « la bureaucratisation actuelle de l'Etat social » rappelle fatalement la campagne démagogique des chrétiens-démocrates pour rompre avec l'idée d'Etat-providence.
Après un débat tendu, les Verts se sont finalement prononcés pour la mise en place immédiate de la semaine de 35 heures, sans diminution de salaire pour les basses et moyennes catégories, de manière à créer de nouveaux emplois. mesure ne suffisait pas pour créer des emplois pour tous, il faudrait envisager une réduction supplémentaire du temps de travail. Mais, d'un autre côté, les Verts engagent une réflexion sur le temps partiel et le partage des postes de travail afin de répondre au désir de certains de travailler rythme inférieur à la moyenne hebdomadaire.
conservent une possibilité importante de peser dans les nombre et de leur prise moyens de production, et qu'un travail
2. Voir Inprecor numéro 136, 8 novembre 1982.
actif au sein des syndicats doit done être mené. Mais les luttes syndicales et d'entreprise ne sont considérées que comme pour imposer concrètement ce programme.
Le changement récent de gouvernement à Bonn, à la suite de la rupture de la coalition SPD-FDP et des résultats électoraux du 6 mars, marque la fin de la situation exceptionnelle de la RFA comme ilot de stabilité au milieu de la crise de l'économie et de la société capitalistes.
La nouvelle situation va rapidement mettre en évidence les faiblesses du parti Vert et conduira, à moyen terme, à une crise d'orientation et à des débats internes très durs. Il ne sera plus possible d'atténuer les différences politiques et idéologiques par de bons résultats électoraux. Le chômage, les budgets d'austérité et la riposte syndicale sont devenus les thèmes centraux de la politique intérieure. Les peuvent plus se comme auparavant, d'ignorer la classe ouvrière et les syndicats comme facteurs décisifs du changement social. Déjà, même chez ceux qui se reconnaissent dans les désarroi et l'affolement provoqués par la victoire de la droite et par les attaques du gouvernement et des patrons par l'entrée des élus Verts au Parlement fédéral. L'orientation suivie jusqu'à présent par les Verts, qui se présentent, avec leurs 5 % de suffrages, comme la seule véritable opposition face au bloc dirigeant des sociaux-démocrates et des partis patronaux, n'a plus de crédibilité dans une situation où les travailleurs placent à nouveau leurs espoirs dans la social-démocratie aujourd'hui dans l'opposition. Toute politique qui n'a pas aujourd'hui pour objectif l'unité d'action avec le SPD contre la coalition de droite est condamnée à se marginaliser socialement.
Le refus sectaire des Verts de travailler en commun avec les forces de la gauche socialiste et leur prétention réaffirmée d'être le seul représentant légitime des nouveaux mouvements sociaux apparaissent de plus en plus contradictoires avec le rôle décevant qu'ils ont joué de nombreuses fois dans l'organisation et la mise en œuvre d'actions de lutte. Le manque de contrôle de la base du parti sur la parlementaire et l'absence de possibilités de mener des débats politiques approfondis peuvent rapidement provoquer une crise, si les Verts enregistrent lors des prochaines consultations électorales régionales un recul par rapport aux scores précédents, ou même s'ils ne pouvaient franchir la barre des 5 %.
Le Gruppe Internationale Marxisten (GIM, section allemande de la IVe Internationale) s'était prononcé, avant les électins législatives du 6 mars dernier, pour une alliance électorale large des Verts avec les forces de la gauche socialiste comme avec d'autres organisations. Les Verts ont rejeté cette démarche. Ils n'ont pas répondu clairement à la question de savoir s'ils voteraient au Parlement fédéral pour le candidat du SPD, Hans Vogel, au poste de chancelier, si son élection était possible du point de vue des majorités parlementaires. Ils n'ont pas compris la nécessité prendre des initiatives communes avec d'autres forces de la gauche socialiste pour soutenir les revendications des travailleurs. Au lieu de cela, le SPD apparait pour les Verts comme étant leur ennemi principal pour obtenir les voix des électeurs. Pour ces raisons, le GIM, qui a fait sa campagne pour une nouvelle majorité de gauche et pour un gouvernement SPD, a appelé à voter pour le seul SPD et non pas pour le SPD et les Verts. La politique du GIM reste déterminée par l'objectif de mobilisations communes des Verts, des syndicats, des sociaux-démocrates et des forces de la gauche socialiste contre la politique de la coalition de droite. Dans ce cadre, il faudra interpeller les groupes parlementaires des Verts et du SPD pour qu'ils soutiennent les actions de masse au travers d'initiatives communes au Parlement, en pré-
Débat avec u de l'aile socia sentant, par exemple, une loi sur la semaine de 35 heures. Les socialistes révolutionnaires devront cependant débattre en même temps avec les forces socialistes présentes au sein des Verts pour les convaincre qu'il est possible et nécessaire aujourd'hui de construire une alternative socialiste parmi les travailleurs. Des socialistes comme Thomas Ebermann, qui travaillent au sein des Verts sans pour autant lutter ouvertement pour un programme socialiste révolutionnaire, n'y jouent pas totalement le rôle qui leur revient, alors même que pour la première fois depuis longtemps, les objectifs socialistes et les revendications anti-capitalistes sont largement discutées au sein du SPD et des syndicats.
Peter BARTELHEIMER, Francfort, 22 avril 1983.
liste des verts