Inprecor 1974–2004

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CHINE

La situation actuelle de la classe ouvrière

· Inprecor n° 153, 20 juin 1983 · p. 22-24 · 2 649 mots

Chine Syndicalisme

TOUS publions ci-après un article extrait de la revue marxiste révolutionnaire publiée à Hong Kong, October Review, numéro 74-75, de février-mars 1983. Pour

"une meilleure compréhension de l'évolution de la politique économique en République populaire de Chine, nous renvoyons nos lecteurs à l'article d'Ernest Mandel,

CHINE

La situation actuelle de la classe ouvrière

Evolution des conditions du prolétariat chinois depuis la Révolution

« La crise économique en Chine » publié

ZHANG KAI

Depuis l'avènement de la Chine nouvelle, le Parti communiste chinois (PCC) a toujours affirmé que le prolétariat était désormais la classe dirigeante, alors qu'en fait, c'est le parti qui domine et que la classe ouvrière n'a aucun pouvoir. Pourtant, pour obtenir le développement de la production industrielle, pour résister à l'impérialisme et à la bourgeoisie, le PCC matérielles et idéologiques dans Inprecor, spécial économique, numé. a été contraint de s'appuyer sur les travailleurs et d'accorder de meilleures conditions matérielles aux ouvriers qu'aux paysans.

Le poids et la force numérique de la classe ouvrière ont augmenté parallèlement au développement industriel. Selon les statistiques officielles, il y avait en Chine 16,03 millions d'ouvriers en 1952

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et 109,4 millions en 1981. Les ouvriers du secteur industriel étaient environ 5 millions en 1952 et 46 millions en 1981 En 1952 toujours, la production industrielle ne représentait que 41,47 % de la production nationale totale, alors qu'elle en représentait 70% en 1981. La situation de la classe ouvrière industrielle dans les rapports de forces globaux n'a done cessé de s'améliorer.

LES CONDITIONS MATÉRIELLES

ET IDÉOLOGIQUES Le niveau de vie de la classe ouvrière s'est élevé au cours du premier plan quinquennal (1953-1957), mais ne s'est pas amélioré de façon significative au cours des deux décennies suivantes, comme le montre le tableau ci-dessous :

SALAIRE ANNUEL MOYEN

DES EMPLOYES ET DES OUVRIERS

DANS LE SECTEUR ETATISE DE L'ECONOMIE NATIONALE

(en renminbi yuan ; 1 RMB = 3,5 FF) ANNEE TOUS SECTEURS SECTEUR

REUNIS INDUSTRIEL 446 515 496 576 1956 610 674

550 526 524 514 592 652 661 741 636 689 618 683 609 661 614 640 réunis, a augmenté de 80 % en 1981 par rapport

Aprês les ajustements par rapport à l'augmentation du coût de la

Ces chiffres indiquent que : - du « Grand bond en avant » de 1958 au « Bond en avant international » de 1978, les salaires industriels moyens ont en fait diminué durant cette période ;

— l'augmentation a été plus rapide au cours des dernières années, en partie à cause de l'introduction de différentes primes (formant jusqu'à 10% du salaire) et d'allocations diverses (de 10 à 14% du salaire);

- les salaires industriels moyens ont augmenté de 65 % de 1952 à 1981, mais l'augmentation réelle n'a été que de 15% à cause de la hausse des prix (1).

L'expérience nous montre que l'indice du coût de la vie élaboré par les autorités est toujours en-deçà de la réalité. Il n'est donc pas certain que les prix n'aient augmenté que de 50% en 30 ans. Alors que la valeur de la production industrielle a été multipliée par 47 entre 1949 et 1981, les salaires ouvriers n'ont été multipliés que par 18 de 1952 à 1981. Cette forte différence produit inévitablement un mécontentement et une baisse de l'ardeur au travail de la part des ouvriers.

Le phénomène général du « refus des responsabilités » (selon les mots de Deng Xiaoping) dans les usines, d'indifférence et de passivité des travailleurs, a obligé le régime à utiliser les stimulants matériels afin d'augmenter dans une certaine mesure les salaires de la majorité

Mais, au cours des dernières années, l'inflation a annulé ces augmentations. D'autre part, le logement est aussi un problème de plus en plus aigu. Les travailleurs cherchent donc à augmenter leur revenu afin d'améliorer leur niveau de vie, phénomène que le régime qualifie d'« individualisme » et d'« égoïsme ».

UNE NOUVELLE GENERATION

De 1949 à 1969, l'augmentation modu nombre d'ouvriers d'industrie a été de deux millions; de 1970 à 1981 elle a été de 4 millions. La proportion de jeunes ouvriers de moins de 35 ans n'a cessé d'augmenter, représentant 60 % du prolétariat en 1981, soit 60 millions de travailleurs.

Cette nouvelle génération d'ouvriers présente différentes caractéristiques :

- La grande majorité vient des villes. Parmi les nouveaux ouvriers qui sont entrés à l'usine après 1966, 80 % viennent de familles ouvrières et sont donc portraditions de luttes de leur - Beaucoup d'entre eux ont reçu une éducation secondaire de niveau moyen ou supérieur. Ils sont done plus sensibles aux problèmes sociaux et nourrissent de plus aspirations au changement que - Nombre d'entre eux ont assisté ou participé aux luttes de la Révolution culturelle à partir de la fin des années 1960.

Au cours des dernières années, beaucoup de jeunes ouvriers ont participé au mouvement de lutte pour la démocratie. Ils ont publié des journaux samizdat ou participé aux élections locales. Les membres les plus actifs ont été arrêtés. Parmi les douzaines de dirigeants du Mouvement démocratique arrêtés en avril 1981, une majorité était des jeunes ouvriers.

Soumis à une répression sévère, les travailleurs en général n'ont pas mené de lutte active pour améliorer leurs conditions matérielles ou revendiquer leurs libertés. Cependant, on a assisté à des grèves ou à des réductions des cadences de travail dans certaines régions, et la suppression du droit de grève dans la Constitution ne fait que refléter la peur des dirigeants face à de tels phénomènes.

Ces préoccupations des dirigeants apparaissent dans la presse du parti. L'organe du PCC, Drapeau rouge (numéro 16, 1982), ne comportait pas moins de 6 articles signés Yu Yannan, consacrés à la ouvrière. Ces articles affirmaient que les cadres du PCC avaient une « compréhension différenciée » de la jeune géouvrière. Certains pensent que « la situation des jeunes ouvriers est très mauvaise » ; d'autres pensent que « la qualité politique de cette génération d'ouvriers s'est beaucoup détériorée » ; d'autres pensent même que ceux-ci « ont perdu leur sens de classe ». Yu Yannan, représentant le point de vue officiel, sans partager les avis mentionnés, considère que « la conscience de classe des ouvriers actuels tend à s'évanouir », et que « des idées bourgeoises et d'autres idées non-prolétariennes ont sérieusement miné les rangs de la classe ouvrière ».

Si ces jugements correspondaient totalement à la réalité, le PCC en porterait la responsabilité principale, car une telle situation a été encouragée au cours des dernières années par sa politique droitière d'une part, et par le niveau de vie extravagant des bureaucrates de l'autre. En tout cas, ces commentaires révèlent avant tout le manque de confiance du PCC dans la classe ouvrière et réciproquement.

L'OPPOSITION OUVRIERE

Cette méfiance mutuelle trouve racine dans l'opposition entre les dirigeants et les dirigés, les privilégiés et les opprimés. Cette opposition se manifeste dans toute une série de domaines concrets.

Un article de Yu Yannan, intitulé « Renforcer les liens avec la masse des travailleurs », expose trois phénomènes qui illustrent bien la façon dont les cadres du parti se sont « coupés » des travailleurs, « à l'échelle nationale » :

- « Certains memores du parti utilisent leur pouvoir pour améliorer leur situation personnelle. (...) Aujourd'hui, des abusives dans l'attribution d'emplois aux enfants des cadres du parti ou dans la distribution des logements disponibles sont monnaie courante, et les travailleurs en sont très mécontents. »

- « Certains membres du parti donnent le mauvais exemple : ils choisissent les travaux faciles, recherchent les bénefices matériels et se conduisent mal dans le parti, ils n'adhèreront pas, eux, au par-

- «Il y a trop peu de membres du parti à la production. Ils se réfugient dans les instances de direction. Plus le travail est difficile dans un secteur, moins on y trouve de membres du parti. d'une question grave, liée à la nature de classe et à la base de masse de notre par-

Dans les usines, les cadres du parti qui appliquent fidèlement les instructions du PCC et surveillent les ouvriers, obtiennent des pouvoirs et des avantages spéciaux. En conséquence, un grand nombre d'opportunistes affluent dans le parti. Et les ouvriers qui adhèrent au parti sont soit vite absorbés dans la bureaucratie, soit vite frustrés et démoralisés.

Statistical Yearbook of China, 1981, Drapeau Rouge, numéro 23, 1982,

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On peut trouver de nombreux exemples de l'opposition qui existe entre les ouvriers et le PCC.

Selon la tradition stalinienne, le PCC a organisé des campagnes visant à faire apparaître dans les usines des exemple à leurs camarades et présentés comme les meilleurs partisans du régime. Mais ces campagnes n'ont pas donné les résultats attendus. Beaucoup de ces ouvriers modèles ont été isolés par les autres travailleurs. Yannan en donne quelques exemples dans son article. Selon une enquête officielle, parmi les 126 « tisserands modèles » du pays, 66 ont été ridiculisés et isolés par les travailleurs. « Un grand nombre de faits montrent que l'habitude d'isoler et d'attaquer les ouvriers progressistes existe à des degrés divers dans de nombreuses régions, et est assez générale. » L'article recommande d'ailleurs d'apprendre « aux ouvriers arriérés » à « traiter les ouvriers progressistes d'une façon correcte ». Yu explique que l'action des travailleurs progressistes consiste en « travail supplémentaire, dépassement du quota de production, acceptation de l'austérité, etc. (3) ».

Afin d'appuyer sa campagne en faveur des travailleurs modèles, le régime a récemment introduit un système de primes qui sème la division parmi les ouvriers. Mais il a échoué dans la mesure où les primes sont en général partagées collectivement par les travailleurs et ne permettent donc pas d'augmenter la pro-

DES CONGRES OUVRIERS Afin de désamorcer les tensions et d'arriver à mieux faire appliquer sa politique, le PCC a été contraint d'introduire le système des congrès ouvriers (4). L'article déjà cité explique : « Une enquête montre qu'il existe aujourd'hui des rapports assez tendus entre les cadres et la masse des travailleurs dans certaines usines. Les ouvriers sont privés de droits démocratiques légitimes, est devenu une des raisons fondamentales du manque d'enthousiasme politique des masses. Dans les entreprises, le problème des rapports entre les cadres et les masses est, dans une large mesure, le problème des rapports entre le parti et les masses. »

L'ordonnance instituant le système congrès ouvriers a été promulguée moins d'un an après la formation du syndicat Solidarité en Pologne, illustrant par là la crainte des autorités de voir se développer une situation « à la polonaise » en Chine. Selon les rapports officiels, à la fin 1981, environ 100 000 entreprises (26% du total) avaient établi des congrès ouvriers. Toujours selon l'article cité : « Actuellement, seule une minorité des congrès ouvriers fonctionne bien ; dans une majorité d'usines, les congrès ouvriers travaillent de façon très formelle, ce qui suscite de fortes objections de la part de la masse des ouvriers. »

Yu explique que cela est dû, fondamentalement, à l'attitude des cadres dirigeants. Il donne quelques exemples :

« Beaucoup de cadres dirigeants craignent de voir leurs pouvoirs diminuer si les pouvoirs des congrès ouvriers augmentent. Dans certaines entreprises, l'organisation du parti contrôle entièrement le congrès. (...) Toutes les questions sont discutées et décidées par le comité du parti et ensuite adoptées par le congrès ouvrier. Certains cadres de l'administration ne pensent à réunir le congrès ouvrier que lorsqu'ils rencontrent des difficultés, telles que la non-réalisation de l'objectif de production. (...) Certains camarades pensent même que dans les usines étatisées, les directeurs devraient être nommés par l'Etat, recevoir les pleins pouvoirs, et que les ouvriers ne devraient avoir aucun droit de participer à la gestion. (5) »

Ces remarques tracent un tableau frappant de bureaucrates s'accrochant à leur pouvoir et manipulant le système des congrès ouvriers. Cependant, les travailleurs ont su utiliser les canaux offerts par cette strueture. Bien que le décret sur les congrès stipule pas que ceux-ci aient le droit d'élire les directeurs, ils l'ont fait dans de nombreuses entreprises, portant ainsi un coup au système de la nomenklatura.

CONTRADICTION

DANS LE TRAVAIL IDÉOLOGIQUE

En janvier 1983, le Département de la propagande du PCC et six autres instances ont appelé à la convocation d'une conférence sur la question du travail idéologique et politique parmi les employés et les ouvriers, avec le but déclaré de « mobiliser toute la classe ouvrière ... pour garantir la réalisation du programme du XIle congrès du parti ».

Le PCC utilise son énorme appareil de propagande pour mener idéologique parmi les ouvriers, mais il n'a pas encore réussi à effacer les contradic. tions que nous avons signalées. Il en fait responsabilité aux cadres: « Pendant une assez longue période, les gens ont eu une compréhension très restrictive et simpliste de ce travail. Durant les dix années de tumulte (c'est-à-dire la période de la Révolution culturelle) ce travail était même présenté comme un moyen de "faire souffrir les masses". Ceci n'a fait que semer le dégoût et la crainte parmi les travailleurs. (6) »

Mais comment le PCC va-t-il mener à bien son travail idéologique cette fois-ci ? Il affirme avec confiance que si ses instructions, une fois formulées, sont appliquées, on assistera « sûrement à des améliorations ». Comme ces instructions n'ont pas encore été annoncées, il est dif-

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ficile de comprendre quel genre de remèdes elles proposent.

Cependant, d'après le rapport présenté à la conférence de janvier, on peut penser que le remède sera cette fois « les réformes », « des réformes menées de façon systématique, de façon décisive et responsable ». Hu Yaobang, président du PCC, a déclaré, par exemple, que « les Quatre modernisations ne peuvent pas être atteintes sans réformes, comme le camarade Deng Xiaoping n'a cessé de le souligner depuis plusieurs années ».

Or, comment les « réformes démocratiques » ont-elles été appliquées au cours de ces dernières années ? Le droit de grève des ouvriers a été supprimé dans les faits et dans la Constitution ; les publications samizdat et les organisations indé pendantes ont été interdites ; les gens qui affichaient des idées différentes des idées officielles ont été sévèrement réprimés ...

Quant à la réforme économique, appliquée depuis plusieurs consiste essentiellement en des changements partiels du système de gestion éco nomique. L'administration délégué certains pouvoirs aux organes locaux. Mais ces pouvoirs ont été confiés aux cadres dirigeants dans les entreprises, et non pas aux ouvriers. La direction de l'économie et de la production demeure entre les mains d'une poignée de cadres ; la réforme a consisté en partie à remplacer des bureaucrates par des tech-

L'appel à une « réforme responsable » lancé par les autorités n'implique que des changements très limités et rejette toute idée de réforme radicale menée par la masse des travailleurs. Une réforme aussi modérée n'abolira en rien les privilèges politiques et matériels des cadres aux différents niveaux de l'appareil. La classe ouvrière, elle, reste privée de ses droits et de ses avantages.

En outre, le PCC demande également que soit mis fin au système du « bol de riz garanti », c'est-à-dire de la sécurité de l'emploi. Désormais, les directeurs ont le droit de licencier les ouvriers ; on pratique un système de « contrat » et la non-réalisation du quota de production ou des termes du contrat peut entraîner une pénalisation ou le licenciement. Cette réfor me remet sérieusement en cause la sécurité de l'emploi.

Elle ne pourra en aucun cas avoir un effet de persuasion idéologique sur les tra. vailleurs et ne saurait stimuler leur enthousiasme à la production. Les tensions entre le régime et la classe ouvrière vont donc s'accroître et non disparaître.M

ZHANG KAI, October Review, février-mars 1983. 3. Drapeau Rouge, numéro 22, 1982, p. 30-32

4.« Une analyse du système des congrès ouvriers en Chine ». in October Review, numéto 56, août 1981, p. 719.

5. Drapeau Rouge, numéro 20, 1982. p. 38-41.

6. Editorial du Quotidien du Peuple, 23 janvier 1983.

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