Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Varsovie, un an et demi après le coup de force de la junte

· Inprecor n° 153, 20 juin 1983 · p. 19-22 · 3 512 mots

Pologne Syndicalisme

E de cete arsence poteere cui, try a un an seulements • N apparence, rien ne vient rappeler le coup de force du de cette présence policière qui, il y a un an seulement, était un révélateur de la guerre menée par les bureaucrates polonais contre leur propre peuple. Ce n'est pas loccupation militaire, et d'ailleurs, le terme lui-même a disparu du vocabulaiMary BLOTNIKY

Si l'on ne discute plus « politique » dans la rue et dans les bus, il n'en est pas de même dès que l'on se retrouve entre les quatre murs d'un appartement. Et ce qui frappe d'abord, c'est le rejet, voire même la haine massive vouée à l'équipe dirigeante. « Si j'avais une mitraillette, je les mettrais tous contre le mur, je tirerais, puis je me coucherais la conscience tout à fait tranquille, sans le moindre remords », lance d'emblée un ingénieur de 40 ans, membre du POUP depuis 20 ans, et qui n'a pas grand chose à voir avec Solidarité.

Dans la cour, des gamins d'une dizaine d'années se chamaillent; leur vocabulaire d'insultes est particulièrement fourni. Pourtant, au bout d'un moment, ils se trouvent à court d'arguments. C'est alors que l'un d'entre eux lance : « Espèce de ... général ! » Insulte suprême.

On pourrait multiplier de tels exemples. Autant il y a deux ans, avant le putsch, les généraux de l'entourage de Jaruzelski disposaient d'un crédit de confiance dans de larges secteurs de la population, autant aujourd'hui ils sont unanimement rejetés. Ce rejet se manifeste à chaque fois que la dictature heurte par trop les sentiments des masses. C'était le cas après l'assassinat de Przemyk, un lycéen battu à mort après un contrôle d'identité. Son enterrement a donné lieu, le 19 mai, à la plus importante manifestation que Varsovie ait connue depuis le 13 décembre 1981. Au cimetière de Powazki, il y avait ce jour-là des dizaines de milliers de personnes, dignes et résolues. Mais au-delà de ce déferlement humain, ce qui frappait davantage, c'était l'attitude de tous ceux qui ne s'étaient pas déplacés, soit qu'ils n'aient pas pu, soit qu'ils n'aient pas osé ; le soir même et les jours suivants, tous s'identifiaient aux manifestants, tous disaient avec fierté, en parlant de l'enterrement de Przemyk : « Nous avons été très nombreux. »

Le rejet unanime de l'ordre imposé par Jaruzelski recouvre cependant une très grande diversité d'attitudes et de niveaux d'organisation. Cette diversité, on peut l'observer en parcourant les diverses régions de la Pologne. Il y a celles, telles la Basse-Silésie, les régions de Lublin, de

Cracovie, de Bielsko, pour ne prendre que les exemples les plus connus, où Solidarité clandestin organise toujours entre 30 et 45 % de ses adhérents d'avant le coup, où les commissions syndicales clandestines (TKZ) existent dans toutes les entreprises importantes. Il y en a d'autres, telle la région minière de Haute-Silésie, où la résistance ouvrière face au coup avait été la plus forte et où la répression est la plus dure, où les forces de police sont les plus présentes. Là, aucun des militants rencontrés ne se hasarde à avancer des chiffres concernant l'organisation syndicale clandestine; les TKZ n'existent pas dans de nombreuses fabriques et mines, ou sont squelettiques dans d'autres.

Mais la diversité de situation existe aussi au sein même des régions, entre les grandes concentrations ouvrières, qui ont été et restent des bastions de Solidarité, et les petites entreprises ainsi que les administrations, où l'on ne retrouve plus, à quelques exceptions près, qu'un pourcentage minuscule de militants par rapport au nombre d'inscrits à Solidarité avant le 13 mai 1981.

« Chez nous, explique un ouvrier d'une entreprise qui emploie plus de

POLOGNE re. Et les magasins d'alimentation, sans qu'on puisse parler d'abondance, n'offrent plus au visiteur l'image désolée d'étalages vides. Alors, la normalisation serait-elle une réalité ? Non, et l'enquête de notre envoyée spéciale à Varsovie, que nous publions ci-dessous, permet de s'en rendre compte.

Rassemblement de Solidarité le ler Mai 1983. (DR)

10 000 personnes, plus de 70 % de ceux qui étaient "en carte" avant le 13 décembre — et c'était 90 % du personnel - continuent à payer leurs cotisations. Cela se fait de façon quasiment ouverte, voire même avec une pointe de défi face aux mouchards, présents dans chaque atelier, sur chaque chaîne ... Les cotisations servent à financer la presse d'entreprise

- qui est distribuée gratuitement dans les et aussi à financer tous les ateliers - fonds statutaires de Solidarité : le fonds d'entraide, les allocations de décès ou de naissance, le fonds destiné à ceux qui ont perdu leur emploi ou une partie de leur salaire à la suite de la répression. Bien sûr, tous ceux qui cotisent ne peuvent tous prendre part à l'ensemble de nos activités ;

les conditions mêmes de la répression imposent une sélection de cadres. (...) Mais nous savons, et cela a déjà été vérifié en sommes arrêtés, d'autres prendront notre place et que l'activité du syndicat ne s'en ressentira pas. Et, ce qui est encore plus important tenir malgré la tension qu'impose la "double vie", c'est de savoir que si nous sommes arrêtés, nos familles bénéficieront d'aide et de soutien, que nos camarades feront l'impossible pour

Cette activité de Solidarité est d'autant plus importante lorsque l'on sait que

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d'instruction judiciaire après l'arrestation peut durer trois mois, période durant laquelle le prévenu ne peut rencontrer ni les siens ni même son avocat.

Cette solidarité-là dépasse, et de loin, les frontières organisationnelles de Solidarité. Ainsi, un travailleur d'une petite entreprise où une personne a été licenciée récemment, m'annonçait fièrement qu'il avait récolté 15 000 zlotys (plus que le salaire mensuel moyen actuel) en deux jours « parmi les collègues et les relations de voisinage ». Une autre personne, qui se rendait dans un appartement où la milice venait d'arrêter plusieurs de ses amis, raconte comment un inconnu l'avait empêdans l'ascenseur, le bouton de l'étage où elle voulait se rendre, en disant : « Vous n'habitez pas ici, il y a la milice à cet étage, venez chez depuis longtemps, n'est-ce pas ... », lui évitant ainsi

Ainsi, « la solidarité avec un petit "s" », comme on dit en Pologne, s'est durablement installée dans les mœurs. Et cela est très important pour tous ceux qui, sans liens organisationnels avec les coordinations régionales de Solidarité, sans appui sur leurs lieux de travail, et parfois dans un grand isolement, résistent, produisent des bulletins souvent éphémères, et cherchent à reconstruire Solidarité là où la répression l'a frappé le plus durement : dans les secteurs de faible concentration de travailleurs, dans les régions où les arrestations ont dès le début désorganisé la structure syndicale et où il est difficile, aujourd'hui, de renouer les fils rom-

Cela est important aussi pour ces milliers de jeunes que la révolution polonaise n'était pas parvenue à organiser durablement avant le 13 décembre 1981, et qui n'ont été précipités dans la lutte qu'à la suite du coup de force du général Jaruzelski. Lycéens, jeunes étudiants, ils agissent souvent sans lien organique avec les structures ouvrières de Solidarité bien qu'ils s'identifient totalement au combat mené dans les entreprises. Ce sont eux qui constituent la base des centaines de regroupements indépendants du syndicat, formés autour de très nombreux bulle-

MIEDZYNARODOWA en polonais numéro 8-9

DOLNOSLĄSKA LINIA FABRYK

vient paraître

O MIĘDZYNARODOWYM WYMIARZE

POLSKIEJ REWOLUCJI

CHIŃSKIE ECHA SIERPNIA 1980

Dnr 8/9 styczen -ma)

CENA: 15FF, 2%3, 100FB, 7F5, 7D, 15 Kr5

tins. Ce sont eux qui « décorent » les rues d'inseriptions effacées chaque jour au petit matin par les équipes spéciales de la milice. Ce sont eux encore qui payent un lourd tribut à la répression, du fait du manque d'expérience, mais aussi du fait du caractère désordonné et activiste de leurs initiatives. C'est de ce milieu que sont issus la plupart des « éphémères », ces bulletins que l'on compte par centaines sinon par milliers, et qui disparaissent après un ou deux numéros.

ET SOLIDARITÉ

AVEC UN GRAND « S » ? Et Solidarité avec un grand « S », deDu syndicat qu'en est-il? Là encore, la réalité est diversifiée, comme on l'a déjà noté. Mais une tendance générale peut être observée : celle d'une réorganisation régionale autour des structures de coordination des TKZ, qui prennent de plus en plus souvent la relève des anciennes directions régionales organisées autour d'un ou quelques dirigeants connus, qui, ayant échappé à la rafle du 13 décembre 1981, sont passés dans la clandestinité. Et, plus intéressant encore, cette réorganisation est le plus souvent le résultat non pas de la répression, qui fait tomber les militants clandestins, mais d'un choix conscient fondé sur une appréciation plus réaliste des rythmes et des échéances à venir. « Voilà un an, me dit un dirigeant syndical, nous étions tous persuadés que l'état de guerre serait une réalité éphémère. Non pas qu'on ait pris au sérieux le slogan lancé par la jeunesse : "L'hiver est à vous, le printemps sera à nous", mais, soit nous sous-estimions les forces de l'adversaire, soit nous surestimions nos propres forces, soit, enfin, nous avions l'espoir naif qu'un compromis pourrait être passé avec le pouvoir. Nous envisagions l'avenir avec sé rénité, pensant qu'un espace démocratique, même très limité, s'ouvrirait devant nous. La dissolution officielle de Solidarité, le fait qu'aucune des actions de masse qui avaient pour but d'amener le pouvoir à négocier n'ait abouti, nous ont fait comprendre qu'on devait envisager une activité à plus long terme. L'échec de KORE SPONDENCJA, PRASONA

Powracająca fala walk masowych

Sw. Frasiniuk l'appel à la grève générale en novembre dernier nous a fait comprendre tout le chemin qu'il nous restait à parcourir en ce qui concerne notre propre organisation, avant de pouvoir dire : "Nous sommes prêts pour la grève générale. " D'où la tendance que tu as pu observer dans ma région, mais qui me semble plus générale, qui vise à renforcer les structures organisationnelles, à développer la coordination inter-entreprises et à asseoir les directions régionales sur ce fondement plus solide, non pas sur quelques idées, mais sur la force matérielle qui est celle des dizaines de milliers de travailleurs organisés. »

Lorsque je lui ai demandé en quoi cela était nouveau et si les structures d'entreprise avaient cessé de fonctionner auparavant, il m'a répondu la chose suivante : « Les mois d'activité commune avant le 13 décembre, les conflits, les difficultés quotidiennes du syndicat, tout cela avait été un excellent test: les gens se sont connus dans les entreprises, ils ont pu se ma boîte par exemple, je connais tout le monde ou presque, je sais qui est qui, ce que je peux dire à l'un et ce que je peux demander à tel autre. C'est, je crois, le principal changement. Et c'est un changement qui n'est pas éphémère, par rapport à la situation d'avant août 1980. L'état de guerre a pu détruire nos structures, mais, sur cette base, elles ont pu être reconstruites immédiatement. Le changement consiste dans le fait qu'après le putsch, nous avons eu une activité surtout centrée sur l'aide aux internés et aux emprisonnés, sur la diffusion des informations, une activité orientée vers la répétition d'actions qu'aujourd'hui j'appellerais symboliques, parce qu'elles ne pouvaient pas aboutir. Cette période a permis de consolider le syndicat là où existaient les bases objectives de la solidarité : dans les grandes usines avant tout. Ailleurs, nous avons été frappés durement. Aujourd'hui, tu l'as sans doute remarqué, nous avons cessé de vire dans l'attente du 13 du mois prochain. Nous avons donné une importance beaucoup plus grande à ce qui est la fonction même d'un syndicat : non seulement la grève générale, mais aussi et surtout la défense pied à pied de chaque travailleur en tant qu'individu. Si nous ne pouvons souvent pas empêcher un licenciement ou une brimade,, nous pouvons par contre assurer à celui qui en est la victime une aide telle que la brimade perd son effet dissuasif. Et cela, c'est une victoire ; elle n'est pas forcément obtenue par la lutte, mais la lutte n'est qu'une des formes de la solidarité des tra-

Et s'il est vrai qu'aujourd'hui, dans les discussions avec les militants de Solidarité, il est plus difficile de parler de perspectives à long terme, cela n'est pas forcément un signe de régression politique. C'est souvent le signe d'une maturité plus grande, d'une conscience accrue de ce que sont les rapports de forces.

Ainsi, une militante explique qu'« avant, beaucoup de gens étaient pour une grève générale à court terme. Mais cette perspective n'avait que très peu

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de choses en commun avec leur activité quotidienne : ils attendaient la grève générale comme on peut attendre le messie.

beaucoup te diront qu'ils sont contre, parce qu'ils se sont rendus compte que ce n'est pas facile à organiser et qu'il n'y aura pas de grève générale victorieuse sans organisation et sans préparation minutieuse, et que souvent, ils ne savent pas comment s'y prendre. Cela peut être interprété comme une régression, un rejet de la réflexion stratégique, mais je crois que ce serait une erreur. Les gens ont pris conscience de la force et de la détermination de l'adversaire. Chez certains, cela peut provoquer un repli vers le travail d'organisation, mais ce n'est pas négatif. cela permet de renforcer toutes les structures qui étaient trop faibles alors qu'on voulait les lancer vers la grève générale. D'autres, au contraire, s'attellent à une réflexion stratégique plus mûre, partant de la réalité telle qu'elle est et non telle qu'ils auraient voulu qu'elle soit. »

Le phénomène qui marque le plus ce retournement est, sans aucun doute, le développement de la coordination : aux liens très lâches qui, auparavant, unissaient les directions régionales de Solidarité aux syndicats d'entreprise - liens qui étaient essentiellement ceux des réseaux de diffusion de la presse clandestine, à l'exception notable de la région de Basse-

Use substituent aujourd'hui des liens organisationnels solides. Ainsi, dans telle région, les TKZ ont construit une coordination regroupant quelque 170 entreprises, dont les délégués se réunissent régulièrement pour débattre des principales questions politiques et organisationouvrier » a élu un exécutif qui a remplacé l'ancienne direction régionale créée lendemain du coup du 13 décembre. Un tel regroupement permet, par exemple, d'organiser, en collaboration avec d'autres régions et avec les regroupements paysans, des vacances d'été pour dix mille familles, répondant ainsi concrètement à un aspect important du chantage de la bureaucratie : « Courbe l'échine, ou il n'y aura pas de place pour toi dans les centres de vacances de l'entreprise ». Les vacances individuelles, vu leur prix actuel, sont hors de portée des travailleurs. Et ce n'est pas, de loin, la seule région où des actions de ce type sont en train d'être organisées.

Un autre élément nouveau, portée stratégique pourra s'avérer décisive, est la reconstitution du réseau des entreprises. « L'idée de départ, explique l'un de ceux qui se sont attelés à cette tâche, est la même que celle qui a prévalu à la fondation de la MKO (Commission interrégionale de défense de Solidarité) (1), à savoir qu'il faut se doter d'un instrument de coordination de l'action syndicale s'appuyant sur les places fortes de Solidarité : les grandes usines. Une telle structure pourrait aider efficacement la TKK et faciliterait l'échange d'expériences, que cette dernière n'arrive pas à coordonner de façon satisfaisante. De plus, c'est la seule structure qui pourrait diriger efficacement une grève générale, même si aujourd'hui cette perspective ne semble pas être dominante. Mais, et c'est là une grande différence avec la MKO, il s'agit d'une coordination des TKZ des grandes entreprises, et non pas d'individus. » Le réseau (siec en polonais) commence aujourd'hui à faire ses premiers pas. Un communiqué, annonçant la tenue d'une première réunion, a été publié.

« Nous voulons éviter, explique mon interlocuteur, tout bluff, toute autoproclamation. Pour le moment, le réseau en est à ses débuts, ses fonctions sont encore floues, nous n'avons pas encore réussi à associer toutes les entreprises qui faisaient partie du réseau d'avant le 13 décembre. Mais ce qui est clair, c'est qu'il n'y aura pas de continuité avec certains aspects manipulatoires de l'ancien siec : c'est une coordination que nous voulons créer et non pas une tendance, une fraction ou la base pour un quelconque "parti polonais du travail" (cette idée avait été développée avant le putsch par le coordinateur

Milewski, Gdansk). Et, contrairement à ce que voulait faire la MKO, nous n'aspirons pas à construire une direction parallèle à la TKK. Nous pensons que l'unité du mouvement est la condition même de son ac-

L'apparition du réseau et son futur seront probablement un élément important dans la réorganisation de Solidarité clandestin, en cours depuis quelques mois. Car, autant le pas en avant est immense - tout le monde le dit - en ce qui concerne l'organisation du syndicat à l'échelle des régions, autant la coordination nationale, et même les liaisons entre les régions, en sont encore à leurs débuts. Le dirigeant d'une région

Une des manifestations monstres de Solidarité avant le coup de force de la junte. (DR) comptant actuellement une cinquantaine de milliers de membres cotisants a été jusqu'à m'affirmer qu'il est plus facile de rencontrer une journaliste occidentale que de trouver la TKK. Et il est vrai que, dans la région de ce dirigeant, la presse éditée ailleurs est quasiment inconnue, et que la nouvelle direction - élue après que plusieurs autres dirigeants aient été arrêtés - n'a pas de contact avec la TKK et n'apprend le contenu des résolutions de cette dernière que par les radios occidentales. C'est dire combien la coordination à l'échelle nationale est nécessaire.

SOLIDARITÉ TOUJOURS EN VIE

Que dire de la situation, après ces quelques rencontres qui ne permettent pas de donner une image Premier facteur, et cela est sans doute le plus important, Solidarité existe et il s'agit d'une structure massive, même si - et il serait étonnant qu'il en soit autrement - ce n'est plus un syndicat regroupant dix millions de membres. Mais nombre de syndicats d'Europe occidentale sont loin d'avoir, alors qu'ils sont légaux, autant de militants que cette organisation enterrée à de nombreuses reprises par la

Second facteur, Solidarité clandestin est loin aujourd'hui de toucher directement, par ses structures ou par sa presse,

1. Voir à ce sujet Inprecor, numéro 136,

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l'ensemble de la classe ouvrière. Et cela ne peut pas ne pas avoir pour conséquence la diversification des niveaux de conscience, l'apparition de signes de lassitude, voire de désespoir pour certains travailleurs. L'engagement syndical aujourd'hui n'est pas chose facile, les risques sont grands, la possibilité d'obtenir des succès par la lutte de masse, faible, car il est rare que la bureaucratie cède, même sur des revendications minimes.

Il y a aussi la fatigue. Un dirigeant syndical, qui a déjà connu la prison, me disait : « Tu sais, j'ai parfois du mal à insister si l'un des nôtres refuse telle ou telle tache, car nous sommes tous dans un état de fatigue nerveuse extrême. Il faut sans arrêt faire comme si on avait une vie normale, alors qu'on se sent sans cesse épié ... C'est sans doute plus simple psychiquement de fonctionner avec des faux papiers, même si le risque de tomber n'est pas moindre. Mais c'est très dur quand personne, ni tes collègues de travail ni ta famille, ne doivent savoir ce que tu fais et ce qui donne un sens à ta vie. Mais, si tu relâches ton attention nerveuse, en général, tu tombes peu après. »

Lorsque j'ai demandé à l'un de mes interlocuteurs ce qu'il pensait de la situation et des perspectives possibles, il m'a répondu : « Tu sais, nous avons encaissé un coup terrible. Solidarité a sans doute été en partie détruit. Mais le syndicat s'est reconstitué dans les grandes usines et dans nombre de moyennes. Ailleurs - même si cela peut paraître petit et, à cette échelle, sans avenir — des liens de solidariexistent, ainsi que des initiatives diverses autour des bulletins ou de l'aide aux personnes réprimées. Et, même aujourd hui, si à la suite d'une provocation du pouvoir — et ce qui importe, ce n'est pas que le pouvoir pense qu'il provoque, mais que les gens le prennent pour une provocation - quelques grandes entreprises dans plusieurs régions partent en grève, on pourra très vite assister à une grève générale. On en était à deux doigts en octobre dernier, quand le chantier naval de Gdansk s'est mis en grève pour protester contre la dissolution de Solidarité par le Parlement. Alors, seule l'intervention de la TKK a empêché la généralisation du mouvement. Mais, je pense aussi qu'aujourd'hui, en l'état actuel de notre organisation, une grève générale a peu de chances de réussir. Par contre, il y a de grandes chances pour qu'on ne se remette pas d'un nouvel échec. Alors, il ne reste plus qu'à travailler patiemment au renforcement de notre organisation et à préparer les conditions - en particulier dans les corps répressifs - pour qu'une telle grève puisse avoir le plus de chances de réussir. »

De notre envoyée spéciale, Mary BLOTNIKY, Varsovie, 2 juin 1983.

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