Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FEMMES

Bilan de la première conférence internationale sur les femmes et le travail

· Inprecor n° 154, 4 juillet 1983 · p. 17-19 · 2 460 mots

Femmes Italie Syndicalisme État espagnol

En novembre 1981, plusieurs femmes appartenant à l'« Intercatégorielle » (Comité syndical intercatégoriel des femmes, de Turin) des trois confédérations syndicales italiennes (CGIL, CISL, UIL), avaient participé à une conférence organisée à Paris par la coordination des groupes femmes de quartier et d'entreprises, sur le thème « Les femmes et le travail ». Ces femmes sont tombées d'accord sur la nécessité de continuer le dialogue initié lors de la rencontre de Paris. Celle-ci avait soulevé le débat sur les problèmes du travail dans le mouvement des femmes, malgré une tendance de certaines composantes du mouvement à refuser la discussion sur ces thèmes, et il avait été proposé d'organiser une rencontre internationale.

Des femmes de différents horizons ont été invitées : chercheuses, membres de comités ou de groupes de femmes, responsables syndicales officielles, ou simples syndicalistes, professeurs d'université, intellectuelles, employées et ouvrières. Le travail de préparation devant recueillir de la documentation sur les thèmes retenus pour la conférence s'est déroulé dans des groupes de discussion ou des commissions de débat réunies dans plusieurs villes.

Les conditions permettant une discussion fructueuse ne pouvaient être assurées (traductions, salles de réunion adé. quates, matériel de discussion) que pour un nombre limité de participantes. Or, le nombre de femmes qui ont demandé à s'inserire pour la conférence a été bien supérieur à ce qui était prévu, et le problème s'est posé de sélectionner les participantes. Deux réunions se sont tenues à Turin sur ce problème, et il fut décidé que le choix serait fait à l'échelon local, où les critères de représentativité d'une délégation pouvaient être bien mieux débattus.

LA CONFÉRENCE ELLE-MEME Comme nous l'avons dit, plus de 650 femmes prirent part à cette rencontre internationale, et la France, l'Espagne, les Pays-Bas, l'Allemagne fédérale, la Suède, les Etats-Unis, Malte, la Grèce, la GrandeBretagne, l'Irlande, le Luxembourg, le Japon, l'Australie, la Suisse, la Belgique et l'Italie y étaient représentés. Une déléguée du Bureau sur les problèmes de l'emploi et de l'égalité des femmes, de la Commission des communautés européennes, a fait un rapport sur les activités de son organisdans ce domaine.

Tout d'abord, la conférence a tracé, sur la base d'informations statistiques, l'analyse des changements intervenus au cours des dix dernières années dans les relations entre les femmes et le travail : les femmes représentent un pourcentage sans cesse croissant, et parfois même la majorité de la réserve de main-d'œuvre disponible. Cela est vrai essentiellement pour la tranche d'age comprise entre 25 et 35 ans, contrairement à ce que l'on pouvait observer auparavant, où ce groupe d'âge était extrêmement peu représenté dans la force de travail féminine, du fait de la naissance des enfants. Mais cette augmentation de leur nombre dans la force de potentielle n'a pas connu une croissance parallèle du nombre d'emplois pour les femmes, mis à part dans le secteur tertiaire. Il y a eu, au contraire, une augmentation du nombre de femmes au chômage. Pour les pays du Marché commun, ce nombre est passé de 1 100 000 femmes en 1975 à 4 265 700 en 1982.

De plus, alors que l'instruction a progressé, en particulier chez les femmes, les

FEMMES

Première conférence internationale sur le thème du travail

U 23 au 25 avril 1983 s'est tenue à Turin, en Italie, la

D premiere Contérence internationale des femmes des pays industrialisés. Intitulée de façon polémique « Production et reproduction », elle a réuni, sur le thème « Les femmes et le travail », 650 participantes (contre les 500 initialement prévues), venues de nombreux pays d'Europe. On comptait un grand nombre d'Italiennes, bien sûr, mais aussi de fortes délé gations venues d'autres pays, surtout de France et d'Espagne.

Ces trois jours ont vu des débats intenses, quoique souvent inégaux, au cours desquels des points de vue fort différents et les opinions les plus diverses existant au sein du mouvement de femmes se sont exprimés. De nombreuses responsables syndicales, en particulier d'Italie, d'Espagne, de Belgique et de Grande-Bretagne, y ont participé, ainsi que des travailleuses, pour la plupart des « cols blanes » syndiquées. Avant d'aller plus avant dans la description de la rencontre elle-même, il est peutêtre utile de rappeler comment et pourquoi elle fut organisée.

emplois proposés requièrent souvent un niveau de qualification inférieur à celui que beaucoup d'entre elles ont atteint.

Par ailleurs, le mouvement féministe a produit une radicalisation chez de larges couches de femmes. Il leur a permis de développer leur conscience en tant qu'individus - comme chômeuses et non seulement comme de simples « maîtresses de maison » — et les a stimulées à lutter pour leur propre indépendance, y compris l'indépendance économique à et en accepter les sacrifices considérables. On alors se demander comment cette peut radicalisation va se modifier, suite aux coups infligés par la contre-attaque des classes dominantes.

De nombreuses contributions au débat, essentiellement celles des délégations étrangères, ont fourni des éléments pour une définition plus précise du cadre dans lequel se mènent ces attaques. Il ressortait clairement de ce débat que les tendances générales sont les mêmes dans tous les pays européens, indépendamment de leur contexte politique propre :

- attaque généralisée ploi, qui, bien qu'affectant à la fois les hommes et les femmes, tend à porter ses coups contre les secteurs les plus faibles de la force de travail, c'est-à-dire les fem-

- accroissement du travail à temps partiel, sous diverses formes (voir enca-

- extension du concept de salaire familial à la place de salaire individuel, par le biais d'un accroissement des allocations payées au chef de famille pour les personnes à charge ;

- accès à l'emploi facilité aux chefs de famille, échelles différentes pour les allocations de chômage entre les person-

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nes qui sont chef de famille et celles qui ne le sont pas, ete.

En Italie, par exemple, le gouvernement mène dans le même temps une politique d'attaques sévères contre l'échelle mobile des salaires et d'augmentation des allocations familiales et il bénéficie, pour cette dernière mesure, de l'accord des syndicats et des partis ouvriers. tendances semblables s'observent également en Espagne. De plus, à travers toute l'Europe, des campagnes sont organisées pour revaloriser la famille et la vie privée. Le travail à temps partiel, souvent proposé aux femmes comme moyen de concilier leur double rôle de mère de famille et de travailleuse, est un élément essentiel de

Les réductions des dépenses publiques que l'on observe dans toute l'Europe ont des conséquences évidentes sur les emplois dans le secteur tertiaire, comme sur la qualité de la vie pour les femmes. Elles agissent comme autant d'incitations pour que les femmes renoncent à leur travail et à leur engagement social, sous le fardeau de leur double rôle.

La crise économique et les politiques d'austérité qu'elle engendre ont donc été à l'arrière-plan des débats de la conférence, malgré la variété des thèmes abordés, la différence des vocabulaires employés, et les expériences diverses qui se croisaient continuellement. Cette donnée de base fut présente partout - depuis l'analyse du travail salarié jusqu'à l'auto-emploi, depuis la question de l'identité personnelle jusqu'au débat sur les effets des nouvelles techniques — et déterminait les approches les plus divergentes.

Le facteur de la crise sous-tendait la position de celles (en particulier plusieurs responsables syndicalistes italiennes) qui proposèrent de l'accepter comme une donnée intangible à laquelle les rapports de forces actuels entre les classes ne permettent pas de changer grand-chose. De là découlait leur proposition de faire un usage « constructif » des « ouvertures » et des « occasions » créées par la crise elle-même, et non pas de faire prendre des initiatives au mouvement pour s'y opposer. Mais la crise sous-tendait également l'attitude opposée, c'est-à-dire la compréhension de la nécessité de reconstruire le mouvement en termes d'actions, avec, pour commencer, les groupes de femmes qui existent déjà, autour desquels pourrait s'élargir la lutte, impliquant de nouvelles couches de femmes et modifiant ainsi le cadre politique des actions de ces groupes.

Ce débat fut jugé « dépassé » par certaines critiques, qui lui reprochaient de ne pas se tourner vers le développement de « nouvelles théories » sur lesquelles, selon les tenantes de cette position, le mouvement des femmes devrait baser ses discussions. Ces théories concernent, entre autres, les notions de travail productif et travail domestique et les rapports qu'ils entretiennent, la division des tâches au sein de la famille, le rôle joué par le fait que ce sont les femmes qui portent les enfants. Ces critiques provenaient le plus

Les femmes pour la paix. (DR)

GREENHAN

WONEN

Astres souvent de femmes italiennes intellectuelles et de responsables syndicales qui se sentaient probablement menacées par la dynamique qu'un mouvement de femmes fort et indépendant pourrait avoir contre les effets de la crise économique.

Citons un court passage du rapport de conclusion de la commission sur la « discrimination sexuelle au travail et dans la politique » : « Nous avons défini notre champ d'action comme celui de la défense de nos droits acquis, et par-dessus tout le droit à l'emploi, car sans ce droit, toute discussion sur notre identité, sur les nouvelles possibilités qui s'ouvrent aux femmes, nous fait courir le risque de tout perdre, ou même de nous faire intégrer plus avant dans le système. C'est pourquoi nous avons défini comme objectif principal la réduction générale du temps de travail sans diminution de salaire, ceci étant lié à des formes de contrôle contre les heures supplémentaires. »

Le débat n'a pas conduit toutes les commissions à des conclusions aussi claires, mais au cours de ces trois journées, le besoin est apparu, chez toutes les participantes, de ne pas perdre les éléments de conscience et d'identité propres que nous avons eu tant de mal à acquérir au cours

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des dix dernières années. Un autre besoin a également mûri : celui de « défendre ce qui a été gagné ». Cette volonté de ne rien perdre de ce qui a été acquis s'est exprimée au sein de toutes les commissions, en dépit de la diversité des attitudes, des analyses et des vocabulaires.

Mais la volonté d'« aller plus loin » s'est aussi fait jour et a pris des formes concrètes au travers des nombreuses propositions avancées par les groupes de discussion :

- mise en place d'un réseau international d'information sur les nouvelles technologies, fondé sur la banque de données créée par les femmes britanniques;

- organisation d'une rencontre annuelle dans un pays européen différent chaque année ;

- établissement d'un comité de coordination des coopératives organisées par des femmes, afin qu'un recensement puisse en être fait et qu'elles puissent acquérir un pouvoir de négociation plus grand ;

— création, à Turin, d'un centre de documentation sur les problèmes des femmes et du travail.

Mais, à notre avis, la proposition la plus significative est sûrement celle de lancer une campagne internationale intitulée « Les femmes contre la crise ». La première activité de cette campagne serait d'organiser un « tribunal » dénonçant toutes les formes de discrimination Avant guerre déjà : " A travail égal, salaire égal. » (DR)

sexuelle que les femmes rencontrent dans leur travail, tribunal qui se tiendrait en mars 1984 à Bruxelles. La seconde phase de l'activité serait une manifestation de femmes, dans la rue, à l'échelle européenne. Cette proposition a été lancée par plusieurs femmes de Belgique qui, au cours des trois dernières années, ont pris part dans leur pays à la campagne « Des femmes contre la crise ». Des groupes de femmes du mouvement belge des femmes ont jeté les bases de cette campagne à travers des actions communes menées avec des adhérentes de base de différents syndicats, et elles ont obtenu la participation des principaux syndicats et des partis politiques progressistes.

Les principaux thèmes de la campagne européenne, tels qu'ils ont été définis et acceptés par la conférence de Turin, sont les suivants:

- défense du droit des femmes à l'emploi et à l'indépendance économi-

- opposition à la politique des gouvernements et des patrons qui pratiquent des discriminations et dont les coups affectent particulièrement les femmes ;

- opposition au travail à temps partiel et lutte pour une réduction généralisée du temps de travail sans diminution du salaire.

Dans le rapport final du groupe de travail sur la « discrimination sexuelle au travail et dans la politique », le mode d'organisation de la campagne a été ainsi défini:

« Le contenu du programme de la campagne devrait être élaboré en fonction des différentes situations nationales et de leurs contextes spécifiques, de façon à ce qu'il devienne un véritable point de référence pour les femmes en Europe, autour duquel elles pourront se rassembler. Ce également prendre en compte les problèmes soulevés par la condition des femmes immigrées.

« L'une des nécessités fondamentales de l'heure est d'impliquer et de rassembler le plus grand nombre possible de femmes, non seulement des travailleuses, mais aussi des femmes au foyer, des chômeuses et des jeunes. Cela concerne aussi bien les femmes qui se perçoivent encore comme des individus isolés que les femmes déjà organisées en groupes.

« Les méthodes d'organisation né peuvent être définies ici, dans la mesure où elles doivent être adaptées à chaque situation. Mais nous pensons essentiel de souligner que l'initiative de cette proposition doit être prise par le mouvement des femmes et non pas déléguée à d'autres institutions. Elle doit être dirigée par les femmes elles-mêmes, ce qui permettra de faire progresser leur propre niveau d'organisation.

« L'engagement, autour de proposition, de femmes syndiquées ou membres d'un parti, doit signifier de leur part la volonté de développer le programme de notre campagne au sein de leur organisation, et non le contraire. "

ERBER

Syndicalistes françaises. (DR) LES LENDEMAINS DE LA CONFERENCE Les documents de la conférence, les résolutions, les motions et les enregistrements seront publiés dans un recueil qui sera envoyé à toutes les participantes, en même temps que la liste des propositions avancées par la conférence et le nom des femmes désignées pour les prendre en charge. Toutes les demandes d'information sur ces propositions devront leur être adressées. Par la suite, un livre sur la conférence sera publié et mis en vente. En ce qui concerne la campagne « Les femmes contre la crise », un secrétariat, lieu de référence central, a été institué à Bruxelles. De même, un comité d'organisation a été mis sur pied à Turin par des femmes qui ont pris part à la conférence.

Il est très important de constater qu'après des mois de stagnation, de difficultés à prendre des initiatives, les parti• cipantes ont exprimé le désir de se réorganiser et de faire participer d'autres femmes, pour entreprendre des actions plus larges, prendre des initiatives visant à élargir leur champ d'action et conquérir de nouvelles aires d'activité.

D. ERBA et R. CARBONI Turin, mai 1983.

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