Inprecor 1974–2004

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POLOGNE

Après le voyage du pape

· Inprecor n° 155, 18 juillet 1983 · p. 26 · 1 169 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme

La situation après la visite du pape

POLOGNE

« Nous savons aujourd'hui que c'est nous qui allons accueillir le pape, et non le pouvoir. Il sera accueilli par une nation non pas battue et écrasée, mais la tête haute. Et je ne crains pas qu'après cette visite la société soit moins prompte à se manifester. » Ce pronostic de Zbigniew Bujak, leader de Solidarité de la région de Varsovie et un des membres de la direction nationale du syndicat, formulé peu avant l'arrivée du pape en Pologne, rend bien compte du sentiment qui prévalait alors parmi les militants de Solidarité. Tout comme cet autre jugement du même Bujak : « Je pense que celui qui regardera cette visite sous l'angle de ses effets immédiats, palpables, risque d'être déçu. (...) Qu'est-ce que j'attends de la visite du pape ? Qu'elle permettra aux gens de ne pas s'arrêter en chemin, de ne pas abandonner la lutte. (1) »

Dés l'arrivée du pape, le 16 juin, c'est ce sentiment qui s'est matérialisé par la présence massive des banderoles de Solidarité le long des parcours papaux et sur les lieux de rassemblement. Des ce premier jour, une manifestation massive et indépendante de Solidarité a parcouru Varsovie, première des très nombreuses manifestations syndicales organisées dans toutes les villes où le pape devait passer, à l'exception notable de Katowice, où le syndicat clandestin est le plus faible, le moins structuré, et où la répression est traditionnellement plus féroce que dans d'autres régions.

UNE PRESENCE MASSIVE DE SOLIDARITÉ C'est cette présence massive du syndicat indépendant au cours et en marge de cérémonies officielles — qui devaient aboutir, aux yeux des autorités, et sans doute de secteurs non négligeables de la hiérarchie catholique, à ce que ne restent en présence en Pologne que deux forces, que deux institutions, l'Etat

, qui mérite tout particulièrement d'être soulignée. Car elle a modifié le sens du voyage du pape et même de ses discours, conduisant à ce que les observateurs n'en retiennent que les aspects allant dans le sens des aspirations populaires. Quand le pape, dans le droit fil de son encyclique « Laborem Exercens » parlait de « solidarité humaine », la foule lui répondait : « Solidarnose ! » Qu'il rende hommage au sa-

Fsoi, et les millions d'auditeurs attentifs avaient à l'esprit les militants tombés et emprisonnés pour que le syndicat vive. Non, le pape n'a pas « adhéré à Solidarité », comme l'a titré hâtivement un quotidien français.

Mais les millions de travailleurs rassemblés pour le voir n'ont voulu retenir de ses discours que ce qui pouvait apparaître comme un appui à leur lutte. En ce sens, et quelles que soient les confusions idéologiques engendrées par la tournée de Jean-Paul II, le voyage du pape a été gagné par Solidarité. Le syndicat n'est pas passé sous la table, et les travailleurs auront retenu de ce voyage le sentiment de force que donne l'occasion de se rassembler par millions et de crier d'une même voix le nom de son organisation interdite.

Arrivant dans son pays soumis depuis dix-huit mois à l'état de guerre, mais loin d'être pacifié, le pape n'avait pas la partie facile. L'interdiction de Solidarité avait certes placé l'Eglise à nouveau en position de « porte-parole » de tous ceux qui rejettent l'ordre bureaucratique, parce que l'Eglise redevenait la seule institution à pouvoir exprimer légalement une opinion différente de celle du pouvoir. Mais les seize mois d'existence légale du syndicat indépendant fort de dix millions d'adhérents, le fait que les structures de Solidarité, bien qu'affaiblies, n'aient pu etre détruites, limite les marges de manœuvre de la hiérarchie catholique. Car non seulement la pression sociale pour que l'Eglise se fasse fidèlement l'écho des aspirations populaires est bien plus forte aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été, mais cette pression est organisée, dispose de ses propres moyens d'information, et exerce une influence non négligeable sur le bas clergé.

L'engagement des prêtres de base aux côtés du mouve ment de résistance a été et reste encore important. Cela ne peut pas plaire à la junte, qui multiplie les pressions sur la hiérarchie catholique pour qu'elle reprenne mieux en main son appareil, pressions dont les incursions des ZOMO dans les églises le ler mai, le saccage par un détachement de « civils » du siège du Comité du primat pour l'aide aux personnes privées de liberté, ou la condamnation récente d'un prêtre coupable d'avoir appelé de sa chaire à soutenir les prisonniers, ne sont que les dernières manifestations.

LA DIVISION DE L'EGLISE Face à cette double pression -- du pouvoir et de la socié té - l'Eglise polonaise a connu un processus de différenciation. Pour la première fois, des courants critiques se sont massivement exprimés en son sein, et le primat Glemp a payé d'une perte de popularité ses tentatives de concilier des intérêts inconciliables.

Le voyage du pape devait à la fois raffermir l'autorité de la hiérarchie au sein de l'institution ecclésiastique, combler la brèche qui commençait à se creuser entre l'Eglise et des secteurs non négligeables de la classe ouvrière, et montrer au régime que seule l'Eglise est capable — en prêchant la conciliation mais non la soumission de l'aider à maintenir le statu quo actuel. D'où, dans ses discours, la réaffirmation des « droits naturels » des travailleurs (mais ce n'est pas par hasard qu'il n'en a pas parlé à Katowice), à côté des prèches pour le « par don mutuel » et en faveur de « l'accord entre les gouvernants

Force est de constater que ce but n'a pas été atteint. Les divergences quant au meilleur moyen d'assurer la pérennité de l'institution ecclésiastique sont apparues publiquement jusqu'au sommet de la hiérarchie vaticane. Le pape a certes rassemblé des foules immenses, mais la non identité entre, d'une part, les préoccupations politiques et sociales de ces foules et, de l'autre, leurs préoccupations religieuses est apparue plus clairement. Le général Jaruzelski s'est bien placé en position de demandeur face à l'Eglise, mais cela est dû plus à la faiblesse de la base sociale de la junte qu'à la capacité de la hiérarchie catholique d'imposer ses solutions aux masses.

La levée de l'état de guerre - qui pourrait avoir lieu selon certaines rumeurs le 22 juillet prochain -- parce qu'elle ne signifiera nullement un début de « libéralisation », mais bien au contraire la poursuite de la même politique anti-ouvrière sous une autre forme, ne fera, si elle a lieu, qu'accentuer la dichotomie entre les préoccupations religieuses et les préoccupations quotidiennes des travailleurs. Car elle témoignera de l'incapacité (sinon du manque de volonté) de l'Eglise d'imposer des conces-

Le voyage du pape en Pologne - même s'il a pu retarder ce processus en permettant aux masses de manifester leurs aspirations — apparaîtra ainsi pour ce qu'il a été : une tentative condamnée à l'avance de rendre à l'Eglise polonaise la place qui était la sienne au cours de la décennie précédente, avant l'apparition de Solidarité.

Cyril SMUGA, Paris, 7 juillet 1983. 1. Tygodnik Mazowsze, Varsovie, numéro 53, 26 mai 1983.

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