Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISRAEL

Interview d'anti-sionistes dans l'armée israélienne

Inprecor n° 155, 18 juillet 1983 · p. 23-25 · 2 917 mots

Palestine et Israël Liban France

ORS d'une conférence de presse qui s'est tenue à l'occasion du premier anniversaire de l'invasion du Liban par l'armée israélienne, le mouvement de soldats de

- réserve contre la guerre au Liban « Yesh Gvoul » (« Il y a une limite »), a annoncé qu'il venait d'atteindre le chiffre de deux mille signatures sur sa pétition réclamant du ministre de la Défense qu'il n'envoie pas les signataires au Liban. Parmi les nombreux officiers qui ont signé la pétition, dont certains ont des positions hiérarchiques élevées dans leur unité, on peut citer l'exemple de l'ancien secrétaire général du Parti travailliste et d'un juge à la Cour de District de Jérusalem, tous deux lieutenants-colo-

Au même moment, au printemps dernier, des centaines de soldats ont signé une autre pétition dans laquelle ils exprimaient leur refus de recevoir la médaille de la guerre du Liban. La télévision, la radio et tous les quotidiens consacraient une part importante de leur bilan de la première année de guerre au Liban, au mouvement des

C'est sans exagération que l'on peut donc parler de mouvement de soldats (de réserve) contre la guerre. Mais pour en cerner la signification profonde, étant donné le rôle central de l'armée dans l'existence même de l'Etat sioniste, Inprecor n'a pas voulu se limiter à une description de ce mouvement. Il s'agissait aussi de saisir la place d'un mouvement de masse de soldats dans une perspective de lutte anti-sioniste. C'est pourquoi nous avons rencontré trois militants anti-sionistes actifs dans le mouvement de soldats « Yesh Gvoul », dont nous publions ci-après les témoignages. Meir, ouvrier dans la métallurgie, est membre du Bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et caporal dans une unité d'intendance ; Ygal, ancien membre d'un kibboutz, ouvrier du bâtiment, sergent dans les blindés, de même qu'A., fonctionnaire et lieutenant de réserve, ont tous deux rejoint la LCR au cours de la guerre du Liban, soldats contre la guerre.

entre autres par le biais de leur activité dans « Yesh Gvoul ».

« Quand la guerre a éclaté, nous raconte Ygal, et que nous avons été mobilisés, il y a eu dans le bataillon un désarroi sans précédent. La majorité d'entre nous n'en voulait pas de cette guerre, mais on ne savait pas quoi faire : y aller ou refuser ? L'idée de refus n'était pas tout à fait nouvelle, et au cours des dernières années, en plusieurs occasions, on a entendu parler de soldats qui refusaient de faire leurs périodes de réserve dans les territoires occupés. Moi-même j'ai été rétrogradé pour avoir mené une action de refus, il y a deux ans, dans les territoires occupés. Le problème du refus, ce n'est pas tant la menace de sanctions ou le manque de fermeté dans le refus de cette guerre. Ce qui est le plus dur, c'est de rester quand les copains, eux, vont au casse-pipe. Pour nous, c'était plus simple : on nous a dit qu'on partait sur le Golan défendre les lignes, et pas au Liban. Le lendemain, on se retrouvait confrontés aux unités syriennes sur le front oriental! »

Ygal, 31 ans, a fait la guerre d'octobre 1973 dans une unité d'élite qui a eu de nombreuses pertes. Lui-même a été blessé. A l'époque, le fait de se battre ne faisait pas problème. « Je croyais, comme tout le monde, que les Arabes voulaient nous jeter à la mer, et c'est ma vie que je défendais. Aujourd'hui, je suis de ceux qui, par milliers, commencent à comprendre que c'est le mythe de l'agressé qui ne veut de mal à personne qui fait la force de l'armée israélienne. Pas besoin de bataillons disciplinaires pour obliger les pères de famille à se battre, c'est une autodiscipline basée sur une forte motivation personnelle et sur une camaraderie qui s'est forgée au cours des années dans l'unité. »

D'UN COUP, LA FONCTION DE L'ARMEE SIONISTE APPARAIT CRUMENT Réactionnaire, colonialiste, l'armée israélienne n'en est pas moins une armée populaire. L'essentiel de sa force sont les unités de réserve, composées de citoyens en armes 35 à 60 jours par an, officiers compris. « Quand, pendant 10 ou 20 ans, tu es chaque année avec les mêmes gens pendant un ou deux mois, se crée une solidarité que même dans l'atelier, à l'usine, on ne rencontre pas souvent, raconte Meir, qui est ouvrier dans la métallurgie. C'est la force du sionisme, mais aussi sa faiblesse. C'est sa force tant que les soldats sont persuadés qu'ils n'ont pas le choix et que tôt ou tard on aura la paix Ce type d'armée est très efficace. Dès le moment où des doutes surgissent, où il apparaît que la guerre n'est pas inévitable, où c'est le côté israélien qui fait tout pour trancher la main tendue par les Arabes, cette même motivation devient un boomerang : pourquoi risquer sa vie quand existe une autre option ? »

Le cessez-le-feu que l'OLP a scrupuleusement respecté pendant l'année qui a précédé l'invasion du Liban, les multiples déclarations en faveur d'une solution pacifique au conflit israélo-palestinien, et, au cours de la guerre elle-même, l'attitude

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L'armée israélienne au Liban. (DR) L'armée, force et faiblesse de l'Etat sioniste Entretien avec des militants anti-sionistes dans l'armée israélienne

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souvent héroïque des combattants palesti- yée pour une confrontation plus générale niens, l'attitude plus qu'humanitaire des forces palestiniennes par rapport aux pride guerre israéliens, tout ceci bouleverse l'image qu'avait le soldat israélien du militant palestinien, et a mis en lumière le grand mensonge des autorités sionistes et leur propagande systématique tendant à déshumaniser l'ennemi.

Puisque le fossé a grandi entre les bases de la motivation du soldat israélien et les objectifs réels de la pouvoir n'a eu d'autre choix que de faire un pas de plus sur la voie du mensonge. Ygal témoigne ainsi : « Une des choses qui nous a le plus scandalisés a été d'entendre à la radio, au cours de la deuxième semaine de guerre, qu'Israël avait accepté un cessez-le-feu avec les Syriens, mais que ceux-ci nous avaient, malgré tout, attaqués. Or, à ce moment précis, alors que le front était tout à fait calme, nous recevions l'ordre de "réchauffer la ligne". Ce sont des contre-vérités de cet ordre - qui, pour la majorité des Israéliens, semblaient un phénomène nouveau, l'étaient en rien - qui ont mené à la constitution du mouvement des « Soldats contre le silence ». L'objectif de ce mouvement était de demander des éclaircissements sur toute une série d'initiatives ayant coute de nombreuses pertes et sur l'extension de la guerre bien au-delà des 40 kilomètres fixés selon Begin comme seul objectif à l'opération "Paix en Galilée"».

Pour A., « la grande différence entre "Yesh Guoul" et les "'Soldats contre le siréponse pratique aux dizaines de milliers de soldats qui s'étaient sentis trompés, alors que "Peace Now" ("La Paix mainte-

"Soldats contre le silence") se contentait de poser des questions. Nous disions : " Il y a une limite :

que nous ne franchirons pas. Aujourd'hui, ce sont plus de deux mille personnes qui ont annoncé leur refus d'aller au Liban, et la liste s'allonge de jour en jour, alors que "Soldats contre longtemps cessé Il y a une limite. Mais quelle limite ? Pourquoi le Liban plus que les territoires occupés, pourquoi cette guerre et pas celle de 1967 ? « C'est vrai qu'il n'y a pas, fonA., pour qui la guerre du Liban a été un révélateur extrêmement puissant qui l'a mené de positions sionistes modérées à "Yesh Gvoul" et de "Yesh Gvoul" à une position anti-sioniste et à la LCR ; mais cela, je ne commence à le comprendre qu'aujourd'hui. Même quand la guerre du Liban a éclaté, combien ont été ceux qui, comme Meir, ont immédiatement refusé ? Même la pétition de "Yesh Gvoul", qui est formulée d'une façon très modérée ("'Nous demandons à ne pas être envoyés au Liban"), n'a été lancée qu'après plusieurs semaines. C'est le déroulement de la guerre, les massacres, les mensonges, qui ont confirmé pratiquement et aux yeux de tous que c'était une sale guerre, et brisé le consensus national. Une fois cette premiè re rupture accomplie, la voie était déblaavec les mythes du sionisme. Comment en sommes-nous arrivés là ? Est-ce que les mêmes arguments n'avaient pas été utiliguerres précédentes? N'étaient-elles pas, elles aussi, le résultat d'une agression israélienne, d'un coup tout s'écroule. Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui, dans le mouvement des soldats, refusent de faire leurs périodes dans les territoires occupés aus-

MEIR, PREMIER SOLDAT

A REFUSER D'ENTRER AU LIBAN

Meir a été le premier soldat à refuser d'entrer au Liban, le 7 juin 1982 : « La désobéissance n'est pas un principe en soi ; c'est un choix tactique. Ce choix nous l'avons fait, à la LCR, le 6 juin 1982, sur la base d'une évaluation de la situation concrète et de la certitude que nous avions que cette guerre serait rapidement impopulaire, et donc que nos actes et notre appel seraient compris, voire même suivis. Au début, nous avons été isolés : les premiers jours, tout semblait "bien se dérouler" pour Sharon et compagnie et, apparemment, c'était l'union sacrée. Des amis qui, quelques semaines plus tard, seront à l'initiative de

, ont essayé de nous dissuader de prendre une initiative qui semblait nous isoler et faire de nos camarades mobilisés des cibles faciles pour la répression. »

Ayant refusé de traverser la frontière, Meir est envoyé dans une base arrière, en Israël même. C'est là que se renforce sa conviction que le choix de son organisation est le bon : « La réaction des soldats qui se trouvaient dans la base où j'ai été stationné était encore meilleure que celle à laquelle je m'attendais. Dans l'intendance, ce ne sont pas les apprentis-héros qui sont légion. Ce serait plutôt le con-

Rectificatif L'interview de l'avocate israélienne Lea Tsemel, publiée dans Inprecor numéro 144, du 28 février 1983, réduite pour des raisons de place,

June omission que nous tenons à rétablir ici. Il fallait lire, à la suite de la troisième réponse de Léa concernant les procurations des familles des d'El Ansar obtenues par l'avocate israélienne pour assurer leur représentation : « Tout ceci n'eût pas été possible sans le travail acharné de deux journalistes militants améri cains, Maya Shone et Ralph Shonemann qui, pendant près de quatre mois, ont sillonné l'ensemble du Sud-

Liban pour récolter ces procurations souvent en prenant de graves ont pu gagner la confiance des familles des détenus, obtenir leurs signatures et les faire parvenir en Israël. » Nous adressons toutes nos excuses aux intéressés et aux lecteurs et lectrices d'Inprecor.

traire : une majorité écrasante de Juifs orientaux, des quartiers populaires et des villes d'immigrants, jeunes prolétaires ou lumpen. Dans leur grande majorité, ils ne voient pas pourquoi ils iraient risquer leur vie au Liban. De plus, ils ont de l'estime pour quelqu'un qui est prêt à prendre des risques et à s'affronter au pouvoir pour des principes. »

Ygal : « Dans une unité comme la mienne, c'est différent. Là, l'idéologie est beaucoup plus forte. Pourtant, si tu as, au cours des années passées, fait tes preuves et montré que tu n'es pas un tire-auflanc et que tu ne fuis pas tes responsabilités, on te comprend et on respecte ton

A. vient d'être libéré de prison, où il a purgé une peine de 21 jours d'arrêts pour avoir refusé de rejoindre son unité au Liban : « Nous étions, au moment ou je me trouvais en prison, 18 soldats et officiers de réserve condamnés pour refus d'aller au Liban. Non seulement l'atmosphère entre nous était extraordinaire et les discussions politiques incessantes, mais nous étions aussi le centre de l'attention générale des autres détenus, avec lesquels nous avions de longues conversations politiques. Généralement, les soldats nous comprenaient et avaient souvent de l'estime pour notre choix. Un jeune appelé d'une petite ville d'immigrants m'a dit: "Je ne suis pas d'accord avec vous, je soutiens Begin. Je déteste les gens de "Peace

Vous, par contre, vous avez au moins le courage de faire ce que vous dites, et pas seulement de faire des dis

Prendre des risques, c'est ça qui compte", Il faut le dire, le risque n'est pas légères, et je connais quelques soldats qui ont envisagé de refuser d'aller au Liban en faisant le calcul qu'un séjour de 20 à 30 jours à la prison militaire était moins grave que de risquer de se faire tuer dans une embuscade près d'Alley. »

Ce dernier point a été confirmé par un officier supérieur dans une interview à la radio, et c'est sans doute là, la raison d'un changement de politique de la part des autorités militaires. Au début, l'attitude des autorités a été d'étouffer les cas de refus de partir au Liban, puis, après l'impact de la pétition de « Yesh Gvoul », de punir, mais sans dépasser les limites habides sanctions militaires. d'hui, l'état-major a décidé d'envoyer à nouveau au Liban tout soldat qui a purgé une peine pour refus d'y aller, et de renouveler sa peine s'il refuse à nouveau, et ainsi de suite. Les choses vont mal pour l'armée israélienne, si elle est obligée d'intensifier son arsenal répressif afin de convaincre les soldats qu'il faut y aller ...

L'IMPACT DU MOUVEMENT

DES SOLDATS L'impact du mouvement des soldats dépasse de loin les forces de gauche. Il déle spectre des courants regroupés dans le Comité contre la guerre au Liban. Ygal en témoigne: « C'est apparemment un paradoxe, mais ceux qui refusent d'aller au Liban et qui sont orga-

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Contrôle militaire à Jérusalem. (DR) nisés dans "Yesh Gvoul" sont souvent plus à droite que dans le Comité contre la guerre au Liban. C'est la seule structure où se retrouvent des militants typiques de "Peace Now" , voire même quelques exsupporters du Likoud (coalition gouvernementale)et des radicaux, des communistes, des antisionistes. Ceci s'explique par le fait que c'est précisément dans l'armée, dans la situation de soldat, que tu es le plus concrètement confronté à la réalité politique. Or, l'armée réduit, dans une certaine mesure, les barrières sociales et politiques, ce qui donne plus de poids, plus de légitimité que dans la vie civile à ce que tu penses, même si c'est très radical. Voilà qui explique aussi un autre paradoxe apparent : ce sont les moins politisés, les nouveaux qui sont les plus radicaux et, au contraire, les militants des groupes de gauche et d'extrême-gauche qut, dans de freiner des initiatives qui couperaient "Yesh Gvoul", souvent obligés le mouvement de dizaines de milliers de personnes qui, d'une façon ou d'une autre, soutiennent notre combat. »

Meir : « C'est ici que l'on voit pourquoi il est important que les militants de gauche n'essaient pas d'échapper à l'armée, même si ce n'est pas toujours très agréable d'être utilisé dans l'appareil de répression, par excellence contre les Palestiniens. En ce sens, comme je le disais auparavant, la désobéissance n'est pas une ligne en soi. Si nous avons choisi cette ligne pour la guerre actuelle, cela ne découle pas de l'horreur particulière de cette guerre, comme l'ont dit certains, ou parce qu'elle serait moins légitime que d'autres. Pour nous, en tant qu anti-sio nistes, cette guerre n'est pas plus criminelle que celle de 1948 ou celle de 1967. C'est que, dans le contexte présent, nous avons estimé, et cela s'est avéré très juste, que le refus d'aller au Liban ne nous couperait pas du large sentiment anti-guerre qui existe, y compris dans nos unités, mais, au contraire, concrétiserait notre opposition totale à cette aventure criminelle.

Quatrième

Internationale juin - juillet - août 1983

SOMMAIRE

EDITORIAL:

Contre les menaces impérialistes, organisons la solidarité avec la révolution en Amérique centrale ...............

Zbigniew M. Kowalewski - La ligne des usines

Syndicats et conseils en Italie. .

Daniel Bensaid - Révolution permanente et révolution par étapes en Amérique latine : l'autocritique timorée de Jorge Handal

Philippe Andréa - Lénine et la jeunesse

Philippe Andréa - Le mouvement trotskyste et la jeunesse dans l'entre-deux guerres

Jacques Kergoat — Le Parti socialiste français aujourd'hui

ARCHIVES DU MARXISME

Dégénérescence de la théorie et théorie de la dégénérescence

« De là ne découle pas, loin s'en faut, que plus la crise du sionisme ira en s'approfondissant, plus nous adopterons une telle politique ; au contraire. La crise du sionisme est et sera de plus en plus une crise militaire, elle s'exprimera dans le cadre de confrontations armées, de guerres, d'occupation, de situations diverses où l'armée, c'est-à-dire l'essentiel de la population masculine du pays, sera au centre de cette crise. Le devoir des militants de la paix sera d'être alors avec leurs compagnons d'unité pour pouvoir les aider à trouver des alternatives à la politique suicidaire du sionisme.

« Ce que la guerre du Liban a montré peut-etre plus que tout autre chose, c'est la validité du pari des militants anti-sionistes, qui ont misé sur la possibilité de briser l'union sacrée et de détacher une partie importante des travailleurs juifs du sionisme. Ce n'est encore aujourd'hui qu'un projet, mais il se dessine de plus en plus concrètement, comme le montrent ces milliers de soldats qui, dans les faits, ont rompu avec la pratique des dirigeants de l'Etat sioniste. Cela va nous permettre, ainsi qu'à tous ceux qui depuis longtemps ont déjà fait le choix de s'identifier à la cause de l' "ennemi", , d'avoir la force de continuer à porter l'uniforme honni de l'armée sioniste. »

Propos recueillis pour Inprecor, Tel Aviv, juin 1983. 3 11 39 59 75 83 97 117

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