Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER NICARAGUA

Le FSLN et les problèmes de la côte atlantique

· Inprecor n° 155, 18 juillet 1983 · p. 11-13 · 2 503 mots

Nicaragua État espagnol Grande-Bretagne

A révolution sandiniste aura fait apparaître, à travers les difficultés qu'elle rencontre pour s'implanter sur la côte atlantique du pays, l'existence de deux entités bien distinctes au Nicaragua. Du côté de l'océan Pacifique, 2,5 millions de Nicaraguayens catholiques et hispanophones qui ont souffert de la dictature somoziste et dont nombre ont participé à la mobilisation du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) ou, du moins, ont ressenti cette lutte comme l'espoir d'une vie meilleure. Du côté de l'Atlantique, sur une superficie immense représentant la moitié du territoire national, dans une région à faible densité de population, colonisée depuis le XVIe siècle par les Anglais et rattachée au Nicaragua seulement en 1894, une population de 250 000 personnes d'origine différente, composée notamment de Miskitos, de

A cette différence de peuplement et aux conséquences de la colonisation espagnole et britannique s'ajoute le fait que durant la dictature somoziste, les habitants de la côte atlantique, qui ne constituaient pas une opposition organisée, sont restés isolés et relativement à l'abri de la répression qui sévissait dans le reste du pays. Cet isolement s'est aussi maintenu du fait que la dictature n'avait nul projet d'exploitation

Face à une population encore partiellement attachée à ses coutumes ancestrales, éduquée par les Anglais dans la haine des hispanophones, évangélisée par les pasteurs protestants moraves alors que le reste du pays est catholique, sans voie de communication routière facilitant les échanges avec l'autre versant du pays, et vivant encore, pour une bonne part, dans une économie d'autosubsistance, les dirigeants sandinistes, qui défendaient pourtant une problématique d'intégration de ces populations à la dynamique révolutionnaire nationale dans le respect des droits des communautés locales (voir encart p. 13), n'ont pas toujours réussi à emporter l'assentiment de ces communautés.

L'impérialisme, tout comme avant lui l'avaient fait les différents colonisateurs, en profita pour tenter d'entraîner la communauté des Miskitos dans une opposition armée

Les dirigeants sandinistes ont donc été contraints, au fur et à mesure que l'agression des somozistes à partir du Honduras se faisait plus pressante, de déplacer des populations Miskitos des régions frontalières avec le Honduras vers le sud du Nicaragua, afin de créer, dans la région frontalière du Nord, une zone où les forces militaires révolutionnaires pourraient plus facilement contrôler et combattre les

A plusieurs reprises, dans leurs déclarations, les dirigeants sandinistes ont aussi reconnu qu'au-delà des conditions spécifiques d'isolement de la population de la côte atlantique, quelques erreurs de leur part avaient contribué à rendre la situation encore

Il n'est donc pas étonnant que le dirigeant sandiniste Ray Hooker, membre du gouvernement régional du département de Zelaya-Sud, débattant en février dernier avec une délégation de militants révolutionnaires américains en visite à Bluefields, la plus grande ville de cette région, ait surtout insisté sur le fait que pour gagner le soutien de la population de la côte atlantique à la révolution, il fallait de la patience, de la souplesse, de la conviction et du temps. C'est ce défi que les dirigeants san-

L'article ci-dessous, paru dans le numéro du 24 juin dernier du Militant, hebdomadaire publié à New York et reflétant les vues du Socialist Workers Party (SWP), est un reportage sur la situation sur la côte atlantique du Nicaragua, rédigé à partir d'une visite de militants révolutionnaires dans cette région, et d'une longue discussion avec le

Le FSLN et les problèmes de la côte atlantique

Sumos, de Ramas et de Criollos (voir encadré page suivante).

économique intensive et de désenclavement de cette région.

à la révolution, y réussissant partiellement dans certains cas.

incursions somozistes.

plus délicate.

dinistes ont relevé.

dirigeant sandiniste Ray Hooker.

Jane HARRIS

L'isolement dont la côte atlantique commence à sortir aujourd'hui date de l'arrivée des Anglais en 1631. Durant les

XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, le but des qui dominait la côte pacifique du Nicaragua à cette époque. Contrairement aux

Espagnols, qui exterminérent la plus grande partie de la population indienne, la politique britannique a consisté à utiliser les peuples indigènes pour implanter leur commerce, les faire pêcher pour eux et les faire combattre pour l'empire britannique.

Ainsi, les Britanniques apprirent à la population indigène de la côte atlantique à hair les Espagnols, tout comme les Espagnols inculquèrent à la population de la côte pacifique la haine des habitants de la côte atlantique. « Nous avons eu deux puissances européennes qui enseignaient aux populations locales à se hair mutuellement », explique le dirigeant sandiniste Ray Hooker, originaire de Bluefields, et qui a suivi les classes de l'école morave locale.

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DIVISER POUR RÉGNER

Avant 1894, date à laquelle les troupes et les navires de guerre américains vinrent aider le gouvernement de la côte pacifique à intégrer la côte atlantique au Nicaragua, cette région était encore en partie régie suivant certaines de ses propres coutumes et traditions. De ce fait, non seulement les « Costenos » (les habitants de la côte atlantique) perdirent leurs traditions et leurs coutumes, mais ils se trouvèrent aussi dépouillés de presque toutes leurs ressources naturelles, à travers le pillage de la côte atlantique au nom des intérêts du « business » américain. Ainsi, la Standard Fruit, qui avait carte blanche abattre du bois, a littéralement transformé, forêt du nord-est du Nicaragua en une

Dans les années 1940 et 1950, le petit Nicaragua devint l'un des dix plus grands producteurs d'or du monde. « Mais, explique Hooker, si vous allez à présent dans la région des mines, que trouvez-vous ? Vous ne trouverez rien. Ou plutôt, vous n'y trouverez qu'un équipement hors d usage, des bidonvilles, des villages en grande partie fantômes, et beaucoup de personnes souffrant de la tuberculose et de la silicose. »

Des compagnies de pêche (américaines ou appartenant à Somoza) s'installé. rent dans cette région pour exporter de la crevette et du homard sur le marché américain. Pour pouvoir attraper un seul kilo de crevettes, il fallait pêcher de nombreux kilos d'autres poissons en même temps. Cependant, comme seul le marché de l'exportation intéressait les compagnies de pêche, celles-ci ordonnaient aux pécheurs de rejeter à l'eau les autres poissons, privant ainsi systématiquement les « Costenos » d'une importante source de protéines dans leur alimentation. ment pas d'écoles ni d'hôpitaux, contact avec le monde extérieur était extrêmement difficile. « Somoza a maintenu cet isolement, en gardant la côte atlantique isolée de la côte pacifique. Son idée était de diviser et de conquérir. Aussi n'est-il pas intervenu dans les affaires des trafiquants et utilisateurs de drogue. côte atlantique devint donc un centre inAlors, poursuivit Ray Hooker, apres la révolution de juillet 1979, tout ceci (la situation sur la côte atlantique) était dans une certaine mesure un drôle d'embrouil-

Que s'est-il donc passé ? Les habitants de la côte atlantique appartiennent à des cultures différentes: les Miskitos, les Sumos, les Ramas, les Caraibes, la population anglophone. Sur la côte pacifique, la population est pour l'essentiel hispanophone. Deux populations, des gens qui en savent très peu les uns sur les autres. Et c'est lorsqu'on manque de connaissances que l'on commet erreurs. Si on veut gouverner une région, il faut comprendre cette région, il faut comprendre cette culture. (...) Et ce manque de compréhension, ce manque de connaissance mutuelle, a créé des problèmes que nous essayons encore aujourd'hui de résoudre. »

Un problème important est de faire comprendre davantage aux « Costenos» comment les compagnies ont détruit la côte.

L'EXPLOITATION IMPERIALISTE

« Le type de contrat que les compagnies avaient passé avec le gouvernement national stipulait qu'elles pouvaient introduire dans le pays toute quantité de biere, d'alcools, de biens étrangers, sans payer aucune taxe. Chacune de ces compagnies s'était bien assurée qu'elle avait des dépôts de vivres bien approvisionnés - l'équivalent de vos supermarchés —, qui fonctionnaient dans ces régions. Qu'est-il donc arrivé ? Les salaires touchés par les employés retournaient tout droit à la compagnie étrangère. Ils amenèrent ici jusqu'à du fromage américain et beaucoup d'aliments en conserves, auxquels nous ne sommes pas habitués. Ici, les gens trouvaient de la bière américaine — comme Pabst Blue Ribbon, Schlitz, Budweiser, qui étaient très réputées à cette époque , et des produits similaires. Et qu'ont-ils laissé aux gens ?

« Allez regarder dans le Nord, vous ne trouverez plus rien. Quand les arbres furent arrachés, les compagnies ont plié bagage et sont parties. Et à présent, les gens n'ont même plus leurs arbres, leur forêt, qui était la source traditionnelle de leur nourriture, parce que dans de nombreux cas ils dépendaient de la chasse pour leur subsistance. Mais quant les arbres furent abattus, les animaux disparu-

« Mais vous trouverez pourtant certaines personnes de la vieille génération pour vous dire : "Oh, si seulement une autre compagnie venait au Nicaragua !". Le caractère tragique de la situation, c'est qu'ils n'ont jamais réellement compris ce qui se passait, ce qui advenait de leurs moyens de subsistance, et que la génération future était mise en danger, que l'avenir de leurs enfants pouvait être compromis. »

Un facteur qui compliqua la tâche de reconstruction fut le fait qu'après le triomphe de 1979, les dirigeants sandinistes, peu familiers de l'ampleur de la dévastation impérialiste de la région, établirent des projets peu réalistes concernant la rapidité avec laquelle une amélioration économique pouvait être réalisée. « Si vous voulez rendre cette terre productive, explique Hooker, les cocotiers vont nécessiter huit ans, les palmiers africains de huit à neuf ans. Pour réellement transformer l'industrie de la pêche, il faut du temps. Alors, quand immédiatement après la révolution on promet tous ces progrès pour bientôt, on crée des espérances qu'on ne peut satisfaire. Et non seulement on crée des attentes que l'on ne peut satisfaire, mais on crée la base d'antagonismes futurs. Voilà quelques-unes des situations difficiles que cette révolution a traversé. Et le manque de connais-

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sance, par quelques dirigeants, de certaines cultures de la cote atlantique a compliqué la situation. »

LES OBJECTIFS DU FSLN ET DU GOUVERNEMENT Etant donné l'ampleur des problèmes hérités par le présent gouvernement, nous étions curieux quels étaient gouvernement régional du Zelaya-Sud, à court, à moyen et à long terme. « Notre objectif à court terme, commença par déclarer Hooker, c'est d'essayer de satisfaire les besoins élémentaires des gens.»

En premier lieu, cela signifie de la nourriture en quantité suffisante, riche et pas chère, un système scolaire pour toute la région, ainsi que des soins sanitaires. Pour satisfaire ces besoins élémentaires, chaque région du département du Zelaya-Sud essaye de cultiver localement plus de denrées de base pour économiser sur les coûts très élevés de transport de l'alimentation depuis la côte pacifique.

Quant aux objectifs à moyen terme, gouvernement gramme accéléré pour former des techniciens et des experts. « Cela peut prendre environ huit années, 5 ans d'université

3 ans d'expérience pratique, parce qu'un étudiant à sa sortie de l'université ne connaît toujours rien, poursuit Hooker, qui ajoute que les experts ont besoin l'expérience de la vie quotidienne avant qu'on puisse réellement dire qu'ils ont acquis une connaissance ».

Ce but est vraiment essentiel pour cette région, alors que de nombreux techniciens ont quitté le pays. Notre interlocuteur ajoute à ce sujet: « Ce sont des personnes qui veulent gagner de largent grâce aux qualifications acquises par leurs études. Si vous travaillez dans le Nicaragua révolutionnaire, vous ne deviendrez certainement pas riche en termes de bénéfices matériels ou de salaire. termes de conviction, oui. En termes de satisfaction de soi-même, oui. Ici on peut beaucoup de richesses, vous recherchez des dollars, vous n'allez pas en obtenir ici. »

En ce qui concerne les objectifs à long terme, l'accent sera mis sur la plantation de cultures résistantes qui conviennent mieux à la cote atlantique, où il pleut dix mois par an. La plantation d'environ 4 300 hectares de cocotiers et de 24 000 hectares de palmiers africains a commencé. Ces arbres mettent huit ou neuf ans avant de porter des fruits, mais dès ce moment-là, ils continuent durant 75 à 80 ans.

Les autres objectifs sont les suivants : - faire d'El Bluff, le port voisin de Bluetields, le port le plus important du Nicaragua, réduisant ainsi l'utilisation du canal de Panama, dont le droit de passage est cher pour le commerce avec l'Europe et les Etats-Unis ;

- organiser un système de grandes voies de communications routières reliant Managua aux deux villes de la côte atlantique, Puerto Cabezas et Bluefields ;

- moderniser l'industrie de la pêche pour la consommation intérieure et ex-

- reboiser la région ; - attribuer des bourses scolaires aux élèves qui viennent de petites villes dans lesquelles il n'y a pas d'école secondaire.

Pour finir, Hooker précise ceci : « Nous tentons d'inculquer à la nouvelle génération le respect de l'être humain, de l'autre, des droits et des privilèges de chaconnu certains problèmes spécifiques sur la cote atlantique. A cause de l'ampleur de ces difficultés, la résolution des problèmes de la cote atlantique est une priorité de la révolution dans son ensemble, et pas seulement des gouvernements régionaux de cette côte. Citons quelques exemples de réalisations qui concrétisent cette prio-

- La construction d'une route qui relie, en toute saison, Managua à Puerto Cabezas, sur le nord-est de la cote atlantique. C'est le plus important projet du Nicaragua depuis le triomphe de 1979. Ensuite, ce sera la construction d'une route qui reliera Bluefields à Managua. Construire de grandes routes sur la côte atlantique revient à trois fois plus cher que sur la cote pacifique, en raison des fortes chutes de pluies propres à cette région.

Depuis le triomphe de la révolution, les visites médicales ont augmenté

400 %. L'hôpital de Bluefields, qui n'était ouvert que quatre ou cinq heures par jour, est à présent ouvert 24 heures sur 24. Un nouvel hôpital est en train d'être construit à Bluefields. L'actuel hôpital sera vraisemblablement transformé en polyclinique.

- Les mineurs qui furent licenciés par les compagnies américaines qu'atteints de tuberculose reçoivent à présent une pension mensuelle.

En même temps, il est évident que le gouvernement régional a adopté une approche souple pour adapter les organisa tions de masse existantes sur la côte pacifique aux besoins et traditions différents de la côte atlantique. Se référant aux Comités de défense sandinistes (CDS, associations de quartier sur la côte pacifique), Hooker explique ceci : « Nous nous sommes aperçus que certaines choses qui mar chaient sur la côte pacifique ne mar chaient pas sur la côte atlantique. Nous sommes arrivés à la conclusion que nous devions partir des situations concrètes des différentes communautés, de la majorité des membres de la communauté, et travailler avec les membres de ces communautés pour essayer de trouver des solutions à leurs problèmes. Mais si nous allons dans les communautés et essayons d'imposer des modèles qui leur sont

Plus tard, se référant aux changements intervenus vernement régional depuis la révolution, Hooker nous déclara : « Dans une révolution, il y a des choses qui sont faites de manière pragmatique et erronée. Ce n'est pas toujours la meilleure approche ou l'approche la plus scientifique qui est choisie. Mais parfois on ne peut pas faire autrement. »

Jane HARRIS,

The Militant, New York, 24 juin 1983.

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