Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Sur le second front

Inprecor n° 155, 18 juillet 1983 · p. 27-28 · 2 194 mots

Pologne URSS et Russie

Tout indique que les semaines à venir apporteront des changements importants sur le second front de la guerre politique. Car, si on peut appeler « premier front » celui sur lequel s'affrontent le pouvoir et la société, le second front est celui des luttes internes dans le camp des gouvernants. Ces luttes ont lieu à plusieurs niveaux : entre l'appareil administratif et celui du parti, entre la sécurite et l'armee, entre les « libéraux » et les « têtes de bois » et, entin, entre les différentes coteries d'individus. Tous ces groupes se pré. parent activement en vue du plénum du Comité central du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), annoncé depuis plus de six mois et défini dans le jargon du parti comme devant être consacré aux problèmes « d'idéologie et de cadres ». Prévu pour mai, ce plénum devait clarifier définitivement la situation et apporter une réponse à la question : « Qui gouverne réellement en Pologne ? » Dernièrement, ce plénum a été reporté à l'automne.

L'attitude de Moscou est déterminante dans ces affrontements. Mais elle est difficile à décripter. Là-bas aussi, il y a une lutte, et on ne sait pas quelle est la force réelle du nouveau secrétaire géné-

Andropov. De toute façon, Moscou est de plus en plus mécontent de

Sur le second front la politique de Jaruzelski: l'ordre aurait rétabli depuis longtemps, gouvernement des militaires ne fait pas partie de la liturgie socialiste.

LE PROLONGEMENT DE L'ETAT

DE GUERRE IRRITE L'URSS Lors de la réunion des secrétaires des comités centraux, qui a eu lieu en mars dernier à Moscou, où une nouvelle classification des pays communistes a été établie, la Pologne s'est vue dégradée. Du temps d'Edward Gierek encore, nous nous trouvions, avec la République démocratique allemande (RDA) et la Honrie, à l'étape de la société socialiste développée. Aujourd'hui, nous nous som-

1. Les négociations de Rzeszow ont abouti, le 20 février 1981, à la signature d'un accord entre le vice-ministre de l'Agriculture, et le « Comité de grève agissant au nom du comité fondateur du syndicat indépendant des agriculteurs individuels », mettant lutte nationale des paysans. Il a représenté pour ont signifié pour la classe ouvrière.

Olszowski, membre du Bureau politique, un des secrétaires du Comité central du POUP, a longtemps été présenté comme le « dauphin » d'Edward Gierek. Coopté au bureau politique du POUP en septembre 1980, il a été un des chefs de file de la tendance « dure » qui mes retrouvés parmi les pays qui ne font que construire les bases du socialisme, aux côtés du Vietnam, de la Corée et de Cuba. On peut rire de cette classification, mais il faut avoir conscience de ce qu'elle signifie. Selon la doctrine communiste, la construction des bases du socialisme signifie avant toute chose la collectivisation de l'agriculture et la liquidation des ennemis idéologiques. Dans notre cas, avant tout de l'Eglise.

Nous avons par ailleurs d'autres preuves de la disgrâce qui nous frappe. La demande de Jaruzelski de livraison supplémentaire de grain a été rejetée. L'URSS a tranché : vos paysans ont assez de grain, il faut le leur prendre. On relie la mise à l'écart du ministre de l'Agriculture, Wojtecki, suivie immédiatement par la démisdes vice-ministres de l'Agriculture (entre autres de Kacala, qui avait manifesté une attitude ouverte lors des négociations de Rzeszow) (1), à la possibilité d'un changement de la politique agricole. Par ailleurs, Moscou n'apprécie pas non plus la politique de Jaruzelski face à l'Eglise, et en particulier l'accord donné à la visite du pape. Et les attaques absurdes contre Jean-Paul Il dans la presse soviétique ont été suivies - en des termes plus nuancées il est vrai - d'attaques contre l'Eglise dans les médias polonais.

Moscou a également appuyé d'autres boutons. Stefan Olszowski a subitement été reçu par Andropov, ce qui, à Varsovie, a été interprété comme une gifle à Jaruzelski. Le général Mieczyslaw Milewski a également été reçu au Kremlin lors de son retour d'Afghanistan. De même Tadeusz Grabski, relégué à Berlin pour des raisons politiques, chargé commercial, est bienvenu chez Honecker et jouit de plus d'honneurs que l'ambassadeur officiel (2).

« L'OPPOSITION INTÉRIEURE »

DES RETRAITES DU PARTI Il est difficile de juger à quel point Olszowski et Grabski sont un atout réel dans le jeu mené par Moscou, ou à quel point il ne s'agit seulement que d'un chantage. Mais c'est un fait que ces deux messieurs disposent de nombreux sympathisants aux différents niveaux de l'appareil du pouvoir et parmi les « retraités » du parti et de l'Etat (anciens ministres et vice-ministres, fonctionnaires du Comité central, divers caciques départementaux qui ont perdu leur place mais pas leur influence). On évalue leur nombre à plusieurs milliers. Ils ont des liens étendus dans l'actuel appareil du pouvoir et orgas'appuyait sur le mécontentement de l'appareil du POUP face aux concessions faites à Solidarité. l'Intérieur, remplacé peu avant le coup du 13 décembre 1981 par le général Czeslaw Kiszezak. Il reste au sein du BP responsable des questions de sécurité, mais sans grand pouvoir semble-t-il.

Tadeusz Grabski, s'est fait remarquer par une intervention trés critique contre Gierek en 1979, alors qu'il était secrétaire du POUP pour le département de Konin, ce qui lui a valu une Chef de file des « durs », limogé par Jaruzelski.

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nisent en son sein une « opposition intérieure » en remettant en cause les choix du gouvernement de Jaruzelski et de ses plus proches collaborateurs, la « réforme », etc.

Ces gens ont réussi, par exemple, à marquer des points au sein du PRON (Mouvement patriotique de renouveau national), qui était à leur avis une concession de trop faite aux « catholiques du parti » du PAX et du ChSS (3). Comme on le sait, le PRON s'est construit localement à partir des ex-OKON (Comités de citoyens pour le renouveau national) qui, eux, regroupent avant tout des « retraités » du parti et des forces de sécurité des années 1950. Lors des récents congrès départementaux du PRON, dans des élections « démocratiques », ils ont massivement rayé la clique de Dobraczynski, Ko-

Get Morawski (4). L'article Wlodzimierz Cymbala, publié dans le numéro 9 de Polityka, qui est une attaque frontale contre la réforme et la politique économique du gouvernement, est également significatif de ce courant. Cymbala fut le chef de département du Comité central, puis premier secrétaire du parti à Piotrkow et, dernièrement, il est devenu expert auprès de la Commission du Plan. LA CONTRE-ATTAQUE DE L'ARMÉE

Il ne faut surtout pas en conclure que l'armée est pour les réformes. Elle ne fait que s'opposer à l'appareil du parti, qui voudrait retrouver la plénitude du pouvoir aux cris de : « L'armée à la caserne! ». Et comme cet appareil est intimement lié à ses prolongements dans le domaine de l'économie, dans l'administration, et surtout dans les services de la sécurité, l'attaque de l'armée doit être dirigée aussi contre ces prolongements. En premier lieu, contre la sécurité, car c'est en même temps le principal concurrent de l'armée et le principal soutien de l'appareil du parti. On peut penser que le général Kiszczak, « commissaire militaire » au ministère de l'Intérieur, veut profiter de l'occasion pour casser les appuis au sein de la sécurité et les liens de dépendance par rapport à l'ancien ministre de l'Intérieur, l'un des actuels secrétaires du Comité central, le général Milewski. L'armée veut gouverner la sécurité sans

Best facile de voir les signes extérieurs de cette lutte. Tous les vice-ministres de l'Intérieur et leur entourage ont été changés, ainsi que bon nombre de chefs départementaux de la milice. presse a tout d'un coup découvert la corruption des fonctionnaires de la milice. L'Eglise Saint-Martin a été prise d'assaut par une bande, armée de matraques, et lorsque le père Dembowski a dit qu'il téléphonerait à Kiszczak, il lui fut répondu : « Nous ne sommes pas de chez Kiszc-

Des changements effectués au ministère de l'Intérieur et au sein de la Haute Chambre de contrôle ;

seulement Moczar (6), mais majorité des directeurs ont été renvoyés. La Haute Chambre était, comme on le sait, le prolongement de l'appareil de la

En attendant Jean-Paul II. (DR) sécurité et du parti, et les dossiers de contrôle étaient un atout non négligeable dans les luttes entre individus. Aujourd'hui, l'armée a mis la main dessus.

LES « LIBÉRAUX » SE SENTENT MENACÉS Ceux de l'entourage de Jaruzelski, c'est-à-dire Rakowski, Zawadzki, et même Urban et Gornicki, ont fait le plus sale travail et ne sont plus nécessaires. Même chose pour Kubiak et Glowczyk, qui essaient toujours de se faire passer pour les « libéraux » du parti (7). Le dernier faux-pas de Rakowski a été la tentative man-

3. PAX est une organisation catholique pro-gouvernementale fondée après la guerre par un fasciste polonais d'avant-guerre. Elle a connu un processus d'autonomisation par rapport au POUP, dont le clou a été le refus de son président. Ryszard Reiff, de voter, en tant que membre du Conseil d'Etat, le décret instaurant l'état de guerre. Reiff a été limogé et remplacé par Zenon Komender. est issue d'une scission pro-gouvernementale au sein des Clubs d'intelligentsia catholique (KIK) au milieu des années 1970. Plus liée à l'épiscopat que ne l'est PAX.

4. Dobraczynski, Komender et Morawski sont des intellectuels catholiques, liés à PAX et à ChSS, qui sont censés représenter l'u ouverture » du PRON. Jan Dobraczynski, écrivain catholique de deuxiéme ordre, est le président du

5. Début mai dernier, un « groupe non identifié » avait saccagé les locaux du Comité du primat pour l'aide aux prisonniers d'opinion, situés dans l'enceinte de l'église Saint-Martin à d'une des permanentes du Comité, était assassiné au cours d'un interrogatoire « de

6. Mieczyslaw Moczar, ministre de l'Intérieur en 1968, fut le principal animateur de la vague d'antisémitisme d'alors. A soutenu Gierek en 1970, quand celui-ci élimina Gomulka. avant d'être écarté par le même Gierek. Il réap-

1980, fort des dossiers accumulés par la Haute Chambre de contrôle qu'il préside. Limogé récemment de ce poste, il reste à la tête de l'association des anciens comministre. Il a été durant vingt ans rédacteur en

Polityka, hebdomadaire officiel/officieux du POUP qui fut durant les années 1970 le porte-parole des courants « réformistes» quée d'utiliser le 40e anniversaire de l'insurrection du ghetto de Varsovie. Son scénario s'est avéré être un pétard mouillé (8).

Moscou a également dit son mot dans l'affaire des « libéraux ». Dans l'hebdomadaire du ministère soviétique des Affaires extérieures Temps Nouveaux, une attaque a été lancée contre Rakowski. Le nom du vice-premier ministre n'était pas mentionné - l'article s'en prenait à l'exrédacteur en chef de Polityka — mais il citait ceux de A.Werblan, L. Krasucki, J Wiatr, D. Passent et K.T. Toeplitz (9). Les accusations concernaient la révision principes du socialisme, des tentatives de mise en cause de Yalta, etc. Rakowski a répondu à l'attaque dans une interview à Polityka. Est-ce que le texte va paraître ? Ce sera une bonne indication des rapports de forces au sommet.

Quelle est la signification de tout cela pour la société ? Nous nous sommes dé barrassés des illusions sur les positions de différents personnages dans l'appareil du pouvoir, aussi le départ des uns et l'arrivée des autres n'impressionnent-ils plus personne. Cela ne veut pas dire qu'il faille sous-estimer ces luttes. Le développement des luttes dans le camp du pouvoir accélère sa déstabilisation. Le groupe des mécontents, concurrents potentiels, grandit, et ce sont des symptômes importants dans l'arène centrale des affrontements sociaux. Il faut donc également suivre de près ce qui se passe sur le second front. m

Tiré et traduit de Tygodnik Mazowsze, numéro 51, Varsovie, 12 mai 1983. Sylwester Zawadzki est ministre de la JusJerzy Urban, éditorialiste de Polityka, est porte-parole du gouvernement.

Wieslaw Gornicki, porte-parole du WRON, passe pour être lié aux services de renseignement de l'armée. S'est rendu célèbre en expliquant que Solidarité n'était pas utile en Pologne, car il ne s'occupait pas de distribution de pommes

Kubiak est membre du BP et l'un des secrétaire du CC

Jan Glowczyk est membre du BP. Tous deux ont été élus à ce poste après le IXe Congrès (extraordinaire) du POUP.

8. Le WRON a essayé d'utiliser le 40e anniversaire de l'insurrection du ghetto de Varsovie comme faire-valoir de son libéralisme, espérant rallier pour l'occasion bon nombre de ceux qui s'étaient élevés en 1968 contre la campagne antisémite du pouvoir. Ce fut l'échec sur toute la ligne : les cérémonies officielles ont été boycottées et la résistance avait organisé des mani-

9. Andrzej Werblan fut, sous Gierek, le chef tout puissant du secteur idéologique du POUP. Il fut un des rares membres de l'establishment a tenter d'utiliser les « coordinations horizontales » du POUP, qui étaient l'expression de l'opposition pro-Solidarité dans le parti. Après le 13 décembre, il a été limogé de son poste de président du Comité de contrôle de la revue théorique du POUP, Nowe Drogi.

Ludwik Krasucki est rédacteur adjoint de Jerzy Wiatr, sociologue, a dirigé l'Institut de philosophie et de sociologie de l'Académie dans le passé, un de ses principaux Daniel Passent et Krzysztof T. Toeplitz sont les journalistes les plus connus n'ayant pas démissionné de Polityka aprés le coup de force

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