"Pas de paix entre les nations sans paix entre les hommes"
'APPARITION de mouvements pacifistes indépendants
L en Europe de l'Est, pour limités qu'ils soient, a repré senté un élément important dans le développement de la lutte contre l'escalade militaire auquel on a assisté au cours de ces dernières années (1). Elle a immédiatement posé des tâches particulières aux puissants mouvements pacifistes occidentaux - qui échappent dans leur majorité au contrôle des Partis communistes — en soulignant la nécessité d'établir un rapport triangulaire entre mouvements occidentaux, mouvements officiels et mouvements indépendants de l'Est. Des
Anna LIBERA
Certes, une majorité des trois mille délégués présents étaient de sincères
« amis de l'Union soviétique », prets à entériner sans discussion toutes les propositions de Moscou. Mais les organisateurs étaient également soucieux, afin de donner une certaine crédibilité à leur initiative, d'y faire participer certains représentants des grands mouvements pacifistes occidentaux, même ceux qui critiquent la politique militaire de l'URSS. Le problème qui se posait dès lors à ces derniers était de savoir comment participer à l'Assemblée mondiale sans se limiter à apporcaution aux dirigeants de l'Est, ter une d'autant plus que la réunion se tenait en
Tchécoslovaquie, pays occupé les par troupes du Pacte de Varsovie et où les opposants sont sévèrement réprimés.
LA CONFÉRENCE MONDIALE
POUR LA PAIX A PRAGUE
Lors de la Conférence des mouvements pacifistes occidentaux, qui s'était tenue à Berlin-Ouest en mai
1983, délégués s'étaient prononcés certains à l'Assemblée la participation contre mondiale. Pourtant, la majorité des groupes indépendants de l'Est avaient insisté, adresses à la conférence de dans leurs
Berlin, sur la nécessité de mener un dialogue avec les mouvements officiels de leurs pays. Ils voyaient dans ces rapports non exclusifs une aide directe à leur propre activité.
En Tchécoslovaquie, il n'existe pas encore de mouvement pacifiste indépendant. Pourtant, la Charte 77, qui incarne depuis des années la résistance à la dictature de Gustav Husak, s'est intéressée très tôt à la lutte pour la paix, en ouvrant un débat avec certains mouvements occidentaux. Le 30 avril 1983, dans son salut à la conférence de Berlin, elle enjoignait aux participants de répondre positivement à l'invitation du Conseil mondial de la paix, de souligner à la conférence de
Prague le lien indissociable entre lutte tchécoslovaque Jaroslav Sabata. pour la paix et lutte pour les libertés, et de rencontrer les représentants de la Charte 77 dans la capitale tchécoslovaque.
On reconnaissait dans cet appel la démarche traditionnelle de la Charte de recherche d'un dialogue avec les autorités de son pays. Mais il reflétait aussi sa au cas ou les mouvedraient pas à Prague, de voir les dirigeants réussir à se présenter champions de la paix, sans devoir rendre de comptes sur la guerre acharnée qu'ils mènent contre leurs opposants depuis désormais 15 ans.
Parallèlement, la Charte 77 s'adressait aux organisateurs de la Conférence mondiale pour y être invitée en tant que telle, s'appuyant sur leurs nombreuses déclarations quant au caractère « ouvert et pluraliste » de la rencontre. En l'absence de réponse, deux porte-parole de la Charte 77, Anna Marvanova et Jan Kozlik, cherchaient à rencontrer un des organisateurs. Leur initiative déclenchait une vraie panique, le s'enfermant à double tour dans son bureau pour ne pas les recevoir. Ils revenaient cependant à la charge le lendemain et arrachaient la promesse d'un rendez-vous qui sera finalement annulé.
Ces réactions contradictoires, comme les menaces adressées aux proches de Ladislav Lis au cas où ils tenteraient de communiquer avec les journalistes occidentaux présents à Prague, montrent bien que la Charte 77 avait frappé juste : les autorités tchécoslovaques redoutaient effectivement que le rappel de leur politique en matière de droits de l'homme ne vienne ternir leur image d'hôte de la Conférence mondiale pour la paix. présence à la réunion de Prague de personnes qui ne soient pas disposées à se taire sur cette question était donc de première importance.
Ceci est confirmé par le nombre significatif d'initiatives qui ont pu être prises en défense des opposants tchécoslovaques
TCHECOSLOVAQUIE rapports qui rejettent à la fois le sectarisme vis-à-vis des comités de la paix officiels de l'Est et les attitudes diplomatiques qui refusent tout contact avec les mouvements indépendants de l'Est au nom de la sauvegarde des bonnes relations Est-Ouest.
L'Assemblée mondiale pour la paix et la vie et contre la guerre nucléaire, convoquée à Prague du 21 au 26 juin 1983 par le Conseil mondial de la paix, était un premier test pour l'établissement de ce « trialogue », comme l'appelle l'opposant en marge de la conférence. Le fait que ceux qui y ont pris part assistaient également à la rencontre officielle a largement réduit les possibilités de dénonciation et de répression de la part des autorités.
LES INITIATIVES DES OPPOSANTS
TCHÉCOSLOVAQUES
Les opposants se sont adressés sous plusieurs formes aux délégués de la conférence. Deux femmes de prisonniers, Anna
Sabatova et Alena Lis, leur ont adressé une lettre pour les informer de la répression qui frappait leurs époux, Petr Uhl et
Ladislav Lis, et demander une intervention en leur faveur (voir p. 18). Un groupe de huit prisonniers de conscience de la prison de Pilsen a également fait parvenir à la conférence un message dans lequel ils soutenaient la lutte pour la paix et ajoutaient : « Dans la mesure ou nous considérons que la paix doit englober la totalité des droits fondamentaux de l'homme, nous nous adressons à vous pour vous demander de toujours garder à l'esprit l'interdépendance entre le sort des prisonniers politiques dans le monde et la paix mondiale. Il n'y aura jamais de paix les sans paix entre les nations entre hommes. (2) » le soir même du jour
Par ailleurs, d'ouverture de la conférence, près de trois cent jeunes, liés à l'underground culturel très actif, ont manifesté dans les rues de
Prague jusqu'à la place Wenceslas, aux cris de : « Nous voulons la paix dans la liberté ! Abolition de toutes les ar-
1. Voir « Le mouvement pacifiste est-allemand contre la militarisation et la bureaucratie ». Inprecor numéro 129, 28 juin 1982, et
* Les débuts du mouvement pacifiste en Hongrie, en RDA et en URSS ». Inprecor numéro
2. Le message est signé par Petr Pospichal,
Jan Litomisky,
Zbynek
Frantisek
Cerovsky.
Lizna, Lubomir Barant, Marek
Simon, Josef
Prusa, Jiri Devaty.
la défense inlassable de ceux à qui on in- persuadés qu'il s'agit (...) de deux dimenmées ! » Douze « meneurs » étaient interpellés par la police, qui chercha à minimiser l'incident en parlant de « jeunes pris de boisson ».
La Charte 77 a, pour sa part, envoyé une longue lettre aux délégués à la confédans laquelle elle exposait sa conception de l'unité entre la lutte pour la paix et la lutte pour les droits de l'homme. Nous reviendrons plus loin sur le contenu de cette lettre. Le fait qu'elle ait semble-t-il, sente à coup sûr un succès pour les oppo-
En marge de la conférence, une rencontre avait lieu entre plusieurs délégués et observateurs (3 membres du parti Vert allemand, 2 membres du démocrate (SPD) d'Allemagne tale, 2 délégués hollandais, 2 délégués anglais, des observateurs italiens, etc.), et des représentants de la Charte 77 (Marie
Jan Kozlik, Petruska Sustrova, Jakub Trojan, Jiri Hajec et Vaclav Havel).
Avant d'être dispersés par la police, adoptaient le communiqué commun suivant : « Le mardi 23 juin 1983, peu avant midi, quelques représentants d'organisations et de groupes d'initiative civique ayant participé en tant que délégués et observateurs à l'Assemblée mondiale pour la paix et la vie et contre la guerre nucléaire ont rencontré des signataires de la Charte 77 au cours d'une réunion amicale et non-officielle, afin de procéder à un échange d'opinions sur les questions de la paix dans le monde. Ils ont constaté qu'ils étaient d'accord en de nombreux points sur la question de l'interdépendance entre la paix et les droits de l'homme. Un libre dialogue entre toutes les forces sociales dans chaque pays et entre les différents pays est considéré comme la meilleure garantie de la paix mondiale. Des rencontres et des échanges de vue libres entre les peuples des différents pays ne peuvent que renforcer les espoirs d'une paix durable. Les à cette rencontre désirent poursuivre sous différentes formes le dialogue qu'ils ont initié. »
Pour protester contre la dispersion de cette réunion et de la manifestation des jeunes par la police, les trois représentants des Verts ainsi que les deux observateurs du Parti communiste italien (Amerigo Ferenzi, membre du comité central, et Carlo quittaient Prague le jour mê-
LA POSITION DE LA CHARTE 77
SUR LA LUTTE POUR LA PAIX Du point de vue des opposants tchécoslovaques, le bilan des initiatives prises au cours de la conférence mondiale est donc positif. Il devrait convaincre les mouvements pacifistes occidentaux de la nécessité d'aller de l'avant sur cette voie, car il n'y a aucune contradiction entre la poursuite du dialogue avec toutes les forces qui prétendent lutter pour la paix, et
Prague, janvier 1969. (DR) terdit, dans leur pays, de « travailler pour
La longue lettre adressée par la Charte 77 aux délégués de la Conférence de Prague synthétise les réflexions de ce regroupement sur la question de la lutte pour la paix, bien que laissant ouvertes toute une série de questions sur lesquelles des différences de jugement importantes existent entre ses membres (4).
« Il existe de par le monde de nombreuses régions où, certes, la guerre n'existe pas mais où, en aucun cas, on ne peut parler de paix », écrit la Charte 77. « Ainsi, dans certains pays ne règne pas, entre le citoyen et l'Etat, cette paix qui est le fondement de chaque cité humaine ayant un sens. Or, là où cette paix intérieure manque, l'assurance de la paix extérieure est également absente. Le gouvernement qui ne sert pas le citoyen, qui reste sourd à ses opinions et ignore, voire nie ses droits élémentaires, et se soustrait de la sorte à tout contrôle public, succombe inévitablement à l'envie cinée dans la substance du pouvoir — d'élargir de plus en plus sa zone d'influenet donc son influence vers l' "extérieur". (...) Une paix véritable ne peut se concevoir sans une véritable confiance, et celle-ci est impossible tant que les intérêts particuliers des différents establishment - bien que masqués sous diverses nobles phrases - joueront un rôle politique plus important que l'intérêt véritable de tous les peuples, de toutes les nations et du monde entier. Or, cette responsabilité profonde et fondamentale à l'égard de l'humanité à l'échelle mondiale ne deviendra pas la devise des Etats, des gouvernements et, surtout, des grandes puissances, tant que les milliers et les millions de gens simples et de bonne volonté ne les y contraindront pas. (...)
«Nous soulignons souvent les rapports entre la paix et les droits de l'homme. Nous ne pensons pas qu'il s'agisse là de rapports plus ou moins étroits entre deux données différentes et plus ou moins indépendantes, mais nous sommes sions d'un problème unique et indivisible. (...) Isoler un seul de ces aspects signifie donc se mentir et, surtout, condamner à un échec certain tout effort, aussi louable
« Nous saluons, naturellement, toute discussion sur la limitation des armements et nous nous réjouissons de chaque succès, aussi minime soit-il, de celles-ci et de toute nouvelle tentative des différents partenaires rapprocher conceptions de l'autre. Mais nous ne pouvons cacher notre conviction qui est que tout succès partiel obtenu sur ce plan ne peut malheureusement rien signifier de plus que le renforcement de la trève ac-
June accalmie dans le concert fait par les armes, les têtes brûlées, les rêves militaires et l'expansion l'industrie d'armement. Ces pourparlers ne peuvent, en tant que tels, aucunement faire naître une paix véritable ; ils ne font que préparer des conditions propices et sont l'un des facteurs qui peuvent - mais pas obligatoirement - créer l'atmosphère dans laquelle la lutte pour la paix véritable sera plus facile. Plus facile, mais pas évidente pour autant, car les raisons profondes de l'état déplorable du monde actuel n'auront pas disparu du fait des seuls succès éventuels dans ce domaine: la vie, une vie vraiment humaine, digne, juste, libre, basée sur le respect mutuel et la ferme volonté de faire face à tout ce qui pourrait la menacer partout dans le monde, ne peut pas encore être assurée par le seul fait que les milliers d'armes terribles existant des deux côtés auront diminué de quelques centaines. Pourquoi ? Parce que l'homme peut soufl'ombre des centaines restantes autant qu'à l'ombre des milliers existant auparavant. (...) »
La Charte 77 « estime qu'il est de son devoir légitime de prendre position face au problème de la paix, estimant également que sa tâche particulière réside dans l'accent qu'elle met sur le fait qu'il n'y a pas de paix sans liberté et que les concepts de paix et de droits de l'homme ne sont que deux paramètres interdépendants, deux aspects, ou encore deux conditions d'une vie véritablement humaine sur cette terre, et que toute tentative d'en sauver un au détriment de l'autre - comme sauver la paix au détriment des liber tés — ne sauverait, en fin de compte, ni
Nous avons vu plus haut pourquoi il est essentiel que la lutte contre le réarmement soit menée de pair avec la défense
3. Le Parti communiste italien (PCI) a protesté contre la non-invitation de la Charte 77 à la Conférence (l'Unità du 24 juin 1983). Si la presse tchécoslovaque a dénoncé Verts, elle s'est bien gardée de signaler celui des
4. La Charte 77 a déjà publié en samizdat deux longs recueils d'articles sur cette question, qui témoignent de l'éventail des positions en présence. Une sélection de ces articles a été publiée en anglais sous forme de brochure : « Voices from Prague, documents on Czechoslovakia and the peace movement ». éditée conjointement par l'END (Campagne pour le désarmement nucléaire en Europe) et Palach Press.