ES informations sur les grèves et les conflits du travail en Union soviétique parviennent toujours tardivement à l'étranger et, en général, sans compte-rendu détaillé des événements. Cette fois-ci, ce sont les Izvestia, organe central du du droit des groupes pacifistes indépendants de l'Est à lutter pour la paix. Dans ce sens, on ne peut qu'être en plein accord avec l'insistance mise par la Charte 77 sur le lien indispensable entre paix et libertés. Elle insiste d'autant plus sur ce point qu'elle n'est pas, faut-il le rappeler, un mouvement pacifiste, mais un mouvement de défense des droits de l'homme. Il faut bien avoir cela présent à l'esprit quand on lit sa lettre, qui parle en termes généraux de la lutte pour la paix, sans se prononcer sur les questions brûlantes actuelles (les missiles de l'OTAN, les SS-20, ete.), et qui ne saurait done représenter plate-forme satisfaisante pour un mouvement pacifiste. Comme le montrent en effet les contributions individuelles de membres de la Charte 77, derrière un accord général de tous les auteurs sur le fait qu'il ne saurait y avoir de paix sans libertés, apparaissent, sur la question du réarmement, les positions les plus antagoniques, allant d'un soutien à la politique de Reagan à la revendication d'une Europe dénucléarisée, d'une perception des armées de l'OTAN comme « instruments de la démocratie contre le totalitarisme » à la proposition d'une transformation sociale profonde et d'une réunification de l'Europe comme seules garanties contre la guerre nucléaire.
Le débat entre la Charte 77 et les mouvements occidentaux ne fait que commencer, et nous ne savons pas s'il donne. ra ultérieurement naissance à un groupe pacifiste indépendant en Tchécoslovaquie. Ce dont on peut être sûr, par contre, c'est qu'un tel mouvement pacifiste en Tchécoslovaquie n'aurait pas plus à gagner que les opposants des pays de l'Est en général, à un renforcement de la présence des missiles de l'OTAN en Europe occidentale. Contrairement à ce que pensent certains opposants, un tel renforcement ne leur garantirait pas une plus grande liberté, comme l'a très bien fait remarquer E. P. Thompson : « Ce que le président Reagan et Madame "dissidents" à l'Est, c'est qu'ils souffrent et que l'on voit bien qu'ils souffrent. Cela leur fournit du très bon matériel pour leurs discours, en particulier contre leurs propres mouvements pacifistes. Si vous gagniez effectivement certains des droits que vous demandez, cela ferait de très mauvais discours. Si vous obteniez la liberté, cela diminuerait le prestige et la seule gloire dont se vante le "monde libre". (5) »
Comme le pensent beaucoup d'autres opposants tchécoslovaques, un mouvement pacifiste indépendant dans leur pays ne pourrait se développer que dans une unité de combat avec les mouvements de l'Ouest contre la remilitarisation l'OTAN et en opposition à la tendance de la bureaucratie soviétique à y répondre par le surarmement.
Anna LIBERA, 23 août 1983. 5. « Voices from Prague ... ». P. 19.
Quand les Izvestia
parlent d'une grève...
L
Avec beaucoup d'effets de style, le journaliste des Izvestia décrit les conditions de travail dans ce dépôt d'autobus, afin de bien mettre en évidence ce qu'il considère comme la situation privilégiée depuis des années, tous les matins et tous les soirs, le personnel de deux grosses électriques des environs de Narva. Or, le 1er janvier dernier, une ligne de chemin de fer locale a été ouverte, qui desservait ces deux centrales. Le travail du dépôt d'autobus s'est donc trouvé largement réduit, mais les lignes sont néanmoins restées en service.
UN COMPTE-RENDU DE LA GREVE
Souhaitant rentabiliser ses autobus, le directeur du dépôt a trouvé d'autres clients et, le 16 mai dernier, sans avertir personne, il affichait de nouveaux horaires qui augmentaient lourdement la charge de travail d'une dizaine de chauffeurs. Le jour même, le comité d'atelier se réunissait et demandait au directeur de venir s'expliquer. Le correspondant des Izvestia rapporte ainsi la « très brève » conver-
« Les chauffeurs: "Nous ne mes pas d'accord avec les nouveaux horaires de travail."
« Le directeur : "Vous ferez ce qui est écrit. " „
Mais les chauffeurs ne se le tinrent pas pour dit, et le comité d'atelier adopta la résolution suivante : « Le comité d'atelier — tous les 12 membres — a pris à l'unanimité la décision suivante : demander à l'administration de revoir les horaires de d'une partie demander au comité syndical de revoir les horaires de travail, étant donné le désaccord du collectif de travailleurs. » Malgré cette demande, deux jours plus tard, le comité syndical (avec deux voix contre et une abstention) donnait son aval aux horaires proposés par la direction. Mais le ler juin, jour d'entrée en vigueur de la nouvelle grille des heures de travail, les
URSS chauffeurs concernés refusèrent de prendre la route, soutenus par tous leurs camarades du dépôt.
Nouvelle confrontation avec l'admidont les Izvestia compte ainsi :
«Le directeur: "Les horaires sont « Les chauffeurs : "Nous ne sommes pas d'accord, il faut les changer. "
La brièveté des répliques rapportées par le correspondant entend sans doute mettre en évidence l'incommunicabilité de part et d'autre. En fait, une discussion très animée se poursuivit durant près de deux heures et demie, à l'issue de laquelle le directeur céda et remit en vigueur les anciens horaires. Finalement, il a fallu l'intervention du comité du Parti de Narva et du ministère des Transports de la République d'Estonie pour faire entendre raison aux travailleurs et leur faire appliquer la nouvelle grille.
Selon l'article des Izvestia, les deux parties ont tiré les enseignements de ce conflit. A l'avenir, écrit-il, le directeur « ne
Youri Andropov. (DR)
ОВОЩИ • О signera jamais un ordre sans en avoir discuté préalablement avec le collectif de travailleurs. Et les chauffeurs ont très bien compris qu'il leur fallait gagner leur salaire sur les routes et non en jouant aux dominos (1) ».
La conclusion de l'article des Izvestia permet peut-être d'élucider le pourquoi d'un compte-rendu aussi détaillé d'un conflit du travail, alors que ceux-ci sont supposés ne pas exister dans la patrie du « socialisme réel » (2). Alors que les autorités ne cessent de souligner la nécessité de moderniser et de rationaliser l'économie, il n'est pas inutile de mettre ainsi en évidence l'importance de discuter avec les travailleurs des conséquences de cette rationalisation, pour la leur faire accepter, dans l'ordre et la discipline.
Ce conflit, comme la plupart de ceux à propos desquels des informations nous parviennent, montre en effet la réaction immédiate des travailleurs contre toute tentative de remise en cause de ce qu'ils considèrent comme un acquis (que ce soit un horaire de travail réduit ou des primes). C'est un problème que l'équipe de Youri Andropov doit affronter au moment où elle annonce des mesures de réforme économique qui, si elles sont appliquées, aggraveront la situation des tra-
LA MINI-RÉFORME D'ANDROPOV
Deux semaines après le compte-rendu du conflit de Narva, la presse centrale soviétique présentait les « Mesures complémentaires pour l'extension des droits des associations de production (entreprises) industrielles dans l'activité économique et la planification, et le renforcement de leurs responsabilités dans le résultat de leur travail », mesures qui ont été adoptées conjointement par le comité central du PCUS et le Soviet suprême (3).
Elles peuvent être regroupées en trois grandes catégories. La plus importante concerne l'autonomie accrue accordée aux directeurs et leur intéressement aux résultats de leur entreprise (prendre en compte le profit et la qualité de la production pour déterminer les investissements ; laisser une partie plus grande des profits réalisés à la disposition des directeurs et leur donner plus de liberté dans l'allocation de ces fonds entre le fonds pour le développement de la production, le fonds socio-culturel et le fonds pour les stimulants matériels; lier plus étroitement le niveau des primes des directeurs aux résultats obtenus et introduire des sanctions en cas de non-réalisation du plan).
Un second train de mesures vise à favoriser technologies nouvelles (encourager les directeurs à introduire ces nouvelles technologies, au besoin en leur accordant des subventions dans la période expérimentale ; accorder des crédits à la modernisation).
Enfin, la dernière série de mesures vise à augmenter la productivité du travail (introduction de plus grandes différenciations dans l'échelle des salaires de base, afin de stimuler les hausses de productivi-
Queue devant un magasin en URSS. (DR) té ; resserrement de la discipline au de plans de type Schchekino, qui visent à réduire graduellement la force de travail et à augmenter les rémunérations du personnel restant, en échange d'une hausse de la producti-
Les mesures ainsi présentées ressemblent en beaucoup de points à la réforme introduite par Brejnev-Kossyguine au milieu des années 1960. Mais elles sont, cette fois-ci, limitées à quelques secteurs industriels (deux ministères de branche de toute l'Union sur 60, et trois petits ministères de branche de Républiques), ce qui semble indiquer qu'Andropov entend faire des expériences, tester les résistances avant d'introduire éventuellement ces mesures sur une plus large échelle. Lors de son entrée en fonction en novembre dernier, tout en soulignant l'urgence de telles réformes de l'économie, n'avait-il pas aussitôt précisé : « Dans ce domaine il est
1. Le journaliste critique directeur qui a payé intégralement les deux heures et demie de grève et dénonce le fait que l'information ait circulée de façon incontrôlée parmi les chauffeurs de la région qui n'ont pas manqué d'exprimer leur admiration pour ceux
2. L'exemple n'a sans doute pas été choisi au hasard : un petit conflit, rapidement résolu et qui permettait de mettre en évidence ce que l'auteur de l'article considère comme les responsabilités des uns et des autres, celles du directeur qui voulait imposer un ordre sans discuter, et celles des travailleurs qui entendaient continuer à toucher le même salaire pour un travail très réduit. (Mais qui était responsable de n'avoir pas prévu à temps les conséquences, pour les chauffeurs d'autobus, de la mise en service de la ligne de chemin de fer ? )
soviétique est moins prolixe à propos de conflits de plus grande envergure et obtiennent gain de cause. comme ceux qui se sont déroulés dans la région de Gorki en 1981 et 1982. Des informations à propos de grèves survenues à l'usine de tracnécessaire d'agir avec circonspection ; de faire si nécessaire des expériences ; d'évaluer et de prendre en compte les expériences des pays frères. (5) »
Cette prudence est sans doute dictée par les enseignements de l'échec de la précédente réforme économique qui s'était heurtée à de fortes résistances de la part de l'appareil qui n'entendait pas voir ses privilèges liés aux résultats obtenus, mais également de la part des travailleurs qui refusaient de faire les frais de cette rationalisation bureaucratique. Andropov espère peut-être enregistrer des résultats significatifs dans les secteurs concernés avant l'élaboration du prochain plan quinquennal, qui pourrait alors généraliser ces mesures. Mais, étant donné l'extrême interdépendance des branches industrielles en URSS, c'est là un pari hasardeux.
Marina BEK 30 juillet 1983. teurs Jdanov de Pavlovo sont récemment parvenues à l'Ouest. En 1981, les travailleurs de cette usine auraient boycotté le * samedi léniniste » (journée de travail effectuée gratuitement). Le 5 octobre 1981, les ouvriers étaient informés de la suppression de leur prime car ils n'avaient pas rempli le plan. Ils commencaient aussitôt une grève qui dura une semaine. Deux équipes (environ 600 travailleurs, la plupart membres du Parti auraient ainsi refusé de se rendre au travail. A l'issue de ce mouvement, la prime fut payée. En mai 1982, un nouveau conflit aurait éclaté dans cette même usine contre la hausse des normes. Les ouvriers auraient protesté avec le mot d'ordre: « Si la norme est relevée, nous ferons comme Pologne 1 » (Cf. Cahiers du Samizdat, numéro 95, juin-juillet 1983).
3. La Prauda, 26 juillet 1983. 4. L'usine de Schchekino avait servi de centre expérimental pour la rationalisation de la production lors de la réforme introduite en 1965 selon les propositions des professeurs Liberman et Trapeznikov.
5. La Pravda, 23 novembre 1982.