IMANCHE 21 août 1983, l'ancien sénateur Benigno
D: Ninoy » Aquin est assasiné d'une bale dans la tête, alors même qu'il pose les pieds sur l'aéroport international de Manille, capitale des Philippines. L'assassin présumé est immédiatement abattu par les soldats qui accompagnent Aquino ; il ne parlera pas. Mais la version officielle de ce meurtre spectaculaire - l'acte d'un tueur à gages commandité par un inconnu, peut-être communiste — ne convainc personne, ni dans le pays, ni sur le plan international.
Tout indique en effet que cet assassinat politique n'a pu être organisé que par une fraction du régime en place, voire par le Président Marcos lui-même. L'identité de l'assassin est mise en doute : le tueur à gages abattu, ou l'un des soldats censés protéger l'ancien sénateur ? Les circonstances du meurtre indiquent l'existence de complicités très haut placées. Le comportement des autorités dans les heures et les jours qui suivirent le crime soulève de nouvelles questions troublantes, soulignées avec insistance dans la grande presse internationale. Le climat de suspicion est tel que le Premier ministre, Cesar Virata, doit publiquement reconnaître que « certains éléments au sein du gouvernement » ont peut-être trempé dans l'assassinat (Far
Paul PETITJEAN
Après une accalmie, les manifestations de rue ont repris dans la métropole du grand Manille. Les manifestants réclament ouvertement la démission du président Marcos. On peut affirmer que l'assassinat d'Aquino ouvre une étape nouvelle dans la crise du régime Marcos et va influencer en profondeur le cours des luttes politiques et sociales dans le pays.
C'est ce qui donne à l'événement son importance nationale et internationale. La situation économique du pays est très mauvaise. Des combats populaires, démocratiques et révolutionnaires cours et gagnent en ampleur. Si l'opposition libérale bourgeoise est mal organisée, communiste - avant tout par le Parti communiste des
Philippines (PCP) — dirige une guérilla qui fait tâche d'huile et anime des mouvements de masse significatifs, dans les centres urbains comme dans les campagnes.
Or, cet archipel de 53 millions d'habitants occupe une place très particulière dans la stratégie américaine en Asie.
LES PHILIPPINES: UN PIVOT
ESSENTIEL DE LA POLITIQUE
IMPERIALISTE EN ASIE
Le rôle stratégique des Philippines dans le déploiement des forces américaines en Asie est évident. Deux très grandes bases militaires ont été implantées dans l'ile de Luzon (la base aérienne de Clark et la base navale de Subic Bay). Leur importance relative s'est accrue perte, par Washington, de ses principa-
La crise de la dictature
meurtrière du clan Marcos
les installations continentales en Asie, avec la chute du régime saïgonnais en 1975, et la fermeture des bases thailandaises sous la pression des mobilisations populaires et nationalistes de 1976.
Les bases américaines des Philippines — parmi les plus importantes du monde — sont situées au cœur d'une zone stratégique clef. Après l'Indonésie, les Philippines contrôlent les détroits maritimes qui relient l'océan Pacifique à l'océan Indien. Elles font face aux côtes vietnamiennes où la flotte soviétique peut maintenant faire escale. Et l'Asie du Sud-Est est certainement l'une des régions où la confrontation entre révolution et contre-révolution a été la plus aiguë et la plus durable depuis la Seconde guerre mondiale : intervention japonaise en Asie et victoire ultérieure de la révolution chinoise ; guerres nippo-franco-américaines en de 1940 à 1975 ; développement puis défaite de guérillas communistes à la fin des années 1940 et au début des années 1950 en Malaisie et aux Philippines ; lutte d'indépendance nationale en Indonésie, renforcement puis écrasement sanglant du Parti communiste indonésien (PKI) en 1965-1966 ; montée et crise du mouvement communiste en Thailande en 1973-1982.. et mûrissement actuel des luttes révolutionnaires aux Philippines même.
Du double point de vue des rapports « blocs » et de la capacité d'intervention impérialiste face aux mouvements révolutionnaires régionaux, les bases insulaires des Etats-Unis aux Philippines ont un rôle irremplaçable à jouer.
PHILIPPINES
Eastern Economic Review, 8 septembre 1983).
Le meurtre de Benigno « Ninoy » Aquino met en lumière l'acuité des conflits politiques en cours aux Philippines. De par les circonstances dans lesquelles il a été commis. De par la personnalité de l'ancien sénateur : principale figure de l'opposition bourgeoise et pro-américaine au régime Marcos. De par la profondeur et l'ampleur de l'émotion populaire qu'il a suscité :
des manifestations monstres ont accompagné le transfert du corps de la victime, de Manille à sa ville natale et retour, culminant à l'occasion de l'enterrement. Le 31 août, des centaines de milliers de personnes, plusieurs millions peut-être, ont suivi le cortège mortuaire, mobilisation sans précédent dans le pays, condamnation sans rémission du régime. Et lors de manifestations étudiantes devant le Palais présidentiel, les forces de l'ordre tirent, faisant un mort et de nombreux blessés.
L'article ci-dessous présente une première appréciation de la crise du régime de Marcos et des luttes internes auxquelles elle donne lieu. Il nous faudra donc revenir plus longuement, dans un prochain numéro d'Inprecor, sur l'état de la mobilisation et des débats au sein de l'opposition ouvrière et populaire.
plus limité à la seule Asie du Sud-Est. Les bases aéronavales de Clark et de Subie
Bay commandent en effet partiellement le déploiement de la flotte et de l'aviation américaines, depuis les côtes coréennes jusqu'au Moyen-Orient. Elles se trouvent au centre du dispositif stratégique mis en place par les Etats-Unis, qui relie les bases du Pacifique-Nord (Corée du Sud, Japon
Okinawa →,
Guam) à celles de l'océan Indien (Diego
Garcia avant tout). Or, la politique du
Pentagone, confrontée à l'ouverture de crises aux deux bouts de ce dispositif (insurrection de Kwangju en Corée du Sud et envoi - lors du raid manqué de Tabas — de commandos US en Iran pour la seule année de 1980), mise possibilité de « balancer » rapidement des forces aéronavales d'un secteur à l'autre.
Dans cette perspective, les installations américaines aux Philippines revêtent une importance qui dépasse de très loin la région elle-même. La place des Philippines dans la politique asiatique des Etats-Unis n'est pas seulement militaire. Ce n'est en effet pas par hasard si c'est dans ce pays que Washington garde ses dernières grandes bases d'Asie du Sud-Est. Pour des raisons historiques, les Philippines sont en effet plus étroitement liées que tout autre pays de la région aux Etats-Unis.
La colonisation espagnole s'est opé rée très précocement dans l'archipel, dès le XVIe siècle (ce n'est généralement qu'au XVIIe et surtout au XIXe siècles que les autres pays importants de la ré.
gion sont devenus des colonies directes ou des semi-colonies). Si l'on excepte les sul-
tanats musulmans du sud de l'archipel (fondés dès le XVe siècle), la domination coloniale s'est imposée plus facilement et plus profondément que dans les autres pays d'Asie, du fait de l'arriération relative du développement de l'archipel, qui semble avoir encore été, à l'époque, dans la longue transition vers la formation de sociétés de classe. Dans ces conditions, la résistance à la christianisation fut sée, l'Eglise catholique espagnole constitua longtemps l'ossature de la colonie, la possession fut commercialement reliée au royaume du Mexique.
A l'occasion de la guerre hispano-américaine dans le Nouveau Monde, et après 350 ans de domination espagnole, Madrid « vend » en 1898 les Philippines aux Américains, qui occupent le grâce à l'envoi d'un corps expéditionnaire et au prix de combats sanglants. L'archipel devient ainsi l'une des rares colonies directes des Etats-Unis avec Porto Rico, et de fait la plus grande colonie américaine jusqu'aux lendemains de la Seconde guerre mondiale.
Les Philippines, c'est un peu l'Asie latine. L'histoire de l'archipel présente bien des analogies avec celles des pays latino-américains. C'est le seul pays chrétien d'Asie. Les intérêts économiques américains sont traditionnellement dominants, bien qu'ils soient aujourd'hui efficacement concurrencés par les Japonais. La formation de la conscience nationale a été
Get durablement modelée la profondeur de la pénétration coloniale et le poids des mentalités néo-coloniales. Le sentiment d'appartenance à l'Asie a été amoindri, ce qui a contribué à couper partiellement la population des développements politiques régionaux. De tous les gouvernements membres de l'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) dont font partie, outre les Philippines, la Malaisie, Singapour Thailande, les gouvernements successifs sont certainement les plus didépendants Plus que pour tout autre pays de la région aussi, les aléas de la vie politique aux Philippines ont une résonance intérieure aux Etats-Unis. C'est certainement l'un des facteurs qui permet de comprendre les raisons de l'assassinat d'Aquino.
Historiquement, politiquement, économiquement et militairement, les Philippines s'affirment done comme la néo-colonie la plus proche des Etats-Unis en
ET SES CONTRADICTIONS Ferdinand Marcos, brillant et politicien habile, a été élu président de la République pour la première fois en 1965. Réélu en 1969, il ne pouvait constitutionnellement briguer un troisième mandat. Mais, le 22 septembre 1972, arguant du danger « extrémiste de droite et de gauche », il impose la loi martiale qui sera maintenue 8 ans durant. Le régime Marcos se met alors véritablement en place avec le soutien actif de la Banque mondiale et de Washington.
L'ambition personnelle a certainement joué dans la décision de Marcos de se maintenir à la présidence en imposant la loi martiale, puis en modifiant la Constitution. Le régime est celui des pleins pouvoirs accordés à un seul homme. Mais il y a aussi plus que cela. Sous la loi martiale, d'importantes réformes politiques et économiques sont engagées, toujours sous les auspices de la Banque mondiale. Au début des années 1970, la situation économique du pays est mauvaise (caractérisée par un endettement extérieur considérable) et la situation politique instable. Une vague de radicalisation nationaliste déferle (Marcos avait d'ailleurs dû mener une campagne électorale sur des thèmes nationalistes, quitte à les oublier après avoir été réélu), les divisions s'accentuent au sein des forces bourgeoises (notamment du fait des grossières fraudes électorales et des achats massifs de votes qui avaient accompagné la campagne de Marcos de 1969), les luttes paysannes recommencent, le mouvement étudiant vire à gauche et se retrouve à la tête de larges mobilisations populaires et de manifestations de rue. Une fois établie la loi martiale, le régime prend une série de mesures qui bouleversent le cadre du jeu politique phi-
Le mouvement de masse est tout d'abord durement réprimé. Il doit reculer d'Etat est par ailleurs unifié et centralisé. Le pouvoir des notables locaux qui doauparavant est réduit, les armées privées dissoutes. placées par l'armée et la police nationales. Les anciens partis sont marginalisés et Marcos lance, après quelques années, un mouvement politique qui devient omni-
Bagong Lipunan (KBL, Mouvement de la nouvelle société).
Sur le plan économique, de grands travaux d'infrastructure sont engagés, de façon à favoriser l'implantation de capitaux étrangers dans l'industrie, les mines, l'agriculture. Des zones franches sont ouvertes, à commencer par celle de Bataan (BEPZ, Bataan Export Processing Zone) à l'entrée de la baie de Manille. De nouveaux règlements « protégeant » les investissements étrangers sont adoptés, et la répression favorise le maintien d'une main-d'œuvre industrielle bon marché. En réponse aux riziculture avant tout, une agraire est proclamée et la « révolution verte » se développe (à savoir l'utilisation de semences sélectionnées, l'introduction d'une technologie nouvelle, l'utilisation de capitaux plus importants et l'extension du marché). C'est d'ailleurs aux Philippines que se trouve l'Institut international agronomique (IRI), qui sélectionne les semences rizicoles et teste les méthodes culturales. Puis, l'agrobusiness prend son essor dans des zones qu'il n'avait pas encore touchées : les plantations de fruits de l'ile de Mindanao. La pêche industrielle (dominée par les Japonais) s'ouvre de nouveaux bassins.
Le thème de la loi martiale est celui du développement et de la modernisation autoritaires du pays, prélude officiel à un retour à la démocratie évidemment renvoyé aux calendes grecques. Le régime demandait à être jugé sur les résultats : ordre, sécurité et économie. Or, sur tous ces plans, le bilan de Marcos est loin d'être favorable, même du point de vue de la bourgeoisie.
Après avoir notablement baissé, à la suite de la dissolution des gangs et des ar mées privées, le taux de criminalité a rapidement et à nouveau augmenté. Militaires et policiers sont bien souvent à l'origine des rackets et des crimes dénoncés dans la presse. Loin d'avoir brisé le développement de la gauche révolutionnaire, l'imposition de la loi martiale a finalement contribué à la radicalisation de nouveaux secteurs militants dans la jeunesse et guérilla communiste aujourd'hui plus forte que jamais et l'influence de masse du PCP plus large et plus profonde. Le taux de croissance économique du pays a été, ces dix dernières années, le plus bas de tous les pays de
(environ 5 %). L'industrialisation des Philippines reste en deçà de celle de la plupart de ses voisins. Par contre, la spirale de l'endettement extérieur n'a pas cessé de s'aggraver. C'est probablement, avec la Corée du Sud, le pays le plus endetté d'Asie orientale (sa dette extérieure se monte à 18 milliards de dol-
Plus grave, la politique poursuivie par le régime Marcos a fait naître de nouvelles tensions et contradictions, politiques et sociales, non seulement par rapport au mouvement de masse mais aussi dans les milieux bourgeois et dirigeants.
Le régime Marcos n'est pas simplement un régime de pouvoir personnel, c'est la mainmise d'une famille (celle du Président et celle de sa femme Imelda Romualdes) l'appareil d'Etat et nombre de richesses nationales. La vieille oligarchie possé été marginalisée économique comme sur le plan politique, de méthodes particulièrement brutales et d'un chantage permanent à la l'accusation de subversion. Elle constitue aujourd'hui une vaste opposition bourgeoise au régime qui, si elle n'a pas été capable de constituer un puissant mouvement politique, élargit aux Philippines mêmes le champ d'action des forces contestatrices, alimente un lobby anti-Marcos aux Etats-Unis, et contribue, de fait, à légitimer de façon générale la « subversion ».
Le clan Marcos s'est approprié un certain nombre d'entreprises et de positions de monopole à l'abri de protections politiques dénoncées par la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international (FMI) dans leurs documents confidentiels. Or, ces dernières années, la plupart de ces entreprises sont tombées en faillite pour incompétence de gestion, et n'ont été sauvées que grâce à l'intervention de l'Etat. Le ministre de la Défense, Juan Ponce Enrile, et un homme d'affaires privé, Cojuangco, ont acquis le contrôle de la commercialisation des produits de la noix de coco par l'intermédiaire d'une banque spécialisée (soutenue par l'Etat), d'une
ALAVANN-UNIN. LE agence gouvernementale contrôlant l'exportation, d'une taxe imposée à tous les producteurs. Or, ce secteur de la noix de coco couvre environ 23% des surfaces cultivées et compte pour 20% environ dans les exportations. Une part très importante de la population totale vit de ce secteur économique. Or, comme les autres secteurs de l'agrobusiness (sucre et fruits notamment), il est essentiellement orienté vers l'exportation et traverse des années de crise et de mévente. On conçoit, dans ces conditons, que l'aggravation des conditions de vie des producteurs (salariés, paysans louant leurs terres, petits et moyens producteurs indépendants) débouche sur des mouvements sociaux qui s'attaquent directement au clan Marcos et à l'Etat.
Par ailleurs, en huit années de loi martiale, l'armée a eu pour la première fois l'occasion de devenir une force essentielle au sein de l'Etat, même si le gouvernement reste ostensiblement civil. Le fait est nouveau dans ce pays qui n'a de régime militaire, cas de la Thailande, où ans. Il est maintenant clair que l'armée peut postuler à la succession et se présenter comme la seule force d'ordre même de s'imposer après Marcos. Or, une telle perspective est particulièrement inquiétante pour des secteurs significatifs de la bourgeoisie, qui attendent l'effacement de l'actuel président pour reprendre l'initiative politique. Elle pose aussi des problèmes à la hiérarchie de l'Eglise, dont la puissance pourrait être remise en cause qui craint qu'un pouvoir militaire direct n'accélère la marche du pays à la guerre civile. Elle ne soulève certainement pas l'enthousiasme dans d'importants secteurs de l'administration américaine et de la Banque mondiale.
Le mauvais état général de l'économie, la radicalisation et l'extension progressives des luttes des masses et de la guérilla, l'opposition persistante de la vieille oligarchie, l'incurie gestionnaire manifestée par les hommes d'affaires du clan Marcos, la formation de dangereux monopoles entre les mains de personnalités du régime, le rôle croissant joué par l'armée ... Le tableau est sombre. Et ce, d'autant plus que le régime semble à bout de souffle, incapable de promouvoir une novatrice et de surmonter les contradictions suscitées par ses orientations antérieures. Le problème est profond. Il est aujourd'hui aggravé par les rumeurs persistantes qui veulent que la santé du président soit chancelante. Il semble bien, en fait, que la course à la succession soit déjà engagée. Ce qui permettrait de comprendre à la fois le retour de Benigno Aquino - qui se savait pourtant menacé — et le fait qu'il ait été abattu sitôt ar-
LA COURSE A LA SUCCESSION
ET L'ASSASSINAT D'AQUINO Comme toute dictature familiale durable, le régime Marcos a créé le vide politique autour de lui et n'a pas préparé la succession. Cela fait plusieurs années que des cris d'alarme sont lancés par les milieux d'affaires internationaux, comme en témoignent des articles de l'Economist, de Londres, et de la Far Eastern Economic Review, de Hong Kong. Les Philippines de Marcos risquent de subir le sort de l'Iran du Shah ou celui du Nicaragua de Somoza, si rien n'est fait pour préparer une succession constitutionnelle, notent ces divers observateurs.
Les Etats-Unis se retrouvent devant un dilemme difficile à résoudre : soutenir Marcos jusqu'au bout et risquer de somManifestation à Manille durant les élections de 1978. (DR) BATA
MILITAR
I BASSAN
brer avec lui, ou changer de cheval au milieu du gué et risquer, ce faisant, d'aggraver brutalement la crise du régime philippin. Sous Jimmy Carter, l'administration américaine avait fondamentalement maintenu son soutien au régime, tout en prenant quelques distances formelles au nom de la « diplomatie me ». Sous Ronald Reagan, les hésitations (plus ou moins superficielles) ont laissé place à un soutien sans fard. Mais le problème reste, surtout si l'on doit déjà prévoir l'après-Marcos.
Du fait de la pression internationale (et des pressions intérieures, comme celle de la hiérarchie catholique), Marcos a formellement levé la loi martiale en janvier 1981, sauf dans les provinces du sud musulman, où le Front national de libération Moro poursuit un long combat pour le droit à l'autodétermination, combat que Manille n'a jamais réussi à briser. Une as semblée parlementaire a eté élue, une nouvelle Constitution élaborée. Mais, au fond, rien n'a changé. Le pouvoir continue à gouverner à l'aide de décrets qui lui permettent de faire ce qu'il veut. La répression s'est intensifiée au lieu de diminuer. L'Assemblée nationale n'a pas d'autorité. Les élections ne convainquent personne. L'Etat reste l'Etat du clan Mar-
Surtout, à l'intérieur du régime, aucune succession crédible ne semble se dessiner, si ce n'est celle de l'armée, qui suscite de profondes résistances. Une première fraction du régime, représentée par le ministre de la Défense, Enrile, son collégue du « lobby de la noix de coco », Cojuangco, et le ministre des Affaires étrangères, Ramos, semble pour l'instant en perte de vitesse. La fraction des « technocrates », avant tout celle de l'ancien ministre des Finances et actuel Premier ministre, Cesar Virata, doit, quant à elle, sa position au gouvernement qu'elle reçoit de Mais elle n'a pas de base politique propre dans le pays. Il reste donc la troisième fraction, qui regroupe le « lobby du sucre », à savoir l'ami de Marcos, Benedicto, la femme du Président, Imelda, et le chef d'état-major, Fabian Ver. Elle représente la continuité, sous la forme d'un haut responsable de l'armée, d'un des hommes d'affaires qui doit le plus sa réussite à ses amitiés politiques bien placées, et d'Imelda, qui contrôle des réseaux de pouvoir (et d'argent) importants, puisqu'elle est gouverneur du Grand Manille, ministre des Etablissements humains, et se trouve à la tête du KKK, organisme qui couvre les zones rurales, une arme efficace pour toute politique de clientélisme. Mais, notamment du fait de ses dépenses somptuaires, Imelda est fort peu appréciée dans les milieux internationaux.
C'est cette dernière fraction qui semble pourtant la mieux placée, aujourd'hui, dans la course à la succession. Mais, la soutenir, c'est effectivement courir le risque d'une aggravation rapide des tensions politiques et sociales. La haute hiérarchie catholique - l'Eglise est encore un Etat dans l'Etat aux Philippines, c'est le seul corps organisé à l'échelle nationale
C'est probablement pour cela qu'il a • l'orientation, ni les forces militantes
Le dictateur philippin Marcos. (DR) qui ait pu résister au laminoir du régime Marcos et de la loi martiale, en dehors, évidemment, des mouvements clandestins — ne se fait pas faute de le souligner. Le cardinal Sin, archevêque, a longtemps accordé un soutien (modestement) critique au pouvoir. Depuis quelques temps, il réclame dans des interviews publiques la démission de Marcos et le changement de cap du régime, « pour juguler le risque de guerre civile ». Et aujourd'hui, il refuse de participer à la commission censée enquêter sur l'assassinat d'Aquino. Il craint de devenir l'otage d'une commission contrôlée par les amis de Marcos.
Benigno « Ninoy » Aquino n'avait plus de force politique cohérente derrière lui. Son ancien parti, le Parti libéral, n'est plus. Le principal regroupement de l'op position bourgeoise, l'UNIDO (United Democratic Organisation), est une alliance de douze partis, avec pour principal dirigeant le sénateur Salvador Laurel. Mais l'UNIDO n'a jamais fait sérieusement ses preuves. Néanmoins, Aquino pouvait modifier les données de la lutte pour la succession. Il avait une forte personnalité et beaucoup d'ambition. Il l'aurait probablement emporté en 1969 contre Marcos, si les élections n'avaient pas été grossièrement truquées. Après la loi martiale, il est incarcéré pour 7 ans (accusé de meurtre, viol, subversion ...) et condamné à mort par une cour militaire, avant d'être autorisé à partir aux Etats-Unis « pour raisons i de santé ». Beaucoup plus jeune que Marcos, capable de cristalliser les espoirs en un retour à la démocratie tout en donnant toutes les garanties politiques à Washington, il pouvait offrir une alternative aux fractions intérieures au régime, dans la course à la succession. été abattu avant de pouvoir réellement se placer dans les luttes politiques en vue de l'après-Marcos. S'il a décidé de retourner aux Philippines alors qu'il savait y risquer sa vie, s'il a pu quitter les Etats-Unis alors qu'il était forcé de voyager avec de faux
ELLES BABUYAN Lango Apat Vigan • Вариль/ 2929 baguran to I Angeleso Tarlac -- Baise CATANDUANES MINDORO IF CALAMIANS Carbayeg (SAMAR PANAY WANT Tacloba CODATAN LEYTE 9 Puerto Princesa: NEGROS Oro Gram nice Malaybalay BALABAC MER DE SULU en 2 Valencia (
Zambiangao E BASILAN MINDANAO SABAH papiers, c'est probablement qu'il espérait bénéficier, le moment venu, des appuis nécessaires. Toujours est-il que l'assassinat d'Aquino fait disparaître la meilleure car-
- peut-etre la seule, car il ne sera pas facile de le remplacer - que Washington aurait pu décider un jour de jouer, si les fractions intérieures au régime apparaissaient vraiment trop compromises ou incapables de contrôler les événements.
LES LUTTES A VENIR Les immenses mobilisations qui ont accompagné la mise en terre du corps d'Aquino illustrent l'isolement profond du pouvoir. La presse locale, largement aux ordres de la présidence, a tout fait pour diminuer l'impact de cet assassinat. La répression menaçait, mais rien n'a pu parvenir à démobiliser des manifestations largement spontanées.
Il reste difficile de prévoir à quels rythmes les luttes peuvent maintenant se développer. Une aggravation de l'état de santé de Marcos peut précipiter les choses. La reprise, à mi-septembre, des manifestations de rue, montre que l'assassinat d'Aquino ne sera pas oublié. La crise du régime est maintenant ouverte. Mais les formations d'opposition ne semblent pas en mesure d'engager immédiatement une lutte directe pour le pouvoir.
L'UNIDO doit bénéficier d'un capital de sympathie ravivé par le meurtre d'une personnalité politique dont elle peut se reclamer. Elle a lancé un appel à la désobéissance civile. Ses députés ont démissionné de l'Assemblée. C'est à l'appel de ses dirigeants que les manifestations ont repris dans le quartier d'affaires Makati. Mais elle n'a ni l'organisation nationale, ni engagées sur le terrain qui lui permettent de véritablement capitaliser le mouvement profond qui s'est cristallisé autour de la mort d'Aquino.
Par contre, le PCP, avec le Front national démocratique (NDF, au sein duquel il joue un rôle dirigeant) et la NPA (Nouvelle armée du peuple, c'est-à-dire la guérilla)(1), est à même d'offrir une perspective et un cadre d'organisation à tous ceux qui sont convaincus que l'assassinat d'Aquino fournit la dernière preuve que, face à une dictature prête à tout, la survie des luttes de masse dépend pour une part de la capacité de résistance du mouvement révolutionnaire. Mais le PCP garde, jusqu'à nouvel ordre, une perspective d'accumulation progressive de forces sociales, politiques et militaires, et ne semble pas prêt à engager prochainement une lutte décisive pour le pouvoir et le renversement direct du régime. Il est probable que, dans un premier temps au moins, le PCP élargisse son implantation en fonction de ces nouvelles possibilités, plutôt que d'engager rapidement des luttes spectaculaires.
Le PCP a conservé un « profil bas » durant les derniers évènements. Mais le mouvement étudiant s'est manifesté sous des formes très radicales, et le Front national démocratique a publié, le 22 août, une brève déclaration dans laquelle il condamne l'assassinat d'Aquino. Il signale, dans cette déclaration, avoir proposé au sénateur de se réfugier aux Philippines dans une zone tenue par la NPA. « Le sénateur Aquino est devenu un martyr de la cause de la démocratie et de la liberté », note le NDF, mais « son assassinat signifie la mort de toute tentative - pleine de bonne volonté mais vaine - de réaliser la réconciliation nationale. Il ne peut y avoir de réconciliation nationale avec un régime d'une féroce brutalité. Il ne peut y avoir que l'unité du peuple dans le combat contre l'oppression et l'injustice perpétrées par ce regime. »
« Ninoy » avait préparé un discours, pour son arrivée aux Philippines, dans lequel il prônait la réconciliation nationale, se réclamait de Gandhi et s'affirmait partisan de la lutte non violente. Le cardinal Sin n'a pas manqué de le rappeler. Mais, pour la jeunesse, pour les militants syndicalistes et les volontaires des multiples organismes sociaux engagés dans un travail quotidien et dangereux de défense des exploités, pour les secteurs de l'Eglise prenant à cœur les intérêts des masses paupérisées, pour le paysan soumis à la répression, pour tous ceux - et ils sont
•- dont un ami ou un proche a été enlevé, torturé, abattu par les « forces de l'ordre » et les groupes paramilitaires .. pour tous ceux-là, la terrible leçon de choses qu'est l'assassinat d'Aquino aura probablement une portée plus concrète que ce discours que « Ninoy » n'a pas pu lire. La même leçon que celle tirée par le NDF dans son communiqué : il est vain de vouloir la réconciliation avec un tel régime. Il faut savoir le combattre.
Paul PETITJEAN, 15 septembre 1983. 1. Pour l'évolution du PCP dans les années 1970, voir l'analyse de Paul Petitjean, « L'évolution des partis communistes thai et philippin », Inprecor numéros 84 et 85, des 11 et 25