E Nicaragua connaît actuellement une situation très difficile. La révolution est directement attaquée par l'impérialisme américain qui envoie sa flotte menacer les côtes nicaraguayennes, organise des grandes manœuvres sur le territoire du Honduras, et tente d'étrangler le pays par la mise en place d'un véritable blocus (1).
Cette offensive impérialiste est relayée depuis le Honduras
De notre envoyé spécial
Jean-Claude BERNARD
Tous les indicateurs économiques globaux de l'année 1982, les derniers connus, traduisent cet accroissement des difficultés qui pèsent sur la révolution (2).
Alors qu'en 1980 et 1981, la croissance du Produit national brut (PNB) avait été respectivement de 10% et de 6 %, l'année
1982 marque au contraire une baisse de
1,4 %. Le taux de chômage avait été spectaculairement réduit dans les deux années qui avaient suivi le triomphe de juillet
1979 : d'un taux de 36% de la population active en 1979, il était passé a un taux de 13% en 1980 et de 16 % en 1981.
Il est remonté à 21 % en 1982. Toujours pour cette même année, la consommation des produits qui ne sont pas de première nécessité a baissé de 23 %. Cette baisse n'a été, par contre, que de 4,7% pour les produits de consommation de base. Alors que le taux d'inflation a été de 25 %, la baisse du pouvoir d'achat correspondant au salaire minimum des travailleurs des villes a été de 14% en 1982. Cette baisse a été évaluée à 19,6% pour les travailleurs des campagnes.
D'IMPORTANTS ACQUIS SOCIAUX
MALGRE LES DIFFICULTES
ACTUELLES
Toutes les révolutions ont connu à leur début ce type d'épreuves dues à la hargne de l'impérialisme, qui ne tolère pas sa défaite. Dans le cas du Nicaragua, les difficultés se sont encore aggravées d'inondations catastrophiques qui ont handicapé la production agricole. Mais la multiplication des obstacles n'a pas empêché la direction sandiniste de maintenir son orientation : satisfaire les besoins des travailleurs des villes et des
Il faut en premier lieu souligner les efforts considérables déployés pour amé liorer les conditions de vie de la population dans les domaines de la santé et de l'éducation. Qu'en 1982, pour la première fois dans l'histoire du pays, il ne se soit produit aucun cas de poliomyélite, n'est pas un mince résultat. Le taux de morta-
Blocus impérialiste et
tâche prioritaire. lité infantile a chuté d'un quart entre 1978 et 1982, passant de 120 pour 1 000 à 90 pour 1 000. La santé est gratuite dans les centres de santé, qui assurent millions de consultations médicales comptabilisées au cours de l'an-
En ce qui concerne l'éducation, le passage d'un taux d'analphabétisme de 50 % avant la révolution à 12% aujourhistorique. L'effectif total de la population scolarisée a été multiplié par trois, passant de 500 000 en 1978 à 1 500 000 en 1982. 73 % des enfants de 7 à 12 ans sont aujourd'hui scolarisés. Ceux et celles qui bénéficient en priorité de ces avancées sont l'immense majorité de la population, travailleurs des campagnes et des villes, autrefois exclue de l'accès à ces services sociaux. Mais cela concerne peu la bourgeoisie et les fractions aisées des couches moyennes, qui avaient, elles, déjà les moyens de consulter des médecins et d'envoyer leurs enfants dans les écoles avant la révolution.
Cette orientation en direction de la satisfaction des besoins du plus grand nombre se traduit aussi par les résultats obtenus en matière de consommation. 1982 a certes été une année difficile où la consommation des produits de base a baissé de 4,7 %, mais c'est peu au regard de la chute de 23% observée pour les autres produits. Un tel résultat a été obtenu grâce à une politique de subvention permettant de stabiliser le prix des denrées alimentaires comme le maïs, le riz ou les
La hausse des prix a été ainsi moitié moindre pour les produits de première nécessité que pour les autres: 12% contre 25 %. De fait, la baisse générale de la consommation observée en 1982 occulte la donnée pourtant significative que constitue la hausse très importante de la consommation des produits alimentaires les plus riches en protéines. Il s'agit d'un succès d'autant plus remarquable qu'en 1979 les carences en protéines taient sensiblement le régime alimentaire de la majorité de la population. Ainsi, la consommation de poulets par habitant a
NICARAGUA et le Costa Rica par les menées des contre-révolutionnaires, les
« contras », qui, en plus des dégâts et des crimes perpétrés, contraignent la révolution sandiniste à faire de sa défense une
Enfin, à l'intérieur même du pays, toute une partie du secteur privé le plus concentré se refuse à investir et contribue consciemment à la désorganisation économique du pays.
augmenté de 15% entre 1980 et 1982, et celle d'œufs de près d'un quart.
Des calculs ont comparé le coût de la vie dans les différents pays d'Amérique prenant en consommation de 21 produits de base pour une famille de 6 personnes pendant un mois, la dépense au Nicaragua est équivalente à 36 dollars (moins de 300 francs français), alors qu'elle est le double dans le pays voisin du Honduras, fleuron du
« monde libre » de Ronald Reagan. Tous les autres pays d'Amérique centrale ont un coût de la vie très supérieur à celui du Nicaragua. Malgré les difficultés qui assaillent ce pays, celui-ci a vu son activité économique diminuer moins que celle des autres pays de l'isthme centro-américain.
Les aides massives en dollars qui pleuvent sur les couches les plus privilégiées de ces pays n'ont pas empêché, en 1982, une baisse du PNB de 9,5 % au Salvador, de
5,9 % au Costa Rica et de 1,6% au Honduras. Les conditions de vie, pour la majorité de la population, y sont bien plus
Toutes les décisions prises par la direction nationale du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) depuis le 19 juillet
1979 ne peuvent toutefois pas abolir immédiatement la donnée de base selon laquelle le Nicaragua est un petit pays dont l'ex-dictateur Somoza s'était surtout soucié de déployer la culture d'exportation de café, de coton et de la canne à sucre, accroissant ainsi la dépendance du pays par rapport aux fluctuations d'un marché international dominé par l'impérialisme. Le processus pour s'affranchir des contraintes qui engendrent l'ignorance, la faim et la misère dans une telle situation est nécessairement long et complexe. Il suppose une réorientation de l'ensemble de l'appa-
1. Voir Inprecor numéro 156, du 12 septembre 1983.
2. Sauf exception citée, l'ensemble des chiffres fournis proviennent de données officiella Junte de les issues de l'information de gouvernement au Conseil d'Etat datant du 4 mai 1983, du discours du commandant sandiniste Daniel Ortega à l'occasion de l'anniversaire de la révolution sandiniste, le 19 juillet 1983.
et du rapport, pour l'année 1982, de l'Institut national de la statistique (INEC, Managua).
reil de production et d'échanges, dans l'ob- Cuba représentent 6,3 % du total, et les jectif de satisfaire prioritairement les besoins du plus grand nombre. En ce sens, une telle réorientation est imbriquée à l'affirmation et à la construction du « pouvoir populaire », selon l'objectif affiché à Managua. C'est bien la question de l'organisation du pouvoir de la classe ouvrière, s'alliant avec les paysans, c'est-à-dire de l'écrasante majorité de la population active, qui est ainsi posée.
La tendance du processus engagé le 19 juillet 1979 est bien celle de la marche en avant vers la réorganisation de l'ensemble de l'économie, combinée à l'émergence et à la consolidation d'un mouvement de masse représentant les intérêts des travailleurs des villes et des campagnes. C'est un processus qui rencontre à tout moment la résistance acharnée de la contre-révolution, tant extérieure qu'intérieure. C'est pourqui, loin de progresser selon un rythme continu et régulier, ce processus est traversé de crises et de discontinuités au travers desquelles la tendance générale est au renforcement du rapport des forces en faveur des ouvriers et des paysans. Mais la bourgeoisie, qui contrôle encore une part notable de l'appareil de production et qui dispose de moyens d'influence idéologique grâce à sa presse et à la hiérarchie catholique, n'a pas encore renoncé à renverser cette situation.
LA RÉORIENTATION
DES ÉCHANGES COMMERCIAUX
EXTÉRIEURS Ce processus est d'autant plus complexe que le Nicaragua ne peut se développer que grâce à des échanges extérieurs. Ceux-ci ont connu une réorientation progressive depuis le 19 juillet 1979.
En 1979, la part des organisations multilatérales dans la totalité des crédits d'aide représentait 78 % contre 22 % pour bilatéraux négociés de gouà gouvernement. renversement complet de la situation : 8% d'aide multilatérale contre pour les contrats bilatéraux. Ce changement est dû en partie au véritable boycott qu'a décidé l'impérialisme US en réussissant à bloquer tout financement de la part de ces organisations multilatérales qu'il contrôle largement. Mais c'est aussi le résultat d'une politique choisie par le FSLN et la Junte de gouvernement de reconstruction nationale, qui sont mieux d'une discussion bilatérale, même avec les gouvernements des pays capitalistes d'Europe occidentale, pour faire valoir leurs besoins par rapport à leurs propres priorités de développement. Sur toute la période qui va de juillet 1979 à mai 1983, l'aide à la coopération provenant de pays capitalites représente 78% du total, alors que celle provenant des « pays de l'Est » et de Cuba ne représente que 22 % (3).
Cette dépendance marquée à l'égard des pays capitalistes s'observe aussi en examinant les résultats du commerce extérieur pour l'année 1982. Les exportations à destination des « pays de l'Est » et de importations 11 % du total. La vérité des chiffres est loin des stéréotypes de la presse internationale, selon laquelle le Nicaragua serait devenu une colonie « soviéto-cubaine ». l'Amérique latine (Marché commun centro-américain inclu) représentent 45 % du total, les exportations se montant à 16 %.
données concernant strictement le Marché commun centro-américain indiquent, pour leur part, 18% pour les importations et 13% pour les exportations.
Quant aux Etats-Unis, ils comptaient encore pour 19% des importations nicaraguayennes et 22 % des exportations en 1982. Les mesures prises au printemps 1982 par l'administration Reagan pour bloquer les exportations du sucre nicaraguayen à destination des Etats-Unis vont encore diminuer cette part. L'importance relative de ces rapports commerciaux avec les USA, encore significative, montre comment toute aggravation du blocus nord-américain peut fortement gêner le Communauté économique européenne (CEE), avec 24,5 % du total des exportations nicaraguayennes, sont ainsi quatre fois supérieures à celles vers l'Europe de l'Est. Les importations en provenance de la CEE, avec 14 %, représentent le double de celles en provenance de l'Europe de l'Est.
Ainsi, la réorientation globale des échanges se caractérise par un double phénomène. D'une part, l'apparition de flux commerciaux avec les pays de l'Est européen et Cuba, et, d'autre part une redistribution des rapports commerciaux avec les pays capitalistes, entraînant une part croissante des pays de l'Europe occidentale (Allemagne fédérale, France et Italie) et des pays de l'Amérique latine (Mexique principalement).
L'importance des échanges avec le Mexique est d'autant plus cruciale que ce pays est aujourd'hui le seul fournisseur de pétrole du Nicaragua. Jusqu'à la fin de FSL l'année 1982, les 15 000 barils quotidiens de pétrole nécessaires à l'approvisionneNicaragua était contraint de rembourser ses dettes. Il faut y voir le résultat direct des pressions nord-américaines sur un pays comme le Venezuela lui aussi endetté. Depuis le début de cette année, c'est le Mexique qui fournit les seuls 13 000 barils qui arrivent quotidiennement au Nicaragua. Dans le cas de ce fournisseur aussi, l'administratin Reagan multiplie les pressions, comme s'en est d'ailleurs fait l'écho le New York Times (4).
3. Chiffres fournis par le Fonds international de reconstruction (FIR), Managua.
4. Informations fournies par le bulletin hebdomadaire Managua, août 1983. de l'Agence Nueva Nicaragua, Rassemblement sandiniste au Nicaragua. (DR)
Ainsi, la réorientation des échanges commerciaux ment dépendante des pressions diplomatico-économiques qui peuvent s'exercer sur le pays, et qui représentent autant d'obstacles qui parsèment le processus révolutionnaire sandiniste.
Cette dépendance rend particulièrement aigue la question de la dette extérieure et des négociations concernant son remboursement. En 1982, le remboursement de la dette extérieure a représenté l'équivalent de 45 % du montant total des exportations du pays. Autant indiquer qu'il s'agit-là de l'une des sources possibles de l'étranglement de la révolution. Cette situation a contraint la FSLN et la Junte de gouvernement à ré duire de 25,5 % les importations en 1982 par rapport à l'année précédente. Avoir réussi, comme il a été indiqué précédemment, à n'enregistrer qu'une baisse de 1,4 % du PNB, traduit en fait les ressources d'un système qui commence à se réorienter vers la satisfaction des besoins prioritaires d'une majorité de la popula tion. D'une façon analogue à l'aggravation des menaces militaires, l'aggravation des difficultés économiques, due pour l'essentiel au blocus impérialiste et à la contre-révolution, aiguise aussi la polarisation sociale.
Jusqu'à présent, la bourgeoisie et les couches moyennes de la ville de Managua ont été beaucoup plus directement atteintes par les mesures de restriction, qui concernent surtout les produits de consommation de luxe importés. Pour faire face aux difficultés économiques, la population n'a pas été touchée de façon
La conséquence des difficultés économiques, c'est l'approfondissement du processus révolutionnaire tel qu'il s'observe aujourd'hui au Nicaragua. Il se manifeste dans la poursuite et l'accélération de la réforme agraire, ainsi que dans les transformations qui l'équilibre de l'économie mixte.
L'ACCÉLÉRATION
DE LA RÉFORME AGRAIRE Dans un pays où plus de 60 % de la population active est composée de paysans ou d'ouvriers agricoles, où 75 % des exportations agricoles et où l'agriculture représente la moitié des activités productives, la question de la réforme agraire est, bien sûr, une question décisive.
Avant le 19 juillet 1979, 2 000 propriétaires disposaient de 50% des terres alors que 120 000 paysans n'en disposaient que de 3%. C'est la catégorie des propriétaires les plus riches qui a été la plus atteinte par les transformations en cours. De 50 %, leur part dans la propriété des terres est passée à 13 %, sous l'effet des expropriations des possessions de Somoza et de ses associés directs, entreprises immédiatement après le 19 juillet 1979 La structure actuelle de la répartition des terres peut être évaluée approximativement ainsi : 23% des terres sont possédées directement par l'Etat, 20% appartiennent à des petits paysans organisés en coopératives, 13% reviennent aux grands propriétaires agricoles et le reste, soit 44 %, appartient aux paysans moyens.
La réforme agraire, promulguée en août 1981, fixe le seuil maximum des propriétés à 350 hectares sur la côte Pacifique (la région la plus peuplée) et à 700 hectares sur la côte Atlantique. Bien des réformes agraires d'autres pays d'Amérique latine peuvent apparaitre, sur le papier, comme plus radicales. Mais à la différence de beaucoup d'entre elles, la réforme agraire sandiniste a réellement été mise en application. De plus, une condition est posée au maintien des propriétés existantes, celle d'exploiter efficacement la terre possédée. De par la dynamique de la révolution, c'est une condition dont l'application est directement contrôlée par les organisations de masse paysannes, l'Union nationale des agriculteurs et éleveurs (l'UNAG) et l'Association des travailleurs de la campagne (l'ATC). Contrairement à ce qui peut se passer dans les entreprises industrielles, il n'est pas nécessaire de mettre en place des formes de contrôle élaborées pour que les paysans regroupés dans leurs organisations de masse se rendent effectivement compte qu'une terre est soit laissée en friche, soit insuffisamment exploitée au regard du rendement moyen observa-
Ainsi, la réforme agraire place en fait Tensemble de la propriété privée sous la surveillance paysanne. Elle prévoit que grâce aux expropriations, des titres de propriété peuvent être distribués soit à des paysans individuels, soit à des coopé ratives. Ces titres de propriété sont transmissible par héritage, mais il est interdit de les vendre, de façon à bloquer tout processus de reconstitution de grandes propriétés agricoles. catif de la dynamique actuelle de la révolution est que le décret de réforme agraire n'a pas seulement servi à institutionnaliser l'état de fait créé par les occupations massives consécutive au 19 juillet 1979, alors que Somoza et ses acolytes avaient abandonné de nombreuses terres. Il a aussi engagé un mouvement qui, loin de s'épuiser, va s'accélérant. Deux fois plus de terres ont ainsi été distribuées entre juin 1982 et mars 1983 qu'entre octobre juin 1982 (5). Ce sont ainsi 210 000 hectares qui ont été distribués sous la forme de titres de propriété, dont 166 000 hectares à des coopératives et 44 000 hectares à de petits paysans individuels, ces chiffres correspondant à la période qui va de septembre 1981 à juillet 1983. Ce mouvement va s'accélérant, puisqu'à l'occasion de la célébration du 4e anniversaire de la révolution, les terres distribuées en juillet 1983 ont atteint le total de 70 000 hectares, soit plus de la moitié du total distribué depuis le début de cette année.
Le décret de la réforme agraire a bé néficié jusqu'à présent à 20 000 familles paysannes. En fait, le nombre des paysans impliqués par les transformations en cours est plus élevé, puisque le nombre
5. Revue Envio, Managua, août 1983.
merce de détail. C'est exclusivement dans inférieur à 200 représentaient à eux seuls total de paysans appartenant au mouvement coopératif est évalué à 60 000.
Terres nationalisées dans le « domaine de la propriété du peuple » et terres exploitées dans le cadre du mouvement coopératif qui est actuellement en essor, sont les deux piliers autour desquels s'organise la réforme agraire. L'objectif assigné est de répartir les terres entre 50% paysans pauvres, 25 % au secteur d'Etat et 25 % au secteur privé de la bourgeoisie paysanne. La part que représentent encore la grande propriété et la paysannerie moyenne, plus de la moitié des terres possédées, montre le chemin à parcourir avant de réaliser cet objectif.
Le changement de rythme observé ces derniers mois ne veut pas dire que l'on est déjà arrivé tout près du but. Il signifie que pour répondre aux exigences de la base sociale de la révolution dans les campagnes et pour orienter la production agricole en fonction des priorités nationales, il est nécessaire de presser le pas.
Pour apprécier la nature de l'alliance passée entre les paysans et la révolution, il importe de remarquer que les objectifs de la production agricole ne sont pas fixés par et pour les seuls intérêts des paysans. La première tâche qu'a fixé la direction nationale du FSLN à l'agriculture, c'est d'assurer l'autosuffisance alimentaire en en produits de base de toute la populanicaraguayenne. Une telle exigence concerne certes les paysans, mais aussi tous les travailleurs des villes. Cette priorité n'a donc pas été fixée en fonction de l'intérêt économique que pouvait y trouver telle couche de la paysannerie, mais bien en fonction d'impératifs qui trouvent leur fondement dans la volonté d'assurer un développement maîtrisé du pays pour la majorité de la population laborieuse. Ce choix politique a déjà abouti à des résultats tangibles. Alors que le niveau global de production agricole atteint en 1982 est de 10% inférieur à celui de 1977, le résultat est inversé pour des produits de première nécessité. La production de riz a doublé entre 1977 et 1982, elle a augmenté de 15% pour les haricots et de 70 % pour le lait pasteurisé. Elle est par contre restée stable pour le maïs, qui est à la base du plat national, la tortilla.
On observe, au contraire, une chute sensible de la récolte de coton en 1982, une stabilisation pour le café et la canne à sucre. L'explication de la baisse concernant le coton tient au fait qu'il s'agit d'une culture de grande propriété. C'est soit le domaine d'un secteur privé dominé par les grands propriétaires, soit le domaine du secteur d'Etat où, bien souvent, les équipes administratives mises en place sous Somoza sont demeurées, faute de remplaçants aux compétences techniques suffisantes. Ces raisons se combinent pour aboutir à des résultats médiocres, alors que la mobilisation sociale est beaucoup plus active dans le secteur des coopératives regroupant des paysans pauvres exploitant collectivement la terre dans le cas le plus avancé des coopératives de production. Il faut également ajouter que les plantations de coton et de canne à sucre ont été l'objet d'incendies criminels de la part des bandes « contras ».
Ainsi, la réforme agraire en cours ne peut s'analyser que comme un processus encore loin d'être achevé. La participation active des ouvriers agricoles et des paysans pauvres constitue la clé du changement, comme pour le processus révolutionnaire dans son ensemble. L'avancée de la réforme agraire ne saurait en effet s'analyser indépendamment des mesures édictées en ce qui concerne le reste de l'activité, et notamment le commerce extérieur ainsi que les circuits de commercialisation intérieurs. LE DIFFICILE CONTROLE DE L'ETAT
SUR LE COMMERCE INTÉRIEUR
Grâce au monopole du commerce extérieur et à l'existence d'une structure nationalisée d'achat à la paysannerie de ses principaux produits agricoles de base, il n'y a pas accès direct des paysans au marché. La tendance est au contraire au contrôle nationalisé sur la commercialisation des produits, qu'ils soient d'origine pripouvoir de la révolution tend-il à se doter de moyens pour affecter le surplus de la production agricole aux secteurs jugés
Dans ce domaine aussi, même si l'objectif est clairement fixé, la situation actuelle est loin d'être homogène. Deux réseaux de commercialisation coexistent encore, depuis les grossistes jusqu'au comle réseau public que sont vendus les produits bénéficiant de subventions provenant du budget de l'Etat. Celles-ci sont telles qu'un paysan peut acheter des haricots ou du mais moins cher que le prix auquel il a vendu sa récolte. Mais de nombreux secteurs de la paysannerie continuent à vendre leurs récoltes aux circuits privés, organisant ainsi consciemment la pénurie des denrées mises en vente à un prix taxé dans les 2 600 établissements du réseau de commerce public. Par exemple, au « marché oriental » de Managua, le plus ancien marché de la ville non détruit lors du tremblement de terre de 1972, c'est la mainmise des spéculateurs qui, au mois d'août 1983, vendaient le riz et les haricots à un prix double de celui du réseau public. Le poulet y était ainsi vendu 80% plus cher (6). La presse quotidienne soutenant le processus révolutionnaire, Barricada, organe du FSLN, et Nuevo Diario, mènent une campagne intense contre ces spéculateurs qui rencontrent d'autant plus facilement une demande qu'une pénurie est systématiquement organisée dans une partie du réseau publie. Le rôle des Comités de défense sandiniste mobilisation dans les quartiers) participation à culateurs doit être souligné.
L'ampleur de l'héritage du passé et la complexité des problèmes à résoudre se comprend lorsqu'on sait qu'à de nombreux niveaux, les circuits privés de commercialisation ont réussi à parasiter les circuits publics. Des exploitations nationalisées productrices de mais participent à la spéculation en vendant à des grossistes privés leur récolte à des prix supérieurs aux prix officiels. Bien souvent, les administrateurs sont les mêmes que sous Somoza. De plus, à tous les échelons du réseau publie de commercialisation, des représentants du commerce privé sont en position d'acheteurs pour revendre au détail avec des bénéfices subs-
De fait, la question de l'approvisionnement de la majorité de la population, surtout dans les villes, fait l'objet de nombreuses récriminations. C'est une source réelle de mécontentement. Mais le FSLN ne cherche nullement à faire taire ce mécontentement sous un étouffoir bureaucratique. Bien au contraire, il cherche à s'en servir pour en faire le point de départ d'une lutte de masse contre la spéculation et les adversaires de la révolution et pour approfondir un processus révolutionnaire qui ne fige pas, une fois pour toutes, le niveau de socialisation atteint par l'écono-
Ce même constat s'applique au secteur de l'industrie lui aussi régi par l'économie
Au Nicaragua, la part du secteur industriel ne représente que 30 % environ de la production intérieure brute (PIB). C'est un secteur très dispersé en terme matériel. Il n'y avait, au 31 février 1982, pas plus de 96 établissements ayant plus de 100 salariés, et pas plus de 97 ayant un nombre de salariés compris entre 50 et 100. Mais ces établissements au nombre 85 % de la production industrielle du
L'évaluation globale de la répartition de la production industrielle pour 1982, 60 % pour le secteur privé et 40 % pour le secteur public, n'a pas grande signification, dans la mesure où elle agrège ce qui ressort d'une production artisanale et ce qui revient à une production capitaliste
Pour examiner la dynamique de la siactuelle, l'analyse des données concernant l'investissement est plus fruetueuse. La conclusion principale, c'est que l'investissement privé ne représente que 23 % du total, tous les secteurs économiques confondus.
LE SECTEUR PRIVÉ
SOUS SURVEILLANCE Le rôle effectivement joué par l'investissement privé est ainsi analysé dans un dossieur économique de Barricada consacré au processus d'investissement 1979-1982 : « L'investissement fixe privé a été décroissant, réduisant substantiellement son rôle dans le processus d'investissement. De plus, les chiffres de fuite des capitaux qui se reflètent dans la balance des paiements indiquent que le secteur privé "décapitalise" (7) au lieu d'investir. De même, le crédit à long terme demandé
6. Nueo Diario, Managua, 3 août 1983. 7. La « décapitalisation » est un barbarisme qui recouvre la double politique bourgeoise de grève des investissements productifs et de fuite des capitaux.
par le secteur privé au système financier national a présenté une chute pour 1982. Si nous ajoutons à ceci que le secteur privé ne dispose pas d'emprunts extérieurs, puisqu'il est financé à 100 % de ses activités économiques par les crédits du systeme financier national, nous constatons une orientation négative du grand secteur privé qui démontre son désintérêt devant l'effort d'accumulation nationale. Les excédents générés par le grand capital privé se sont dirigés, ces dernières années, vers des usages non productifs, qui incluent non seulement la consommation mais la spéculation et la fuite de capitaux vers l'étranger: (8) »
Pour faire face à cette attitude « négative » du grand capital privé, le pouvoir de la révolution ne se contente pas de dénonciations verbales. Soit il exproprie, soit il prend une participation dans les entreprises dont les patrons ne respectent pas les termes du contrat fixé : produire dans le cadre des priorités nationales afin de reconstruire le pays et de tendre à satisfaire les besoins prioritaires de la population. C'est là aussi une mise sous surveillance de la bourgeoisie nicaraguayenne par en haut. Mais celle-ci s'opère aussi par en bas, à l'initiative des travailleurs.
L'exemple du « conflit du travail » survenu à Managua début août dans la principale boulangerie industrielle de la ville illustre le type d'initiatives que prennent en ce sens les travailleurs. Il s'agit d'une entreprise de 85 travailleuses et travailleurs dans laquelle l'Etat détient la majorité du capital (51 %). Le gérant, qui détenait la partie privée du capital, était un citoyen costaricain, Chavez Ovarez. Pendant la guerre de libération, il avait soutenu le FSLN, étant, selon la rumeur, lié au « Groupe des 12 » (rassemblement personnalités émigrées qui s'étaient rangées aux côtés du FSLN). Bref, cet administrateur était lié à une partie des équipes dirigeantes actuelles et bénéficiait de la garantie d'approvisionnement en farine, même en cas de pénurie. Cela ne l'empêchait pas d'avoir un comportement de patron de choc, refusant notamment la création d'une section syndicale de la Centrale sandiniste des travailleurs (CST) dans « son » entreprise. Il alla jusqu'à licencier une milicienne qui s'était trouvée mobilisée au service de la défense de la révolution.
Le dimanche 31 juillet 1983, les ouvrières et ouvriers de la boulangerie installèrent sur la façade une banderole sur laquelle était inserit à la hâte : « Halte aux atteintes aux droits des travailleurs ! » Le caractère improvisé de la banderole tranchait avec la calligraphie qui est de règle pour les affiches et banderoles installées dans les artères principales de Managua.
En réponse au mécontentement qui grandissait parmi les travailleurs, le gérant décida de fermer « son » entreprise, prétextant de difficultés d'approvisionnement en farine. Il apposa un écriteau « Fermé jusqu'au 4 août », sans avertir au préalable ni les travailleurs pourtant directement concernés, ni les autorités administratives compétentes.
Marché Eduardo Contreras à Managua. (DR)
La riposte des ouvriers fut rapide et précise : ils exigèrent la destitution du gérant et s'adressèrent pour cela au ministère du Travail. En quatre jours, ils obtinrent satisfaction. Le gérant, tout en conservant sa prise de participation minoritaire dans l'entreprise, fut destitué et remplacé par un nouvel administrateur dont la nomination était approuvée par la CST. Une section de la CST fut enfin constituée dans la boulangerie, et les horaires de travail réaménagés. Ce conflit est d'autant plus significatif qu'il n'opposa pas un pardes somozistes aux travailleurs, mais un patron anciennement lié à des couches dirigeantes du FSLN à des ouvriers qui s'adressèrent au ministère du Travail. Celui-ci trancha rapidement en faveur de la revendication des travailleurs. Le sens de la dynamique actuelle de la révolution est ici clairement indiquée.
UNE ÉCONOMIE EN TRANSITION
Ainsi, I'« économie mixte » qui existe aujourd'hui au Nicaragua ne fige pas les limites respectives du secteur privé et du secteur publie. C'est transition dont le rythme d'évolution est dépendant des contradictions de classe toujours à l'œuvre entre des travailleurs augmentant leur force et leurs capacités d'organisation, et une bourgeoisie qui défend pied à pied les positions économiques qui lui restent après sa mise à l'écart du pouvoir politique. Le secteur prive y est contraint de respecter les objectifs dé cidés au plan national, sous peine de risquer l'expropriation, qui est une mesure mise en pratique. Une telle obligation sus. cite des différenciations réelles entre des secteurs de la bourgeoisie dont certains peuvent trouver un intérêt immédiat à s'inscrire dans un système qui leur garantit prix et débouchés. C'est notamment le cas d'une fraction de la bourgeoisie pay-
Il n'empêche que la tendance générale est à une prise en charge directe des activités productives par le pouvoir issu de la révolution. La plupart des grands projets d'investissement, qu'ils concernent l'indépendance énergétique, le développement des réseaux de transport ou l'industrie de transformation des produits agricoles, sont assurés par une mobilisation de ressources exclusivement publiques.
Bien plus décisif est de constater que les travailleurs des villes et des campagnes, même s'ils n'ont pas encore réussi à instituer des formes élaborées de contrôle ouvrier, ont une force suffisamment organisée dans leur mouvement de masse pour tendre à placer l'ensemble des producteurs privés sous leur surveillance. Ce faisant, c'est un processus de polarisation sociale qui s'aiguise à mesure que la révolution avance.
La transition que représente aujourd'hui l'économie mixte n'est possible que parce qu'il existe au Nicaragua un pouvoir révolutionnaire qui n'a pas réformé mais détruit les instruments de coercition du régime de Somoza.
Jaime Wheelock, l'un des neuf membres de la direction nationale du FSLN, écrit dans un livre publié en juillet 1983 sous le titre Le grand défi : « La bourgeoisie était habituée à être la force dominante aux plans idéologique, culturel et social, et, maintenant, ce n'est plus elle qui domine. Ici, ceux qui parlent et qui tracent la voie, ce sont les ouuriers et les paysans, les leaders étudiants, l'ATC, la CST, le front sandiniste, et aucun d'entre eux ne représente la bourgeoisie. » Toute la contradiction potentielle que recèle le système d'économie mixte aujourd'hui mis en pratique est, en fait, posée par Jaime Wheelock, lorsque celui-ci affirme qu'« il faut vérifier s'il existe la possibilité que la bourgeoisie produise seulement, sans pouvoir, qu'elle puisse se limiter comme classe sociale à jouer un rôle productif, c'est-à-dire qu'elle se limite à exploiter ses moyens de production et qu'elle utilise ces moyens pour viure, non comme instrument de pouvoir et d'oppression ».
Toute la question est en effet de savoir si une classe sociale à laquelle on affirme donner la possibilité matérielle de se maintenir comme classe sociale peut accepter durablement de ne pas se servir de ses moyens matériels comme instrument de pouvoir politique. Les événements qui se sont déroulés depuis le 19 juillet 1979 montrent que la contre-révolution s'est nourrie de fractions successives de la bourgeoisie, qui ont préféré rompre l'unité nationale plutôt que d'entériner leur propre défaite. C'est la preuve que la révolution n'a cessé d'avancer malgré les menaces croissantes de l'impérialisme US, sans céder aux pressions de la bourgeoisie.
L'exemple de ténacité qu'offre quotidiennement la révolution nicaraguayenne ne peut qu'encourager à développer avec la même ténacité la mobilisation internationale de solidarité en défense de la révolution sandiniste.
Jean-Claude BERNARD Managua, août 1983. 8. Barricada, Managua, 15 août 1983.