E 21 août dernier, l'ex-sénateur Benigno « Ninoy » Aquino était assassiné sur
| l'aéroport international de Manille, alors qu'il revenait d'exil. La thèse officielle,
/ selon laquelle ce meurtre aurait été commis par un tueur à gages solitaire, a fait long feu. La presse mondiale met en cause, avec de plus en plus d'insistance, des éléments du régime, et tout particulièrement les militaires. Dans le pays même, des manifestations massives et répétées ont succédé au cortège immense qui a accompagné la
Un premier article, paru dans le précédent numéro d'Inprecor, présentait une analyse de la portée et du cadre dans lequel cet assassinat politique a été perpétré. Nous revenons aujourd'hui sur le développement des luttes et des mouvements populaires dans cet archipel du Pacifique, dominé par les Etats-Unis et pénétré par les capitaux ja-
Les Philippines sont en effet l'un des pays du monde où les combats populaires gagnent depuis plusieurs années en intensité et atteignent maintenant un niveau crucial.
Menées sur tous les plans — militaire, politique et social - et poursuivies dans des conditions de dure répression, ces luttes réclament un soutien international actif et mi-
PHILIPPINES mise en terre d'Aquino. ponais. litant. Paul PETITJEAN
Un mois après l'assassinat de Benigno Aquino, le jour anniversaire dela proclamation de la loi martiale par le président Fer-. dinand Marcos (le 21 septembre 1972), une foule considérable, évaluée à 500 000 personnes, s'est rassemblée au cœur de Manille à l'appel des dirigeants de l'opposition. A la suite de ce rassemblement, des milliers de jeunes travailleurs, lycéens ou étudiants, d'habitants des bidonvilles, se sont dirigés vers le palais présidentiel. Les forces de l'ordre ont tiré et, après des heurts violents, onze personnes ont été retrouvées mortes et des centaines d'autres ont été blessées. Durant les jours qui ont précédé et suivi cette journée de lutte et de répression, le quartier d'affaires de Makati a été le théâtre de plusieurs manifestations antigouvernementales.
Le choc brutal provoqué dans le pays par l'assassinat d'Aquino ne peut à seul expliquer l'ampleur extraordinaire des mobilisations qui ont suivi le meurtre, le radicalisme des mots d'ordre demandant la démission du président Marcos, ou la variété des forces politiques engagées dans le mouvement : depuis l'opposition bourgeoise jusqu'au Parti communiste des Philippines. La crise aujourd'hui ouverte révèle au grand jour l'usure profonde du régime et l'acuité des tensions sociales dans le pays. Elle représente une épreuve décisive pour les mouvements d'opposition, un enjeu considérable pour l'avenir des luttes révolutionnaires. Elle éclaire aussi certains traits originaux des luttes populaires dans le pays.
L'originalité de la situation aux Philippines, par comparaison à celle qui prévaut dans les autres pays de la région, tient notamment à l'héritage contradictoire de la période coloniale, à l'histoire particu-
La lutte de l'opposition
ouvrière et populaire
contre la dictature
lière du mouvement communiste philippin, aux conséquences de la politique mise en œuvre depuis une dizaine d'années par le régime Marcos.
UN HÉRITAGE HISTORIQUE
CONTRADICTOIRE Colonisées dès le XVIe siècle par les Espagnols, puis pendant cinquante ans colonie directe des Etats-Unis, les Philippines ont une histoire bien différente de celle des nations voisines (1). Du point de vue des luttes révolutionnaires, l'héritage de cette longue période coloniale est con-
En 1896-1898 — au moment même où au Vietnam, par exemple, la domination française n'a pas encore réussi à se consolider face à une résistance massive animée par des lettrés traditionnalistes —, aux Philippines, une révolte met pour l'essentiel fin à 350 années de domination espagnole. A la tête du soulèvement populaire, on trouve des illustrados, membres d'une intelligentsia formée en représentants d'une bourgeoisie métisse sino-philippine (mestizos) constituée de propriétaires de plantations, de commerces et d'entreprises. Les groupes armés, généralement animés par des membres de la petite bourgeoisie et des professions libérales, de l'administration provinciale, du corps enseignant. Les Philippines sont ainsi le premier pays d'Asie à se libérer du joug colonial, même si ce n'est que pour une très brève période car, en 1898, les place de leur rivale. Les forces politico-sociales qui mènent cette lutte de libération affichent déjà un caractère « moderne » : elles ne représentent pas l'ordre ancien, mais sont le produit des bouleversements culturels et économiques provoqués par la colonisation et l'intégration précoce du pays dans le marché mondial (2).
Ce soulèvement contre Madrid et la résistance opiniâtre opposée par des secteurs populaires à l'occupation américaine du pays nouvellement libéré ont créé une tradition révolutionnaire précieuse. Aujourd'hui encore, le mouvement national peut se réclamer de cette « révolution interrompue » pour adosser le combat présent à la mémoire et à l'expérience historique du peuple philippin. Mais, du fait même de la précocité de cette lutte, les mouvements politiques de l'époque ont aussi laissé une tradition collaborationniste et ont préparé le terrain à l'idéologie néo-coloniale.
Le Mouvement propagandiste, dont l'une des figures les plus connues est celle de José Rizal, reflète les aspirations anticoloniales, anticléricales et démocratiques des gros planteurs philippins (les haciendas sucrières s'étendent rapidement durant le XIXe siècle dans l'ile de Negros et à Luzon), des commerçants chinois, des intellectuels issus de l'élite locale. Le Katipunan, fondé par Andres Bonifacio, a des racines beaucoup plus populaires et suit un cours radical. Par ailleurs, des dirigeants locaux s'imposent, qui continueront le combat jusqu'au bout, comme « Papa » Isio à Negros, qui ne sera capturé qu'en 1908 par les Américains. Mais dans l'ensemble, les dirigeants katipuneros (Bonifacio ayant été assassiné) resteront sous l'influence idéologique des illustrados, de la nouvelle élite sociale bourgeoise et financière. C'est le gouvernement issu du soulèvement de 1896-1898 qui négocie la venue du corps expéditionnaire américain sous prétexte d'accélérer la défaite espagnole. Le thème de l'unanimisme national, toutes classes confondues, est alors dominant. A tel point que la première association ouvrière, fondée au début du siècle, est dirigée par un illustrado, Isabele de los Reyes, qui prône accord néo-colonial avec Washington.
On touche là à l'un des aspects contradictoires de l'histoire coloniale des Philippines. Bien que Madrid n'ait, pendant longtemps, pas cherché à développer le pays, le caractère précoce de la domination coloniale a favorisé le développement, dans certaines régions, d'une économie d'exportation (tel le sucre), à l'initiative souvent de capitaux britanniques. D'où la
1. Voir l'article d'Inprecor numéro 157, du 26 septembre 1983. Sur l'histoire des PhiConstantino, et tout particulièrement à The Philippines : A Past Revisited, Quezon City, Tala Monthly Review Press, New York, 1976, sous le titre de « A History of the Philippines from War »), et à The Philippines, The continuing Past, The Foundation for Nationalist Studies,
2. Voir à ce sujet Jonathan Fast et Jim Richardson, Roots of Dependency. Political and Economic Revolution in 19th Century Philippines, Foundation for Nationalist Studies, zon City, 1979. En français, on peut lire : Georges Fischer, José Rizal, Philippin -Un aspect du nationalisme moderne, Maspero,
naissance de nouvelles classes sociales capabies de se resser contre l'administration espagnole et le clergé catholique. Mais l'encadrement précoce de la population par ce clergé catholique et rétrograde, féodal, qui bloque le développement de l'instruction publique, a efficacement coupé la population de l'influence du mouvement socialiste et ouvrier européen et des mouvements révolutionnaires asiatiques. Par ailleurs, de nombreuses régions du pays ne sont pas directement touchées par l'extension de l'économie de marché. Les traditions révolutionnaires ne s'enracinent que dans des zones déterminées : le centre et le sud de l'île de Luzon, l'ile de Negros notamment.
A ses origines, la direction du mouvement nationaliste reste entre les mains forces essentiellement bourgeoises. Non pas de forces triomphantes et sûres de leur puissance, mais d'un mouvement qui a négocié sa capitulation auprès des Etats-Unis après avoir remporté la victoire face aux Espagnols. Pour se justifier, les nouveaux administrateurs philippins devront présenter le corps expéditionnaire américain comme une armée de libération et devront tout faire pour effacer la mémoire de l'héroïque résistance populaire qui s'était manifestée jusqu'en 1908. La formation de la conscience nationale a donc été modelée aussi bien par la révolu-. tion de 1896-1898 que par la précocité et la profondeur de la domination espagnole.
FAILLITE ET RENAISSANCE
DU MOUVEMENT COMMUNISTE
Aux origines, le mouvement syndical ouvrier et le mouvement paysan sont dirigés par des éléments à la fois nationalistes et politiquement conservateurs. Au milieu des années 1920, une bipolarisation s'opère au sein du mouvement de masse sous l'impact de divers facteurs : le recul sine die de la date où le pays doit devenir indépendant, la crise économique qui se solde par une baisse du niveau de des masses, l'écho de la révolution russe et de la fondation de la Troisième Internationale ...
En 1925, le Partido Obrero voit le jour. Il se marxise. En 1927, le mouvement syndical scissionne entre conservateurs et radicaux. Les principaux syndicats adhèrent au Secrétariat syndical panpacifique du Profintern (l'Internationale syndicale rouge). En 1930, le PKP (Partido Komunista ng Pilipinas, Parti communiste des Philippines) est formellement constitué. Le nouveau parti possède une influence de masse ouvrière et paysanne au travers du KAP (Katipunan ng mga Anak-Pawis ng Pilipinas ou Congreso Obrero de Filipinas) pour les travailleurs urbains, et du KPMP (Katipunan Pambansa ng mga Magbubukid ng Pilipinas, Confédération nationale des fermiers non propriétaires et ouvriers agricoles) dans les campagnes (3).
Pour des raisons largement objecti ves, ce nouveau mouvement communiste prend corps essentiellement dans la région de Manille et dans certaines zones de l'ile de Luzon. La répression le frappe et il ne pourra bénéficier que de rares périodes d'existence légale. Mais, de plus, les orientations suivies sous l'influence de Moscou lui interdisent aussi de profiter des possibilités de développement qui lui sont néanmoins offertes. Durant les premières années, il défend une ligne ultragauche (vers l'insurrection armée) et très sectaire correspondant à l'orientation défendue alors par l'Internationale communiste et dite de la « troisième période ». A partir de 1933 - et surtout à partir de 1938 — il défend par contre, au nom de l'antifascisme, une ligne « démocratique » et antijaponaise qui va contribuer désarmer une nouvelle fois le mouvement face aux forces américaines.
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le PKP réussit à s'implanter dans des milieux où il restait très faible, comme chez les étudiants et les intellectuels. Et, durant l'occupation japonaise du pays, il étend beaucoup son infuence
La main sur le cœur, le président Marcos et Ronald Reagan, en septembre 1982. (DR) et son organisation grâce à ses guérillas (les Huk ou Hukbalahap, Armée antijaponaise du peuple) fondées en mars 1942. La ligne du PKP remet à plus tard le combat social contre les propriétaires fonciers. Mais, dans les faits, le développement même des guérillas Huk engendre une bipolarisation de classe dans les régions concernées. Les propriétaires fonciers s'enfuient ou collaborent avec l'occupant, par peur du mouvement de masse.
Au lendemain de la guerre, le PKP se retrouve done plus fort que jamais, politiquement, socialement et, maintenant, militairement. Mais, suivant encore en cela la ligne de Moscou, il accueillera l'armée américaine comme une armée de libération et non d'occupation (toute sa
3. Sur l'histoire des premières décennies du mouvement communiste philippin voir aussi Norman Lorimer, Philippine Communism, An Historical Overview. Journal of Contemporary Asia, vol. 7, numéro 4, 1977.
propagande antérieure ayant insisté sur la nécessité de s'allier aux Etats-Unis, puissance démocratique, contre le Japon). Or, l'administration américaine porte d'emblée des coups sévères au PKP. Puis, une fois l'indépendance formelle accordée, et après les élections de 1946 (où 6 candidats du Front démocratique, animé par le PKP, sont élus), une chasse aux sorcières contre les communistes par le nouveau président, Manuel Roxas.
En 1947, les guérillas Huk, qui n'avaient pas rendu leurs armes, commencent à se réorganiser. En 1948, les tenants de la résistance armée gagnent la majorité à la direction du PKP. Malgré le retard accumulé, le PKP et les Huk bénéficient de divers facteurs : la déconsidération du régime à la suite de la campagne électorale de 1946, par trop frauduleuse, les tensions sociales dans plusieurs régions rurales, l'impact de la révolution chinoise et la résistance engendrée par la répression
La direction du PKP croit alors la victoire possible à court terme. Elle étend au maximum ses guérillas et se retrouve par là-même militairement à découvert. Dans les villes, l'éducation pacifiste donnée au cours des années précédentes désarme les militants. Le régime bénéficie d'un appui américain très important. Et le nouveau président, Ramon Magsaysay, mène une politique démagogique qui porte des fruits. En 1952, le PKP et les guérillas Huk sont pour l'essentiel brisés. Le mouvement paysan recule profondément, ainsi que le mouvement syndical urbain, qui s'était réorganisé après la guerre dans le CLO (Congress of Labour Organisations). Des dirigeants communistes se rendent. Certaines guérillas tournent au banditisme, comme celle du commandant Sumulong dans la province de Pampanga.
Il faut attendre la fin des années 1960 pour que le mouvement de masse reprenne l'initiative, essentiellement par le biais du mouvement étudiant, dont la composition sociale, hier très élitiste, commence à changer. Les leçons de l'échec du PKP, l'impact du schisme sino-soviétique et de la révolution culturelle en Chine, le réveil des luttes politiques se réfractent dans une scission au sein du PKP. Une poignée de militants — ayant pour la plupart adhéré au parti au début des années 1960 - fondent un nouveau parti (ou « rétablissent » l'ancien parti, selon leur formule soucieuse de renouer une continuité avec le passé), le PCP (Parti communiste des Philippines marxiste-léniniste pensée Maotsétoung, de son nom complet). Trois mois plus tard, le PCP constitue la NPA (New People's Army, Nouvelle armée du peuple) en choisissant symboliquement le jour anniversaire de la fondation des Huk (5).
L'influence du nouveau parti aux références alors strictement maoïstes se manifeste avant tout dans le mouvement étudiant, mais il gagne des cadres paysans et militaires venant des Huk et commence à pénétrer le mouvement syndical où le PKP reste fort actif. Les rapports de forces entre les deux partis sont loin d'être tranchés quand le président Marcos décréte, le 21 septembre 1972, la loi martiale sur l'ensemble du pays. Ce sera le premier test sérieux pour le jeune PCP, et, politiquement, le test ultime pour le PKP.
Dans un premier temps, le PCP et son bras armé, la NPA, subissent des coups très durs du fait de la répression et d'une orientation militariste, guérillériste qui s'illustre par l'implantation d'un foyer de guérilla trop ambitieux dans le nord-est de Luzon, la vallée de la Cagayan. Mais il se remettra progressivement de cet échec. Le PKP doit lui aussi entrer dans la clandestinité. Mais la direction décide de composer avec le régime Marcos, auquel. elle trouve les vertus d'une bourgeoisie physiquement nombre des dirigeants d'une fraction qui s'opposait à cette orientation (la Fraction marxiste-léniniste). Et, en octobre 1974, elle passe un « accord d'unité nationale » l'administration Marcos. bénéficie alors d'une activité semi-légale et certains de ses dirigeants se retrouvent notamment au ministère du Travail.
Le PKP a gardé un certain fonctionnement organisationnel et a maintenu son allégeance à Moscou. Il possède probablement toujours une influence notable dans le mouvement syndical et, peut-etre, quelques points d'appui en milieu rural. Mais, en tant que force révolutionnaire, il s'est disqualifié, de par les liquidations physiques décidées par sa direction, et de par son alliance durable avec le régime de la loi martiale. Le fait que le PKP ait toujours maintenu des critiques formelles vis-à-vis du gouvernement et que, depuis quelque temps, il prenne des distances croissantes vis-à-vis du régime ne change rien à la gravité de la politique de capitulation suivie tout au long des années 1970 et depuis lors.
L'IMPACT DE LA PÉRIODE SUR LES LUTTES SOCIALES Pour toute une série de raisons, le mouvement révolutionnaire et le mouvement de masse n'étaient pas en mesure de riposter efficacement à la proclamation de la loi martiale en 1972 : l'échec, puis la capitulation totale du PKP, la jeunesse politique et organisationnelle du PCP, le caractère très inégal de la crise politique et sociale suivant les régions, l'insuffisant niveau d'organisation des masses, l'importance de l'appui accordé à Marcos par les Etats-Unis et les fonds de la Banque mondiale ... Pourtant, malgré ses succès ini-
4. Sur les Huk, on peut notamment lire (bien que l'auteur semble effectivement sousestimer le rôle du PKP dans la combativité des masses rurales de Luzon) Benedict J. Kerkvliet, The Huk Rebellion, a Study of Peasant Revolt in the Philippines, New Day Publishers, Quezon City, 1979. gnage de William Pomeroy, communiste améri cain resté fidèle à Moscou, qui a participé aux guérillas Huk, Les Huks dans la forêt des Philippines, Maspéro, Paris, 1968.
5. Pour connaitre les analyses et les orientations du PCP en 1970, voir Amado Guerrero, Président du comité central, Philippine Society and Revolution, IAFP, Oakland, tiaux, l'orientation mise en œuvre par le gouvernement a recréé les conditions d'une nouvelle montée des luttes populaires dans le pays.
Marcos a rapidement engagé une politique agressive dans l'ile méridionale de Mindanao, le cœur du Bangsa Moro Land, territoire revendiqué par les forces musulmanes du sud de l'archipel. Un ensemble d'iles très important est en effet historiquement musulman. Des sultanats y ont été constitués dès avant l'arrivée des Espagnols, qui n'ont d'ailleurs jamais réussi à imposer leur pouvoir colonial effectif sur ces régions. Mais, depuis l'entre-deux guerres, des colons paysans chrétiens originaires de l'ile septentrionale de Luzon et des Visayas (ensemble d'iles au centre du pays) ont systématiquement été envoyés en territoire musulman par les gouvernements de Manille. A que la population chrétienne de Mindanao est maintenant très importante (6).
L'ile de Mindanao est, pour des raisons climatiques, particulièrement riche sur le plan agricole. Elle offre également d'autres avantages, et le régime Marcos a décidé de l'ouvrir au développement de l'agrobusiness (dominé par des capitaux américains et japonais), repoussant pour ce faire la population musulmane ou animiste dans les zones reculées. Le régime a ainsi provoqué l'ouverture d'une véritable guerre de longue durée avec les forces du MNLF (Moro National Liberation Front) et de la Bangsa Moro Army. Pendant longtemps, les deux tiers de l'armée gouvernementale ont ainsi été fixées au sud de l'archipel, contre les populations musulmanes. Malgré des tentatives de médiation et des accords temporaires, l'état de guerre continue dans le territoire
La militarisation du pays a pris son essor à Mindanao, et la population chrétienne a été à son tour touchée par la présence d'une armée en campagne. Alors que les forces communistes étaient faibles dans l'ile de Mindanao, un important developpement depuis quelques années, ainsi que le mouvement de masse. C'est aussi à Mindanao que les groupes paramilitaires foisonnent, leurs massacres provoqué de nombreux scandales et de
Ce qui s'est passé à Mindanao se passe également dans de nombreuses autres régions du pays. Pour ouvrir le pays aux capitaux étrangers, généralement américains et japonais, mais aussi australiens et aussi José M. Sison, Struggle for National Democracy. Amado V. Hernandez Memorial Foundation, Manila, 1972. Pour l'évolution ultérieure, voir Paul Petitjean, « L'évolution des partis communistes thal et philippin ». Inprecor numéros 84 et 85, des 11 et 25 septembre 1980.
6. Sur la lutte des Moro et du MNLF, voir Permanents Peoples Tribunal Session on the Philippines, Philippines : Repression and Resistance, KSP Publication, London 1980. La revue Southeast Asia Chronicle a publié un intéressant numéro sur cette question (numéro 82, de février 1982). Elle a également publié d'autres numéros importants sur les Philippines, comme son numéro 62, de mai-juin 1978.
Bien sûr, ce processus d'extension et vers la reconstitution d'un vaste mouveeuropéens, le gouvernement s'attaque aux populations locales. Pour rompre les résistances, il engage une politique de militarisation et, du fait notamment de l'activité du PCP et de la NPA, il provoque la radicalisation de militants et de couches sociales qui n'avaient jamais eu d'expériences révolutionnaires dans le passé. Les conditions sociales restent tres diverses d'une région à l'autre, d'une île à l'autre (7). Mais, en constituant pour la première fois une véritable armée et une véritable police nationales, en imposant pour la première fois un plan de « développement » national, en utilisant les militaires comme instrument privilégié de gouvernement, le régime a créé un ennemi commun et clairement identifiable pour des masses jusque-là dispersées, atomisées, divisées géographiquement (par la mer et les montagnes), linguistiquement (le tagalog, langue nationale, n'est naturellement parlée que par 20 % de la population), historiquement. Cet ennemi, c'est l'Etat national et sa personnification, la famille Marcos-Romualdes, celle du président et de sa femme. d'unification des luttes prend beaucoup de temps. C'est l'une des raisons qui expliquent la prudence actuelle des oppositions face à la crise du régime Marcos. C'est la première fois dans l'histoire de l'archipel qu'une lutte pour le pouvoir s'engage véritablement à l'échelle nationale, et il reste encore bien des obstacles à surmonter. Mais ce processus s'est enclenché voilà plusieurs années et il s'accélère depuis.
L'une des premières fonctions du régime de loi martiale a été d'assurer, par la répression, l'encadrement et l'atomisation du mouvement de masse, une main-d'œuvre à bon marché pour les multinationales et les proches du palais présidentiel. Selon les chiffres gouvernementaux, sous la loi martiale, le niveau de vie des masses paysannes et des travailleurs urbains ou ruraux a chuté d'environ 30 % en moyenne. Dans les zones franches industrielles, les maigres droits syndicaux formellement reconnus ailleurs cessent pour la plupart d'exister.
Mais le mouvement ouvrier a recommencé à agir des 1975, avec une importante grève dans la distillerie de La Tondena. Les grèves ont repris plus généralement, avec des hauts et des bas. En 1980, un courant syndical radical s'est cristallisé au sein d'une nouvelle confédération de fait, le KMU (Kilusang Mayo Uno ou Mouvement du ler Mai), qui regroupe des fédérations nationales ainsi que des sections locales pouvant appartenir à d'autres fédérations. Une alliance plus large - le PMP - s'est aussi constituée, regroupant le KMU, les syndicats affiliés à la Fédération syndicale mondiale (FSM), et des syndicats d'industrie. Le KMU, lors de ses rassemblements du ler Mai a regroupé, à Manille, de 20 000 à * 40 000 travailleurs, suivant les années. Il s'agit-là d'un important développement L'enterrement d'Aquino a donné lieu à une manifestation antidictatoriale. (DR) ment syndical de classe, militant et radical. En 1982, une très importante grève s'est par ailleurs menée, paralysant brièvement la principale zone franche du pays, la zone de Mariveles, en face de Manille.
L'un des premiers secteurs à être mobilisé après l'imposition de la loi martiale fut celui des bidonvilles. On trouve dans le Grand Manille - une métropole d'environs 8 millions d'habitants — de vastes bidonvilles, dont le plus important, celui de Tondo, situé derrière le port, a connu une lutte très longue et très bien organisée. Aujourd'hui affaiblie par la démolition partielle de ce bidonville, l'organisation ZOTO (Zone One Tondo) n'en a pas moins joué un rôle exemplaire et très significatif dans la multiplication des organisations de pauvres urbains habitant des bidonvilles et travailleurs du secteur « informel », celui des « petits métiers ».
Suite aux grands travaux d'aménagement et d'infrastructure engagés par le régime, des populations locales se sont mobilisées une à une et se sont organisées dans la lutte. Comme les bateliers et la population de Navotas, au nord de Manille, confrontés à la construction par les Japonais d'un port moderne de containers qui liquiderait leurs emplois. Comme les tribus montagnardes Kalinga et Bontoe, dans le nord de l'ile de Luzon, menacées d'être chassées de leurs terres ancestrales par la construction d'une série de barrages hydro-électriques sur la rivière Chico (un projet de la Banque mondiale) (8). Comme les petits pêcheurs de l'ile de Samar, dont les zones de pêche sont dévastées par l'activité des chalutiers, en chasse pour fournir le marché japonais.
De façon plus générale, la réforme agraire engagée dans les zones rizicoles a rapidement manifesté ses limites. La plupart des paysans qui en « bénéficient » perdent leur terre pour dette avant même d'avoir fini de l'acheter. Car il faut acheter la terre « distribuée » dans le cadre de la réforme et il faut assurer une agriculture moderne (la révolution verte) qui peut produire beaucoup, mais qui coûte aussi beaucoup, en engrais, semences, pesticides, travaux, etc. La condition des travailleurs des plantations de sucre à Negros, déjà terrible, est maintenant encore aggravée par l'introduction d'une mécanisation poussée qui menace des milliers et des milliers d'emplois. Les producteurs de noix de coco sont durement frappés par la mévente de leur produit sur le marché mondial, et l'agriculture philippine, bien souvent destinée à l'exportation, est ébranlée par la baisse du cours des matiéres premières agricoles.
La crise sociale et la répression, les effets d'une politique de militarisation systématique du pays, le durcissement du régime face au développement des luttes, malgré la levée formelle de la loi martiale en janvier 1981, expliquent pour une large part l'extension géographique des guérillas de la NPA d'une part et, d'autre part, la radicalisation de secteurs croissants des militants sociaux d'organismes religieux ainsi que celle d'une minorité, petite mais significative, de prêtres et de religieuses qui se reconnaissent dans la résistance populaire. L'Eglise catholique - influente au cœur du pays philippin —
7. Sur les développements économiques, essentiellement concernant l'agriculture, voir Third World Studies Program, Political Economy of Philippine Commodities, TWSC (University of the Philippines), Quezon City. 1983 Lussa Research Staff, Countryside Report, Manila, 1982. Rene E. Ofreneo, Capitalism in Philippine Agriculture : Foundation for Nationalist Studies. Quezon City, 1980. Voir aussi le livre publié à la suite de la session du Tribunal permanent des peuples, cité à la note 6.
8. Sur la question des minorités montagnardes aux Philippines et la présentation de leurs luttes dans le contexte du pays tout entier, voir Anti-Slavery Society, The Philippines. Autoritarian governement, multinationals and ancestral lands, London, 1983.
Le dictateur Marcos et le Pape, à Manille, en féurier 1982. (DR). est traversée par les mêmes contradictions que la société, ce qui explique pour une part les inquiétudes manifestées par la haute hiérarchie face à un régime dont la politique nourrit la guerre civile.
L'ÉVOLUTION DU MOUVEMENT
COMMUNISTE Le PCP, la NPA et le NDF (National Democratic Front, Front national démocratique, animé par le PCP) sont loin d'être à l'origine de tous les mouvements démocratiques et sociaux de ces dernières années. Ils ont même parfois été pris de court par des développements imprévus, comme lors du déclenchement d'un mouvement contre la loi martiale dans les villes, organisé par des militants chrétiens, alors que les réseaux urbains du PCP s'occupaient surtout d'aider les guérillas rurales. Mais ils ont réussi à se lier, voir à organiser ou à diriger en tout ou en partie, un très grand nombre de ces mouvements, au départ plus ou moins spontanés. Ils forment aujourd'hui la principale ossature de la résistance populaire au régime.
Pour ce faire, le PCP a dû modifier, par touches successives, son orientation initiale, proche de la théorie guérillériste du « foco » latino-américaine. Ne pouvant, comme le PC thailandais, s'adosser à des frontières sûres et recevoir un appui matériel extérieur important, il a dû s'enraciner dans la population locale des campagnes où ses guérillas opèrent. Il lui a été aussi nécessaire d'accorder progressivement une place plus importante au travail urbain et au travail d'organisation légal ou semi-légal en dehors des zones de guérilla proprement dites. Face à l'évolution de la direction chinoise, il a, de fait, pris ses distances par rapport à Pékin et a engagé un nouveau travail de réflexion idéologique.
Mais, du fait même de ses succès, le PCP - avec la NPA et le NDF - est toujours confronté à des problèmes nouveaux ou à des faiblesses plus anciennes mais pas encore surmontées, comme le manque de cadres, alors que son influence s'étend rapidement à des régions et des secteurs variés, mais aussi à des questions d'orientation, qui deviennent plus complexes avec l'évolution actuelle de la situation et l'extension du champ de l'intervention politique dans les masses : quelles alliances nouer, avec quelles forces politiques et sous quelles formes, à quelles conditions ? Un débat s'est engagé sur les enseignements des révolutions centro-américaines touchant, notamment, à ces questions. Et comment mener l'intervention du parti au sein d'organisations de masse autonomes, en dehors des zones de guérilla ? Quelles orientations proposer syndicats? Comment formaliser le Front national démocratique ? Comment étendre, aussi, et consolider le travail de solidarité international ?
Problèmes d'organisation, problèmes d'orientation politique done, et problemes idéologiques aussi. Le « modèle chinois » a fait son temps. Mais comment réévaluer systématiquement l'héritage idéologique du mouvement et son analyse de la situation mondiale? Le PCP est longtemps resté prisonnier de clichés conceptuels concernant la « définition » de la société philippine (semi-féodale, semi-cobien que malgré l'extension remarquable de son travail de masse rural (et même urbain), il a accumulé un retard dommageable sur ce plan (9).
Ceci dit, le PCP - avec le NDF et la NPA — occupe aujourd'hui une place centrale et irremplaçable dans l'organisation des luttes populaires. Il n'est pas le seul mouvement engagé dans le camp progressiste et révolutionnaire (10). C'est aussi le cas de certains courants issus du front « Social Démocrate » (Soc-Dem : animé par des jésuites et non pas par un Parti sociaiste), de petits groupes marxistes inde endants, de courants chrétiens radicaus peu structures (partiellement organises par les Chretiens pour la libération nationale, CNL, membres fondateurs du NDF), de mouvements agissant parmi les milieux inles professions libérales, comme le KAAKBAY (Mouvement pour la souveraineté des Philippines et la démocratie) animé par l'avocat José Diokno.
Mais le PCP - avec la NPA et le - est le seul mouvement capable de coordonner des luttes à l'échelle nationale, d'articuler les combats politiques, sociaux et militaires, d'offrir une perspective concrète à moyen terme, et de définir un cadre unitaire viable aux diverses forces progressistes. Il a gagné cette place grâce à l'activité et aux sacrifices de ses militants et de ses dirigeants, dont beaucoup sont morts ou ont été incarcérés.
La responsabilité communiste des Philippines est d'autant plus grande que l'assassinat d'Aquino a ouvert une crise de régime qui couvait depuis quelque temps déjà. La situation évolue rapidement, et même si la lutte pour le pouvoir ne peut encore être engagée de façon décisive à l'échelle nationale, toutes les forces politiques vont devoir adapter leurs orientations et leurs choix tactiques à une situation mouvante.
Paul PETITJEAN 9. Pour avoir une idée de ce débat, qui traverse les divers courants de la gauche philippine, the Philippines. Trends and Implications. Foun-
10. En ce qui concerne l'opposition bourgeoise au régime Marcos, voir l'article publié dans le précédent numéro d'Inprecor.