Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ZIMBABWE

La question de la réforme agraire, trois ans après l'indépendance

· Inprecor n° 159, 24 octobre 1983 · p. 19-23 · 5 816 mots

Afrique australe Économie mondiale

A lutte contre la répartition inégale de la terre, accaparée par les colons blancs

• du temps du colonialisme et du régime de lan Smith, a été à la base même des revendications du mouvement nationaliste. Les organisations nationalistes armées qui ont dirigé la lutte armée contre le régime raciste rhodésien pendant des années ont fait de cette question un élément de propagande important. Leur programme contenait l'affirmation de la nécessité d'une répartition des terres aux populations noires spoliées, alors confinées dans des réserves tribales ou en exil, sans pour autant manifester une claire prise de position par rapport au devenir des grands propriétaires fonciers blancs.

A l'indépendance, en 1980, le régime de Robert Mugabe entreprit de réinstaller ces populations noires sur des terres achetées par le gouvernement aux propriétaires blancs. Cette opération était financée par l'aide des pays capitalistes occidentaux désireux de parvenir à une stabilisation de la situation au Zimbabwe sur la base d'un système garantissant les intérêts fondamentaux des compagnies impérialistes et des gros colons blancs. Il s'agissait donc simplement de désamorcer le problème épineux de

Le résultat est bien mince, puisqu'à ce jour seulement 20 000 familles ont pu être ainsi réinstallées sur des terres achetées aux Blanes sur un total de 162 000 familles dont la réinstallation était prévue pour la fin 1985. Aucune réforme agraire radicale n'a donc été déclenchée. Il ne semble même pas que l'objectif gouvernemental pour 1985 puisse être atteint. D'abord parce que l'achat volontaire de terres demeure tributaire du financement étranger et de la bonne volonté des colons blancs. Ensuite, parce que l'aide aux paysans ainsi réinstallés est minime et ne permet pas de faire du secteur coopératif ainsi créé un secteur agricole dynamique capable de concurrencer le secteur commercial de l'agriculture blanche, dont les rendements concernant la production de céréales, du fait de la mécanisation de cette agriculture et du faible coût de la main- d'œuvre africaine employée, sont parfois supérieurs à ceux obtenus en Europe occidentale. Ainsi, le secteur commercial agricole produit entre 85 et 90 % de l'alimentaion mise en vente dans le pays sur seulement 36 % des terres cultivées, les meilleures.

L'incapacité du gouvernement de Robert Mugabe à s'émanciper de la tutelle impérialiste et à mettre en œuvre une réelle réforme agraire est au centre de la démonstration contenue dans l'article que nous publions ci-après. Cette analyse permet, à partir d'une question aussi essentielle que la redistribution égalitaire de la terre, d'éclaircir la réalité de la politique du régime de Harare au-delà du double langage des autorités, qui prétendent à la fois garantir la propriété privée et les intérêts impér alistes, et mar-

La question

de la réforme agraire,

la réforme agraire. cher vers la construction du socialisme. James BARNETT

« Chacun peut trouver quelque chose à son goût au Zimbabwe », proclament les brochures touristiques. La même formule pourrait aussi être utilisée pour caractériser la situation politique de ce pays. Les progressistes peuvent se satisfaire des premières mesures adoptées par le gouvernement de Robert Mugabe en faveur d'un système de santé publique, de la mise sur pied d'un système d'éducation lié au monde du travail, du programme en cours devant réinstaller des réfugiés ruraux noirs sur des terres achetées par l'Etat aux propriétaires blanes, de même que des différents programmes de développement. Les hommes d'affaires noirs assurés qu'il n'y aura pas de nationalisations forcées, peuvent, quant à eux, se réjouir de la coopération entre le gouvernement et le secteur privé qui, ensemble, devront être les artisans d'une « vie meilleure pour la majorité de la population ». Les syndicalistes peuvent se féliciter de la croissance des comités de

ZIMBABWE travailleurs et de l'établissement d'un salaire minimum. Les représentants de l'ordre peuvent se satisfaire de voir jeter en grévistes, expulser des squatters occupant des terres abandonnées par

Par ailleurs, ils se trouvent confortés par le maintien en vigueur de l'état d'urgence décrété par Ian Smith (1), et par le fait que le gros de l'armée nationale est à nouveau entraîné par des experts de l'armée britannique. Les petits paysans voient leur production achetée à

1. Dirigeant blanc de la Rhodésie raciste, Ian Smith procéda à la Déclaration unilatérale d'indépendance (UDI) contre la puissance coloniale britannique en 1965. Après avoir organisé nationalistes pendant de longues années, puis tenté en 1978 une ultime manœuvre, en associant à son gouvernement des Noirs opposés à la guérilla, Tan Smith finit par accepter, sous la pression impérialiste et devant la dégradation de la situation économique et politique de son pays, une passation des pouvoirs aux nationalistes, suivant les modalités définies par la conférence de Lancaster House.

2. En décembre 1982, le dollar du Zimdes prix plus élevés et bénéficient des programmes de développement concernant l'eau et la construction de nouvelles routes, et du programme d'alphabétisation des adultes. Les gros fermiers, blancs pour la plupart, ne sont également pas en reste: ceux qui sont improductifs peuvent vendre leurs terres à l'Etat au prix du marché, tandis que les autres ne paient leurs employés que 50 dollars zimbabwéens par mois (2) et bénéficient également d'une garantie des prix et d'une politique de marché qui leur est favorable. Les féministes ont vu les femmes africaines devenir enfin « majeures », puisque la loi établissant l'âge légal de la majorité les concerne également. De même, un ministère aux Affaires de la femme a été créé. Pour les sexistes impénitents, la polygamie est légale, l'avortement ne l'est pas, et le prix de la mariée (lobola) permet toujours de maintenir des relations de propriété vis-à-vis des femmes.

Face à cette étrange double possibilité d'interpréter la réalité, la tâche n'est pas facile pour évaluer la situation actuelle au Zimbabwe, trois ans seulement après l'indépendance intervenue après la victoire des nationalistes aux élections de février 1980 (3). Le fait que tant de défenseurs du Zimbabwe aient des discours aussi confus et contradictoires sur la direction que prend l'orientation du gouvernement zimbabwéen n'est déjà pas un facteur de clarification politique. D'un côté, il n'est pas difficile de trouver des défenseurs dévoués du gouvernement, y compris des ministres, des hauts fonctionnaires de l'Etat et du parti au pouvoir, qui utilisent une phraséologie marxiste éloquente et parlent de la « transition au socialisme » en cours. Au mois de juin dernier, par exemple, à la session d'ouverture du Parlement, son président, affirmait que « cette année verra nos efforts collectifs pour passer au socialisme recevoir un élan toujours plus étendu et vigoureux », ajoutant en outre que « le Zimbabwe lutterait pour éliminer définitivement toutes les formes d'impérialisde colonialisme et de discrimination ». Mais, d'un autre côté, les défenseurs attitrés de la libre entreprise accueillent chaleureusement l'« association » ensecteur privé et le secteur public proposée par le gouvernement.

Il s'agit donc d'examiner la prétendue coexistence de ces deux systèmes, à la lumière d'une question centrale au cours de la lutte de libération nationale, qui demeure d'une actualité brûlante aujourd'hui : le problème de la terre. babwe valait 9,24 francs français. A la suite des récentes fluctuations financières, le dollar du Zimbabwe valait, en juillet 1983, 7,63 franes, soit approximativement l'équivalent d'un dollar •américain. Dans l'article ci-dessus, nous utilisons le terme dollar pour un dollar du Zimbabwe.

3. Pour une information plus approfondie sur la situation coloniale de la Rhodésie, la lutte de libération nationale et les conditions de l'accession du Zimbabwe à l'indépendance en mars 1980, voir la brochure publiée par la Ligue communiste révolutionnaire (France) en 1980 et intitulée : « De la Rhodésie au Zimbabwe : quelle indépendance ? »

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Quand les colons blancs s'armaient avant l'indépendance. (DR)

LE PROBLEME DE LA TERRE L'ordre colonial a pris pied et s'est maintenu sur la base d'un partage inégal des terres selon des critères raciaux. La moitié du pays, où se trouvent les meilleures terres agricoles, était réservée, avant l'indépendance, aux cultures des colons blanes, tandis que le reste était consacré à des « réserves » destinées aux Noirs, que l'on nomme aujourd'hui « terres commude 1974, la population dans les deux régions se répartissait comme suit : 274 000 Blancs et près de six millions de Noirs (4).

Au cours de la lutte de libération, l'idée que la victoire apporterait « la redistribution des terres volées à nos ancêtres » était largement répandue, et dans son programme électoral de 1980, l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (Zimbabwe African National Union-Patriotic Front, ZANU-PF) de Robert Mugabe déclarait que « la résolution du problème de la terre et des problèmes agraires » serait la première grande tâche qu'elle accomplirait, grâce à la mise en place du Programme de réinstallation sur les terres, considéré comme une importante priorité. Et, de fait, le nouveau gouvernement s'est engagé à réinstaller 162 000 familles de paysans d'ici à 1985, soit un peu moins d'un million de personnes, ce qui représente près de 10% de la population totale du pays, essentiellement d'anciens réfugiés revenus au pays après la fin de la guerre ou des paysans sans terre venant des terres communales surpeuplees.

Pour le plan triennal en cours, le gouvernement estime que 260 millions de dollars seront nécessaires pour acheter des terres aux propriétaires privés sur la base de ventes et d'achats libres. Le Programme britannique d'aide à la terre, élaboré à la conférence de Lancaster House (5) et reconduit plus tard à la conférence Zimcord (6), doit fournir près de 33 millions de dollars. Pour l'instant, on ne sait pas encore d'où viendront les 227 millions restants.

Dans ces limites, la réinstallation des réfugiés noirs ruraux sur des terres achetées aux colons blancs a effectivement été engagée, près de 20 000 familles ayant été réinstallées jusqu'à présent. De la façon dont elles sont conduites, ces réinstallations sont également considérées comme des modèles pour la réforme agraire en général. Elles sont les points clés de la mise en œuvre de différents modes de collectivisation de la production agricole,

4 % 10 2 n in ton gion t

et se fixent pour but de fournir un revenu soit de 400 à 600 dollars par an (7).

Cependant, cette réinstallation pose des problèmes. Une véritable information

4. Avant l'indépendance de 1980, moins de 7 000 fermiers blanes possédaient la moitié les plus fertiles, tandis que 62% de la population noire était parquée dans des réserves tribales, les « Tribal Trust Lands ». terres surpeuplées, usées par la culture intensive, d'où les colons blancs tiraient une main-d'œuvre à bon marché. et ce alors peu ou pas du tout cultivées.

de Lancaster House s'est ouverte le 10 septembre 1979 en Angleterre, sous l'égide du ministre britannique des Af-

Lord Carrington, et en présendélégations nationalistes, tants du régime raciste de lan Smith, et de délégués des pays de la « ligne de front » regroupant les pays africains les plus directement enconcernant les régions où ont eu lieu les réinstallations de population est en fait de plus en plus difficile à trouver. Le ministère de l'Agriculture, dirigé par le fermier blanc Denis Norman, a cependant indiqué que la productivité dans ces régions n'était pas supérieure à celle enregistrée sur les terres communales voisines, ce qui permet peut-être d'expliquer pourquoi Moven Mahachi, ministre des Terres, de la Réforme agraire et du Développement rural, hésite à les présenter comme un modèle de développement socialiste.

Les occupations sauvages de terres destinées à être redistribuées ou de fermes abandonnées par les Blancs depuis l'indépendance, qui se poursuivent encore aujourd'hui, apparaissent comme une autre question épineuse. Le plus souvent, ces squatters ont été ensuite reinstallés de manière « accélérée » sur des terres ne disposant d'aucune infrastructure de base. qu'à l'avenir le gouvernement adoptera contre eux une attitude beaucoup plus dure. Ceci est d'ailleurs corroboré par la récente expulsion de 3 000 squatters qui occupaient des fermes abandonnées, et au cours de laquelle leurs maisons ont été détruites au bulldozer.

La question est donc de savoir jusqu'où le processus actuel de réinstallation peut aller dans la redistribution de la terre aux paysans pauvres. Aujourd'hui, il semblerait que les possibilités en la matière soient extrêmement limitées. Si le gouvernement devait continuer à acheter, comme le veut sa politique, les terres nécessaires au projet de réinstallation, cela mènerait le pays au bord de la banqueroute financière. Le ministère de la Terre lui-même a indiqué qu'il fallait 240 millions de dollars pour installer seulement 54 000 familles sur 4 millions d'hectares (8). A ce taux, il faudrait donc 480 millions de dollars et 8 millions d'hectares de terre de plus pour installer les 108 000 familles restantes. C'est-à-dire une somme bien supérieure à celle mentionnée par le gouvernement, et une superficie de terre bien supérieure à celle que les gros fermiers, qui possèdent encore 14 millions d'hectares, sont prêts à vendre. Et même si les fonds nécessaires pouvaient être trouvés, cela se ferait au détriment des besoins concernant les problèmes généraux de développement sur les terres communales. De plus, ces gagés dans ce conflit armé au cœur de l'Afrique australe. Les accords alors adoptés prévoyaient un processus électoral conduisant a une Assemblée nationale où seraient représentés les nationalistes, mais garantissant 20 % des sièges à la minorité blanche, et le maintien des intérets économiques des colons et de l'impérialisme. C'est la ZANU-FP qui est sortie victorieuse des élections tenues en février 1980.

6. La conférence dite de Zimcord a réuni, en mars 1981, un an après l'indépendance du Zimbabwe, un certain nombre de bailleurs de fonds occidentaux disposés à participer au financement de l'aide au développement nouvel Etat indépendant.

7. Dans l'industrie et le commerce, le salaire minium a été fixé à 105 dollars par mois.

8. Herald, Harare, 17 avril 1982.

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sommes iraient directement dans la poche des « vendeurs volontaires », c'est-à-dire les gros fermiers improductifs, ce qui n'est

Run investissement particulièrement bon pour un gouvernement qui se prétend socialiste. En réalité, dans le budget de juillet 1983, qui est un budget d'austérité adopté en partie sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), la somme totale allouée au ministère de la Terre n'est que de 32 millions de dollars, quant à celle spécifiquement allouée pour l'acquisition de terres et aux indemnisations, elle atteint à peine 6,5 millions de dollars. Ainsi, sur la base de la simple arithmétique, le processus de réinstallation semble être acculé à une halte.

Mais, au-delà des difficultés financières du projet de réinstallation des populations noires, c'est la nature même du Programme de développement pour la terre et l'agriculture dans son ensemble, et l'avenir d'une population qui dépend à 70-80 % de la terre pour sa survie, qui apparaissent comme des problèmes politiques fondamentaux.

RÉFORME AGRAIRE

OU DEVELOPPEMENT DU SECTEUR

COMMERCIAL AGRICOLE Le programme électoral de la ZANU abordait le problème de manière extrê mement prudente. Si la ZANU s'engageait à une collectivisation rapide de la petite agriculture et à l'établissement de fermes d'Etat, dans le même temps, et de façon plutôt contradietoire, elle se prononçait pour le maintien d'un secteur rentable dans le domaine de la grosse agriculture commerciale. Des experts influents, tel l'économiste Roger Riddell, qui dirige la Confédération des industries du Zimbabwe (CZI), ont récemment réaffirmé ce propos dans les conclusions de la Commission Riddel d'enquête sur les prix, les revenus et l'état de l'administration. Roger Riddell y affirme qu'il « faudrait acquérir de nouvelles terres pour absorber la population excédentaire par rapport à la capacité d'intégration du secteur agraire actuel, tout en s'assurant que le secteur agraire qui commercialise sa production soit en mesure de continuer à satisfaire le gros des besoins en nourriture de base de la nation, à assurer un surplus pour l'exportation et la prestation d'investissements destinés à l'industrie ».

Si l'on essaie de présenter le maintien du secteur agricole privé comme une solution « provisoire » destinée, par exemple, à assurer les besoins essentiels du pays en nourriture à partir des revenus provenant de l'exportation de produits agricoles au cours de la transition au socialisme, il suffit de se référer au Plan triennal de développement transitoire pour s'apercevoir qu'il n'y a absolument aucun projet de toucher à quoi que ce soit dans ce secteur, et cela pour le présent comme pour l'avenir. Dans les pages d'introduction de ce document, on peut lire que le gouvernement « considère le phénomène capitaliste actuel comme une réalité historique qui, parce qu'elle ne peut être évitée, doit être consciemment aménagée, régulée et transformée, me partenaire au sein de l'effort collectif national, cela pour atteindre ... les buts fondamentaux ». Plus loin, le Plan insiste sur la priorité absolue au développement des zones rurales, c'est-à-dire des terres communales, tout en reconnaissant l'aspect « dualiste » de l'économie en général, décrivant le secteur de la petite production paysanne comme « sous-développé, avec une infrastructure matérielle, agricole et sociale pauure », et le secteur moderne comme « développé, dynamique et diversifié ». Effectivement, 90% du montant de la production agricole commercialisée provient de ce dernier secteur. Ceci, tout du moins jusqu'à la période de sécheresse actuelle, et bien que les familles de petits paysans parviennent à subvenir à leurs propres besoins et consomment, selon les estimations, 80 % de leur production.

Comment, en effet, pourrait-il en être autrement, après plus de 80 ans d'exploitation raciste et matérielle systématique des populations noires par les colons blancs et les multinationales impérialistes ? Cependant, il ne faut pas lire le Plan triennal de transition dans l'espoir d'y découvrir une stratégie d'ensemble pour s'opposer ou transformer des rapports de production et des rapports sociaux qui font que la grande majorite des meilleures terres de culture et d'élevage sont aux mains des multinationales et des gros fermiers du secteur commercial, et que 70% de la capacité productive du pays (dérivée, pour l'essentiel, des matières premières agricoles) appartienne au capital étranger. Une telle stratégie est totalement absente du Plan.

Au lieu de cela, ministres et dirigeants du parti au pouvoir, tout en critiquant ce qu'ils appellent la « dualité » essentielle de l'économie, continuent, dans leurs déclarations, à prescrire des moyens visant à la maintenir, bien que ce soit sous une forme nouvelle. En ce qui concerne le développement de l'agriculture, celui-ci devrait désormais toucher principalement et uniquement les terres communales qui doivent recevoir « des investissements équilibrés en croissance et en terme de centres de services ruraux. Cela doit mettre la population rurale en contact étroit avec le marché et l'administration, ce qui permettra de créer des liens avec l'économie nationale, de stimuler le développement des marchés locaux avec une spécialisation régionale, et de donner des possibilités informelles d'emploi. »

Bien sûr, on met également fortement l'accent sur la nécessité d'améliorer la productivité de tous les systèmes agricoles mais on souligne, dans le même temps, que les terres communales ont déjà une tradition dans le domaine coopératif tout à fait appropriée à « une gestion collective des biens communs », tradition qui peut permettre de « mettre en place un système agraire capable d'optimiser le rendement, quel que soit le type de mise en valeur de la terre, et de maximiser les investissements et les efforts, tant individuels que collectifs ».

Les gros fermiers se trouvent donc, quant à eux, totalement tenus à l'écart du plan de mise en place d'un système de coopératives, et si l'engagement à investir sur les terres communales reste louable et nécessaire, il faut tout de même rappeler que le dernier Plan triennal de développement prévoit que 41% de la totalité des investissements prévus, soit près de 2,5 milliards de dollars, viendront du secteur privé. Il est donc très improbable que cela fasse partie de projets destinés à promouvoir une transformation socialiste authentique. Et l'on peut dire la même chose des nombreux projets de « développement » émanant des programmes d'aide internationaux financés par les Etats capitalistes occidentaux ou les institutions financiè res internationales. Les Etats-Unis annoncent fièrement aujourd'hui que le Zimbabwe est le bénéficiaire du plus gros programme d'aide américaine en Afrique (223 millions de dollars US depuis 1980), et que l'agriculture est l'un de leurs principaux objectifs. De plus, le gouvernement du Zimbabwe ayant tout juste négocié un prêt destiné au développement de l'agriculture auprès de la Banque mondiale, pour la somme de 31 millions de dollars, il semble peu probable que cela soit sacrifié pour promouvoir une

L'armée du Zimbabwe indépendant. (DR)

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forme de développement socialiste de l'agriculture. A ce propos, le Plan triennal est habilement formulé. Le but affiché est l'« intégration » du secteur des petits paysans et du secteur commercial en un seul système, mais de quel système s'agit-il, le Plan ne souffle mot à ce sujet.

En bref, en l'absence d'une réforme agraire globale et radicale, combinant la nationalisation des grandes propriétés, la redistribution des terres, l'aide aux petits producteurs comme base d'une alliance ouvrière et paysanne, ce que Robert Mugabe entend par « transformation socialiste » de l'agriculture, ne signifie rien d'autre qu'un encadrement autoritaire de la petite paysannerie noire et une défense de la grande propriété privée. AU-DELA DU DUALISME APPARENT

DE L'ECONOMIE Quantite d'autres faits éclairent également on ne peut mieux ce nouveau « dualisme » de l'économie entre les secteurs privé et public. Sans doute, l'exemple récent le plus frappant est-il celui du projet baptisé Hwange II, concernant l'installation d'une centrale destinée à produire de l'énergie électrique thermique base de charbon (9). Le gouvernement a acquis 40 % des parts de cette centrale électrique à un prix bien supérieur à ceux pratiqués sur le marché, afin que le projet soit mené à bien. Le coût élevé de ce projet — au total 805 millions de dollars US -, qui comprend également le remboursement de la dette contractée à cet effet, a entraîné une hausse du prix de l'électricité de l'ordre de 30 à 50 % suivant les régions. L'impact de cette seule hausse sur le coût de la vie, déjà en progression rapide, sera très important. L'ironie de l'histoire (n'oublions pas que le Zimbabwe est directement menacé par l'Afrique du Sud) est que le principal bénéficiaire du projet Hwange II s'avère être une des plus grosses multinatiosud-africaines, l'Anglo-American Corporation of South Africa, qui touche une part garantie de bénéfice sur chaque tonne de charbon extraite de la mine toute proche de la centrale. Comme le faisait remarquer la revue zimbabwéenne Moto, « c'est l'Anglo-American qui garde la direction du projet. Elle a donc la possibilité de jouer sur la fixation des prix et de rapatrier des profits non déclarés, donc non taxés, en Afrique du Sud ». Des économistes zimbabwéens plaident pour une coopération dans le domaine énergétique dans le cadre de la Conférence de coordination du développement en Afrique australe, qui réunit plusieurs pays africains indépendants d'Afrique australe, et déavec clarté la nécessité d'un électrique régional d'un coût de dants, tels que celui de Hwange II. Mais du fait des prêts importants auprès de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), et du nombre de conditions qui les accompagnent, la mise en œuvre d'une telle stratégie semble peu vraisemblable.

Et, effectivement, la délégation du FMI venue au Zimbabwe début 1983 n'a pas sourcillé sur ces dépenses. Elle a consenti, en mars 1983, un prêt de 250 millions de dollars, ce qui porte la dette extérieure du pays à près d'un milliard de dollars. Quelques mois auparavant, le dollar zimbabwéen avait été dévalué de 17 % fin 1982. Le ministre des Finances, Bernard Chidzero, devait déclarer que cela n'avait pas été effectué à la requête du FMI et qu'il s'agissait d'une coïncidence. Toutefois, une série de décisions ont été prises durant l'année 1983 dont on ne peut pas en dire autant. Les taux d'inté rêt sont passés de 4,3 à 9,5 %, les dépenses du gouvernement ont diminué, et des concessions ont été faites à des entreprises privées en réduisant leurs taxes et en relâchant les contrôles sur les transferts de fonds (c'est-à-dire des bénéfices de ces entreprises) à l'étranger (10). Le dernier budget, annoncé en juillet, comporte des coupes sombres dans les dépenses publià quelques exceptions près telles la Défense, les Affaires intérieures et l'Education (11). Finalement, que ces mesoient ou non des conditions du prêt importe peu. Le fait qu'elles coinavec les desidérata du FMI ne peut mener qu'à une seule et même conclusion : le maintien des profits du secteur privé des affaires et les intérêts de la minorité jouissant des plus hauts revenus sont plus importants que les besoins de la grande majorité de la population..

Il ne s'agit pas là d'exemples isolés. Le gouvernement essaie en général dé sespérément d'attirer des investissements capitalistes au Zimbabwe, et la plupart des mesures économiques adoptées par l'Etat sont censées contribuer à mettre en place la « saine base économique » à laquelle Robert Mugabe fait sans cesse ré. férence. Enfin, dernière ironie pour un pays qui est aujourd'hui autosuffisant dans le domaine des ressources alimentaires, c'est précisément dans l'industrie alimentaire que les investissements étrangers ont montré un intérêt avide. La société Heinz, qui conditionne des haricots blancs que l'on retrouve partout dans le monde, est sur le point de faire son entrée en scène au Zimbabwe. La branche

9. Adopté sous le gouvernement de lan Smith en 1972, le projet de Hwange (ex-projet Wankie, du nom de la seule mine de charbon du deux phases de production d'énergie électrique à partir du charbon. Avec Hwange II, cette production doit atteindre les 920 mégawatts. Le charbon utilisé provient d'une mine, l'ancienne possession de l'Anglo-American Corporation of South Africa, qui conserve 20 % des parts, et de dont le gouvernement zimbabwéen a pris le 16,9 millions de dollars. La transaction a été

«équitable » par le PDG de Colliery. En effet, cotée à 40 cents à la bourse de Harare, l'action de la mine de charbon a été rachetée à 90 cents par le gouvernement du 1982 par le gouvernement de Robert Mugabe définit la politique en matière d'investissements étrangers. Ce Code des investissements (Foreign

Policy. Guidelines and Procedures) réclame l'investissement privé étranger, rappelle les garanties légales aux investissements américaine de Heinz a repris les Industries Olivines locales. Peu à peu, le beau rêve se transforme, au Zimbabwe, en un sombre cauchemar : celui de petits paysans habitant des régions rurales semi-développées faisant pousser des champs de haricots grâce aux coopératives - que certains présentent comme la base d'une transformation socialiste de l'agriculture — mises en place par les « partisans du développement » de la Banque mondiale, qui les vendent à des prix contrôlés par l'Etat, à Heinz, dont les ouvriers sont payés une misère pour les mettre en conserve. Après quoi, ils sont revendus à ces mêmes ouvriers et paysans à des prix inabordables pour eux. La majeure partie des profits, quant à eux, partent aux Etats-

LE RÉGIME DE MUGABE

ET LE MOUVEMENT DE MASSE

Cette politique d'adaptation aux intérêts du systéme capitaliste, menée par le gouvernement de Robert Mugabe, ne peut s'embarrasser d'une opposition de la classe travailleuse. A plusieurs reprises, le dirigeant nationaliste a expliqué qu'il n'entendait pas « tendre une embuscade à l'entreprise privée » et que la grève était un moyen d'action condamnable. Le régime a d'ailleurs toujours répondu vivement à toutes les mobilisations des travail-

L'absence presque totale de discussions politiques ouvertes au Zimbabwe constitue un facteur essentiel de l'orientation anti-ouvrière du gouvernement. Dans certains cas, cela relève d'une peur réelle d'exprimer publiquement ses opinions, d'autant plus grande si celles-ci critiquent de façon radicale la politique gouvernementale. Une autorisation est toujours nécessaire pour tenir un meeting, quel qu'il soit, et celle-ci est souvent refusée, particulièrement en ce qui concerne l'activité de l'organisation rivale de la ZANU-FP, l'Union africaine du peuple du Zimbabwe (ZAPU) de Joshua N'Komo, ou le Congrès national africain uni (UANC) de l'évêque Muzorewa. Il est aussi très difficile de se procurer des brochures et des livres marxistes, ou tout simplement d'acontenus dans la Constitution (section 16, qui prévoit la garantie de propriété et l'obligation de recours à l'adoption d'une loi pour procéder à une expropriation), précise les termes d'un contrôle des changes qui permet le rapatriement légal de 50 % des bénéfices après impôt (et plus, avec accord spécial pour les sociétés minières). système que le gouvernement se propose de libéraliser encore « dès que possible », et définit le calcul de l'impôt sur les bénéfices (cf. Marchés tropicaux et méditerranéens, du 5 novembre 1982).

11. Le budget d'austérité de juillet 1983, qui comprend un abaissement du minimum imposable au niveau du minimum salarial, intervient après une longue série d'augmentation des prix des produits courants (40 % pour l'essence, 16 % pour les cigarettes, taxe de 1 % sur les prix de détail des principaux produits, sup pression des subventions aux céréales de base, etc.) En juillet 1983, le taux officiel d'inflation était de 18 % et son évolution vers les 20 % était attendue.

12. Cf. Inprecor numéro 122, du 5 avril 1982.

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lande (Etat formellement indépendant comprenant les vingt-six comtés du Sud), un amendement concernant l'avortement a été ajouté à la Constitution (1).

Celui-ci précise : « L'Etat reconnaît le droit à la vie de l'enfant à naître, et eu égard au droit égal de la mère à la vie, garantit de respecter, et dans la mesure du possible, de

Les résultats du référendum ont donné 66.45 % de « oui » et 32.87 % de « non ».

La participation au vote a été de 53,67 %, soit environ 20 % de moins que lors des élections générales de 1982 ou du référendum de 1972 sur l'entrée de l'Irlande dans la

Les résultats du vote mettent également à jour une profonde division sur cette question entre les régions rurales et les régions urbaines du pays. A Dublin, principal

« non », alors que la région rurale de l'ouest du pays a enregistré plus de 70% de nalyse. Les rares débats publies où s'expriment de réelles positions politiques montrent le manque de toute éducation de base en ce domaine. Les pages des deux quotidiens existants n'offrent, mis à part les compte-rendus de discours ministériels ou de visites officielles, aucun commentaire ou de réels débats politiques, sans même parler de la qualité des informations. Les discours des membres du parti sont une des rares formes de « communication de masse », dans les villes comme dans les campagnes, et encore ne s'agit-il là que de péroraisons interminables qui justifient le dernier programme ou la dernière prise de position du gouvernement, sur lesquels aucune discussion ne peut avoir lieu. En fait, le gouvernement se sert toujours de sa victoire aux élections de février 1980 comme d'un mandat qui lui laisserait carte blanche, quelles que soient les décisions prises et le sens dans lequel elles œuvrent.

Tout cela ne signifie pas que la « dissidence » n'existe pas. Ainsi, les con flits qui ont cours actuellement dans le Matabeleland et les Midlands en révèlentils l'existence, en dépit de leur aspect incohérent et éclaté (13). Pour la plupart anciens guérilléros de la ZAPU de N'Komo laissés pour compte dans la formation de l'armée nationale après l'indépendance, les « dissidents » ne constituent certainement pas un groupe homogène. Il s'agit bien davantage d'une réponse fragmentaire et désappointée aux sévères limitations politiques imposées en définitive dans le Zimbabwe d'après l'indépendance. Il ne fait aucun doute, et cela a été dénoncé par des organismes humanitaires, que des communautés entières ont été victimes de violences commises par l'armée nationale sous couvert de la lutte contre les « dissidents ». Et les ex-combattants de la ZAPU ont été plus particulièrement l'objet de persécutions allant des simples menaces à la torture. Cette situation n'encourage évidemment pas à exprimer haut et fort ses désaccords politiques, pas plus que le désappointement face à l'absence de tout changement radical, qui s'exprime également ailleurs que dans le seul Matabeleland. Sur les terres communales en particulier, et même dans les bastions de la ZANU, il n'est pas rare d'entendre des expressions telles que « Nous avons été abandonnés par le gouvernement », et cela de la bouche de ces mêmes « combattants de la liberté » qu'elle avait mobilisés dans le Matabeleland. Dans les villes, il n'est pas rare non plus de voir des conflits sociaux dans l'industrie, bien qu'ils soient faibles et isolés.

Mais, pour l'instant, rien de tout cela n'apparaît comme une force significative ayant une base de classe. Quelles que soient les motivations des « dissidents », leur tactique actuelle apparaît comme totalement erronée. Ni le guérillérisme ni le vulgaire banditisme, fut-il justifié par la nécessité de survivre, ne peuvent représenter une stratégie de lutte efficace contre les forces du capitalisme qui forme toujours la base de l'économie du Zimbabwe.

Mugabe demeure cependant très populaire, et la ZANU, de même que la ZAPU, soutien de la population, mais il ne fait aucun doute que celui-ci s'accompagne d'un sentiment croissant de frustration, les conséquences escomptées de l'indépendance s'évanouissant à l'horizon (14). Pour l'instant, la sécheresse qui sévit peut être utilisée par les dirigeants pour expliquer bon nombre de difficultés actuelles, mais une fois que celle-ci aura cessé, il restera toujours la sombre réalité de la do-

La signification

sur l'avor

E 7 septembre 1983, à la suite d'un faire valoir et de defendre ce droit au moyen de ses lois. » Communauté économique européenne (CEE). centre urbain de l'Irlande du Sud, il y a eu 51,36% « oui ». Aine FURLONG

La prise de position de la hiérarchie catholique en faveur de l'amendement survenue dans les dernières semaines d'un nale de l'électorat. Ses déclarations ont eu un impact bien plus grand dans les régions rurales que dans les villes. Elle a ainsi choisi de soutenir ouvertement ses alliés réactionnaires, mais elle en a payé le prix : les résultats montrent qu'un grand nombre de catholiques ont fait fi des préceptes de l'Eglise sur une question « morale ».

Une intervention aussi directe de la part de la hiérarchie catholique était deve. nue une chose inhabituelle. Ces derniers temps, celle-ci préférait exercer son pouvoir en coulisse. Cependant, de telles prises de position n'ont pas été rares dans son histoire. L'intervention politique de l'Eglise qui a laissé la plus grande trace dans les mémoires a été sa prise de position, il y a plus de trente ans, contre la proposition d'assurer, dans le cadre de la Loi sur la santé (Health Act) de 1947, la gratuité des services médicaux pour les mères et les enfants. La hiérarchie ecclésiastique s'y était alors opposée sous le prétexte qu'elle perdrait ainsi le contrôle des hôpitaux si ceux-ci recevaient plus de fonds de la part de l'Etat. Bien qu'elle ait alors remporté cette bataille, son influenmination capitaliste au Zimbabwe.

James BARNETT Londres, juillet 1983. 13. Sur l'analyse de la « dissidence » du Matabeleland et de la marche de la ZANU-FP vers l'instauration du parti unique, voir Inpecor numéro 139, du 20 décembre 1982

14. La revue sud-africaine Financial Mail du 9 septembre dernier, s'en inquiétait d'ailleurs, en mettant en garde les dirigeants du Zimbabwe contre les risques de « la crise des espérances déçues »-

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