E mouvement ouvrier belge vient de livrer son plus important combat contre l'Etat-patron depuis la grande grève générale de décembre 1960 - janvier 1961, qui qui avait provoqué la chute du gouvernement conservateur de l'époque. Lancée spontanément par les cheminots de la ville industrielle wallonne de Charleroi, le vendredi 9 septembre, qui s'opposaient aux mesures gouvernementales d'austérité contenues dans le budget 1984 (1), cette grève s'étendra d'abord, durant le week-end, à l'ensemble des travailleurs des chemins de fer nationaux. Le mercredi 14 septembre, la lutte touchera la presque totalité du secteur public. Les fédérations syndicales appellent alors à une grève générale de tous les services publics pour le lendemain. L'idée d'une extension de la grève au secteur privé commence à germer dans la tête des militants syndicaux combatifs et à se réaliser dans certains cas limités. La Centrale générale des services publies (CGSP) de Charleroi avance même l'idée d'un élargissement interprofessionnel de la lutte.
Ayant démarré sur des objectifs apparemment limités de défense des salaires contre les attaques gouvernementales, cette grève générale a duré plus de 10 jours et concerné environ 800 000 travailleurs, bloquant nombre d'activités essentielles du pays (poste, chemin de fer, radio et télévision, etc.). De ce fait et sous plusieurs angles, elle a connu une véritable dimension politique. Le démarrage de l'action représente un scénario relativement classique d'entrée en lutte des travailleurs belges, dont les trois quarts sont syndiqués. C'est en effet un mécontentement longtemps accumulé qui déclenchera la réaction ouvrière initiale. Depuis l'installation, en décembre 1981, du gouvernement d'alliance des chrétiens-sociaux et des libéraux, dirigé par Wilfried Martens (2), les attaques anti-ouvrières ont été nombreuses, dans le cadre d'un vaste plan d'« assainissement ».
Dès janvier 1982, le Premier ministre Martens se dotait même de « pouvoirs spéciaux » pour liquider le système d'indexation des salaires sur les prix, s'en prendre aux allocations familiales et à diverses primes. Cette offensive était menée de concert avec le patronat qui, parallèlement, licenciait dans les secteurs industriels « retardataires ». Ainsi, le plan de sauvetage du groupe sidérurgique Cockerill-Sambre se traduit par 8 000 licenciements sur un effectif de 22 000 travailleurs. L'addition est donc lourde pour les travailleurs (près de 15 % de la population active au chômage, les revenus en baisse de 3,6 % pour l'année 1982 et au moins de 1,75 % pour 1983). La résistance à cette politique s'était déjà exprimée de diverses façons par des débrayages et des actions multiples étalés sur trois mois de luttes ouvrières, durant le premier trimestre 1982 et lors de la grève générale nationale interprofessionnelle de 24 heures, du 8 février 1982, convoquée par la Fédération générale de Belgique (FGTB) (3).
Mais, en plus de ce mécontentement accumulé, l'exclusion du Parti socialiste des affaires gouvernementales depuis la fin 1981 et la remise en cause de la politique de concertation sociale par les attaques brutales du gouvernement Martens entraînèrent les fédérations syndicales à mener une campagne d'information sur le budget 1984, ne serait-ce que pour défendre leur place traditionnelle dans ce système de concertation sociale. Cela fut mis à profit par les secteurs combatifs du mouvement syndical pour le départ en grève et son extension rapide au secteur public. A la différence des luttes de l'hiver 1981-1982, l'action gréviste de septembre dernier fut couverte par les directions syndicales confédérales, ce qui a représenté
BELGIQUE un facteur favorable à l'extension de l'action. Ceci encouragea en effet les travailleurs, notamment en écartant le risque d'un isolement des secteurs combatifs. De plus, l'unité syndicale entre les deux confédérations, FGTB et Confédération syndicale chrétienne (CSC), qui ont chevauché le mouvement de grève jusqu'au 22 septembre, fut un élément important de l'unité ouvrière dans un pays traditionnellement divisé entre Flamands et Wallons.
Les cheminots en grève et les gares désertes. (DR) La politisation de la lutte, qui s'est exprimée par le large débat mené sur la question du débouché gouvernemental de la grève, a été plus intense que lors des actions grévistes de l'année dernière. Les formes de lutte et d'organisation de la grève y ont aussi laissé une part plus importante à l'auto-organisation des travailleurs, même si cela n'a généralement pas dépassé le cadre des structures syndicales ou intersyndicales. Cette grève générale de 10 jours a été marquée par la tenue de nombreux piquets de grève, par l'organisation répétée de manifestations populaires à caractère de masse réunissant des milliers de grévistes dans de nombreuses villes du pays, avec quelques exemples de grève active dans certains secteurs (des postiers ont ainsi distribué des pensions pendant la grève, tandis que les grévistes de la radio diffusaient des bulletins d'information sur la grève, etc.) Mais c'est certainement l'affrontement avec l'Etat-patron qui constituera, par le degré de politisation de masse des travailleurs qu'il a signifié, un acquis important de ce combat dans la mémoire ouvrière.
Aussi, malgré la liquidation de la lutte par les confédérations qui, les unes après les autres, ont fini par accepter un accord négocié avec l'Etat-patron à partir du 22 septembre, con-
1. Pour récupérer l'équivalent de 8,5 milliards de franes belges (1,3 milliards de francs français), les mesures gouvernementales prévoyaient la suppression des augmentations salariales intervenant tous les deux ans (biennales), la remise en cause des primes, la diminution des pensions-retraites, et le recrutement de nouveaux agents sur la base du travail à temps partiel avec un salaire de 80 % du salaire entier.
2. Cf. Inprecor numéro 114 du 7 décembre 1981. 3. Cf. Inprecor numéro 123 du 19 avril 1982.
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traignant les travailleurs à la reprise du travail qui s'avéra presque totale le 24 septembre, le bilan de cette grève n'est cependant pas entièrement négatif. Certes, l'orientation gouvernementale anti-ouvrière n'a pas été défaite. Les mesures anti-sociales du budget 1984 ont été en partie maintenues (hausse de la cotisation de la sécurité sociale, diverses autres retenues, limitation de l'indexation des pensions sur le coût de la vie, introduction du travail à temps partiel, paiement des travailleurs en fin de mois) et vont signifier une nouvelle diminution du niveau de vie des travailleurs. Mais certaines mesures gouvernementales prévues ont été supprimées. Ainsi, le gouvernement a renoncé pour l'instant à toucher aux biennales (augmentation des salaires qui ont lieu tous les deux ans selon des barèmes négociés centralement entre l'Etat et les syndicats) et aux primes, sauf à celles « anormalement élevées », ce qui, évidemment, laisse la porte ouverte à de nouvelles attaques gouvernementales.
choses comparé de cette grève.
la LRT.
De plus, certains secteurs ont effectivement obtenu quelques concessions du gouvernement. Cela est pourtant bien peu de aux potentialités ouvertes par une grève générale de 10 jours menée par 800 000 travailleurs du secteur public. Néanmoins, malgré la déception et la colère des grévistes lâchés par leurs confédérations syndicales, il se maintient, chez les syndicalistes les plus actifs, une volonté de se battre qui n'est pas entièrement éteinte par la déception des résultats
Nous publions ci-après la déclaration du Bureau politique de la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT, section belge de la IVe Internationale) adoptée à l'issue de cette grève, et le bilan tiré de l'intervention de la LRT dans ce combat, deux articles parus le 7 octobre dernier, dans La Gauche, l'organe de