Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

La stabilité du régime ébranlé par la politique d'austérité

· Inprecor n° 161, 21 novembre 1983 · p. 17-20 · 4 555 mots

Mexique Syndicalisme Stalinisme Économie mondiale

Rire des Finances du Bouvernement mexicain, etite de « ministre des Finances de

ECEMMENT, la revue financière Euromoney décernait à Jesus Silva Herzog, minisl'année ». L'impérialisme saluait ainsi la capacité du gouvernement mexicain du

Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) de mettre en application la totalité du protorence de ce qui s'est passé avec le Brésil, l'Argentine et même le Venezuela, le Mexique a suivi au pied de la lettre ses accords avec le FMI et a jusqu'à présent réglé avec ponc-

Le gouvernement de Miguel de la Madrid, en place depuis le début de l'année, y est parvenu en s'attaquant de manière radicale au niveau de vie des masses populaires mexicaines. Mais ce faisant, il a ébranlé tous les mécanismes traditionnels de contrôle des masses populaires qui assuraient la stabilité politique du régime depuis mainte-

La stabilité du régime

ébranlée par

la politique d'austérité

tualité les intérêts de sa dette. nant plus de 65 ans. Sergio RODRIGUEZ

La base fondamentale de la domination du régime mexicain est une combinaison de plusieurs facteurs : un système politique bâti autour de l'idée d'un parti fort, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), gagnant toutes les élections; l'incorporation au sein du parti de secteurs ouvriers, paysans, des couches moyennes et des militaires, comme garantie d'une grande stabilité politique; le déve. loppement d'une politique de prestations sociales pour les masses populaires (Sécurité sociale, Education, Logement, etc.); une large autonomie vis-à-vis de l'impé rialisme, principalement sur les questions d'ordre politique. Mais la crise économique de la fin 1981 va bouleverser tout cet édifice. La crise économique des années 1974-1975 avait coïncidé avec la découverte d'importants gisements de pétrole qui fait du Mexique le quatrième pays producteur mondial ce qui lui permit de traverser cette première dépression sans grands problèmes.

Mais à long terme, cela a accentué les maux essentiels de l'économie mexi-i caine en créant un processus de « pétrolisation » de cette économie, c'est-à-dire de dépendance des revenus du pays et des budgets de l'Etat des fluctuations de la production et des prix du pétrole (1).

précédent gouvernement, celui de Jose Lopez Portillo (1976-1982), avait eu l'impudence de déclarer que le peuple mexicain devait apprendre à vivre dans la prospérité. Ce sont certes plus de 50 milliards de dollars que rapportèrent au pays, en moins de 5 ans, les rentrées pétrolières. Mais la dette extérieure passa de 35 milliards de dollars en 1976 à 80 milliards en 1982.

cela ne se reflètera pourtant par une augmentation signifide l'infrastructure productive, par une augmentation considé-

MEXIQUE rable de la corruption et de la fuite

Chaque année, le gouvernement mexicain est légalement contraint de faire un rapport à la nation sur sa gestion. La dernière année de l'exercice de Jose Lopez Portillo, soit 1982, la fuite des devises en direction des USA atteignait plus de 50 milliards de dollars mis en dépôt dans les grandes banques américaines. Le directeur de l'entreprise nationale des pétroles mexicains, la Pemex, sous le précédent gouvernement, Jorge Diaz Serrano, est aujourd'hui en prison sous l'accusation d'une fraude fiscale portant sur près de 5 milliards de dollars.

LES EFFETS DE LA CRISE

SUR L'EMPLOI ET LES SALAIRES

Ainsi, la crise économique de 1981-1982 a éclaté au Mexique avec une terrible intensité, touchant de manière importante la structure productive du pays. L'un des points de l'accord signé entre le FMI et le gouvernement mexicain consiste d'ailleurs à développer un processus de privatisation de l'industrie. Voici quelques années, le gouvernement mexicain avait entrepris un processus d'étatisation accéléré. Il vend maintenant beaucoup de ses usines et entreprises nationales. Le cas de l'industrie automobile est le plus éclairant. Le gouvernement mexicain avait acheté la majorité des actions de Renault et d'American Motors, il vient de revendre à Renault-France toutes les actions qu'il possédait, y compris celles d'American Motors. Cela s'est accompagné du licenciement de 2 500 travailleurs de Renault et de la fermeture de l'usine trois jours par semaine, avec l'accord de ne payer aux ouvriers que 55 % de leur salaire. Ceci n'est qu'un exemple, le gouvernement mexicain aura vendu, à la fin de cette année, plus de 85 entreprises d'Etat.

D'autre part, la majorité des secteurs industriels ont diminué leur rythme de production. Dans le bâtiment, entre 1982 et 1983, il y a eu près d'un million de licenciements, dans l'industrie automobile près de 30 000, et autant pour le secteur de production de l'acier. L'essentiel de la petite et moyenne industrie a dû fermer ses portes ou réduire son personnel au minimum. Ainsi, l'on compte 3,5 millions de chômeurs et 9,5 millions de travailleurs sous-employés sur une population totale de près de 73 millions d'habitants.

Mais la politique du gouvernement ne s'est pas limitée à frapper l'emploi, elle a également touché les revenus des travailleurs. Le salaire réel des travailleurs mexicains est descendu en 1982 au niveau de 1942. Avec la dynamique prise en 1983, il atteindra certainement le niveau le plus bas depuis la révolution mexicaine de 1910-1917. Il est clair que cette chute brutale du salaire réel des travailleurs n'est pas simplement due à une limitation des augmentations de salaire, mais aussi à une politique inflationniste impressionnante. De 1947 à 1975, l'inflation tournait autour de 7% par an, la croissance du Produit intérieur brut (PIB) étant de 6%. En 1982, l'inflation atteignait les 100% alors que le PIB stagnait à un niveau de croissance zéro. Pour ce que l'on sait de 1983, l'inflation atteint déjà le taux annuel de 75 % et elle parviendra certainement aux 100% à la fin de l'année, compte tenu du fait que le mois de décembre est traditionnellement le plus inflationniste de toute l'année. D'un autre côté, le gouvernement mexicain a déjà annoncé une croissance négative du PIB de moins 3%, situation que l'on n' avait jamais vue au Mexique depuis les années 1930.

Tout cela permet une accentuation du processus de monopolisation capitaliste. Néanmoins, les dimensions mêmes de la crise ont provoqué des faillites au sein du secteur monopoliste mexicain. C'est le cas, par exemple, du groupe Alfa qui était le plus puissant du Mexique. Dans la pratique, ce groupe avait commencé à produire des biens de production et certains biens de consommation. Sa faillite indique que la division du travail qui s'opère actuellement à travers cette crise économique interdira à des pays comme le Mexique de produire la majeure partie ou tout au moins une bonne partie de leurs biens de production, et qu'ils devront donc continuer à importer des

Cela a amené le gouvernement de la Madrid à envisager la possibilité de transformer le Mexique en un pays de « sous-traitant ». Il a fait adopter, pour ce faire, une loi de protection des maquiladoras (usines de sous-traitance). Selon cette loi,

1) Sur l'analyse des derniers moments de la gestion politique de Lopez Portillo, se reporter à Inprecor numéro 136, du 8 novembre 1982. Quant à la politique d'austérité menée par le nouveau gouvernement de Miguel de la Madrid, voir Inprecor numéro 143, du 14 février 1983.

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les chefs d'entreprises américaines installées au Mexique pour bénéficier du faible coût de la main-d'œuvre peuvent, s'ils ferment une usine, emmener toutes leurs machines hors du pays, en même temps le droit à la syndicalisation est dénié aux travailleurs de ces entreprises. File d'attente pour la recherche d'un emploi (DR).

Il y a là, évidemment, la source d'énormes profits pour le capital impérialiste, qu'on libère même de toute imposition. La seule répercussion sur l'économie mexicaine en est la création d'un certain nombre d'emplois précaires.

L'AFFAIBLISSEMENT

DES APPAREILS TRADITIONNELS

DE DOMINATION POLITIQUE DES MASSES Il est clair que pour mener à bien une telle politique, le gouvernement mexicain s'en est pris de façon substantielle mouvement syndical. Mais en quant les syndicats, il s'attaque également à ce qui fut le mécanisme fondamental de la stabilité sociale du régime, à savoir la bureaucratie syndicale, le charrismo syndical (2). S'il existe effectivement une intégration de la bureaucratie syndicale au PRI et au régime, il ne faut pas croire pour autant que les syndicats ont perdu leur nature de classe. La structure syndicale actuelle est le produit de grands combats de la classe ouvrière et cela n'a pas changé malgré le caractère absolument réactionnaire de la bureaucratie syndicale. Mais cela a donné lieu à un double processus de pression au centre duquel se situe cette bureaucratie. D'un côté, le gouvernement a besoin des charros comme intermédiaires pour maintenir sa domination sur les travailleurs, mais de l'autre, la bureaucratie doit, pour se maintenir, elle, en place, offrir quelque chose à la classe ouvrière. Et il en est ainsi parce que la base fondamentale de sa domination - son contrôle du mouvement ouvrier - lui a donné la force nécessaire pour arracher une série d'acquis sociaux importants. Il est vrai que lorsque des mouvements échappant à son contrôle se sont développés dans les syndicats nationaux les plus importants, la bureaucratie a eu recours à la répression. Mais ce n'est pas là sa tactique favorite. C'est pour cela que la bureaucratie syndicale subit si fortement ce double processus de pression - celle du pouvoir et celle des travailleurs - en période de crise.

Tout cela a engendré une série de contradictions au sein même de la bureaucratie syndicale. Et c'est ainsi que le 9 juin dernier éclatèrent plus de 5 000 grèves à travers le pays. La majorité des syndicats regroupés à l'intérieur de la confédération syndicale la plus importante, la Confédération des travailleurs mexicains (CTM) décidèrent en effet de réclamer une augmentation des salaires face à l'escalade inflationniste. Confrontés à la réponse du gouvernement, ils déclenchèrent ces milliers de grèves. Les autres centrales syndicales, également contrôlées par le gouvernement, ont non seulement refusé d'appeler à ces grèves, mais se sont de plus opposées à l'initiative de la CTM. Ces grèves n'étaient toutefois pas le seul reflet des contradictions internes de la bureaucratie dirigeante, elles illustraient aussi l'état d'esprit des travailleurs.

La majorité de la gauche mexicaine n'a pas su réagir face à cette situation, proposant la plupart du temps une orientation abstentionniste durant les grèves, car elle n'y voyait que la main des bureaucrates. Néanmoins, dans différents endroits du pays, notamment à Mexico la capitale fédérale, le 9 juin fut réellement une journée d'action politique de la classe ouvrière. Dans diverses zones ouvrières de Mexico, il y eut des manifestations. Les ouvriers allaient d'usine en usine pour montrer leur solidarité et l'importance de leur action unifiée.

Mais après cela, la bureaucratie syndicale fit marche arrière. D'abord parce que les ouvriers se radicalisaient et voyaient d'un bon œil la participation de la gauche qui les soutenait - ce qui ne pouvait qu'inquiéter une bureaucratie liée au PRI - mais surtout à cause de la contre-attaque du gouvernement.

Le degré de corruption du régime est si grand qu'il est en train d'engendrer un profond mécontentement social et c'est pourquoi l'un des principaux thèmes de propagande du nouveau gouvernement de Miguel de la Madrid est la rénovation morale de la société. En effet, face à la misére des masses populaires est apparue toute une série de nouveaux riches, anciens fonctionnaires du précédent gouvernement, faisant un étalage insultant de leurs nouvelles richesses. Ainsi, le précédent chef de la police s'était-il fait construire, en dehors de Mexico, une maison dont la façade tout en marbre, est une réplique du Parthénon grec. Cela est un exemple particulièrement révélateur de cette corruption, mais pas le seul. L'autre parti bourgeois important, le Parti d'action nationale (PAN), a d'ailleurs aussi fait de la dénonciation de la corruption son axe d'agitation le plus important, gagnant ainsi une large audience populaire, ce qui n'est pas sans préoccuper le PRI. Aux dernières élections fédérales, par exemple, selon les véritables résultats, le PAN a obtenu près de 25 % des voix, le PSUM 10 % et le PRT 6 % (3). La campagne du PAN reflète aussi l'opinion d'un secteur du patronat.

Le gouvernement de Miguel de la Madrid a donc essayé des son investiture, au début de l'année, de rompre avec l'image d'administration corrompue des gouvernements précédents. Il a pour cela envoyé plusieurs fonctionnaires en prison et il fait en sorte de laisser penser que cette campagne de moralisation de la vie publique va continuer. Or, les bureaucrates syndicaux ont, tout autant que les fonctionnaires, profité de cette corruption gé néralisée. Certains d'entre eux sont devenus multimillionnaires en trafiquant sur les cotisations syndicales, sur l'embauche, en vendant littéralement les grèves des travailleurs, en recevant des millions de pesos en contrepartie de concessions au niveau des conventions collectives, ete. Le syndicat du pétrole, par exemple, bénéficie dans son contrat collectif d'une clause selon laquelle tout accord commercial passé par la société Pemex avec des particuliers, rapporte à ce syndicat une commission de 10%. Evidemment, c'est la bureaucratie syndicale qui contrôle les

2) Le charrismo est le nom donné au contrôle du mouvement ouvrier par l'encadrement syndical inféodé au Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au pouvoir et marqué par la corruption et des méthodes de gangsters.

3) Pour une analyse des résultats de ces élections, que le PRI a manipulés pour évincer le PRT du Parlement, et diminuer la représentation du PSUM et du PAN, voir l'interview de Edgardo Sanchez, membre du Bureau politique du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT) dans Inprecor numéro 134, du 11 octobre 1982.

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dizaines de millions de pesos issus de ces de la crise économique qui pose de séopérations. On sait, par exemple, que le secrétaire général de ce syndicat, Salvador Baragan Camacho, se rendait chaque mois à Las Vegas et dans la ville de Reno aux USA et, qu'en une nuit, il a perdu au jeu jusqu'à 100 millions de dollars. Le gouvernement mexicain une arme très puissante pour exiger de la bureaucratie syndicale qu'il n'y ait plus de grèves comme celle du 9 juin.

Récemment, un des dirigeants syndicaux du pétrole a été emprisonné et les chiffres de la corruption de la bureaucratie rendus publics. En tenant compte de l'importance de ce syndicat (110 000 syndiqués, le contrôle de deux régions, et de dizaines de municipalités, etc.) et du rôle qu'il joue comme syndicat de pointe à l'intérieur de la CTM, on comprend mieux sa capacité de faire pression sur le gouvernement. Néanmoins, ces frictions ont un effet de boomerang dans la mesure où elles mettent aux prises deux alliés et où aucun des protagonistes ne pourra en sortir vainqueur.

L'une des autres caractéristiques essentielles de la situation actuelle est l'importance de la division existant au sein de la bourgeoisie, tant sur des questions d'ordre économique que politique. La croissance électorale du PAN rend la situation assez difficile pour le PRI. La majorité des villes frontalières avec les Etats-Unis sont contrôlées par le PAN. L'année dernière déjà, cette organisation avait remporté les élections à Hermosillo, capitale de Sonora, l'Etat le plus important du Mexique du point de vue agricole. Cette année, le PAN a remporté les élections dans les deux principales villes de l'Etat de Chihuahua, Ciudad Juarez et Chihuahua, à Durango, capitale de l'Etat de Durango, à Monclova, où se trouve la plus grande usine métallurgique du pays, dans l'Etat de Coahuila. Et récemment, le PRI a dû revenir à sa vieille méthode de fraude électorale pour éviter que le PAN ne s'empare de Mexicale, la capitale de la Basse-Californie Nord. Le problème pour le PRI n'est pas seulement d'avoir perdu plusieurs élections, c'est surtout que des organisations patronales et mêmes certains secteurs du PRI lui-même aient appuyé plus ou moins ouvertement le PAN dans ces occasions. Ce fait est important car il remet en cause l'une des bases fondamentales du système de domination politique mexicain, à savoir l'inexistence d'une démocratie parlementaire. Le PRI a été en fait mis en place par les bourgeois pour éviter la démocratie parlementaire véritable. L'idée du parti unique est celle qui avait donné jusqu'alors les meilleurs résultats pour la classe dominante.

Il serait toutefois ridicule d'imaginer que des transformations dans la forme de domination politique de la bourgeoisie se feront à partir de différenciations au sein du patronat. L'immense majorité de la bourgeoisie reste favorable à ce type de domination politique et elle ne va évidemment pas en changer alors qu'elle donne encore de bons résultats du point de vue du contrôle gouvernemental sur les masses populaires. C'est la dimension même rieux problèmes politiques. La bourgeoisie ne veut plus de corruption chez les fonctionnaires du gouvernement ou parmi les bureaucrates syndicaux, elle ne veut plus d'élucubrations nationalistes, elle ne veut plus de « gaspillage » en prestations sociales, elle ne veut plus de grèves, etc. Mais elle tient, en même temps, à garder intact ce système de domination politique en le modernisant un peu. Le problème réside dans le fait qu'il est impossible de réaliser les deux choses en même teinps. Ils veulent pouvoir maintenir le même système de domination politique tout en mettant de côté les charros et les caciques corrompus qui en sont un rouage essentiel, ce qui est impossible.

Tout cela a donc engendré une importante crise politique, non pas tant parce que d'importants secteurs de la bourgeoisie monopoliste seraient opposés à la politique économique du gouvernement mexicain, mais parce que ces derniers veulent être sûrs que l'on n'en reviendra pas à la situation de la période antérieure, celle des nationalisations, de l'étatisation de certains secteurs économiques, des grandes dépenses sociales, ete. En ce sens, aujourd'hui encore plus que jamais, la bourgeoisie agit politiquement avec une autonomie relative par rapport au gou-

LE GOUVERNEMENT MEXICAIN

ET L'IMPERIALISME YANKEE ment mexicain avait une bonne marge de manœuvre par rapport à l'impérialisme yankee. Il a su utiliser sa politique extérieure pour maintenir la stabilité sociale dans le pays, en contrôlant et canalisant sentiment anti-impérialiste du peuple mexicain. Aujourd'hui néanmoins, la situation est plus complexe, car la terrible crise économique commence à bousculer cette relation politique.

La politique brutale de l'administration américaine de Ronald vis de l'Amérique centrale exerce une forte pression sur le gouvernement mexicain. Reagan exige du Mexique une politique modérée sur l'Amérique centrale. Des dizaines de sénateurs américains démocrates ou républicains exigent du Mexique une plus grande loyauté envers la politique impérialiste. Le problème est délicat. Les banques nord-américaines peuvent continuer à prêter de l'argent, mais il est nécessaire de leur rendre non seulement des intérêts économiques, mais aussi politi-

Ainsi, jamais auparavant le Mexique n'avait eu un ambassadeur yankee qui intervienne autant sur des questions nationales que celui en place actuellement. Ce dernier fait des déclarations publiques dans lesquelles il dicte littéralement au gouvernement mexicain ses propositions sur la politique économique à suivre, par exemple. L'ambassadeur US tient aussi des réunions avec des dirigeants du PAN et de l'Eglise - ce qui est immédiatement analysé comme un appui à ce parti - il donne des conférences de presse dans lesquelles, de la façon la plus tranquille du monde, il déclare être fatigué d'entendre impliquer les USA chaque fois qu'une catastrophe touche le Mexique. C'est l'une de ces occasions qu'il déclarait: « S'il y a une crise économique, les Mexicains accusent les USA; s'il ne pleut pas, c'est de la faute des USA; s'il y a un tremblement de terre, c'esi de la faute des USA, etc. » Pourtant cette provocation n'a pas entraîné la moindre riposte de la part du gouvernement mexicain. Il y a seulement quelques années de cela, et pour bien moins, le gouvernement aurait fait un scandale et toutes les organisations sociales liées au PRI auraient déclaré l'ambassadeur US persona non grata, c'est-àdire indésirable. Aujourd'hui, partis de la gauche ouvrière lui répondent, prenant ainsi en main la défense du droit

Pourtant, dans cette politique impérialiste s'exprime encore une contradiction. Les USA veulent aujourd'hui une meilleure subordination du Mexique leur politique internationale, mais ils veulent avant tout un Mexique stable où les forces de la gauche ouvrière et populaire restent marginales.

Mais en exigeant une telle subordination politique du gouvernement du PRI, il remet en question l'un des fondements essentiels de la politique populiste du gouvernement, à savoir son anti-impé compris par certains secteurs de la bourgeoisie impérialiste qui exigent de Reagan une orientation plus discrète dans ses rapports avec le gouvernement mexicain. Néanmoins, la pression s'accroît sans cesse sur ce dernier.

LA REPONSE DU MOUVEMENT DE MASSE Les travailleurs ont compris la nécessité de riposter à cette politique agressive du gouvernement de Miguel de la Madrid. Le premier instrument qu'ils ont utilisé pour ce faire, ce sont leurs organisations syndicales. Mais la politique de trahison des luttes et revendications ouvrières de la bureaucratie syndicale a permis au gouvernement d'attaquer et de mettre échec chacun des syndicats de manière isolée. En ce sens, la crise économique aide les patrons et le gouvernement dans leur besogne. Les grèves restant isolées, patrons et gouvernement mettent les travailleurs face à un dilemme en leur de. mandant de choisir entre le maintien du salaire ou la défense de l'emploi. Pourtant, en fait, en même temps que les salaires sont gelés, des milliers de travailleurs sont licenciés. Cela a eu pour conséquence de graves défaites ouvrières et de syndicats clés comme celui de l'automobile, de la métallurgie, etc.

Cependant, la pression même du mouvement de protestation entraîne une dynamique unitaire dont l'une des premières expressions a été la formation du Front national en défense du salaire et contre la vie chère (FNDSCAC) qui regroupe les syndicats indépendants du

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contrôle charro, la Coordination des travailleurs de l'Enseignement (qui regroupe plus de 200 000 travailleurs), la Coordination nationale du mouvement urbain populaire (CONAMUP) qui organise plusieurs dizaines de milliers d'habitants des banlieues prolétariennes, la Coordination nationale Plan de Ayala (CNPA) qui organise la majorité des organisations paysannes indépendantes. Si ce front est encore minoritaire, il commence déjà à jouer un rôle de pôle de référence et de coordination dans diverses luttes. Néanmoins, ce qui s'est passé de plus important jusqu'à présent, du point de vue de la riposte des travailleurs, tourne autour de la première grève nationale civique (Paro civico nacional) du 19 octobre dernier dont il est important de rappeler comment la proposition a germé.

Les premiers jours de février 1983, une grève éclate aux usines d'automobiles et de camions Dina-Renault. Le syndicat de l'entreprise Dina-Renault fait partie de l'Union ouvrière indépendante (UOI), une centrale syndicale indépendante des organisations charras et qui est dirigée par Juan Ortega Arenas, un avocat d'origine politique stalinienne, mais aujourd'hui opposant virulent au Parti socialiste unifié mexicain (PSUM) (4). Le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), la section mexicaine de la IVe Internationale, possède une certaine force depuis déjà quelques années dans ce syndicat. C'est ce qui permit que la direction de la grève échoie à des militants du PRT et que le mouvement se radicalise.

Le 5 février une manifestation de soutien au syndicat de Dina-Renault se déroule à Mexico. Le PRT est la seule organisation politique à y participer. Les autres formations de gauche ont refusé d'y participer du fait de leurs divergences avec Ortega Arenas qu'elles considèrent comme un bureaucrate syndical, aussi corrompu et réactionnaire que les syndicats charros. Pour le PRT, cela n'est pas un argument pour empêcher la participation au mouvement. Dans la pratique, en effet, au cours même de la grève, se forme un front entre les syndicalistes qui suivent ce bureaucrate et le courant syndical impulsé par le PRT. Le PRT qui n'a aucune confiance en ce bureaucrate considère cependant que l'unité syndicale est plus que jamais nécessaire et qu'il faut œuvrer en ce sens. Lors de la manifesation du 5 février, Ortega Arenas lance l'idée d'une grande grève nationale civique et indique le caractère unitaire que devrait action, tout en comprenant parfaitement que nul n'a séparément la force de réaliser une action de cette na-

Cette manifestation coïncidait avec la tenue d'un plénum du Comité central du PRT qui décida de faire de cette proposition l'axe central de son activité dans les prochains mois. Ainsi, le PRT a donc été le premier parti à soutenir cette initiative et il en est devenu dans la pratique le principal défenseur. La première étape fut de convaincre le FNDSCAC du caractère correct d'une telle initiative et de proposer une coordination avec l'UOI.

Meeting électoral de clôture du PRT en juin 198 Un second moment de la mobilisation a été de faire pression sur le PSUM pour l'amener à participer à cette initiative. La réaction initiale du PSUM fut de rester sceptique et de continuer à suivre une politique de coopération avec le gouvernement. Néanmoins, le caractère ultra-droitier de la politique gouvernementale ainsi qu'un certain processus de radicalisation parmi des secteurs de ce parti ont obligé la direction à reprendre à son compte cette idée plusieurs mois après. Ultérieurement, l'UOI a rompu la coordination unitaire et a décidé de travailler de son côté pour une grève civique ouvrière. Cette décision reflétait le fait que les bureaucrates sentaient cette proposition leur filer entre les mains. Malgré le boycott de l'UOI, la mobilisation se poursuivait. Plus qu'une grève civique, c'était une journée nationale de protestation civique qui semblait possible. Les gros bataillons de la classe ouvrière n'allaient certes pas se mettre en grève le 19 octobre, mais une journée de mobilisation victorieuse pourrait jeter les bases d'une action de plus grande envergure.

Le PRT jeta toutes ses forces dans la bataille. Toutes les émissions de télévision auxquelles le PRT avait légalement droit furent centrées sur cette question de la grève civique. Là, dirigeants des organisations syndicales, des paysans, des bidonvilles, etc., expliquèrent comment participer et organiser l'action. Le 3 octobre, plus de 100 000 personnes participérent à une manifestation de préparation de la grève. A ce moment-là, se rendant compte que l'action allait être plus importante qu'il ne le pensait, le gouvernement procéda à quelques arrestations. Mais il ne

(DR). pouvait déjà plus arrêter cette mobilisation.

LE « PARO CIVICO NACIONAL »

DU 19 OCTOBRE La coordination nationale de la grève civique réunie le 19 octobre dans la matinée tire le bilan suivant : l'action a été un succès au-delà même de ce qu'on pouvait imaginer. Plus d'un million et demi de personnes y ont participé, elle a touché 28 Etats du pays (sur 32 que compte le Mexique). Dans plusieurs d'entre eux, les routes ont été bloquées : à Puebla, à Guerrero, Sonora, etc. Des terres ont été occupées à Veracruz, Sinaloa et Sonora. Mais c'est dans la vallée de Mexico que les actions ont été les plus importantes. Cette région regroupe, à elle seule, 18 millions d'habitants. Dans les zones ouvrières de Nezahualcoyotl, Naucalpan, Ecatepec, il y eut des meetings et des manifestations de plus de 5 000 personnes. Le Front national contre la répression (FNCA) organisa un meeting face au local de la police fédérale de la Sécurité, organe de répression politique, principale responsable des 530 disparitions de militants de gauche de ces dernières années. Dans la zone d'habitation de Tlaltelolco, où voilà 15 ans des étudiants étaient massacrés par les forces répressives (5) et où le PRT or-

4) Le Parti socialiste unifié mexicain (PSUM) est le résultat de la fusion à la fin de 1981 du Parti communiste mexicain (PCM) stalinien avec des formations nationalistes comme le parti du peuple mexicain (PPM) et le mouvement d'action populaire (MAP).

5) C'est sur la place Tlaltelolco qu'en octobre 1968, lors d'immenses mobilisations étudiantes, à la veille des jeux Olympiques de Mexico, les forces répressives du régime du PRI tirèrent sur la foule des manifestants, faisant plusieurs dizaines de morts et de nombreux blessés.

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