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PREMIERE VUE, la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND) en
- Margaret Thatcher au mois de juin, comme certains l'avaient prédit. Mais, si l'on examine les choses de plus près, on s'aperçoit qu'une crise s'y dessine clairement.
Un débat acharné s'est engagé sur les orientations futures : faut-il adopter une nouvelle approche de la question, axée sur le gel de l'armement nucléaire indépendant de la
Grande-Bretagne et abandonner la lutte contre les missiles de croisière (Cruise), ou faut-il continuer à lier la lutte contre la nouvelle génération d'armes à moyenne portée et celle pour le désarmement nucléaire unilatéral, qui est le but de la CND ? Au fur et à mesure que les négociations de Genève tirent sur leur fin sans qu'aucun résultat tan-
MILITARISATION désarmement nucléaire (CND)
gible ne soit en vue, et que s'approche la missiles Cruise sur la base de Greenham, CND (1). Janine INGLEFIELD
La marche sur Londres, qui a rassemblé 400 000 personnes le 22 octobre, représente la plus grosse manifestation jamais organisée en Grande-Bretagne contre l'escalade de l'armement nucléaire. A la base, les militants de la CND préparent, pour les mois de novembre et de décembre, des actions pour empêcher le déploiement des missiles Cruise à Greenham. Les femmes de Greenham appellent à une action baptisée « Sound around Greenham » (« Du bruit autour de Greenham ») pour le 11 décembre, et il semble qu'elle doive avoir un écho aussi important que lorsque l'année dernière 30 000 femmes s'étaient rassemblées autour de la base. Seulement, cette fois, les forces de sécurité - 12 missiles étant déjà installés — seront sur le pied de guerre !
L'UNILATÉRALISME
N'EST PAS NÉGOCIABLE Cependant, les dirigeants de la CND n'ont pas manifesté la moindre volonté de donner des directives claires à un désir d'action aussi manifeste de la part des secteurs qui se mobilisent. A la place, ils ont concentré toute leur énergie à tirer des bilans stériles de la défaite du Parti travailliste aux élections générales et à tenter de convaincre les membres de la CND qu'il faut désormais axer la lutte sur ce qui est « immédiatement possible ». Derrière ce vocable, ils cherchent, en fait, à enterrer la lutte contre les missiles et à engager la CND sur la voie du multilatéralisme (illustré par le mot d'ordre « Ni Pershing ni SS-20 », Ndlr).
Dans le numéro de septembre de Sanity, l'organe officiel de la CND, Bruce Kent, son secrétaire général, donne son point de vue sur le résultat des élections générales : « La peur des gens face à une éventuelle agression est devenue plus forte ; ils veulent être défendus. Nous, CND,
Crise imminente au sein
de la Campagne pour le
date du déploiement des douze premiers le débat se fait plus tendu au sein de la nous sommes perçus comme des gens qui prônent le tout ou rien. Cela doit changer. Sans abandonner le moindre de nos principes, nous devons mettre l'accent sur les mesures de désarmement qui sont possibles dans l'immédiat et qui, une fois mises en pratique, permettront d'aller plus loin. Ce n'est pas une manœuvre. Il s'agit-là d'un processus normal d'éducation et d'action politiques. » Et pourtant, la manœuvre est claire : il s'agit de se rapprocher autant que possible de l'orientation que le « cabinet fantôme » (2) a essayé de mettre en avant au cours des élections. Neil Kinnock, récemment élu leader du Parti travailliste, c'est-à-dire chef du groupe parlementaire de ce parti, l'a clairement exprimé au cours du rassemblement du 22 octobre à Hyde Park : « Nous, Parti travailliste, disons qu'il est essentiel dans l'intérêt national (...) que nous empechions le systeme des missiles Cruise de se mettre en place en GrandeBretagne. En second lieu, nous devons contraindre le gouvernement à imposer un gel total sur les essais, le déploiement et l'utilisation des armes nucléaires. Nous devons défendre une politique du "No first use" (c'est-à-dire l'engagement à ne pas être Ndir.), pour ce pays, pour l'OTAN et pour toutes les autres puissances mondiales, et nous pensons qu'il n'y a qu'une
1. Depuis que cet article a été rédigé, le déploiement des missiles Cruise a commencé en Grande-Bretagne, le 14 novembre. Sur les orientations et le débat au sein de la CND, voir l'arti-
Heron, a Tournant à droite du mouvement ouvrier ». Inprecor numéro 157 du 26 septembre 1983
2. Le « cabinet fantôme » (Shadow Cabinet) est l'équipe dirigeante constituée au Parlement par le parti dans l'opposition. et qui a droit, officiellement, à un temps de parole sur les questions en débat.
3. Système de fusées à têtes multiples du type MIRV (Multiple Independently Targeted Re-entry Vehicles), mises en place dans l'ancien programme nucléaire britannique. Ce sont des fusées à têtes multiples autonomes, guidées vers chose à faire avec le système Polaris (3), c'est de le mettre sur la table des négociations pour parvenir à notre propre désarmement nucléaire et parvenir à réduire les forces nucléaires dans le reste du monde. »
C'est exactement ce que proclamait la déclaration du Comité exécutif national lors du dernier congrès du Parti travailliste, c'est aussi ce que déclarait le ministre des Affaires étrangères du « cabinet fantôme », Denis Healey, dans sa présentation de cette déclaration, et c'est encore ce que disait, de façon plus ambiguë, le manifeste électoral du Parti travailliste du mois de juin de cette année. Mais tout cela contredit l'orientation politique officielle du Parti travailliste, qui est une position clairement et nettement unilatéraliste, s'engageant en faveur de « la suppression inconditionnelle de toutes les armes et bases nucléaires sur le territoire britannique et dans ses eaux territoriales ». Cela signifie que les fusées Polaris et toutes les bases US et britanniques doivent être supprimées sans que cela fasse l'objet d'aucune négociation. Lors du congrès du TUC (Congrès des syndicats) en septembre, l'intervention soutenant la résolution sur le désarmement faite par Alistair Graham, de l'Association des fonctionnaires, a été très mal accueillie par la délégation du Syndicat des transports et des ouvriers non qualifiés (TGWU) ; en effet, ce dernier était d'accord pour supprimer, dans sa résolution unilatéraliste, les références aux bases US et aux fusées Polaris, acceptant de ce fait « que la GrandeBretagne garde sa force de dissuasion indépendante ». Lors du congrès du Parti travailliste, Neil Kinnock a essayé de convaincre le TGWU de transmettre sa résolution au Comité exécutif national, mais cette fois, la délégation a refusé. La volonté de nombreux dirigeants syndicaux d'opérer une retraite sur la question de l'unilatéralisme est manifeste, mais ils sont conscients, en même temps, qu'une retraite trop précipitée risquerait de produire de graves remous à la base.
Ce problème amène à la question centrale qu'est la volonté de certains, au sein de la CND, de revenir sur l'unilatéralisme et de mettre à nouveau en avant une approche du type « Des pas vers la paix » (4). Mais, pour opérer ce retrait, ils devront se heurter de plein fouet aux militants de base de la CND. Dans le Mouvement de la paix, dans le Parti travailliste et les syndicats, les militants sont encore plus convaincus que dans les années 1960 plusieurs objectifs parfois éloignés de plusieurs kilomètres.
4. En 1960, une résolution clairement unilatéraliste était adoptée par une faible majorité au congrès du Parti travailliste. L'aide droite avait alors organisé une « Campagne pour le socialisme démocratique ». Le congrès suivant adopta une résolution bofteuse, puisqu'elle se prononçait pour une « zone dénucléarisée centro-européenne ». une « déclaration de First Use" de l'OTAN ». et le « rejet de la force de dissuasion britannique indépendante ». Les dirigeants de la CND firent marche arrière et élaborèrent finalement leur propre résolution, qui faisait des concessions aux partisans du multilatéralisme. Cette résolution fut appelée « Des pas vers la paix ».
de la nécessité d'adopter une position unilatéraliste, inconditionnelle, pour mettre fin à la course aux armements. Pendant des années, les partisans du multilatéralisme ont affirmé que le désarmement surviendrait grâce à des négociations au plus haut niveau, et pendant des années, de nouvelles armes, toujours plus meurtriè-
Au cours du congrès du Parti travailliste, cette année, le vote en faveur de l'unilatéralisme a obtenu une majorité encore plus large qu'en 1981. Voilà pourquoi les dirigeants de la CND font tant d'efforts pour que leur « nouveau consensus » ne soit pas perçu comme un retrait sur la question de l'unilatéralisme. Voilà pourquoi Edward Thompson, porte-parole de l'END (5) a lancé une campagne idéologique contre ceux qu'il appelle les « fondamentalistes dogmatiques » au sein de la CND-travailliste (c'est-à-dire la branche de la CND qui milite dans le Parti travailliste) et de la CND-jeunesse (section ouverte à tous les sympathisants de la CND en-dessous de 21 ans). Voilà pourquoi Socialist Action (6) a fait l'objet d'attaques dans la presse, et notamment de mensonges comme ceux du quotidien The Guardian, qui a affirmé que la CND donnait de l'argent à Socialist Action, cela afin de suggérer que ces secteurs de la CND sont « manipulés » par des trotskystes. Non contents d'avoir remplacé le comité élu de la CND-jeunesse par un comité désigné par eux, les dirigeants de la CND essaient de faire exactement la même chose avec la CND-travailliste. Par des mesures administratives, ils cherchent à étouffer l'opposition qui s'est manifestée contre leur recul sur la lutte pour le refus des missiles Cruise et contre le fait qu'ils commencent à mettre l'unilatéralisme au dans les mobilisations. Ils pensent pouvoir ainsi dégager la voie pour raccrocher leur wagon au Parti social-démocrate (SDP) qui, lui, fait campagne pour la politique du « No First Use » et du « contrôle à double clé » (7), et non pas contre les Cruise, sans parler
Cependant, ils risquent de se trouver confrontés à un véritable retour de bâton à l'Assemblée générale annuelle de la CND qui se tiendra à Sheffield en décembre. Il n'est nullement garanti a priori que si la CND revient sur ses positions de principe, c'est-à-dire qu'elle d'une campagne pour le gel nucléaire et pour le contrôle à double clé, les Conservateurs lui offrent quelque concession
LA FORCE DE LA CND SE TROUVE
DANS LE MOUVEMENT OUVRIER
A la vérité, si les buts proclamés du mouvement pour le désarmement nucléaire sont universels (pour la défense de la survie de l'humanité,) et reçoivent, en ce sens, un large écho, les moyens d'action pour parvenir à la paix dans le monde, et même pour arrêter cette nouvelle génération de missiles, eux, sont spécifiques. Seul le mouvement ouvrier organisé a le pouvoir d'en finir avec les Cruise et les Pershing, et c'est vers lui que la CND devrait se tourner si elle veut obtenir des
Si la CND a gagné du terrain cours des trois dernieres années, ce n'est pas parce qu'elle a frayé avec les Edward Kennedy ou les David Owen (le dirigeant du Parti social-démocrate, Ndlr.), mais parce qu'elle a construit un mouvement de masse. Le nom de Greenham Common est devenu familier à tous. Il figurait même dans les colonnes des magazines de mode féminins. En Grande-Bretagne, tout le monde sait ce qu'est un missile Cruise et, en dépit de la victoire des Conservateurs et de la campagne de presse visant à discréditer la CND et à présenter les femmes de Greenham comme des mères indignes, des lesbiennes et des droguées, 300 personnes par semaine ont continué à rejoindre la CND tout au long de l'année dernière. La revendication du gel nucléaire n'est pas seulement un compromis qui n'aboutira à rien, c'est un compromis qui revient de fait à accepter le statu quo. Elle ne touche pas aux 50 000 têtes nucléaires déjà en place, qui, à elles seules, peuvent tuer vingt-deux fois la population mondiale tout entière. Elle ne touche pas non plus aux armes conventionnelles, de puissance équivalente au stock d'armes
Si la CND avance cette revendication après que les Cruise aient été déployés à Greenham, celle-ci pourrait même recevoir le soutien de Michael Heseltine, le ministre de la Défense, dans la mesure où la supériorité de l'OTAN en ce qui concerne les armes de moyenne portée serait assurée. Bien peu de membres de la CND gel nucléaire est profondément internationaliste puisqu'elle entre en résonance et soutient les revendications du mouvement de la paix nord-américain. Certes, la CND doit apporter son soutien au mouvement pour le gel aux Etats-Unis, mais il faut souligner que l'aile radicale du mouvement de la paix nord-américain quant à elle de la revendication suivante : « Au-delà du gel du nucléaire, vers sa suppression. » Revenir sur la position unilatéraliste pour faire du gel nucléaire la revendication centrale, cela au nom de l'« internationalisme », est une manœuvre gros-
Les sympatisants de Socialist Acquant à eux, au cours du prochain congrès de la CND, contre la revendication du gel nucléaire et contre toutes les autres tentatives de tirer le mouvement en arrière vers le multilatéralisme, comme le font la proposition d'axer la campagne sur le « No First Use » ou sur le « contrôle à double clé ». Ils refuseront toute approche de la question du désarmement qui sépare leurs objectifs à court terme de leurs buts à long terme. Lutter pour des actions de masse contre les Cruise, contre les Trident, contre les Polaris, contre les bases américaines comme partie integrante de la lutte pour le désarmement unilatéral ne relève pas du dogmatisme. C'est comme cela que le mouvement de masse a été construit en Grande-Bretagne, et s'écarter des objectifs concrets pour soutenir des négociations de couloir, multilatéralistes, sonnerait le glas du nouvel essor qu'a connu la CND ces dernières années.
De meme, il laut etre d'accord avec Tony Benn sur le tait que l'orientation de la CND doit devenir plus politique, plus internationaliste, et beaucoup plus liée aux luttes des travailleurs, celles concernant le logement et l'emploi par exemple. Cela signifie qu'il faut soulever la question essentielle de l'OTAN et de ce que la Grande-Bretagne en est membre. S'opposer à l'OTAN fait partie de la ligne politique officielle de la CND et, face à l'agression américaine à Grenade et au Liban, il serait absurde que le mouvement pour la paix ne fasse pas le lien entre l'escalade nucléaire en Europe et le projet interventionniste dans le monde semi-colonial ni ne souligne qu'ils s'agit d'un produit de décisions politiques de l'OTAN. Cela signifie qu'il faut plus que jamais appeler les syndicalistes à se mobiliser, comme l'ont fait les syndicats en Allemagne de l'Ouest et en Hollande. En Grande-Bretagne, il faudra passer outre le TUC, désormais dominé par son aile droite. Cependant, les employés municipaux ont déjà eu recours à la grève pour protester contre la bombe nucléaire au cours de la Journée internationale des femmes pour le désarmement. Les travailleurs de chez Rolls-Royce ont refusé d'assembler des pièces pour les Trident et le syndicat des pompiers a refusé de collaborer avec la Défense civile pour organiser des exercices de préparation de la population à une guerre nucléaire.
Ainsi, la CND dispose d'une grande potentialité de mobilisation du mouvement ouvrier de Grande-Bretagne pour s'unir aux autres mouvements pour la paix en Europe et avancer la revendication d'une zone dénucléarisée de la Pologne au Portugal dans la campagne pour les élections européennes à venir. Si les dirigeants de la CND tiraient les leçons de l'activité des femmes de Greenham et faisaient preuve d'imagination pour engager des actions plus audacieuses, par-dessus les bureaucrates travaillistes et syndicaux, afin d'unir le vaste faisceau des forces qui sont apparues derrière le mouvement ouvrier - et non derrière le SDP bourgeois, déploiement Cruise - la menace d'une crise imminente ne planerait plus sur la CND. Et le non-déploiement des missiles pourrait devenir une
Janine INGLEFIELD, Londres, 10 novembre 1983. 5. European Nuclear Disarmament (END, Campagne européenne pour le désarmement nucléaire), regroupement de personnalités opposées à l'armement nucléaire, dont l'axe principal d'intervention dans les mouvements de masse antiguerre porte sur la création d'une zone européenne dénucléarisée.
6. Journal publié par des forces de la gauche du Parti travailliste.
7. La « double clé » signifie que la décision de faire usage des missiles stationnés sur le sol britannique devrait étre prise conjointement par la Grande-Bretagne et par les Etats-Unis, et non pas par les seuls Etats-Unis.