Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER POLOGNE

Entretien avec deux dirigeants de Solidarité de la région de Lublin

Inprecor n° 162, 5 décembre 1983 · p. 15-17, 17 · 2 367 mots

Pologne Syndicalisme

Commissions d'entreprises...

"Nous avons misé sur les

- Vous utilisez des pseudonymes. Comment se fait-il que, dans votre région, ce soient des militants menant une double vie et non des militants qui vivent cachés, qui aient pris la tête du syndicat après le 13 décembre 1981 ?

Jozef AWRAMCZYK, président de la Commission régionale de coordination (RKK) auprès de la Direction régionale provisoire de la région centre-est (Lublin) de Solidarité : - C'est ainsi que cela s'est passé dès les premières semaines de l'état de guerre, sans doute parce que parmi ceux qui sont alors restés en liberté, il n'y avait ni le président de la région ni aucun des vice-présidents. Tous avaient été internés. Aucun de ceux qui sont restés ne jouissait d'une position analogue à celle de Frasyniuk à Wroclaw ou de Bujak à Varsovie.

Cela ne veut pas dire que la situation qui s'est créée, un peu malgré nous, nous déplaise. Il nous semble que des gens travaillant dans les entreprises, et qui ont donc un contact quotidien avec leurs camarades, sont mieux à même de juger la situation et de connaître l'atmosphère dans les entreprises que des dirigeants clandestins qui ne maintiennent le contact avec les travailleurs qu'à travers des intermédiaires. Aussi bien mon camarade que moi-même nous sommes des travailleurs comme les autres, nous commençons le boulot à six heures dans nos entreprises. C'est peut-être la raison pour laquelle, dans la région, nous sommes si sensibles aux problèmes quotidiens des travailleurs.

- Est-ce que cela signifie qu'on peut parler de quelque chose d'analogue à la « ligne des usines » élaborée par Frasyniuk en Basse-Silésie ? (1)

J.A. : - Nous n'utilisons pas ce terme, bien qu'à notre avis, les commissions syndicales d'entreprise soient effectivement la colonne vertébrale de l'organisation syndicale. Sans elles, on ne peut tout simplement pas parler de syndicat. Sans elles, Solidarité n'existerait pas. Quand il n'y a pas de commissions d'entreprise, on peut parler d'un peut-être d'une opposition politique, mais pas de syndicat. Ce qui détermine la force du syndicat dans une région, c'est la force et le nombre des commissions d'entreprise et non le tirage des journaux, les tracts, les émissions de Radio Solidarité ou les manifestations... Je ne dis pas que toutes ces formes d'action soient inutiles, non, mais elles sont secondaires par rap-

ENTRETIEN AVEC DEUX DIRIGEANTS DE SOLIDARITÉ DE LA REGION DE LUBLIN port à l'existence et à l'action des commissions d'entreprise. Sans ces dernières, Solidarité clandestin n'aurait pas d'avenir.

Piotr KARSKI, président d'une commission d'entreprise d'une grande usine de la région de Lublin : — A l'automne de l'année dernière, on pouvait observer un manque d'intérêt des gens dans les entreprises pour des actions comme les manifestations. Elles étaient sans arrêt propulsées par la direction du conduisaient à des — il y avait des morts, des blessés, des arrestations —, et les seuls effets obtenus se limitaient à un effet de propagande. Ce n'est pas ce qu'il fallait. Les gens sont prêts à lutter pour leurs droits, même au risque de leur vie, mais ils doivent avoir une perspective de victoire, meme lointalne. La raison d'une certaine lassitude des gens à l'automne de l'année dernière, c'était le fait que les manifestations du ty pe « varsovien » propagées par la direction du syndicat ne pouvaient être organisées partout. Une petite ville ou un village ne conviennent pas du tout pour de telles actions. Par exemple, lorsque nous avions organisé une manifestation dans l'une des villes de la région (où il y a une entreprise employant 10.000 personnes), la police appelait les gens par leur nom au haut-parleur, pour qu'ils se dispersent : « Piotrowski, à la maison ! », « Kowals-

- Revenons aux commissions d'entreprise. Vous avez dit que c'est le fondement de l'activité syndicale. Alors, combien y en a-t-il de regroupées dans votre structure ?

J.A. : - La Commission régionale de coordination représente 274 commissions d'entreprise ...

- C'est beaucoup. Est-ce que cela signifie que vous agissez dans toutes les entreprises de la région ?

P.K. : - Bien sûr que non. Le 13 décembre 1981, il y avait plus de mille commissions d'entreprise. commissions existent et agissent dans toutes les grandes entreprises de la région, et aussi dans de nombreuses petites entreprises, mais pas dans toutes. De plus, à notre avis, le travail de nombreuses commissions d'entreprise n'est pas à la hauteur. Par ailleurs, il y a parfois des cas où nous connaissons l'existence d'une commission d'entreprise, mais où nous n'arrivons pas à entrer en contact avec elle, où nous cherchons le contact. Les membres du syndicat...

- ... Justement, vous parlez souvent dans vos discussions de « membres du syndicat ». De qui s'agit-il? Peut-on parler aujourd'hui de membres du syndicat ? Ne faudrait-il pas plutôt parler de sympathisants d'une part, et de militants de l'autre ?

J.A. : - Je pense qu'en ce qui concer ne notre région, il faut justement parler de membres. Dans une résolution adoptée au début de l'année 1983, nous avions dé fini deux conditions pour être membre du syndicat: il faut être un travailleur payant régulièrement les cotisations et prendre une part active au travail syndical. On cesse d'être membre si on ne paye plus les cotisations ou si on adhère à un autre syndicat (cela est spécifié dans le statut de Solidarité, Ndlr.). Etant donné compris financiers vis-à-vis de nos membres (ceux-ci concernent, par exemple, le versement d'aides diverses aux membres du syndicat qui en ont besoin ; de telles sont présentes dans les statuts mêmes de Solidarité et sont nommées couramment « aides statutaires », Ndlr.), nous considérons que c'est une manière claire et honnête de poser le problème.

- Pouvez-vous donner une idée nombre de ceux qui payent régulièrement les cotisations ?

J.A. : - Nous ne pouvons citer le nombre mais, en gros, dans les grandes entre prises, cela varie entre 10 et 50 % d'anciens membres. Dans les petites entreprises, il y en a parfois bien moins, mais il y a également des cas où 100 % d'anciens membres cotisent régulièrement !

P.K. : - Dans les entreprises, le nombre de cotisants a largement augmenté depuis que nous menons une activité sociale régulière. Avant, il y avait des sommes importantes, mais à destination précise: dons pour aider les victimes de la répression, soutien à la presse, etc. Quand nous avons commencé une activité sociale, les gens ont pris conscience de ce à quoi servait leur argent. Ils ont vu que tel camarade qui avait un enfant avait reçu une aide. Ils ont compris que Solidarité ce n'était pas seulement ceux qui sont réprimés, licenciés, internés, mais que c'était eux-mêmes. Grâce à cela, les gens ont repris l'activité, les commissions d'entreprise se sont renforcées. Je voudrais souligner ce que disait Jozef : nous avons misé sur des commissions d'entreprise fortes. Le travail syndical, c'est avant tout l'existence et l'action des commissions syndicales dans les entreprises, parmi les travailleurs, et non l'existence de centrales ou de directions. Ce sont les commissions d'entreprise qui déterminent la

1. Voir à ce sujet dans la revue Quatriême Internationale numéro 1l, de juin-juillet-août 1983, l'article de Zbigniew M. Kowalewski, intitulé « La ligne des usines ».

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force du syndicat, ce sont elles qui justifient l'existence de centrales, de directions, etc. ; sans elles tous ces organes ne seraient qu'un mot creux, ne représenteraient qu'eux-mêmes, c'est-à-dire vraiment pas grand-chose.

- Vous dites « commissions fortes », « activité dans les entreprises » ... Que signifient ces termes ?

P.K. : - Je peux parler de certains aspects du travail des commissions d'entreprise. Je vais prendre l'exemple de celle que je représente. Mais je dois vous prévenir : je ne dirai pas tout. Il y a des aspects du travail, certaines formes, dont on ne parle jamais dans la presse, et il faut qu'il

Le secteur social, c'est un secteur très important. Dans notre région, nous y apportons une attention particulière. Depuis le ler janvier de cette année, nous avons introduit le paiement systématique des aides statutaires à l'échelle de la région.

commissions d'entreprise même introduit de nouvelles aides, non prévues dans les statuts. Nous avons conservé les mêmes critères de paiement qu'avant décembre 1981 et, pour le moment, les memes montants. Il faut souligner qu'aujourd'hui cette activité sociale est devenue bien plus nécessaire qu'avant décembre 1981, et qu'il est possible de la mener. Il suffit de trouver des gens qui aiment bien faire un tel travail et qui sont capables de voir les besoins des travailleurs dans les entreprises. Il y a autant de formes de travail social que de besoins des travailleurs.

Le second grand secteur, c'est l'aide. Elle touche non seulement ceux qui cotisent mais, dans la mesure de nos capacités, tous ceux qui en ont besoin, avant tout, cependant, ceux qui sont réprimés à cause de leur activité syndicale. C'est un groupe assez nombreux. Malheureusement, il y a des gens qui ne sont pas conscients que la protection des réprimés et de leurs familles est un des premiers devoirs du syndicat, défini dans les statuts. Il s'agit de nos camarades injustement réprimés à cause de leurs activités syndica-

A chaque moment, nous pouvons nous trouver dans la même situation. De notre capacité à les aider efficacement dépend leur avenir, mais aussi l'avenir du syndicat. Cela conditionne notre capacité à trouver d'ici un an ou deux des gens nouveaux pour travailler dans les imprimeries, le réseau de diffusion, etc. Chacun doit avoir l'assurance que s'il est licencié ou emprisonné à cause de son activité, le syndicat s'occupera de lui, l'aidera et aidera sa famille, lui fournira les moyens de survivre durant les premiers mois, l'aidera à trouver un travail ...

J.A. : - Nous avons connu dans norégion une situation critique, lorsqu'en mai de l'année dernière, plus de 300 personnes ont été licenciées de la fabrique d'hélicoptères WSK de Swidnik à la suite d'une grève. De notre capacité à leur assurer une aide dépendait la confiance des travailleurs en leur commission d'entreprise, leur confiance en Solidarité dans son ensemble. Et il s'agissait de sommes importantes. aux sacrifices des travailleurs de WSK, à ceux de toute la région et d'ailleurs, nous avons pu surmonter cette crise.

P.K. : - L'information et la propagande, c'est en quelque sorte la façon pour nos structures de s'adresser à l'extérieur, aux membres de base dans les entreprises et à tous les travailleurs, dans la rue. Dans le cadre de notre politique qui consiste à privilégier avant tout les commissions d'entreprise, nous voudrions parvenir à une situation où la majorité des grandes entreprises et des milieux professionnels aient leurs propres journaux d'information. Des journaux à tirage limité, mais parlant des problèmes concrets des gens auxquels ils s'adressent. Pour le moment, de tels journaux existent dans cer-

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Manifestation de Solidarité Quelques exemples

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pour commémorer les accords de Gdansk. (DR)

taines villes de la région — Pulawy, Swid nik et Krasnik →, et, a Lublin meme, la commission d'entreprise de l'usine de camionnettes FSC, ainsi que les instituteurs, publient leur journal. Mais tout cela, c'est encore peu, trop peu ...

J.A. : - Le travail de propagande d'une commission d'entreprise, c'est aussi le colportage de la presse régionale et de celle que nous recevons d'ailleurs, le colportage des livres, la diffusion de tracts, les affichages dans et hors de l'entreprise, les inscriptions, mais aussi Radio Solidarité - la commission d'entreprise de la fabrique d'hélicoptères de Swidnik émet son propre programme — et de nombreuses autres formes d'action.

Les actions de protestation, les actions à l'occasion de journées nationales ou syndicales ont également un effet de propagande.

P.K. : - Le dernier secteur dont nous voudrions parler, ce sont les finances. Dans notre région, la très grande majorité des ressources dont nous disposons provient des cotisations des membres. Seule une petite partie provient des dons de personnes privées ou d'institutions, de Pologne ou de l'étranger. Si Solidarité veut être un mouvement authentique et indépendant, ( il doit prendre appui sur les fonds recueillis par les cotisations. C'est un critère qui permet de vérifier à merveille l'activité d'une commission d'entreprise. L'aide de l'étranger nous est bien sür utile, voire indispensable : sans elle, il n'y aurait ni matériel d'impression ni radio Solidarité, ni de nombreuses autres formes d'activité.

La majorité des cotisations reste dans les mains de la commission d'entreprise. Grâce à cet argent, on peut mener l'activité sociale, financer les activités de la commission, etc. Un certain pourcentage est transmis à la Région pour financer les

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structures centrales, les imprimeries, etc.

- Si la situation dans les commissions est celle que vous dites, quel est alors le rôle des structures centrales, la Direction régionale provisoire et la Commission régionale de coordination ?

J.A. : - Il reste encore beaucoup de travail. Dans nombre de commissions d'entreprise, la situation n'est pas aussi bonne que celle qu'a présentée le camarade. Elles s'adressent à nous et notre rôle consiste à les conseiller, les aider. La Direction régionale doit également s'occuper de nombreux problèmes centraux, tels que la technique, l'édition des journaux régionaux - l'hebdomadaire Informator (L'Informateur) et Miesiecznik (Le Mensuel) de caractère théorico-programmatique —, l'organisation des manifestations centrales, des actions, etc.

P.K. : - Du point de vue des commissions d'entreprise, il est très important que la RKK soit un lieu de discussion pour , les militants de diverses entreprises, un lieu où l'on puisse échanger des expériences, déterminer les directives communes pour l'action, mettre au point un programme qui nous soit commun...

J.A. : - La question du programme ne se présente pas tout à fait comme Piotr l'a laissé entendre. Dans nos discussions, nous sommes arrivés à la conclu-. sion que, pour le moment, cela ne servait à rien d'élaborer de nouveaux programmes. A notre avis, le programme reste le même que celui du ler congrès de Solidarité, en 1981. Seules les conditions de sa réalisation ont changé. Tout ce que nous faisons, n'est rien d'autre que la conséquence de la conclusion à laquelle nous sommes parvenus sur la question du programme.

- Merci pour cet entretien et bonne chance ! Traduit d'Inprekor polonais numéro 12, octobre-novembre 1983.

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