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EUX ans ont passé depuis le coup de force de Jaruzelski, reaucratie polonaise, s'appuyant sur une junte militaire, aura tout mis en œuvre pour tenter d'imposer sa loi. Deux ans mis à profit par les militants de Solidarité pour développer un mouvement massif de résistance et pour réorganiser le syndicat dans les entreprises sur des bases clandestines.
Les protestations qui se sont développées récemment dans les usines contre la hausse des prix décrétée pour la fin de cette année et la peur des autorités qui se sont empressées de démettre de leurs fonctions les « responsables » (deux vice-ministres du Commerce intérieur), témoignent à elles seules du degré d'instabilité qui caractérise la situation sociele et politique en
Pologne. Dans cette situation, la lutte actuelle contre la hausse des prix et pour l'échelle mobile des salaires — revendication qui faisait déjà partie de l'accord en 21 points conclu à Gdansk en août 1980 - à laquelle a appelé la Commission provisoire
Jacqueline ALLIO
Ainsi donc, si la contre-révolution politique a porté un coup sévère au mouvement de masse, elle est loin d'avoir entraîné sa défaite généralisée. Depuis le 13 décembre 1981 on a, au contraire, assisté au développement d'une « société clandestine » dont la colonne vertébrale est constituée par les structures clandestines de Solidarité dans les entreprises clés du pays, ces mêmes bastions qui avaient été à l'origine des grèves d'août 1980.
«NORMALISATION »
ET « RÉFORME » ONT FAIT FAILLITE
Aux yeux de l'opinion internationale, la bureaucratie a certes marqué des points en suspendant puis en levant l'état de guerre et en proclamant une amnistie qui a libéré une grande partie des prisonniers politiques encore détenus dans les geôles polonaises en juillet 1983, mais tant le développement du mouvement de masse clandestin que la crise d'ensemble de la bureaucratie ont mis en échec la politique de « normalisation » dont se targuaient Jaruzelski et sa clique au moment du coup de force.
Dans l'agriculture, le pouvoir s'est montré incapable de livrer aux paysans les machines, les engrais, le fourrage indispensables pour permettre aux exploitations de tourner. Aussi, les agriculteurs ont-ils exprimé leur mécontentement par de fréquents refus de livrer leur produccela une leçon d'internationalisme. tion à l'Etat, à l'instar de ceux de la région de Bieszczady (voir encadré). L'aggravation de la situation dans les campagnes se traduit aujourd'hui par de nouvelles mesures de rationnement sur le plan alimentaire, après une période d'apparente amélioration.
La réforme économique, dont les grandes lignes avaient été définies à l'automne 1981, s'est avérée être un fiasco complet, de l'avis même des spécialistes officiels. L'objectif visant à doter les entreprises d'une plus grande autonomie liée à l'extension des mécanismes de marché - déjà totalement utopique dans l'état de crise où se trouvait l'économie polonaise - s'est, en outre, heurté de front aux mesures autoritaires prises par la Junte pour tenter d'assurer son contrôle dans tous les domaines. La militarisation des principales entreprises, les priorités décré. tées de manière bureaucratique touchant près de la moitié de la production industrielle, la fixation des prix concernant la plupart des biens et des services par les instances centrales du pouvoir, le frein brutal mis aux importations de céréales et de technologie pour tenter de réduire la dette extérieure vis-à-vis de l'Ouest, ont été autant de facteurs contribuant à accroître la gabegie existante dans l'industrie polonaise plutôt qu'à la réduire.
En particulier, la dictature bureaucratique s'est vue incapable de diminuer le taux de mobilité de l'emploi et de mettre au pas les travailleurs dans la production, en dépit des lois introduites qui
DOSSIER POLOGNE
Solidarité, deux ans après de coordination (TKK, direction clandestine de Solidarité), prend un caractère décisif, ainsi que la lutte pour l'amnistie générale et inconditionnelle. De même, aujourd'hui, la lutte engagée dans et hors des prisons pour la reconnaissance d'un statut du prisonnier politique est aussi une lutte-test face au pouvoir, une lutte-test pour de nombreux militants et sympathisants du syndicat clandestin qui redoutent, à juste titre, la menace de longues années d'emprisonnement dans les conditions carcérales actuelles. La solidarité internationale des travailleurs avec les syndicalistes emprisonnés est done décisive pour faire pression sur les autorités polonaises, pour assurer les dirigeants de Solidarité et du KOR victimes de la répression qu'ils sont à leur côté. Les dirigeants de Solidarité ont, quant à eux, affirmé à haute voix leur solidarité avee les travailleurs chiliens en lutte contre la dictature dans leur pays, donnant en limitent le droit de changer d'emploi dans l'arme des privilèges et des différenciations salariales n'ont rencontré que des succès tout à fait limités.
Sur le plan social, la mise en place des
« nouveaux syndicats» par un fiasco particulièrement flagrant.
Dans les grandes entreprises de plusieurs milliers, voire de dizaines de milliers de travailleurs, ils sont rarement parvenus à rassembler plus de quelques centaines de membres, le mot d'ordre de boycott lancé par la direction clandestine de Solidarité ayant été largement suivi. Quant au
Mouvement patriotique de renaissance nationale, le PRON, censé rassembler les larges masses, il est très vite apparu pour ce qu'il était : une structure purement fictive aux mains de la bureaucratie.
Pour l'essentiel, seul l'usage de la foret de la répression directe et brutale ce aura permis à la bureaucratie de marquer des points réels contre le mouvement de résistance, avec l'emprisonnement et la condamnation de nombreux dirigeants de
Solidarité.
LA RECONSTRUCTION
DE SOLIDARITÉ
DANS LA CLANDESTINITÉ
Après la période d'hésitations et de tâtonnements qui a immédiatement suivi le 13 décembre, les masses se sont engagées dans la reconstruction du syndicat
dans les entreprises et dans des activités de résistance donnant naissance à une « société clandestine ». Au-delà des ambiguités que pouvait impliquer une telle notion - notamment des illusions sur le développement d'une société alternative évitant de poser la question de la confrontation avec le pouvoir - l'expérience a montré qu'il s'agissait d'une idée-force dans la mesure où elle permettait de rassembler dans l'action de larges couches sociales autour d'activités diverses — presse, édition, radio, universités clandestines →, pour autant qu'elle s'appuyait sur l'existence de structures syndicales clandestines véritablement ancrées dans les entreprises.
La campagne pour le boycott des nouveaux syndicats, l'aide aux familles des syndicalistes emprisonnés, les luttes partielles pour la défense des intérêts immédiats des travailleurs se sont révélées d'autant plus efficaces qu'on avait affaire à un syndicat clandestin qui se dévelop pait avec une presse et des activités régulières, et dont le niveau de coordination à l'échelle locale et régionale était plus élevé.
Une décision prise dans plusieurs régions au début de 1983 a grandement contribué à asseoir la crédibilité du syndicat clandestin : c'est celle de la reprise en charge des tâches statutaires adoptées lors du ler congrès de Solidarité, en été 1981. Elles consistent, entre autres, dans l'assistance matérielle aux membres, sous forme de versements en cas de naissance ou de décès et la mise à disposition de lieux de vacances pour les enfants des ouvriers et leurs familles, grâce à des échanges avec des paysans qui soutiennent la cause du mouvement de résistance.
De ce point de vue, l'exemple donné par la région de Lublin (voir pages suivantes) est relativement avancé. Toutes les régions sont loin d'êtres parvenues à degré d'organisation, de même que seule la région de Wroclaw a mené jusqu'ici une action de grève coordonnée à l'échelle régionale, comme celle du printemps 1983 (1). Dans le même sens, la capacité des ouvriers de Nowa Huta à inventer de nouvelles formes collectives d'autodéfense (voir le document sur leurs affrontements avec la milice lors des manifestations du 31 août dernier dans ce même numéro) apparaît encore assez exceptionnelle.
Mais il importe de souligner que ces problèmes font l'objet de discussions dans la plupart des régions et que les ouvriers se montrent avides d'informations et prêts à assimiler les expériences faites ailleurs dans le pays, dans d'autres régions. Les exemples de grèves dont nous rendons compte ci-après montrent d'ailleurs que les cas de luttes sur des problèmes économiques sont multiples et que les travailleurs polonais n'hésitent pas à affronter les bureaucrates, malgré la répression. De tels conflits sont d'autant plus susceptibles de s'étendre que le mécontentement croît face à la hausse des prix combinée aux mesures de rationnement, et que la milice joue plus durement de la matraque lors des manifestations, comme ce fut le
Manifestation de Solidarité, le 17 avril 1983, a Varsovie. (DR) cas le 11 novembre dernier dans plusieurs villes du pays.
UN ENGAGEMENT DIFFICILE
Cette évolution positive du mouvement ne saurait toutefois occulter l'inégalité des situations selon les entreprises et les régions ni le découragement qui s'exprime souvent dans les articles de la presse clandestine, où des militants ouvriers rendent compte des difficultés qu'ils rencontrent pour faire progresser l'organisation du syndicat dans leur usine. Se heurtant quotidiennement au matraquage idéologique de la bureaucratie, à ses menaces et à son chantage, ils insistent sur la difficulté qui, pour chacun, implique le risque permanent de perdre son emploi, si ce n'est sa liberté.
Un ouvrier d'un quartier industriel de Varsovie relate, par exemple, les réticences des travailleurs de son secteur à assumer la distribution de la presse clandestine ainsi que la récolte régulière des cotisations dans les ateliers, de peur d'être découverts par la direction (2). Or, sans argent, le versement des allocations statutaires, pas plus que l'aide aux familles des travailleurs réprimés, ne sont possibles. A terme, c'est donc la crédibilité du syndicat clandestin, voire son existence, qui peuvent se trouver mises en cause.
Dans un tel contexte, les tentations de chercher des solutions de repli sont grandes. On comprend que, face aux difficultés rencontrées pour faire fonctionner régulièrement les structures d'entreprise dans certaines régions — et d'autant plus les coordinations inter-entreprises — d'aucuns soient tentés par l'établissement de liens sur la base d'affinités politiques. Mais ce que le mouvement y gagnerait clarification au sein de l'avant-garde, il le perdrait sans aucun doute sur le terrain qui, jusqu'ici, a fait sa force principale durant sa période de légalité comme depuis le 13 décembre 1981 : son unité dans la diversité.
L'IMPORTANCE
D'UNE RÉPONSE STRATÉGIQUE
Une fois de plus, le problème central qui se trouve posé, c'est celui de la direction et de sa capacité à dépasser la crise plus ou moins permanente qui l'a traversée depuis décembre 1981, à mettre fin aux balancements qui ont fait alterner des décisions inconsidérées - comme l'appel à la grève générale en novembre 1982 et la persistance des illusions sur la possibilité d'entente avec le pouvoir. La déclaration programmatique de la TKK, publiée en janvier 1983, représentait un premier pas pour armer le mouvement d'un programme d'action à court et à moyen terme et constituait un progrès important pour dépasser la crise de stratégie qui traversait le mouvement. Exprimant pour la première fois la décision de renoncer à toute recherche de « réconciliation nationale », elle reconnaissait la de renverser le régime bureaucratique et de faire de la préparation à la grève générale l'un des axes essentiels de l'activité de Solidarité. Toutefois, pour des raisons tenant aux réticences de certains membres de la TKK face aux éléments les plus significatifs de ce programme, la direction nationale n'a pas été à même de proposer des formes d'action préparant l'ensemble du mouvement à prendre l'offensive vis-à-vis de la bureau-
Certaines directions régionales, plus avancées dans leur compréhension des taches du mouvement, indiquent pourtant la voie à suivre. Ce sont en général des directions organiquement liées aux bastions ouvriers et s'appuyant sur une solide coordination des entreprises de leur région. Celle de Wroclaw, par exemple, a commencé à élaborer un programme d'action combinant la nécessité de mener des actions immédiates, comme les grèves partielles sur des questions économiques, perspective d'une grève générale posant le problème de l'affrontement des travailleurs avec le pouvoir — ce qui implique de s'y préparer et de mettre en place des formes d'autodéfense - et devant aboutir à la prise de contrôle de l'ensemble de
Ainsi, de la capacité du mouvement clandestin et de sa direction nationale d'assimiler les leçons découlant des expériences partielles de telle ou telle région, dépendra la capacité de Solidarité de faire face aux tâches historiques qui sont les siennes.
Jacqueline ALLIO, 18 novembre 1983. 1. Voir Inprecor numéro 149 du 9 mai 1983. et Critique communiste numéro 20 de juin 1983.
2. Lettre parue dans le numéro 25 de Wola, bulletin publié à Varsovie.