E 13 octobre dernier, soit trois jours après que sa nomi-
L nation dans le nouveau gouvernement a titak Shamiait été avalisée par la Knesset, le ministre des Finances,
Yoram Aridor, annonçait sa démission. Si celle-ci était exigée depuis longtemps par l'ensemble des milieux dirigeants de l'économie israélienne — y compris par une partie non négligeable de son propre parti, le Herouth (1) - Aridor n'en continuait pas moins à s'accrocher à son poste, en tentant de montrer qu'il était possible de contrer, dans le cadre d'une économie capitaliste, les lois du marché et de contenter à la
Michel WARSCHAWSKI
Contrairement à une idée largement répandue, le Herouth, parti de Menahem
Begin, Yitzhak Shamir, Yoram Aridor et
David Levy (vice-Premier ministre et ministre de l'Habitat), n'est pas et n'a jamais été le parti de la grande bourgeoisie israélienne, qui, dans sa grande majorité, s'est toujours reconnue dans le Parti travailliste. La base sociale du Herouth est petite- bourgeoise et populaire, et sa direction a de tout temps été très sensible aux pressions venant des quartiers populaires des grandes villes et des villes d'immigrants. Les tensions qui se sont exprimées plusieurs reprises au sein du Likoud
(coalition de partis de droite au pouvoir)
entre le Herouth et le Parti libéral, plus des dirigeants surtout de la petite industrie, du commerce et des propriétaires terriens, reflète les différences de classe entre les clientèles
LE POPULISME ÉCONOMIQUE
DE YORAM ARIDOR
Quelques mois avant les dernières élections à la Knesset, au début de 1981,
Begin remplaçait le ministre des Finances,
Ygal Horowitz - qui avait tenté de mener une politique d'austérité autour du slogan
« Les caisses sont vides » - par Yoram
Aridor, ancien dirigeant de la fraction du
Herouth dans la centrale syndicale Histadrouth (3). Celui-ci allait immédiatement se lancer dans une politique de réduction de taxes sur les produits de consommation et d'augmentation des subventions aux produits de première nécessité. Parallèlement, Yoram Aridor bloquait tous les projets risquant de provoquer une augmentation du chômage. Cette politique, si elle ne provoquait pas l'enthousiasme parmi les dirigeants économiques, allait garantir la victoire du Likoud aux élections parlementaires de 1983.
Conseillé par un charlatan, le docteur
Yakir Plessner, qui affirmait que la priori-
La fin lamentable
té numéro un devait être la lutte contre l'inflation (120 % à cette époque) et que cette dernière était avant tout un phénomène psychologique, Aridor décidait de poursuivre sa politique économique après les élections : le refus de dévaluer le shekel et la détaxation des produits importés allaient conduire, d'une part, à une auginentation spectatulaire du déficit de la balance des paiements et, de l'autre, entraîner une fuite des capitaux de l'industrie vers le commerce et la bourse, où l'on pouvait faire, en spéculant, des gains de plus de 200% par an !
Pour les travailleurs, le tandem Aridor-Plessner a signifié, pendant plus de deux ans, le plein emploi et une montée réelle du pouvoir d'achat grâce à l'échelle mobile des salaires, aux subventions et aux réductions de taxes sur les produits spéculations boursières qui ne sont pas favorisées, loin s'en faut. Certes, la détérioration des services de santé, de l'enseignement et des services sociaux a porté atteinte aux conditions de vie des couches
1. Le Herouth (Liberté), fondé en 1948 par Menahem Begin est issu de l'Irgoun Zvai Leoumi (Organisation militaire nationale), organisation sioniste d'extrême droite qui s'est signalée sous le mandat britannique par des actions terroristes contre les Arabes et les Anglais. Le Herouth fait partie du Likoud (Rassemblement). front électoral constitué en septembre à Pinitiative du général Ariel Sharon et composé de divers partis de droite et d'extrême droite, dont le Parti libéral, le Centre libre et la
2. C'est le jeudi 13 octobre que le quotidien indépendant Yedioth Aharonoth avait dévoilé, en le présentant comme un " secret d'Etat », le projet de « dollarisation » de l'économie israélienne. Le gouvernement envisageait par là d'aligner l'économie du pays sur la monnaie américaine : ainsi, l'évaluation du budget de l'Etat et le versement des salaires, indexés sur le billet vert, devaient se faire en dollars. De même, les citoyens israéliens devaient pouvoir des comptes courants en dollars. La ministre des Finances devait projet, qui revenait à renoncer à toute politique
ISRAEL fois les bourgeois et les masses laborieuses.
C'est une fuite, vraisemblablement tramée au sein même de la direction économique du pays, sur le projet de « dollarisation » de l'économie israélienne (2), qui a finalement obligé le nouveau chef du gouvernement à se débarrasser de son ministre des Finances. La nomination d'Ygal Cohen-Orgad, un des opposants les plus fermes à la politique d'Aridor, survenue le 18 octobre, annonce ainsi la fin définitive d'une aventure économique qui a mené l'économie israélienne au bord de la laborieuses, mais ce n'est que d'ici un an ou deux que l'on pourra se rendre compte de l'étendue de la catastrophe dans ces domaines. Pour la grande majorité de la population, cela passe encore inaperçu, à côté des voyages à l'étranger, des appareils ménagers et des voitures, dont la consommation est, proportionnellement au nombre d'habitants, la plus élevée du monde. Une anecdote récente éclaire les dimensions de cette fièvre de consommation qu'a connu Israël : un des plus grands producteurs de vidéo japonais avait envoyé un de ses directeurs en Israël pour voir ce que ses clients faisaient de la grande quantité d'appareils commandés et s'assurer qu'ils ne servaient pas d'intermédiaire pour les exporter ailleurs. Ce n'est qu'après l'avoir constaté de ses propres yeux que cet homme d'affaires a dû reconnaitre qu'effectivement une d'appareils vidéo trouvait preneur en
Cette subvention massive duits de consommation et la garantie relative du pouvoir d'achat et de l'emploi sont absolument irréalisables dans le camonétaire indépendante et à faire du shekel un
3. La Histadrouth Ha'ovdim le'Eretz Israel
(Confédération générale des travailleurs d'Eretz
Israël), fondée en 1920 dans le but d'organiser les travailleurs juifs en Palestine, représente aujourd'hui environ 75% de la population active et leurs familles. Ce n'est qu'en 1959 que les travailleurs arabes ont pu y adhérer. La Histadrouth est à la fois un syndicat et une entreprise aux multiples ramifications dont dépendent diverses institutions: caisse de maladie, bureaux de placement, coopératives, réseau scolaire, etc. Par la Hevrat Ovdim (Société des travailleurs), qui coordonne le secteur coopératif de l'économie, elle joue un rôle considérable dans le domaine du secteur agricole, des entreprises industrielles.
des travaux publics et des trouve être un des principaux employeurs du pays. L'assemblée générale de la Histadrouth est élue au suffrage universel. A l'exception de l'Agoudath Israël, tous les partis politiques y sont représentés. Cette assemblée élit le Conseil général et le Conseil exécutif chargé de la ges-
dre concret de la réalité économique de l'Etat d'Israël et du système capitaliste mondial. D'un point de vue capitaliste - et tel est bien le point de vue du régime sioniste —, la politique économique appliquée par le gouvernement Begin est suicidaire : l'industrie locale est incapable de concurrencer les produits étrangers, non seulement sur le marché international, mais également sur le marché intérieur. En conséquence, des dizaines d'usines ont fermé leurs portes et les capitaux ont été réinvestis dans l'importation. L'agriculture, qui avait été pendant deux décennies la fierté de l'économie israélienne, et la production de diamants, se sont littéralement écroulées au cours des deux dernières années, suite à la réduction des subventions et à la surévaluation du shekel. Le déficit de la balance ments dépasse les 5 milliards de dollars (41 milliards de franes français) et la dette extérieure atteindra, à la fin de l'annee, 3s milliards de dollars (271 milliards de francs français). Quant à l'inflation, les théories du docteur Plessner se sont avérées, comme on pouvait complètement erronées. tuel, celle-ci dépassera les 200% à la fin de l'année.
LA DÉCLARATION DE GUERRE
DE COHEN-ORGAD C'est un partisan farouche de la « rationalisation » des dépenses qui succède à Yoram Aridor à la tête du ministère des Finances. Dès sa nomination, Ygal Cohen-Orgad annonçait qu'il s'était fixé pour objectif de réduire le déficit budgétaire et celui de la balance des paiements. Comment entend-il procéder? Certainement pas en réduisant de façon substantielle le budget militaire et celui des colonisations, qui dévorent plus de 50% du budget national ! Ygal Cohen-Orgad n'est pas seulement un porte-parole fidèle de la bourgeoisie israélienne, il est aussi l'un des députés qui ont voté contre les accords de Camp David, jugés trop défaitistes, et un partisan déclaré du mouvement de colons d'extrême-droite Goush Emounim (4). Le nouveau ministre des Finances se fait d'ailleurs construire une demeure à Ariel, une nouvelle colonie située pres d'Hébron, en pleine Cisjordanie ...
S'il ne touche pas au domaine des canons et des implantations, Cohen-Orgad annonce par contre des mesures draconiennes dans ceux de la margarine et de l'emploi : réduction des subventions aux produits de première nécessité, réduction de 5 à 10 % des budgets sociaux, ce qui va entraîner, en plus d'une nouvelle détérioration des services socIaux, des suppressions d'emploi massives. Mais l'axe essentiel de l'attaque du nouveau ministre des Finances contre les travailleurs concerne l'échelle mobile des salaires, qu'il considere comme principale responsable
ABONNEZ-VOUS A INPRECOR de l'inflation et de la non compétitivité des produits israéliens sur les marchés internationaux.
Pour la première fois depuis plus de 15 ans, il semble que le gouvernement sioniste n'ait pas d'autre choix que de déclarer laustérité pour les travailleurs : les banques internationales et le Fonds monétaire international (FMI) ont fait comprendre que c'était une condition pour accorder les nouveaux prets dont musue de a Contra l'économie israélienne avait besoin. Dès aujourd'hui, les indices - et principalement celui de la Construction qui est traditionnellement l'indicateur de tout tournant dans la situation économique du pays - montrent que nous nous trouvons à la veille de la crise, crise qui avait pu être différée pendant plus de six ans grâce à une augmentation du soutien américain et au prix d'un déficit croissant du budget national et de la balance des paiements. Le moment est venu de renflouer les caisses ou, tout au moins, de colmater les brèches par où le gouvernement laissait s'écouler des sommes astronomiques : la guerre du Liban a coûté jusqu'à présent au moins 2,2 milliards de dollars, soit plus de 18 milliards de franes français !
L'effondrement des actions bancaires a provoqué la panique au sein de la vé de ces actions. Le gouvernement en a profité pour augmenter de 50% le prix des produits de première nécessité et dévaluer le shekel de 23 %. « Ce n'est qu'un début », a annoncé le nouveau ministre aux patrons qui, eux, n'hésitent pas à ajouter: « C'est maintenant le moment ou jamais de mener une politique d'austérité, même si cela signifie la fin du plein emploi » (Yedioth Aharonoth, 21 octobre 1983).
LA REACTION OUVRIERE
ET POPULAIRE Pour les travailleurs, l'ère de la voiture et de la vidéo semble définitivement terminée. La garantie du pouvoir d'achat par le biais de l'échelle mobile, et la garantie de l'emploi sont les objectifs dont on discute aujourd'hui dans les usines et populaires. mouvementée des délégués des Comités de travailleurs (5) a obligé la Histadrouth à organiser une grève de protestation de deux heures qui a été, pour la première fois depuis longtemps, suivie par la quasitotalité des travailleurs. Dérisoire par rapport aux enjeux, la grève de deux heures a été, par la participation massive qui l'a caractérisée, un avertissement autant pour les dirigeants de la Histadrouth que pour le gouvernement. La centrale « ouvrière » et ses dirigeants travaillistes sont tout à fait incapables de présenter une politique économique alternative à celle du gouvernement. En effet, le seul moyen de parvenir au maintien du pouvoir d'achat comme au maintien de l'emploi et de réduire d'une façon significative le déficit budgétaire et celui de la balance des paiements, est de mordre de façon substantielle sur les dépenses militaires et le budget des implantations. Aucun parti sioniste significatif n'est prêt à s'engager dans cette voie. C'est bien là la raison pour laquelle on peut parler de consensus au niveau de la classe dirigeante en ce qui concerne la nécessité de porter un coup sévère au niveau de vie des travailleurs, les travaillistes se contentant, pour leur part, d'exiger un « partage équitable » des efforts ...
On ne peut encore prévoir les rythmes et les modalités de la riposte ouvriére : se fera-t-elle autour des Comités de travailleurs élus dans les usines et se coordonnant au niveau des branches et des régions, comme le propose l'appel distribué dans les centres ouvriers par les militants de la Ligue communiste révolutionnaire, ou plutôt autour de comités d'action, ainsi que cela s'était passé au début des années 1960? Verra-t-on à nouveau les quartiers populaires s'enflammer, liant cette fois des revendications économiques et sociales à l'affirmation, par les habitants, de leur identité de juifs orientaux (en provenance des pays arabes) ? Il serait stérile de tenter de spéculer sur ces questions. Un fait est certain : les revendications ouvrières et populaires seront, dès le départ, politiques. Les premières manifestations appelées par les organisations de quartiers poulaires ont unanimement repris le slogan : « De l'argent pour les quartiers populaires, pas pour les implantations ! », montrant par là que les choix économiques revenaient tous, en dernière analyse, à des choix politiques.
La question qui se pose aujourd'hui avec acuité est de savoir si les mouvements qui s'étaient mobilisés massivement contre la guerre et l'occupation, et dont la composition était, en grande majorité, petite-bourgeoise, seront capables de s'orienter vers les couches populaires, afin d'unir le mouvement contre la guerre avec les couches sociales capables de résister aux attaques sociales de la nouvelle politique d'austérité. C'est en tout cas dans cette optique que s'orientent les militants marxistes révolutionnaires, que ce soit, avec des forces limitées, au sein de la classe ouvrière ou au sein des structures du mouvement antiguerre, dans lequel ils ont su gagner une audience non négligeable.
Michel WARSCHAWSKI, Jérusalem, 22 octobre 1983. 4. Goush Emounim (Bioc des croyants), courant dur du Miflegeth Datit Leoumith (MAFDAL, Parti national religieux).
5. Ces comités. structures de la Histadrouth, sont élus dans les entreprises. Aprés une période de temps mort, ils ont connu un nouvel essor dans les années 1970 et dirigent les luttes depuis lors, grâce à leur coordination qui, elle, ne dépend pas de la Histadrouth.