HIN juillet dernier, d'importantes émeutes anti-tamoules qui n'avaient rien de spontané étaient organisées à la suite de la mort des soldats d'une patrouille cinghalaise tombée dans une embuscade tendue par des nationalistes tamouls, les « Tig-
Les exactions organisées contre les Tamouls se sont étendues à l'ensemble du pays, faisant des centaines de victimes et au moins cent mille réfugiés. Des milliers de commerces tenus par des Tamouls ont été détruits, des plantations de thé incendiées, et plus de 17 usines importantes saccagées. Autour de la capitale Colombo, les plus importantes usines textiles, employant plus de 2 000 travailleurs, ont été détruites par
Ces massacres n'ont pas fait de distinction entre les Tamouls, les commandos s'en prenant indifféremment à des personnalités tamoules modérées et aux travailleurs tamouls d'origine indienne travaillant dans les plantations de thé dans le centre de l'île. Il s'agit donc bien d'émeutes raciales qui furent, de plus, encouragées par le gouvernement. Ce dernier organisa ensuite un véritable complot contre les libertés démocratiques, en accusant les organisations de gauche de déstabilisation, et en prononçant leur interdiction, la suspension de leur presse, et l'arrestation de certains de leurs dirigeants.
Tout cela s'intègre donc dans le cadre d'un durcissement significatif du pouvoir à
L'article que nous publions ci-dessous analyse le contexte de l'évolution autoritariste du gouvernement du président Jayewardene et l'arrière-plan des massacres anti-
SRI LANKA massacres anti-tamouls gres », comme on les appelle dans le nord du pays. des commandos cinghalais. l'œuvre depuis déjà plusieurs années. tamouls de l'été dernier.
A en croire un vieux dicton du Sri Lanka, le jour où le bec du pivert, animal qui n'épargne aucun arbre, comme l'on sait, s'attaquera au bananier, il s'y trouvera irrémédiablement encastré et pris au pipiège. Aujourd'hui, nombreux sont les observateurs politiques qui considèrent que ce proverbe donne une image appropour décrire la situation que connaissent actuellement le président Junius Richard Jayewardene et le gouvernement
Effectivement, depuis la victoire électorale, en 1977, du Parti de l'unité nationale (United National Party, UNP) et de son accession au pouvoir, J.R.Jayewardene a réussi, en six ans, à supprimer ou à réduire au silence la plupart de ses opposants (1). Pour cela, Jayewardene et son parti, TUNP, ont dû utiliser leur majorité Parlement pour éliminer de la scène politique l'ancien Premier ministre, Sirimavo Bandaranaike, dirigeante du Parti de la liberté (Sri Lanka Freedom Party, SLFP), en lui supprimant ses droits civiques, sous le prétexte qu'elle avait abusé de son pouvoir alors qu'elle était en fonction. Des milliers de travailleurs ont été licenciés pour avoir pris part à la grève de juillet 1980 revendiquant une hausse des salaires. Les fonctionnaires de police, que la justice avait déclarés coupables de violations des droits de l'homme et des droits démocratiques, ont été promus à des postes de responsabilité. Des escouades
La responsabilité
du gouvernement dans les
gangsters, chargées d'attaquer physiquement les étudiants, les travailleurs et d'autres citoyens ayant cherché à leurs droits démocratiques, ont été organisées. Ainsi, en juin 1979, un travailleur qui participait à un piquet de protestation pacifique a été tué par ces gangsters. Les services de voyous ont été mis à profit pour manifester contre les juges de la suprême qui avaient osé défavorables gouvernemental, tous les députés du cabinet ont été contraints à donner des lettres de démission non datées au président Jayewardene, qui accroissait ainsi son pouvoir personnel. Le Département d'investigation criminelle a été systématiquement utilisé pour s'immiscer dans l'activité du principal parti d'opposition bourgeois, le SLFP, et ap-
1. Cf. Inprecor numéro 137 du 22 novemprésidentielles le 20 octobre 1982 en déclarant : « Après la victoire électorale que je vais remporter, la carte électorale du Sri Lanka pourra être rangée pendant 10 ans. » (Le Monde, 19 octobre 1982). Cela n'était pas une menace en l'air, puisque dans la foulée de sa réélection le président Jayewardene organisa, le 22 décembre 1982, un référendum destiné à proroger de six du Parlement, et, partant, gouvernement de l'UNP, qui devait initialement expirer en août 1983. Les élections générales de juillet 1983 étaient de ce fait supprimées.
3. Les populations tamoules du Sri Lanka représentent environ 18 % de la population profondir ses dissensions internes. Enfin, grâce à une manœuvre constitutionnelle, le gouvernement reporta la tenue des élections générales prévues pour juillet 1983 (2).
Cette liste est cependant loin d'être exhaustive. Par l'adoption de décrets législatifs, de mesures administratives, par la mobilisation de gangsters de l'UNP, Jayewardene est parvenu à créer la machine politique la plus répressive et autoritaire qu'ait connu le Sri Lanka depuis l'indépendance, acquise en 1948.
Cependant, en dépit des moyens mis en œuvre, le gouvernement de l'UNP n'a jamais réussi à soumettre une partie de la population, à savoir la minorité tamoule, qui lutte pour l'égalité et la reconnaissance de ses droits nationaux (3). Dans son électoral de 1977, l'UNP déclarait que la revendication d'un Etat séparé, Eelam en langue moule, était due aux injustices que continuait à subir la population tamoule, injustices liées à la colonisation, concernant notamment l'éducation et l'emploi de la langue tamoule. Sur la base de ce constat, l'UNP s'était engagé à convoquer une conférence interpartis pour trouver des solutions à long terme à ces problèmes nationaux. Cependant, depuis son accession au pouvoir, l'action de l'UNP s'est limitée à quelques retouches de façade et aucune mesure significative n'a été prise pour résoudre le problème de la populapeine un mois s'était-il depuis l'arrivée au pouvoir de l'UNP que survenait, en août 1977, le premier pogrome anti-tamoul. Bien loin d'adopter une démarche ferme vis-à-vis de ces attaques racistes, Jayewardene en avait profité pour rendre le Front uni de libération tamoule (Tamil United Liberation Front, TULF) responsable de ces troubles, sous le prétexte que la revendication d'un Etat séparé avait, en elle-même, provoqué ces attaques (4). Aucune mesure ne fut prise à l'encontre des officiers de police à l'initiative de cette émeute. En fait, au moment même du pogrome, Jayewardene prononçait un discours dans lequel il déclarait : « Ce n'est pas moi qui le dit, mais les Cinghalais eux-mêmes; ils disent (aux Tamouls) : "Si vous voulez la paix, venez en paix, si vous voulez la guerre, il y aura la guerre". » Inutile de dire que ce discours n'a pu que contribuer à attiser le racisme et à encourager totale, soit 2,7 millions de personnes sur un total de 15 millions d'habitants de l'ile. Cette population se subdivise en 1,5 millions de Tamouls indigènes habitants l'ile depuis des milliers d'années et localisée dans le Nord et l'Est (soit environ 12,5 % de la population totale), et 1,2 millions de Tamouls descendants des travailleurs tamouls en provenance de l'Inde, envoyés par le colonialisme britannique travailler dans les plantations de thé du Sri Lanka (soit 5,5 % de la population totale).
4. Depuis l'échec de la gauche aux élections de 1977, le TULF est devenu la principale force d'opposition au Parlement. C'est une organisation nationaliste bourgeoise qui se démarque nettement des courants les plus radicaux de la communauté tamoule.
encore davantage les éléments racistes à incendier, assassiner et piller.
En fait, chaque mesure adoptée par le gouvernement UNP n'a fait que renforcer l'oppression des Tamouls et les convaincre davantage que l'établissement d'un Etat séparé sur leurs terres était la seule véritable solution à leurs problèmes. Décrets législatifs draconiens, tel que la Loi de prévention du terrorisme (Prevention of Terrorism ACT,PTA), qui permet d'arrêter et de détenir n'importe qui pour une période de dix-huit mois, sans avoir à en rendre compte et sans procès, ce qui se traduit aussi par la disparition de jeunes Tamouls arrêtés par la police ou par l'armée, la torture de détenus, l'incendie de magasins et de maisons, et, en particulier, l'incendie de la bibliothèque publique de Jaffna, qui possédait un fonds inestimable de 250 000 livres, le harcèlement continuel de la population tamoule par l'armée dans les provinces du Nord et de l'Est. Tout cela n'a fait qu'étendre l'influence des organisations de jeunes tamouls, qui préconisent la résistance armée et la lutte contre la politique répressive du « gouvernement cinghalais ».
Cette situation d'accentuation de l'oppression tamoule a engendré des réactions qui se sont manifestées en particulier dans la province du Nord par le faible pourcentage de votes accordés à Jayewardene lors des élections présidentielles en octobre 1982 et par le vote massif en faveur de l'opposition lors du référendum de 1982 (5). La politique à courte vue du gouvernement a contribué au développement du nationalisme tamoul et à l'accroissement de l'influence des éléments les plus radicaux au sein de cette minorité. Chaque meurtre gratuit, chaque attaque arbitraire commis par les forces de sécurité ont fait grossir les rangs des groupes armés tamouls et ont causé de plus en plus de difficultés aux dirigeants les plus modérés du TULF pour maintenir leur hégémonie. L'EXEMPLE DES TAMOULS S'ETEND
L'attitude de défiance croissante de la population tamoule et la détermination opiniâtre des jeunes Tamouls ont commencé à influencer peu à peu d'autres secteurs ayant souffert sous le régime de Jayewardene. Par exemple, dans le sillage des élections locales de mai 1983, des membres du SLFP ont décidé de répondre à la violence de l'UNP par une contre-violence. Dans la circonscription électorale de Mahara, où le gendre de Sirimavo Bandaranaike, Vijaya Kumaranatunge, se trouvait en lice, le gouvernement de l'UNP confia la charge de la supervision de cette élection à un officier de police qui avait été critiqué par la Cour suprême pour avoir violé les droits démocratiques fondamentaux d'un groupe oppositionnel, et qui, aussitôt après, avait été promu par Jayewardene. La police fit tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher Kumaranatunge de tenir ses meetings électoraux. Les gangsters de l'UNP essayèrent de l'assassiner, tuant son chauffeur. Kumaranatunge mobilisa ses partisans pour répondre à la violence de l'UNP, obligeant ainsi Jayewardene en personne à faire du porte à porte pour assurer la victoire du candidat de l'UNP aux élections.
Les étudiants de l'université de Peradeniya sont eux aussi devenus de plus en plus défiants, après avoir été confrontés à une administration à la solde de l'UNP. En fait, c'est à la suite de la lutte des étudiants que le gouvernement a imposé une censure sur la presse juste avant le pogrome de juillet 1983. D'autres secteurs de la population commençaient à reprendre à leur compte le défi et les méthodes combatives des jeunes Tamouls au nord du pays. C'est dans ce contexte qu'il faut replacer les atteintes à la vie et aux biens de la population tamoule, y compris contre les travailleurs pauvres des plantations, n'ayant rien à voir avec le mouvement Eelam, puisque leur dirigeant le plus populaire, Thondaman, est membre du cabinet Jayewardene.
Le pogrome anti-tamoul de juillet — le troisième depuis 1977 — n'a en aucun cas été une explosion raciste spontanée pour venger la mort des treize soldats cinghalais tués par la guérilla nationaliste tamoule dans le Nord, comme cela avait parfoit été présenté. Il est clair que ce pogrome a bien été organisé, et les premières attaques contre les magasins et les maisons tamouls - mais pas les pillages qui ont suivi - ont été menées selon un plan bien préparé. Cherchant un peu tardivement à trouver des boucs émissaires, le gouvernement a interdit trois partis de gauche, en annonçant qu'il avait découvert un complot communiste et gauchiste visant à renverser l'Etat (6). Ce complot était supposé s'accomplir en trois étapes. Pour la première, ce qui était chose faite, il s'agissait de créer des conflits entre Tamouls et Cinghalais. La seconde étape devait consister à fomenter des conflits entre Cinghalais et musulmans. La troisième, enfin, devait voir un processus semblable entre Cinghalais bouddhistes et non-bouddhistes, et le chaos ainsi
Cortège syndical de travailleurs du Sri-Lanka. (DR) orchestré devait permettre la prise du pouvoir (7). Le ministre d'Etat, Ananta Tissa de Alwis, qui fit ces révélations publiques à la radio, déclara également, mais dans la seule version cinghalaise de son discours et non dans sa version anglaise, que ce complot avait été ourdi dans un pays étranger, tout en refusant de le nommer.
Quasiment personne n'accorde toutefois le moindre crédit à cette histoire fantastique. Le leader parlementaire du SLFP lui-même, que l'on ne peut guère soupçonner d'être de gauche, a déclaré au Parlement, le 4 août 1983, que s'il voulait trouver les véritables criminels, « le gouvernement devrait chercher de son côté ». Sirimavo Bandaranaike, dirigeante SLFP, a également déclaré que le gouvernement cherchait à sauver sa propre peau en essayant de tout mettre sur le dos de la gauche. Cependant, la condamnation la plus sévère est venue de Thondaman, ministre du gouvernement Jayewardene. A ses dires, il ne s'agissait pas d'un conflit entre Cinghalais et. Tamouls, car toutes ces exactions avaient été menées par une force organisée et n'auraient pu l'être sans la permission et l'encouragement des forces de l'ordre. Par la suite, il fit allusion aux activités d'un autre ministre, Gamini Disanayeke, chargé du plan d'irrigation de Mahawli, qui encourageait activement le déplacement des travailleurs des plantations s'étant installés dans les districts de Vavuniya, Trincomali et Mannar, au nord du pays.
Le gouvernement lui-même a fini par admettre que des membres des forces ar-
5. Cf. Inprecor numéro 142 du 31 janvier 1983.
6. Cf. la déclaration du Secrétariat unifié de la IVe Internationale dénonçant les exactions anti-tamoules, publiée dans Inprecor numéro 156 du 12 septembre 1983.
7. Près de 70 % de la population est bouddhiste. Les 30 % restants se divisent en un peu plus de 15 % d'hindouistes, près de 8 % de musulmans et 7 % de chrétiens.
discours, n'a ni condamné cette violence plantations de thé et de caoutchouc.
mées avaient participé à ces pogromes. Il lui a été tout simplement impossible de nier que près d'une centaine de membres de l'unité navale de Trincomali avaient forcé l'arsenal et avaient participé aux massacres, et que 42 civils avaient été abattus par des soldats à Jaffna à la pointe nord de l'ile, les 24 et 25 juillet. Les apologistes du gouvernement ont essayé de prétendre que ce n'était pas ce dernier mais des « éléments fascistes » du Balamandalaya cinghalais, tel le prêtre bouddhiste Elle Gunawansa, des éléments indiscipli nés de l'armée et certains ultra-nationalistes du gouvernement, tel Cyril Mathew, le ministre de l'Industrie, qui étaient responsables de ces pogromes.
Les « ultras » peuvent avoir exploité cette situation, et même organisé la destruction d'usines et de magasins appartenant à des Tamouls, dans la mesure où ils ont toujours demandé que le commerce et les affaires soient remis aux mains des Cinghalais, et insisté sur la nécessité d'en finir avec la mainmise des Tamouls sur l'économie. Cependant, les activités de hauts personnages du gouvernement montrent qu'il y est impliqué à un degré ou à un autre.Jayewardene était visiblement inquiet de son incapacité à résoudre le problème : quelques jours avant les événements, il déclara, dans une interview accordée au Daily Telegraph de Londres, qu'il avait convoqué une conférence de tous les partis pour débattre de la question du terrorisme. Puis il a ajouté qu'il avait un plan pour résoudre ce problème. De même, il est significatif qu'immédiatement avant le pogrome de juillet, la presse contrôlée par le gouvernement ait engagé une campage virulente contre les Tamouls, campagne qui ne faisait aucune distinction entre des « terroristes » et la population tamoule dans son ensemble.Et tous ceux qui ont évoqué les questions relatives aux droits de l'homme ont été présentés comme des communistes par le gouvernement.
Au moment où les treize soldats ont été tués, c'est-à-dire dans la nuit du 23 juillet, la presse se trouvait sous le contrôle implacable de la censure. Malgré cela, le gouvernement donnait la nouvelle à la presse le lendemain même des événements. Ne comprenait-il pas qu'elle pouvait enflammer la population cinghalaise et être facilement exploitée par les « ultras » ? De même, il s'est également arrangé pour ramener à Colombo, la capitale, les dépouilles des soldats victimes de l'embuscade des nationalistes tamouls et y organiser de grandes funérailles. Comme on pouvait s'y attendre, une foule importante, parmi laquelle se trouvaient de nombreux soldats, est venue assister à l'enterrement. Le soir-même survenaient les premières attaques contre les magasins tamouls, non loin du cimetière où avait eu lieu la cérémonie funéraire et de la résidence privée du président Jayewardene. Un grand nombre de magasins appartenant à des Tamouls ont été détruits au cours de la nuit, sans que le gouverne ment n'impose le couvre-feu à ce moment. Par son réseau de renseignements, le gouvernement devait pourtant savoir que certains éléments se préparaient à attaquer dans d'autres régions.
LE GOUVERNEMENT VERSE DE L'HUILE SUR LE FEU Mais le plus surprenant reste que ni Jayewardene ni aucun autre dirigeant n'ont fait le moindre effort pour appeler la population à mettre un terme à ces attaques ou, tout au moins, à ne pas s'y engager. Ils ont attendu pour cela le 28 juillet, c'est-à-dire au bout de quatre jours de violences ininterrompues. Et même à occasion, Jayewardene, dans son
La répression contre les organisations de gauche ni exprimé le moindre regret à propos des souffrances causées à d'innombrables Tamouls. Il a déclaré que le gouvernement avait décidé de prendre note de ce que la population cinghalaise avait essayé d'exprimer par ce biais, que le TULF était responsable de ces troubles, et il s'est engagé à amender la Constitution de telle façon qu'il deviendrait illégal de revendiquer un Etat séparé! Il n'est donc pas étonnant qu'immédiatement après ce discours, les violences anti-tamoules se soient étendues à d'autres régions et se soient ensuite portées contre des travailleurs des L'opération de répression menée par le gouvernement à la suite du pogrome
Il est également de notoriété publique qu'un grand nombre des « troupes de choc » utilisées au cours de ces événements, et particulièrement les 25 et 26 juillet, provenaient du syndicat contrôlé par le gouvernement, le Jathinka Sevaka Sangamaya. Un certain nombre de ministres, dont le ministre de l'Industrie, Cyril Mathew, et le ministre du Développement, de la région de Mahaweli, Gamini Bissanayeke, disposent d'un grand nombre de personnes rémunérées par différents départements du gouvernements, qui sont spécialement mobilisés et détachés pour de telles activités.
Pour finir, la teneur raciste des discours prononcés par certains hauts fonctionnaires du gouvernement au cours du débat sur le 6e amendement de la Constitution (qui rend illégale toute propagande, en paroles et en actes, en faveur d'un Etat séparé) était telle que le gouvernement a été obligé de censurer le compte-rendu de la séance parlementaire! Si la version non censurée des débats avait été publiée, il n'aurait pas été difficile de savoir qui avait réellement été à l'instigation de ce pogrome.
L'explication la plus plausible de ces événements semble être que les membres dirigeants du gouvernement, dont le président lui-même, voulaient « donner un avertissement » aux Tamouls vivant à Colombo, de façon à faire pression sur le TULF et les « terroristes ». D'autres éléments, dont des ministres en fonction, l'ont exploité ensuite pour leurs propres fins. Le plan du gouvernement a finalement dégénéré : d'une part, ceux qui s'y sont ralliés ont dépassé les limites originellement fixées et, d'autre part, le gouvernement indien d'Indira Gandhi clairement fait comprendre à Jayewardene qu'il ne pouvait tolérer de telles attaques contre les Tamouls. Bien que le gouvernement n'ait pas voulu le reconnaître, il apparaît qu'il a été chercher secours auprès du Pakistan, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis pour contrer la « menace indienne ».
Quels qu'aient pu être les motifs des instigateurs de ces événements, ceux-ci, comme l'a déclaré le Premier ministre Ramasinghe Premadasa au Parlement, ont créé une rupture de facto entre les communautés tamoule et cinghalaise. Des milliers de Tamouls vivant dans le sud du pays ont décidé de partir pour s'installer dans les régions tamoules traditionnelles du Nord et de l'Est. Ce pogrome a également signifié l'échec de la tentative gouvernementale d'intimider les nationalistes tamouls favorables à un Etat séparé et à une action violente. Aussitôt après les événements de juillet, leurs groupes armés dans le Nord ont en effet gagné des centaines, si ce n'est des milliers, de nouvelles recrues, ainsi qu'un soutien financier provenant même de la part de Tamouls « modérés » vivant à l'étranger. En l'espace de six années, Jayewardene et son gouvernement ont contribué plus que n'importe qui d'autre à faire de la revendication d'un Etat tamoul séparé un objectif réalisable, et cela en réprimant les Tamouls modérés, en éveillant l'hostilité d'alliés étrangers qui s'opposaient auparavant à la revendication séparatiste, en durcissant l'attitude du gouvernement indien, en empêchant les représentants élus de la population de participer à tout véritable dialogue visant à résoudre, par une voie parlementaire ou non, le problème, et enfin, en accentuant les dissensions internes du gouvernement lui-même.
Aujourd'hui, les ministres du gouvermanifestent ouvertement désaccords et utilisent la presse pour exprimer leurs propres points de vue. Même des Tamouls ralliés de longue date à l'UNP, à l'instar du ministre de la Justice Devanayagam, ont été poussés à cela face aux efforts de certains ministres visant à installer de force des Cinghalais sur des terres destinées à la population tamoule et musulmane dans la province de l'Est. Le dernier exemple en date de ces usurpations de terres a été l'installation, contre l'avis des autorités ministérielles de la région, de 50 000 Cinghalais dans le Wadamunai.
LE LOBBY AMÉRICAIN
Les ultra-nationalistes au gouvernenent pensaient qu'ils pourraient persuader les Etats-Unis de les protéger contre l'Inde. Ils pensaient que les Américains seraient plus que désireux d'occuper le port du Trincomali et d'y installer une base de « repos et de récréation » pour les marines. Ils envisageaient de faire ainsi d'une pierre deux coups : mettre un obstacle à ce que l'Inde vienne à la rescousse des Tamouls et aider à dégager le gouvernement du piège de l'endettement dans lequel il est tombé en poursuivant une politique « d'ouverture économique » et en dépensant des sommes - empruntées - énormes à des plans d'irrigation grandioses, d'utilité incertaine. Le président lui-même sent probablement que les Américains ne sont pas si naifs et qu'ils ne tiennent pas tellement, aujourd'hui, à entrer en conflit avec
CAMPAIEN FOR THE RELEASE OF
EELAM POLITICAL PRISONERS IN SRI LANKA
l'Inde, ce qui risquerait de mettre en péril leurs investissements et d'étendre l'influence des Soviétiques dans l'océan Indien.
Ainsi, le gouvernement de Jayewardene se trouve aujourd'hui dans une impasse à laquelle il ne voit aucune issue. L'UNP ne peut espérer obtenir l'aide du SLFP de Sirimavo Bandaranaike pour créer un consensus au sein de la population cinghalaise dans la mesure où le gouvernement lui a supprimé ses droits civiques et a usé de méthodes antidémocratiques inacceptables pour miner son organisation. Le pouvoir ne peut pas davantage trouver une solution au travers d'un dialogue avec le TULF, dans la mesure où le 6e amendement adopté au Parlement lui interdit de participer à toute discussion s'il n'a pas renoncé auparavant à son programme de lutte pour un Etat séparé. Même si le dirigeant du TULF, Amirthalingam, déclarait qu'au cas où le gouvernement s'engagerait à offrir une solution à leur problème, la revendication séparatiste pourrait être abandonnée, Jayewardene ne pourrait admettre de discuter avec le TULF sans se renier lui-même. Par ses actions et au travers des déclarations émises par d'importants ministres, le gouvernement a renforcé l'influence de l'aile la plus radicale des nationalistes tamouls et de ceux qu'il appelle « terroristes ». Au sein du cabinet, les dissensions internes sont telles que le gouvernement ne peut pratiquement plus fonctionner. Mais, surtout, le gouvernement de l'UNP a créé les conditions pour une intervention militaire de l'Inde, ou, au moins, pour une infiltration militaire à partir du Tamilnâdu, ce qui augure mal de la paix et de l'indé pendance du Sri Lanka.
Le seul petit espoir qu'il reste à Jayewardene est qu'Indira Gandhi lui offre ses bons services pour servir de médiateur entre le gouvernement et les représentants de la population tamoule. Elle a d'ailleurs effectivement envoyé un de ses proches Piquet de protestation à Londres organisé par les émigrés du Sri-Lanka. (DR)
conseillers pour engager des discussions avec Jayewardene et d'autres dirigeants politiques. Jayewardene et ses ministres, qui avaient parlé d'Indira Gandhi en termes peu flatteurs dans le passé, lorsque le parti Janata (formation opposée au Parti du Congrès (I) d'Indira Gandhi) était au pouvoir, sont obligés aujourd'hui de faire amende honorable. Il y a peu, le gouvernement de l'UNP a déclaré qu'il était parvenu à un accord avec le représentant insur les termes d'un règlement question tamoule. L'avenir dira si le gouvernment essaiera de le rendre effectif ou si les « ultras » auront la haute main sur le pays et le pousseront vers de nouveaux
En attendant, le régime est confronté à une crise économique extrêmement sé-
La hausse des prix se situe entre 70 % et 80%, le kilo de riz passant de 9 à 15 roupies (3 à 5 francs français). Les morts et la violence déchaînée en juillet, la mauvaise publicité que cela a fait pour le pays à l'étranger ont póussé de nomCette année, les revenus tirés du tourisme vont connaître une chute substantielle. Les troubles de juillet et la sécheresse ont grandement affecté la production du thé. De même, la destruction d'usines et de commerces sera à l'origine de nouveaux problèmes pour le gouvernement.
Le ministre des Finances, Ronnie de Mel, a déclaré que dans la mesure où il était très difficile d'obtenir des subventions et des prêts de la part des gouvernements et des agences étrangers, il n'aurait pas d'autre alternative que d'imposer de nouvelles charges à la population. Cette année, le déficit budgétaire est égal à 24 milliards de roupies (soit plus de 7,5 milliards de francs français) et, selon les estimations, les revenus ne couvriront que 39% des dépenses. Le gouvernement du Sri Lanka fait face à des difficultés croissantes pour rembourser sa dette extérieure. autre côté, les dépenses de l'Etat ne peuvent être davantage réduites provoquer une opposition de masse et des
Il est peu probable que les salariés accepteront de voir leur niveau de vie se dégrader encore davantage. Le gouvernement Jayewardene est susceptible, les mois à venir, d'être confronté à une opposition croissante des travailleurs et d'autres secteurs avaient été tenus en respect en grande partie parce qu'ils sentaient que le gouvernement était trop fort et qu'ils sortiraient vaincus de toute confrontation. Les événements de juillet ont introduit une rupture dans cette situation, et il est manifestement clair pour tous que de profondes dissensions fractionnelles ont brisé la interne du cabinet gouvernemental et sa capacité à prendre des mesures résolues. L'échec du président à résouquestion nationale et les conséquences du pogrome de juillet mettent un point d'interrogation à l'habilité de Jayewardene à se maintenir dans ses fonctions.
Upali DA SILVA, Colombo, novembre 1983.
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