(MAS) et le Parti ouvrier (PO), se sont présentées séparément aux élections du 30 EUX organisations se réclamant du trotskysme, le Mouvement pour le socialisme octobre 1983. Chacune de ces deux organisations analysait la situation pré-électo-
Pour PO par exemple, il existait en Argentine « les préconditions d'une situation révolutionnaire ». Dans son message du 3 septembre 1983, PO affirmait : « Un front qui glisse vers l'opportunisme électoral serait contraire aux intérêts de l'ensemble des masses exploitées de ce pays, dans une étape aux caractéristiques révolutionnaires. »
De son côté, le MAS affirmait qu'une « date partage les eaux de l'histoire argentine de ces dernières années : (...) le 2 avril, quand les troupes argentines envahirent les
¡les Malouines et qu'éclata la guerre. Cette date est décisive, parce que c'est alors que s'est précipitée la crise de l'Argentine bourgeoise et qu'a commencé la plus extraordinaire montée révolutionnaire jamais vue dans le pays. Tout ce qui avait précédé était la préparation de cette crise et de cette montée, la répétition générale de la révolution argentine. Ce qui lui succède aujourd'hui, après la guerre des Malouines, ce n'est déjà plus la répétition, c'est la révolution socialiste en marche. » (Stratégie socialiste, numé-
Malgré des analyses très similaires des conditions objectives de la situation préélectorale, le MAS et PO n'ont pas réussi à s'accorder sur les tâches électorales. Le
MAS critiquait PO pour ses « déviations front populistes », tout en proposant la formation d'un « front ouvrier et socialiste » sur un « programme anti-impérialiste, national et populaire », tandis qu'à son tour, PO dénonçait le MAS pour son absence d'orientation « classiste », tout en appelant de son côté à former un « front anti-impérialiste ».
Cette division a probablement eu des conséquences sur les faibles scores électoraux des
Mais au-delà, c'est l'ensemble des résultats électoraux qui interpelle l'analyse de ces partis sur le caractère révolutionnaire de la conjoncture. Nos envoyés spéciaux en Argentine ont voulu interroger les dirigeants de ces deux organisations sur leur appréciation des résultats électoraux et des tâches à venir. Nous publions ci-après l'interview que Silvia Diaz, dirigeante étudiante des années 1960, ensuite emprisonnée puis exilée, et candidate du MAS à la vice-présidence, leur a accordée. Quant au PO, nous ne pouvons que regretter que ses dirigeants n'aient pas répondu aux questions qui leur
Le MAS et
les résultats électoraux
Entretien aveç Silvia Diaz, candidate à la vice-présidence rale comme étant de nature révolutionnaire. ro 5, janvier-février 1983). listes PO et MAS. ont été soumises par écrit.
« INPRECOR » : - Peux-tu mencer par résumer tes impressions sur le déroulement de la campagne électorale et ses résultats ?
Silvia DIAZ: - Nous pensons que l'important triomphe de l'Union civique radicale (UCR), ainsi que l'extrême polarisation électorale entre les deux grands partis (UCR et Parti justicialiste des péronistes, Ndlr.) expriment tout d'abord le désir, de la part de larges secteurs de la population et de la classe ouvrière, de faire barrage à la victoire du Parti justicialiste. Il était en effet évident que ce dernier était contrôlé par son aile droite et pouvait ouvrir la voie à une répétition de l'expérience du gouvernement d'Isabel Peron, en 1974-1975. Pour comprendre les résultats du vote, il faut prendre en compte cette aspiration à empêcher le retour des « matones » (les durs), des bureaucrates syndicaux, et même des éléments semi-fascistes qui ont dominé le courant péroniste dans les années 1974-1975. Il s'agit d'une aspiration démocratique et, en ce sens, d'une poursuite du processus qui a commencé dans le pays un peu avant la guerre des Malouines.
V. K. D'autre part, dans le vote en faveur du Parti justicialiste se manifeste une aspiration positive de la part de secteurs qui se souviennent du rôle qu'a joué, dans le passé, le radicalisme en tant que grand parti de l'impérialisme et des multinationales. Fer de lance du coup militaire de 1955 (qui renversa Peron, Ndlr.), ce parti a soutenu un putsch qui s'est soldé par le mitraillage des ouvriers sur la place de Mai et la mise sous contrôle des syndicats par l'armée.
Mais il faut aussi préciser que le vote d'ensemble pour ces deux partis exprime, à côté de ces aspirations positives, des illusions très négatives, qui illustrent le niveau politique très arriéré de la classe ouvrière argentine, ce qui la place, du point de vue de la conscience politique, parmi les plus arriérées d'Amérique latine et du monde. Alors que cette classe ouvrière manifeste une conscience syndicale très élevée et une grande combativité, elle est en même temps parmi les plus retardataires sur le plan politique. C'est ce qu'exprime l'illusion selon laquelle, en votant pour lUCR, on obtiendrait la démocratie ou même certaines améliorations du niveau de vie, on encore qu'en votant pour le Parti justicialiste, on empêcherait que le pays ne soit livré à l'impérialisme.
C'est là notre conclusion fondamentale des élections. C'est ce qui explique, à notre avis, une telle faiblesse des résultats de tous les autres partis, y compris ceux du MAS.
- Quelles ont été les propositions politiques et les axes de la campagne électorale du MAS ?
- Dans un premier temps, avant le début de la campagne électorale, nous avons lancé un appel à la constitution d'un front socialiste. Cet appel a été largement diffusé. Il a été lancé lors d'un grand meeting rassemblant 15 000 personnes et qui fut l'un des rassemblements politiques les plus importants de l'époque. Nous en appelions donc à la gauche, à tous les partis qui se considéraient comme ouvriers ou de gauche et qui se montraient disposés à présenter des candidats indépendants des partis bourgeois, sur un programme socialiste. Mais la majorité des organisations a soutenu les candidats péronistes, et nous n'avons donc pu parvenir à la constitution d'un tel front. Le MAS a alors décidé de faire sa propre campagne et d'appeler voter pour son propre programme. Notre axe politique a été la lutte pour la suspension du paiement de la dette extérieure et la rupture avec le Fonds monétaire international (FMI).
L'appel en faveur d'une Argentine socialiste marquait le caractère clairement socialiste de toute notre campagne. Durant les quinze derniers jours, nous avons appelé à voter pour le MAS, le seul parti qui proposait la nationalisation de toutes les grandes propriétés agricoles de plus de du commerce extérieur, des banques et de toute la grande propriété. Nous avons répété systématiquement qu'aucune des promesses des grands partis ne serait tenue. Sans rompre avec le FMI et avec le paiement de la dette extérieure, rien ne peut se concrétiser (1).
Il est important de tirer un bilan du résultat des forces de gauche, sachant que les grands partis ont absorbé la majeure partie de leurs voix. Nous estimons que, par rapport au reste de la gauche, nous avons obtenu de bons résultats. Considérons deux paramètres : le rapport entre la quantité de voix obtenue et le nombre d'affiliés. Nous avons obtenu près de 43 000 voix pour les candidats à la présidence et 60 000 pour les municipales, ce qui correspond pratiquement, pour ce dernier vote, au nombre de nos affiliés. Le Parti communiste d'Argentine (PCA), par exemple, avec 300 000 membres, n'a obtenu qu'ún peu plus de 160 000 voix aux municipales. Dans le cas du Parti ouvrier (PO), du Front de la gauche populaire (FIP) ou du Parti socialiste populaire (PSP), le pourcentage de voix par rapport
1. La plate-forme électorale du MAS, datée du 12 août 1983, affirmait : « Pas de vote pour ceux qui veulent payer la dette extérieure. Vote pour le MAS, parce qu'il s'oppose au paiement de cette dette. »
veaux dirigeants aient un mandat maxi- le gouvernement radical n'a pas la possibiaux membres descend au-dessous de 50 %. Ceci confirme la solidité de l'implantation de notre parti et de sa politique. Un autre indice important est le résultat obtenu dans les quartiers populaires. Dans les bureaux de vote où nous avions des scrutateurs, nous arrivons souvent en troisième ou en quatrième position, souvent même devant le Parti intransigeant. Dans le grand Buenos Aires, par exemple, nous sommes toujours entre la troisième et la cinquième position.
- Tu fais référence aux faiblesses de la classe ouvrière argentine. Dans ce contexte, comment analyses-tu les perspectives de recomposition politique et syndicale pour la prochaine période ?
- Le vote traduit une réalité contradictoire. Les masses ont voté en faveur du candidat radical Raoul Alfonsin pour conquérir la démocratie, bien qu'elles assurent ainsi la victoire d'institutions complètement réactionnalres. Depuis la guerre des Malouines, nous assistons à une contre-offensive bourgeoise, qui tente de mener à bien une contre-révolution démo-
Mais, contradictoirement, ce vote a des conséquences positives. provoque une crise terrible du péronisme ou, plus exactement, achève de la précipiter, en particulier dans le secteur syndical. Il y a un saut qualitatif dans la crise de l'appareil syndical. Nombre de secteurs, à cause de leur haine envers la bureaucratie syndicale, voient dans la victoire radicale la possibilité d'initier une recomposition du mouvement dans toutes les entreprises. C'est un processus qui a déjà commencé : une nouvelle avant-garde apparaît, différente de l'avant-garde précédente, de l'époque du « cordobazo » (2), sans aucune expérience, et commence à bouger la réorganisation du mouvement syndical.
Une crise complète de la vieille direction syndicale s'est ouverte. Dans cette situation, surgissent de nouveaux projets contre-révolutionnaires. L'un vient de la tenter de se réorganiser, de promouvoir de nouvelles personnalités et d'utiliser le discrédit rapide que connaîtra immanquablement le gouvernement radical d'Alfonsin. Il y a, d'autre part, le radical, qui est d'impulser la constitution de nouvelles directions syndicales liées au « radicalisme » ou, tout au moins, « jaunes » et apolitiques, soutenant la collaboration avec le patronat.
Il est certain que ces offensives sont très dangereuses. Mais l'aspect fondamental est que la vieille direction syndicale a été liquidée et que s'ouvre la possibilité de lutter contre les nouvelles bureaucraties, qui ont des fondations moins solides.
Vous verrez dans notre journal que nous avons dénoncé en permanence la bureaucratie syndicale. Nous avons proposé l'élection immédiate et libre de tous les délégués, la liquidation de toutes les commissions de normalisation. Nous proposons d'autre part que toutes les directions syndicales actuelles retournent à la base
FALKLANT
MALVINAS
ARGENTINAS
pour au moins cinq ans, et que les noumum de deux ans et un salaire moyen égal à celui de la base syndicale. Mais ces thèmes n'ont pas été au centre de la campagne électorale, parce qu'il s'agit de questions internes au mouvement ouvrier.
La réorganisation du corps de délégués et des commissions internes syndicales implique l'engagement de dizaines de milliers de nouveaux militants syndicaux. Les nouvelles directions vont surgir de ce mouvement.
- Mais quels sont les objectifs concrets proposés par le MAS face à cette situation ? Recomposer un courant de lutte de classe, comme celui qui a surgi au début des années 1970 ?
— Nous pensons qu'il y a un plan du gouvernement et de la bourgeoisie, qui consiste à faire triompher la démocratie bourgeoise pour désamorcer la combativité ouvrière des derniers dix-huit mois.
Nous pensons qu'il est impossible de dire maintenant si cette tentative va aboutir. Le mouvement ouvrier n'a pas été vaincu, au contraire, et même les secteurs qui ont voté pour Italo Luder, le candidat péroniste, ne perçoivent pas les élections comme une défaite du mouvement ouvrier, parce qu'ils entrevoient la possibilité d'une réorganisation du mouvement syndical. Le mouvement ouvrier a connu une montée de mobilisation importante. Il y a eu récemment trois grèves générales contre la dictature militaire, chaque fois mieux suivies, bien que l'avant-garde ait été affaiblie par les assassinats massifs, par le départ en exil d'un demi-million de personnes, le licenciement de nombreux travailleurs, et même par la réduction absolue du prolétariat. Il y a une rupture entre la nouvelle avant-garde qui surgit et la vieille avant-garde qui a vécu son expérience politique et syndicale dans la période antérieure.
Ce qui va se produire, sans que nous puissions préjuger des rythmes, est un certain degré d'expectative face au nouveau gouvernement, y compris dans des secteurs qui n'ont pas voté pour lui, mais espèrent une relance de l'activité économique. L'analyse nous montre avec certitude que des luttes importantes vont surgir, peut-être d'ici peu ou d'ici quelques mois. Sans aucun doute, ce proces-
THE EIND MALI Manifestation lors de la guerre des Malouines. (DR). sus aura lieu dès 1984. Nous pensons que lité de faire la moindre concession. Au niveau syndical, il tente de répéter ce que le péronisme a fait dans les années 1945 en utilisant l'appareil d'Etat, mais dans une situation totalement différente pour l'économie du pays, et, par conséquent, sans aucune chance de succès.
N'ayant pas connu la défaite, confronté à une politique économique antipopulaire, le mouvement ouvrier va animer un processus continu de luttes. Il y a un processus continu de crise révolutionnaire, de crise totale de la vieille direction, et de formation d'une nouvelle situation, dans laquelle nous d'énormes possibilités pour la gauche révolutionnaire et, concrètement, pour le MAS. De nombreux syndicats d'entreprise peuvent être gagnés par la gauche. En ce sens, il y a une certaine expérience dans le mouvement syndical argentin. On se souvient que dans la montée des luttes qui a suivi le « cordobazo », au début des années 1970, s'est développé un large courant classiste, et de nombreux noyaux d'avant-garde sont nés des syndicats d'entreprise, comme les syndicats Sitrac-Sitram à Cordoba, ou ceux de Villa Constitucion. Ce processus peut reprendre au-
Mais il est aussi possible que l'« alfonsisme » gagne sur des secteurs importants luttant pour la démocratie syndicale.
- Pour conclure, à quelles tâches internes, politiques, nationales et internationales la direction du MAS et votre parti sont-ils confrontés ?
- Nous comprenons que le vote de larges secteurs du mouvement populaire et même du mouvement ouvrier en faveur d'Alfonsin reflète des aspirations démocratiques positives, mais nous n'ignorons pas pour autant que le gouvernement radical est le pire ennemi des travailleurs et du peuple argentin. Le MAS se prépare à l'affronter et à affronter l'impérialisme,
2. Le « cordobazo » est le nom donné au soulèvement semi-insurrectionnel qui eut lieu à Cordoba à la fin de 1969, avant la chute de la dictature militaire et le retour de Juan Peron. D'importants secteurs lutte de classe du mouvement ouvrier, ainsi que des militants d'organisations révolutionnaires, y participèrent.
dès maintenant. Le gouvernement radical est l'ennemi principal, l'agent de l'impérialisme américain. Nous menons également une campagne pour qu'il accomplisse ce qu'il a promis pendant la campagne électorale. C'est la première grande tâche.
La seconde est d'intervenir dans le réorganisation syndicale gagner un secteur important du mouvement ouvrier. En ce sens, nous continuons à travailler en développant la conquête fondamentale du MAS pendant la campagne électorale, que fut sa profonde insertion dans les quartiers populaires, l'ouverture de 600 locaux du parti, essentiellement dans le cordon industriel du
La diffusion de notre hebdomadaire a une grande importance. Nous avons vendu 40 000 exemplaires de l'édition du numéro concernant le bilan des élections. L'autre tâche immédiate est l'organisation de cours de formation, de progagande et de formation interne, vu que le parti a crû de manière impressionnante pendant la dernière année, derniers mois de la campagne électorale, ce qui détermine la nécessité nouvelle d'acquérir une formation trotskyste so-
En ce qui concerne les tâches internationales, nous continuerons à lutter pour la conviction de toute notre vie, qui est la nécessité de lutter pour la construction d'une Internationale révolutionnaire de masse, la IVe Internationale. A ce propos, comme vous le savez, les lois argentines n'autorisent pas l'affiliation des partis à des organisations internationales, et nous nous plions à ces dispositions. Mais, en tout cas, nous continuons à travailler dans la perspective d'un parti mondial de la révolution. Votre visite nous paraît prometteuse, et nous avons l'intention de maintenir des contacts fraternels avec toutes les organisations dans le monde qui partagent l'objectif de construire une Internationale révolutionnaire, ainsi qu'avec tous les courants du mouvement ouvrier qui surgissent dans divers pays et s'orientent vers une position de rupture totale la bourgeoisie et l'impérialisme. Nous pensons que l'impressionnante montée des luttes à l'échelle du monde entier ouvre, a déjà ouvert à plusieurs reprises, et continue à ouvrir d'énormes possibilités. Pour nous, le cas le plus significatif est celui de la Pologne et l'apparition de toute cette gauche qui affronte la bureaucratie. De nombreux cas analogues à celui-là vont se répéter. La montée révolutionnaire va produire de nouveaux courants, et il est très important de travailler en leur direction sur la base du projet de construction d'un parti mondial.
Les autres tâches internationales consistent en l'activité de solidarité. L'an dernier, le MAS a développé une campagne prolongée de solidarité avec la Pologne, rassemblant 20 000 signatures contre la répression. Aujourd'hui, la campagne la plus importante est celle menée contre l'invasion du Nicaragua.
Propos recueillis pour Inprecor, Buenos Aires, novembre 1983.