A question de la lutte pour la réapparition des disparus, menée par les Mères de la lace de Mais constitue un point important de la situation argentine. Cette ren
/ vendication se heurte en effet à l'appareil militaire de la dictature tout entier. Le gouvernement bourgeois de Raul Alfonsin tente aujourd'hui de manœuvrer au milieu de la contradiction qui existe entre ses promesses électorales sur le respect des droits démocratiques et sa volonté de composer avec l'appareil militaire. Pour l'instant, le nouveau gouvernement a remplacé les chefs des forces armées, fait abroger l'auto-amnistie décrétée par les militaires l'automne dernier pour couvrir « les excès commis durant la lutte contre la guérilla », et adopté une nouvelle loi destinée à ce que « les violations aberrantes des droits de l'homme, dont se sont rendus coupables le terrorisme et ceux qui l'ont réprimé, ne restent pas impunis ». En mettant ainsi sur pied d'égalité les tortionnaires de la junte et leurs victimes, le gouvernement tente d'éviter la mise en ac-
Toutefois, la situation permet aujourd'hui que les langues se délient, et nombre de témoignages viennent révéler toute l'horreur des massacres commis par les militaires.
Ainsi, un officier argentin vient de révéler qu'un millier de « terroristes » ou présumés tels avaient été jetés à la mer du haut d'un avion, après avoir été enlevés, torturés et anesthésiés. C'est dire si le décret du nouveau gouvernement est bien timide face aux responsabilités des militaires dans la répression, et si le combat pour la réapparition des disparus et le châtiment de leurs tortionnaires, mené par les mères de la place de Mai, est important. C'est de tout cela que se sont entretenus nos envoyés spéciaux, avec
La lutte continue pour
cusation publique de l'institution militaire elle-même. Hebe P. de Bonafini, présidente du mouvement des mères de la place de Mai.
« INPRECOR » : - Comment développée votre action, depuis que la dictature est entrée en crise après la guer-
HEBE P. DE BONAFINI : — La guerfut un grand tournant. Le peuple a commencé de nouveau à s'éveiller, car cette guerre lui a donné un exemple des mensonges dont étaient capables les militaires. Les gens ont pu voir comment les militaires ont sur la guerre Malouines pour emmener les jeunes à l'abattoir. De la même manière, les militaires avaient menti pour justifier leur guerre contre nos enfants. Le peuple a commencé, maintenant, à prendre part à notre combat. Il est descendu dans la rue, la peur a commencé à reculer. Bref, on a à défendre le droit à la vie, qui, des années durant, a été foulé pieds. Nos mouvements se sont renforcés et nos revendications touchent de plus en plus de gens. Voilà où nous en sommes aujourd'hui.
- Votre principale revendication est celle de la « réapparition » vivants des disparus. Pensez-vous pouvoir délivrer des personnes encore incarcérées et découvrir les prisons secrètes de la dictature ?
- Jusqu'à ce jour, nous n'avons pu trouver aucun disparu vivant. Nous savons aussi que les camps ont été supprimés, mais nous ne savons pas où leurs occupants ont été dissimulés. Nous savons tout cela par des personnes qui ont été emprisonnées mais sont maintenant libres. Mais nous ne pouvons pas encore le prouver. Le gros progrès de notre action est que les gens, aujourd'hui, comprennent ce que furent nos enfants, pourquoi ils ont été arrêtés, quelles mères nous sommes, et pourquoi nous nous battons. Et nous espérons aussi que le gouvernement élu tiendra les promesses qu'il a faites durant la campagne électorale.
— Vous avez une immense liste (toute la pièce dans laquelle nous parlons avec Hebe P. de Bonafini est tapissée avec des photos des fils et des filles disparus). Combien cette liste comprend-elle précisément de noms ?
-- A ce jour, nous recevons toujours de nouveaux noms et de nouveaux cas. Mais nous ne voulons et ne pouvons faire de recherche pour chaque cas particulier. Cela va beaucoup plus loin qu'un simple drame personnel. C'est un malheur qui atteint le peuple tout entier et qui doit, conformément à Lorsque l'on agit individuellement, on a de centaines d'années, et l'on ne vient jamais à bout de ce drame national. Il y a des familles qui ont complètement disparu, père, mère, enfants. Personne ne peut même signaler leur disparition. Si, en tant que mères, nous ne faisons de recherche que pour nos propres enfants, alors nous laissons de côté, en réalité, la plus grande part du drame.
On peut voir, aujourd'hui, l'étendue réelle de ce drame. Nous rencontrons des maintenant, avaient peur de signaler la disparition
d'un membre de leur famille, ou qui le faisaient au poste de police. Elles ne comprenaient pas que, comme cela, elles informaient les ravisseurs eux-mêmes de la de leurs enfants. Beaucoup d'autres n'osaient pas parler, étaient complètement terrorisées. Quand leur mari disparaissait, les femmes avaient peur que les enfants ne puissent disparaître à leur tour.
Vous devez comprendre que la terreur avait pris une dimension inimaginable. Dans une usine où 250 personnes ont disparu, à peine 40 d'entre elles ont été signalées réellement. Beaucoup de personnes dont le frère ou un proche avait disparu, ont eu peur d'être enlevées aussi, ou de perdre leur travail, si elles nous avaient raconté quelque chose. Le plus terrible cependant, est que les gens ne comprenaient absolument pourquoi leurs concitoyens disparaissaient. Les militaires faisaient une campagne très organisée, en affirmant que tous les disparus étaient des terroristes, et cela a très souvent marché.
On a perdu le sens de la solidarité. Mais aujourd'hui, les jeunes vont plus loin qu'avant. Ils se battent à nouveau pour leurs vies, pour leurs camarades, pour leurs frères. Et c'est là notre succès.
- Sait-on aujourd'hui où étaient situées les prisons secrètes de la dictature ?
- Je peux vous en donner toute une liste. Beaucoup de maisons privées, dans les villes, étaient des prisons secrètes. La plupart des postes de police étaient des lieux de torture. Les camps étaient dispersés dans tout le pays. Le pays tout entier était un camp. Et le peuple doit encore, en premier lieu, payer les armes avec lesquelles il a été terrorisé.
- Vous organisez une marche chaque semaine, depuis 1977, sur la place de Mai. Est-ce que les élections du 30 octobre dernier ont changé quelque chose pour action? Les candidats se sont-ils Mars 1982 à Paris, devant l'ambassade d'Argentine. (DR)
prononcés en faveur de vos revendications ? Avez-vous aujourd'hui un soutien au Parlement ?
- Nous devons faire en sorte, aujourd'hui, que les élus se chargent de cela. Il est cependant fondamental que nos affaires restent aux mains du peuple. Car beaucoup de candidats nous ont affirmé leur soutien, mais cela peut avoir des significations différentes. Nous allons organiser la mobilisation, à l'intérieur comme à l'extérieur du Parlement. Nous voulons que les coupables soient punis aussi vite que possible. On doit empêcher qu'ils quittent le pays maintenant. Les dernières lois de la dictature concernant l'amnistie systématique des militaires, les décrets de compensation (nous ne voulons pas d'argent, nous voulons avoir de nouveau nos enfants), la prétendue loi de pacification et la prétendue loi pour la défense de la démocratie, doivent être abolies.
Jusqu'à maintenant, le nouveau gouvernement est seulement constitutionnel. Pour qu'il soit démocratique, ces lois doivent être abrogées.
- On a souvent dit dans la presse que l'on doit, quant au passé, laisser faire le temps. Y a-t-il un danger que le Parlement agisse de la sorte ?
- Bien sûr, c'est un danger permanent. L'adversaire n'est pas parti. Il a simplement abandonné ses quartiers. Mais je crois au peuple, et plus encore à la jeunesse. Ils n'oublieront plus jamais cette horreur, et ils veulent aussi défendre avenir. Nous ne recherchons pas une déstabilisation de la nouvelle situation, comme on commence déjà à nous le reprocher, mais nous voulons uniquement que la nouvelle situation ait
-Il faut punir les responsables des crimes. Mais c'est pratiquement toute l'armée et la police qui portent des responsabilités dans la répression. Ne devez-vous pas compter avec la résistance de ces forces ?
- Bien sûr. Mais nous avons, nous aussi, une force avec laquelle il faut compter. Et, aujourd'hui, nous avons un soutien considérable. Nous sommes prêtes à payer de nos propres vies les batailles que nous menons pour la vie et la liberté. C'est pourquoi nous ne voulons en aucun cas admettre que les ennemis de la vie et de la liberté soient laissés en paix après ce qu'ils ont fait. Sinon, ils pourraient recommencer encore une fois. Et c'est ce que pense aujourd'hui la majeure partie du peuple.
- Je me souviens d'un cas vraiment affreux : le capitaine Astiz s'était introduit dans votre mouvement. Il avait alors fait assassiner la première présidente des mères de la place de Mai. Il est aujourd'hui à l'étranger, mais que se passe-t-il à son sujet ? (1)
— Nous ne pouvons pas encore prouver la culpabilité d'Astiz. C'est pourquoi nous supposons que les disparus sont encore en vie, même notre première présidente. Astiz est cependant responsable de la disparition des religieuses françaises. Cela est certain aujourd'hui. Quoiqu'ils en disent, un grand nombre de personnes sont coupables, y compris des civils, des juges, et une partie du clergé, qui portent aussi la responsabilité de ce qui s'est passé. Tous ces gens doivent être condamnés et punis comme ils le méritent.
- Comment et qui doit donc condamner et punir ?
- Nous réclamons la constitution de jurys spéciaux de 12 à 13 personnes, différents des tribunaux, et sans juges. Cela est prévu dans la Constitution. Le Parle ment doit maintenant l'organiser. Ces jurys doivent trancher d'après les indices, là où il n'y a pas de preuves, puisque les gens ont disparu.
- Votre combat était et est tout à fait exemplaire, pour le monde entier. Que demandez-vous aujourd'hui à tous ceux qui vous ont soutenues ?
- Nous sommes en contact avec des mères de Colombie, du Chili, d'Uruguay. Rien qu'en Argentine, des personnes de vingt-six pays différents ont disparu. Nous appelons aujourd'hui toutes les personnes du monde entier à nous soutenir encore, pour que le gouvernement tienne ses promesses. Nous devons aller plus loin, pour que rien de tel ne puisse plus jamais se reproduire.
Propos recueillis pour Inprecor, Buenos Aires, novembre 1983. 1. Cf. Inprecor numéro 134 du 11 octobre 1982.