et la politique d'austérité du
[ciellement dissoute aprés une dictature sanglante de plus de sept années. Le 10 E 5 décembre dernier, la junte militaire au pouvoir à Buenos Aires s'est offidécembre est entré en fonction le nouveau gouvernement civil, formé par l'Union civique radicale (UCR), sous la présidence de Raul Alfonsin, élu lors des élections présidentielles du 30 octobre 1983 (1). Depuis la déroute manifeste subie par la dictature au printemps 1982 lors de la guerre des Malouines, le processus de décomposition du régime militaire s'était accéléré à vue d'œil (2). Alors qu'avant les élections du
30 octobre dernier, la passation des pouvoirs avait été fixée au mois de février 1984, elle était précipitamment avancée et effectuée au mois de décembre, des l'issue du
Cette accélération du rythme de la passation du pouvoir par la junte témoigne de la dislocation rapide du régime militaire et de ses instruments de contrôle. Le nouveau gouvernement civil devrait cependant pouvoir bénéficier à tout le moins d'une période de quelques mois d'« état de grâce » avant d'être contraint d'engager, contre
La chute du régime militaire
les travailleurs, les grandes batailles qui s'annoncent sur tous les fronts. Karl BERGMANN
Lorsque la junte militaire a déposé, le 24 mars 1976, le dernier gouvernement péroniste d'Isabel Peron (veuve de Juan Peron, auquel elle avait succédé en juillet 1974), elle pouvait compter sur le soutien de la plupart des milieux bourgeois, y compris de l'ensemble de l'UCR alors sous la direction de Ricardo Balbins, ainsi que sur celui d'importantes composantes de la direction péroniste. Le régime d'« Isabelita » s'était en effet montré incapable de mettre en œuvre le plan de restructuration économique (plan Rodrigo) qu'il avait annoncé dès 1975. Cette restructuration devait remplacer l'ancienne politique d'industrialisation par le développement des secteurs de substitution aux importations, par un projet s'intégrant de façon beaucoup plus marquée dans le cadre du marché mondial économique. L'échec du gouvernement d'Isabel Peron a surtout été dû à la résistance d'une classe ouvrière progressivement passée sous la direction de tendances lutte de classe au sein des syndicats péronistes. Même la répression sauvage menée par l'Alliance anticommuniste argentine (AAA), les fameux escadrons de la mort, n'est pas parvenue à briser cette résistance.
UNE ÉCONOMIE EN DÉROUTE Dès le 2 avril 1976, soit une semaine après le putsch, l'équipe économique de la dictature dirigée par José Martinez-Hoz rendait publics ses projets. Ce n'était plus le plan Rodrigo aux ambitions limitées, mais un véritable « plan Friedman » qui était à l'ordre du jour (3). Celui-ci prévoyait l'arrêt de toute industrialisation sous l'égide de l'Etat dans les secteurs de substitution et l'ouverture du marché local aux capitaux et marchandises en prove-
ARGENTINE nouveau gouvernement civil nance de l'étranger, la restructuration de la production nationale en fonction de ses débouchés sur les marchés mondiaux, le désengagement de l'Etat dans l'économie par la reprivatisation du secteur public, la stabilisation des taux de change. Pour assurer la mise en œuvre de ce projet, la dictature a lancé contre la classe ouvrière une attaque d'une ampleur et d'une violence sans précédent dans l'histoire de ce pays. La politique de Martinez-Hoz s'est pourtant achevée dans le chaos le plus total, aboutissant exactement à l'inverse du résultat escompté. Les 30 000 personnes disparues n'en sont que l'illustration la plus effrayante. Il faut y ajouter une perte immédiate de pouvoir d'achat des salaires de 50% (les salaires industriels réels ont chuté de 45 % entre 1975 et 1976 et ont continué à décliner au cours des deux années suivantes), la constitution d'une armée de chômeurs représentant plus de 20% de la population active, sans compter les centaines de milliers d'exilés.
A partir de 1980, l'économie a commencé à échapper à tout contrôle. Entre 1976 et 1982, la production industrielle a baissé de plus de 20%. Le nombre des entreprises industrielles est passé de 8 101 unités à 6 637 unités, et les emplois industriels ont diminué de 30%. Parallèlement, l'endettement extérieur du pays s'est aggravé très rapidement. Alors qu'en 1975 la dette extérieure représentait deux fois le montant des exportations. et 10 % du produit intérieur brut (PIB), elle était égale, en 1982, à quatre fois le montant des ventes à l'étranger et à 40% du PIB. Le service de cette dette (intérêts et commissions) est passé de l'équivalent de 10 % à 60 % des recettes à l'exportation. Par voie de conséquence, à partir de 1980, l'industrie du pays ne disposait plus de capitaux pour continuer à financer son développement, alors qu'elle ne pouvait plus obtenir de crédits à l'étranger.
FONSIN
ILLA-PECT
Meeting d'Alfonsin, le 29 septembre à Buenos Aires. (DR)
C'est alors que s'est annoncé un krach bancaire qui n'a pu être évité que grâce à l'intervention de l'Etat. A partir de ce moment, l'endettement et les interventions de l'Etat se sont accrus sans limite. Le déficit des finances publiques s'en est trouvé aggravé dans des proportions inimaginables. Pour le seul exercice de 1983, et en comparaison avec l'année précé-
1. Cf. Inprecor numéro 160 du 7 novembre 1983, et 161 du 21 novembre 1983.
2. « Du fiasco des Malouines à la transition négociée », Jean-Pierre Beauvais, Inprecor numéro 147 du 11 avril 1983.
3. Milton Friedman est un économiste américain, chef de file des théoriciens de l'école monétariste de Chicago, dont les « boys» ont fait d'importants ravages comme conseillers économiques des gouvernements de nombreux pays latino-américains, comme le Chili, par exemple.
dente, ce déficit a augmenté de 395,8% par rapport au montant total du budget, et même de 680,8% par rapport à son niveau de 1982 (4). En l'absence de tout nouveau crédit de l'étranger, la planche à billets est devenue le principal moyen de financement du pays, d'où un rythme annuel d'inflation de près de 400%.
L'ère de la dictature est ainsi devenue l'un des moments les plus marquants de l'histoire de la bourgeoisie argentine. La politique économique de Martinez-Hoz l'a exposée sans aucune protection aux effets de la crise économique internationale et l'a privée de toute capacité de résistance. Toutefois, c'est la classe ouvrière qui a eu, et qui a encore, le plus à souffrir de cette période.
LA RESISTANCE A LA DICTATURE
ET LE DÉVELOPPEMENT DE LA CRISE POLITIQUE A la veille du putsch militaire de 1976 était apparue, au sein des syndicats péronistes, une avant-garde syndicale organisée en « tendances classistes », c'est-àdire indépendant de la direction péroniste bourgeoise. A plusieurs reprises, ce courant syndical est parvenu à rassembler sous sa direction l'ensemble de la classe ouvrière, et même une partie des couches les plus pauvres de la petite bourgeoisie. En même temps, ces secteurs progressistes constituaient, pour les organisations révolutionnaires, un lien avec les masses
Durant la dictature, cette avant-garde a été systématiquement exterminée. Pire, presque tous ceux qui, à partir de 1978, ont commencé à organiser la résistance, sont venus rejoindre les rangs des « disparus ». Cette perte pèse encore aujourd'hui sur toute l'évolution politique du pays. Même si le souvenir de ces combattants et de leurs objectifs est encore extrêmement présent pour la base syndicale qui est en train de se réorganiser, la force et l'expérience de la génération précédente n'en pas moins au mouvement ouvrier. Parmi les 30 000 disparus, on peut compter, selon certaines estimations, quelque 25 000 militants et militantes
La résistance à la répression a comdès la fin de 1977, avec les défilés des mères de la place de Mai. La dictature a néanmoins réussi à accréditer, auprès d'une grande partie de la population, l'idée qu'il s'agissait de « mères de subversifs », et par là même à les isoler. La seconde vague de résistance s'est développée de façon hésitante à partir de 1979, puis plus largement ensuite, dans les ensyndicats. Les structures de base des syndicats dans les entreprises étaient paralysées. Quant aux structures professionnelles, elles avaient été soumises à l'« intervention », c'est-à-dire qu'elles étaient placées sous le contrôle de l'armée. En outre, une fois passé le premier choc créé par le putsch, la majorité des syndicats péronistes se montrait prête à collaborer avec les « directions d'intervention » contre la base.
Mais lorsque la dictature a commencé à perdre le contrôle de la situation économique, les « gremios » d'entreprise (conseils de délégués) se sont mis à se réorganiser à la base, et ce, dans la plupart des cas, en étant en butte à l'opposition de la direction syndicale. Ce processus de réorganisation s'est surtout effectué dans le secteur nationalisé, où les licenciements étaient moins importants. Aujourd'hui encore, il est très en retard dans le secteur privé. Cette réorganisation s'est traduite par une telle poussée de la base que la confédération syndicale a dû elle-même entrer en action, ne serait-ce que pour ne pas être débordée. C'est ainsi qu'à partir du moment où la base a commencé à utiliser à son profit la tradition du syndicat unique péroniste, on a assisté à une scission de la centrale syndicale en deux branches, la Confédération générale des travailleurs - République argentine (CGT RA), qui est la plus ouverte et la plus active, et la CGT - Azopardo (5).
Devant cette pression de la base et ses répercussions dans la bureaucratie des syndicats péronistes, et face économique, la dictature a réagi par avant, en se lançant dans l'aventure des Malouines. Son échec s'est traduit par une rupture définitive de tous les liens entre la dictature militaire et la bourgeoisie et par une cassure au sein même de la direction militaire. Cet échec de la junte a si bien soudé les noyaux de ré sistance qu'il a donné naissance à un mouvement d'opposition massif à la dictature.
A la fin du mois de novembre 1983, soit une semaine à peine avant le retrait définitif des dictateurs, une petite feuille à scandale de Buenos Aires, Siete Dias, publiait le rapport interne de l'armée sur l'aventure des Malouines. Cet événe ment témoigne à lui seul de l'ampleur de la crise qui traversait la direction de l'armée. Ce rapport n'avait été tiré qu'à dix
Get l'exemplaire qui fut publié portait le numéro 01, désignant celui qui était attribué à l'ex-président de la République, le général Reynaldo Benito Bignone, chef de l'Etat après l'aventure des Malouines. Le contenu du rapport montre cependant de façon encore plus flagrante à quel point les différents cercles dirigeants de la dictature s'affrontaient à couteaux tirés (6).
C'est au début de 1981 qu'avait été adopté le projet d'occupation des Malouines pour fin 1982, soit durant l'été austral. L'objectif avoué du projet était « la relance du processus de réorganisation na-
4. Clarin, Buenos Aires, 23 novembre 5. « Plans de la junte et manœuvres de la bureaucratie syndicale », Inprecor numéro 129 du 28 juin 1983.
6. Siete Dias, 23 novembre 1983. Le Monde du 29 novembre dernier rend compte du rapport de la commission Rattenbach. commission interarmes, composée de six généraux à la retraite et présidée par le général de l'armée de terre Rattenbach, a été constituée le 2 décembre 1982, pour apprécier la façon dont avait été menée la guerre des Malouines au niveau « politique et stratégique ». Ses conclusions, rendues seulement le 30 septembre 1983, ont été transmises à la junte et au conseil supérieur des forces armées, pour qu'il tionale ». Mais lorsque, par la suite, la situation s'est aggravée et que la mobilisation syndicale s'est affirmée, les dictateurs ont décidé de façon précipitée, au début de 1982, d'avancer de six mois le déclenchement des opérations, et ce sans la moindre préparation. L'échec de l'opération militaire de la junte, les milliers de soldats morts ou disparus du fait de l'aventurisme des chefs militaires de la junte, modifièrent alors brusquement la
L'opposition syndicale et l'opposition démocratique se sont développées conjointement sous la forme de « gremios » de base et de l'activité des « mères des disparus ». Au fur et à mesure que cette unification de la résistance à la dictature s'accélérait, la capacité de la direction péroniste à contrôler le mouvement était de plus en plus remise en question, et la bourgeoisie poussait à une dissolution rapide du régime dictatorial. La combinaison des revendications cratiques et économiques et la conjonction parallèle des diverses expériences de combat contre la dictature, ont eu deux conséquences principales. Tout d'abord, ce n'était plus seulement le pouvoir de l'armée et de la police, c'est-à-dire des instruments visibles de la dictature, qui étaient remis en cause, mais aussi la position de tous ceux qui avaient collaboré d'une manière ou d'une autre avec eux. C'est ainsi que l'Eglise a perdu une grande partie de son prestige parce que les évêques ont justifié l'utilisation de la terreur comme instrument de lutte contre le marxisme. Mais, en second lieu, c'est surtout la bureaucratie péroniste qui a été la plus touchée par ce mouvement de défiance. En effet, sa direction s'était extrêmement compromise par son attitude sous le gouvernement d'Isabelita, et par sa collaboration avec les militaires.
LA CRISE DU PERONISME Pour la direction du mouvement péroniste, qui regroupe le Parti Justicialiste, les syndicats péronistes et des organisations diverses (femmes, jeunesse, etc.), la première phase de l'ouverture politique a abouti à une véritable catastrophe. Non seulement c'est la première fois qu'elle a perdu des élections depuis qu'elle existe, mais encore sa position au sein du mouvement syndical est menacée.
Dans un premier temps, tout s'était déroulé selon les scénarios péronistes habituels en période de dictature. La direcstatue à huis-clos. La junte y est accusée « d'avoir conduit les forces armées, à partir d'une planification précipitée, incomplète et erronée, un affrontement auquel elles n'étaient pas préparées » et « de ne pas avoir su exploiter les occasions concrètes qui se sont présentées de mettre fin au conflit de façon honorable ». Les sanctions recommandées par la commission étaient les suivantes : peine de mort ou prison à perpétuité pour le général Galtieri, l'amiral Anaya et deux colonels ; destitution et emprisonnement de longue durée pour le brigadier-général Lami Dozo et le général Menendez ; ouverture d'une information contre le capitaine Astiz, chef des troupes chargées de la défense de la Georgie du Sud ... Au total, dix-sept officiers sont mis sur la sellette.
tion de la CGT connaissait une scission (cela avait déjà été le cas dans les années 1960 : le dirigeant de la CGT, Vandor, s'était alors tellement compromis avec la dictature militaire de l'époque que la scission était apparue comme le seul moyen de sauver la CGT; c'est de cette scission qu'était née la « CGT de los Argentinos », sous la direction d'Ongara). La CGT-RA, dirigée par Saul Ubaldini, a commencé à réagir à la pression de la base avant de se lancer elle-même dans le mouvement d'opposition à la ture. Après la crise des Malouines, direction péroniste s'est mise rer la transition, sa principale préoccupation étant alors de reprendre totalement en main le mouvement de la base syndicale. Lors des trois grèves générales (6 décembre 1982, 28 mars 1983 et, trois seavant les élections, 4 1983), elle s'était certes montrée capable de se porter à la tête de la mobilisation des masses. Mais, en fait, elle avait déjà perdu tout contrôle des conflits dans les entreprises. C'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles le dirigeant du mouvement péroniste, vice-président du collectif des « 62 organisations » et ancien leader des syndicats de la métallurgie, Lorenzo Miguel, a accepté de conclure avec la junte militaire ce que l'on a appelé le pacte militaire-syndical. Il s'agissait de permettre à la direction péroniste d'avoir les mains libres dans les syndicats dès la période de transition vers un gouvernement civil, afin de les reprendre totalement en main. Les fameuses « directions d'intervention » mises en place par la dictature après le coup d'Etat de 1976, été remplacées par des « commissions de normalisation ». Cette mesure concernait les sections syndicales les plus remuantes (un tiers environ des sections) et la seule fédération des Banques.
Dans le cadre de ces « commissions de normalisation », les directions péronistes renouaient avec leurs vieilles méthodes : répression brutale à l'encontre des militants syndicaux de base (les disparicontinuaient) et déclenchement de grèves, lorsque la pression de la base devenait trop Parallèlement, les directions péronistes cherchaient à empêcher la réorganisation syndicale à la base. Dans certains cas, la base syndicale refusait même de prendre part aux grèves, car elle ne voulait pas aller à l'affrontement sans s'être préalablement réorgani-
En même temps, la direction péroniste cherchait à contenir la pression dans d'autres organisations de base du mouvement justicialiste. Or, avec la phase d'ouverture politique, une immense soif d'action politique s'est manifestée dans la population. On mesure mieux le poids du péronisme, quand on sait que près de 3,5 millions de personnes ont alors adhéré à ce mouvement. Mais sa direction ne voulait pas courir le risque d'être débordée, comme elle l'avait été dans les années 1970. Elle a aussitôt mis en place des dispositifs de contrôle. Pour la préparation des élections, les trois « branches » du mouvement (syndicats, organisation des
Parti justicialiste)
vaient prendre aucune initiative indépendante. Tous les candidats aux élections ont été nommés un à un par la direction , et leur choix reflète bien ce processus. Le candidat à la présidence, Italo Luder, est connu pour avoir confié les pleins pouvoirs à l'armée, pour la répression, alors qu'il était président par intérim, après la mort de Juan Peron. Le candidat à la vice-présidence, Deolindo Bittel, était le stratège de la sécurité du gouvernement d'Isabelita Peron. Le prétendant au poste de gouverneur de Buenos Aires, Herminio Iglesias, était responsable des escadrons de la mort de l'AAA et passait pour le opérations de « matonaje sindical », méthodes qui consistaient à battre à mort ou à livrer à la dictature, après les avoir passés à tabac, les militants syndicaux qui s'opposaient à la direction
On pourrait multiplier les exemples à volonté. Mais le fond de la politique des dirigeants péronistes apparaît plus particulièrement dans une interview du candidat péroniste au Sénat, Juan José Taccone, à la veille des élections du 30 octobre
Pour le dirigeant justicialiste, « l'Argentine ne peut qu'avoir intérêt à la péronistes. Certes, n'avons guère de différences avec les auplus de moyens de maintenir la cohésion du pays qu'elles n'en ont. Nos adversaitrompent lourdement lorsqu'ils croient qu'une défaite de la direction péroniste des syndicats leur permettra de disposer d'un mouvement syndical à leur convenance. Une telle défaite transformeouvrier en force d'opposition. Et cette force, même si elle s'appuie sur des revendications légitimes, nous conduira à l'anarchie. Or, seul le péronisme est à même de contrôler l'étape de la transi-
Ce contrôle lui a pourtant échappé des mains dès avant les élections. Non seulement la base des militants d'entreprise s'est de mieux en mieux organisée pour faire front aux directions syndicales, y compris avec l'aide d'éléments fidèles au péronisme, mais encore cette
La queue pour voter, le 30 octobre 1983. (DR) opposition apparaît désormais au grand jour. Le 17 octobre, les deux CGT avaient appelé à un meeting de mobilisation au
Velez à Buenos Aires. Plus de avaient répondu à leur appel. Mais lorsque Lorenzo Miguel, le porte-parole des « 62 organisations », a voulu parler, on a assisté à un véritable concert de sifflets. « On n'en veut pas » ont scandé la grande majorité des présents, jusqu'à ce qu'il cède le micro. Et comme il n'avait pas immédiatement disparu de la tribune, les gens ont commencé à lancer des bouteilles dans sa direction. Lors de ce même meeting, Saul Ubaldini, le dirigeant de la CGT-RA, a été, quant à lui, applaudi. Il est manifeste que la base ouvrière commence à se détacher des milieux les plus corrompus de la direction syndicale, ceux qui apparaissent comme les plus compromis avec la répression et la dictature militaires, et cherche sa propre voie. Une semaine plus tard, lors du dernier meeting électoral des péronistes à Buenos Aires, on a pu de nouveau assister à ce phéno-
Malgré la présence de plus d'un million de personnes, les sigles des entreprises derrière lesquels la base des syndicats défile habituellement de façon structurée, étaient totalement absents. Les responsables syndicaux d'entreprise ne suivent donc plus la direction des syndicats. La débâcle électorale a ensuite mis une fois de plus en lumière ce processus. Les péronistes ont perdu plus d'un million de voix par rapport aux présidentielles de 1973, où ils avaient obtenu 62 % des suffrages, contre 40 % cette fois-ci. Mais si l'on examine le détail des résultats, on s'aperçoit que la situation du mouvement péroniste est encore plus grave. C'est en effet partout où la base syndicale s'est déjà réorganisée, dans les bastions ouvriers, que les péronistes ont enregistré leurs plus
Après les élections du 30 octobre, l'ambiance était véritablement au « sauve-qui-peut » au sein du mouvement péroniste. Chacun, dirigeant ou structure, cher-
7. Index Economico, Buenos Aires, numéro 59, octobre 1983.
chait à prendre ses distances vis-à-vis de la direction du mouvement. La tendance « Intransigeance et mobilisation péroniste » (IMP), qui passe pour avoir pris le relais des Montoneros au plan politique, a purement et simplement exigé la démission de toute la direction et une au suffrage direct d'une noudirection par les membres des « branches » (8). La direction de l'ensemble de la « branche » des femmes s'est ralliée à cette proposition. Les gouverneurs péronistes élus dans cinq provinces ont exigé, eux aussi, la démission de tous les dirigeants. Lors de la réunion, le 9 novembre dernier, du conseil national des « 62 organisations » du mouvement péroniste, il était presque certain que Lorenzo Migel et ses partisans devraient bientôt passer la main. Certes, il a tout de même obtenu la vice-présidence du mouvement, mais en étant contraint de déléguer ses pouvoirs. Les nouveaux dirigeants sont issus de la même tendance que lui, mais ils sont moins connus de la population.
Tout cela n'a fait que renforcer le mécontentement face à la direction péroniste. La délégation parlementaire péroniste de Buenos Aires a refusé de s'inparlementaire niste, le responsable de cette fronde, Unamuno, allant même jusqu'à déclarer : «Il y a de beaux messieurs qui, au nom du péronisme, mais en fait en tant qu'agents du processus militaire (la dictature), ont eu partie liée avec l'armée et lui ont promis d'ajouter une chaîne dorée à un péronisme docile. (9) » C'est ce même Unamuno qui, commençant à prendre ses distances vis-à-vis de ceux qu'on désigne comme « les maréchaux de la déroute », déclarait tout aussi ouvertement que « le débat politique au sein du péronisme a aujourd'hui lieu dans la rue (10) ». Cette crise du péronisme se déroule en effet non plus seulement à travers les canaux classiques du mouvement, mais en dehors de tout contrôle de la direction péroniste. Et c'est ce phénomène qui la rend aujourd'hui si explosive. Même si les masses travailleuses continuent à se reconnaître majoritairement dans le péronisme, elles ne cherchent plus en priorité les solutions conformes à leurs intérêts dans les structures de ce mouvement.
Saul Ubaldini, dirigeant de la CGT-RA, qui possède le plus d'expérience pour affronter cette situation explosive, est aussi celui qui réagit de la façon la plus habile. Il n'a donc pas pris ses distances vis-à-vis de Lorenzo Miguel d'une façon tonitruante, parce qu'il savait bien que les reproches qu'on pouvait lui faire pouvaient s'adresser a tous les bureaucrates, y compris dans les syndicats. Il a préféré de clarer que « Lorenzo Miguel et Herminio Iglesias ont manifestement commis des erreurs humaines qui nous ont coûté aujourd'hui une victoire électorale. Mais ce ne sont là que des peccadilles que l'on doit maintenant oublier ». Dans le même temps, Ubaldini cherche à définir une orientation politique susceptible de redonner son pouvoir à la bureaucratie syndicale dans la nouvelle situation résultant des élections. En premier lieu, il a refusé une réunification des deux CGT sous la direction des « 62 organisations »,
Lorenzo Miguel. réunification doit se faire, selon Ubaldini, en dehors des structures du parti péroniste. En second lieu, il a exigé une « normalisation » immédiate des syndicats, afin de laisser les mains libres à la direction syndicale. Dès le 10 novembre, Ubaldini n'a pas hésité à menacer le nouveau gouvernement civil de Raul Alfonsin, avant même son investiture, que, comme par le passé, la CGT « paralyserait le pays par la grève générale chaque fois que cela servirait les intérêts du syndicat ». Cependant, le programme économique et politique d'Ubaldini montre clairement que ces « intérêts » résident en fait dans une intégration de la bureaucratie syndicale dans l'appareil d'Etat, ce que, jusqu'ici, le péronisme lui avait toujours accordé.
Le 18 novembre, Ubaldini a présenté le programme de la CGT-RA, qui repose sur les principaux axes suivants : « normalisation » de la CGT dans son ensemble, création d'une législation sur les conventions collectives, participation des directions syndicales à la gestion des entreprises nationales, participation des syndicats au gouvernement ... C'est donc en toute quiétude que le péronisme offre au gouvernement ses capacités de contrôle du mouvement de masse en échange de son insertion dans l'appareil d'Etat.
LE GOUVERNEMENT ALFONSIN
JOUE AVEC LE FEU Quant à la direction de l'Union civique radicale, elle a bien su apprécier la
Tout autant compromise que les péronistes dans la répression et par ses liens avec la dictature militaire, elle a su mettre en place une nouvelle équipe, sous la direction d'Alfonsin, dès les premiers signes d'ouverture politique.
L'UCR rassemble traditionnellement une partie de la grande bourgeoisie. Mais, avec Alfonsin, ce parti a réussi à s'attirer les sympathies de deux autres couches de la société argentine : une partie des petits des travailleurs indépendants et, surtout, une fraction de la classe ouvrière, ce qui lui a donné un ultime coup de pouce pour gagner les élections. En outre, Alfonsin a fort bien tiré parti de la crise du péronisme. Sa campagne électorale s'est articulée autour de trois thèmes : la garantie des droits démocratiques ; le rejet du pacte entre les directions syndicales et l'armée, et le respect de la démocratie syndicale ; le relèvement des salaires. De cette façon, il a réussi à toucher précisément cette fraction des péronistes qui, ces trois dernières années, est allée le plus loin dans la résistance à la dictature. Derrière ce discours, il y a toutefois plus que de la simple démagogie électorale. Il s'y dissimule en effet une nouvelle mouture de la vieille politique bourgeoise dite d'institutionnalisation. Il s'agit en fait de canaliser l'énorme potentiel de conflits entre les classes à travers les institutions bourgeoises, pour mieux les contenir.
C'est ainsi que jusqu'aux élections, Alfonsin a évité de se lier directement avec le mouvement de résistance active à la dictature. Il a refusé de recevoir lui-même les « mères des disparus ». Après l'entrée en fonction du gouvernement, il s'est prononcé pour une enquête sérieuse sur les disparitions, tout en précisant qu'elle doit rester l'affaire du gouvernement et des tribunaux. Il s'est d'ores et déjà opposé à l'exigence, pourtant modérée, de confier cette enquête à une commission parlementaire.
Sa prise de position en faveur d'un relèvement des salaires est elle-même marquée du sceau de cette politique d'institutionnalisation. C'est ainsi qu'immédiatement après le scrutin, l'équipe économique d'Alfonsin a commencé à répandre dans l'opinion publique l'idée que le relèvement des salaires devait être précédé d'une modification de la législation. s'agissait donc de sortir la question salariale du cadre des entreprises pour la faire prendre en charge par les institutions. Mais, le plus dangereux est encore le projet qui, sous l'étiquette « Démocratie syndicale », a si bien été accueilli dans l'opinion. Ce n'est pas un hasard s'il s'agit là du seul domaine dans lequel le gouvernement peut présenter un programme concret, qu'il a d'ailleurs déjà commencé à mettre en œuvre. C'est aussi en fonction de cet objectif qu'Alfonsin a soigneusement choisi le nouveau ministre du Travail, Antonio Mucci, ancien ouvrier devenu bureaucrate syndical, qui avait été mis au frais par la dictature militaire.
Après la grande victoire électorale, un porte-parole des milieux proches d'Alfonsin a déclaré que l'UCR allait maintenan construire sa propre centrale syndicale, dont l'objectif serait de mettre à bas la CGT péroniste. Toutefois, il vendait la peau de l'ours avant de l'avoir tué, car l'un des aspects positifs du péronisme pour la classe ouvrière, c'est précisément la centrale syndicale unique. D'ailleurs, les projets d'Alfonsin ont immédiatement suscité l'indignation des nouveaux « gre mios » de base. Face à cette réaction, Alfonsin a aussitôt fait machine arrière, son porte-parole, G. Lopez, affirmant que « le gouvernement n'avait besoin que d'une CGT. L'expérience des deux centrales montre qu'elles se retrouvent toujours dans la grève pour mieux agir séparément dans la négociation (11) ».
Après ce ballon d'essai, les projets annoncés par le ministre du Travail sont devenus plus modérés, mais aussi plus concrets. Ce ministère veut présenter un projet de loi réglementant l'élection des délégués de base dans les entreprises. Parallèlement, un Conseil national du salaire doit être créé, dans lequel le gouvernement, les patrons et les syndicats définiraient en commun les grandes lignes de
8. La Voz, Buenos Aires, 17 novembre 1983. Les Montoneros représentent un courant péroniste de gauche issu de la jeunesse péroniste qui a lutté contre la dicature militaire.
9. Idem, 21 novembre 1983.
10. Idem, 17 novembre 1983.
11. Clarin, 13 novembre 1983.
nouvelle forme de populisme. On ne peut te de la dictature des généraux Ongania
•PRESENTE
LA BOCA
PRESENTE INS
la politique des salaires. Avec ces deux projets, le gouvernement a déjà trouvé un terrain d'entente syndicale pour mieux contenir la pression de la base, tout en invoquant la démocrasyndicale. Ce n'est décidément pour rien que cette question est la seule à laquelle le programme gouvernemental d'Alfonsin apporte des réponses concrètes. En dernière analyse, c'est de la mise en application de celles-ci contre le mouvement ouvrier que dépend également la réussite du projet économique du gouverde l'UCR. L'annonce du relèvement des salaires par le nouveau président de la République, une semaine seulement après son entrée en fonction, l'illustre bien. Les salaires et le salaire minimum légal devaient être augmentés de 1 000 pesos argentins (environ 180 francs). Mais, en même temps, Alfonsin annonçait que gouvernement s'opposerait à toute nouvelle augmentation des salaires, car la lutte contre l'inflation était prioritaire et qu'il fallait rembourser la dette extérieure du pays. Parallèlement, le ministre de l'Economie et des Finances, le banquier Bernardo Grinspun, « démentait » toutes les rumeurs selon lesquelles le gouvernement ne rembourserait pas la dette extérieure dans les délais et les conditions
Le cadre dans lequel s'inscrit la politique de lUCR est donc bien clair. Alfonsin est tout à fait conscient qu'il n'y a pas, pour le moment, place pour une
E
RAGA Rassemblement du Parti radical, le 26 octobre. (DR) guère envisager actuellement une mobilisation des masses populaires visant à donà la bourgeosie argentine une plus grande marge de manœuvre au plan international. Pour ce faire, il manque non seulement les possibilités matérielles d'intégration des travailleurs, mais encore, de par la crise du péronisme, des structures de canalisation et de contrôle du mouve-
En acceptant de reprendre à son compte la dette extérieure du pays, le gouvernement ne se contente pas de laisser la porte ouverte à d'éventuels crédits de faible importance pouvant bénéficier aux entreprises en difficulté dont la production est destinée au marché intérieur. Mais la reconnaissance publique de la dette extérieure est surtout destinée à imposer une politique d'austérité qui s'en prend aux travailleurs. La fameuse lutte contre l'inflation se traduira alors surtout par une réduction des dépenses sociales et du budget de l'éducation, la diminution exceptionnelle des dépenses militaires ne servant que de paravent institutionnel à ces mesures. Quoi qu'il en soit, il est déjà manifeste que le gouvernement radical devra passer, plus tôt qu'il ne le souhaitait, à l'offensive contre les masses. La reconnaissance de la dette extérieure lui permettra peut-être de trouver un bouc émissaire, en rejetant la responsabilité de ces mesures d'austérité sur la situation d'endettement actuelle du pays.
Contrairement à la période de la chupuis Lanusse, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, qui a précédé la victoire du Parti justicialiste en 1973, la classe ouvrière semble jusqu'ici jouer un rôle moins important et laisser, dans une large mesure, la bourgeoisie et la petite bourgeoisie occuper le devant de la scène de la lutte antidictatoriale. Ce n'est cependant pas aussi vrai qu'il n'y paraît à première vue. En fait, la classe ouvrière a été touchée si durement par la répression, qu'elle a perdu l'ensemble de ses cadres organisateurs qui possédaient une expérience politique indépendante de la direction péroniste. Cela s'est traduit par le fait qu'une partie des couches ouvrières combatives s'est tournée, sur le plan électoral, vers Alfonsin et lUCR, et non vers les partis de gauche, pour affirmer son refus de voter pour la bureaucratie péroniste. Mais lorsque l'on examine de plus près les débats en cours dans les rangs du mouvement ouvrier et dans les syndicats péronistes, on s'aperçoit rapidement que la classe ouvrière n'est pas prête à s'aligner derrière Alfonsin et le nouveau gouvernement. Toutefois, le débat en son sein se déroule d'une façon totalement différente de celle qui a prévalu dans la période précédente, marquée par le poids des tendances de lutte des classes dans le mouvement syndical.
LA CLASSE OUVRIERE
A LA RECHERCHE D'UN SECOND SOUFFLE Pour la classe ouvrière, toute mobilisation s'articule autour de trois thèmes de revendications immédiates :
— La lutte pour le rattrapage du pouvoir d'achat. Au cours des derniers mois, la détérioration des salaires a atteint une leurs dont le salaire mensuel a chuté nettement en-dessous du minimum légal (1600 pesos, soit environ 560 fi cs en octobre 1983) a considérablemen. augmenté. Or, non seulement ce minimur 'égal n'est pas respecté, mais encore, il 1. permet pas de vivre. Selon le journal Clarin du 22 novembre, si l'on voulait que ce salaire minimum couvre 70 % des dépenses d'un ménage, il faudrait le relever de 211,5 %. Même si le gouvernement entend relever, dans un premier temps, le niveau-plancher des salaires, il ne peut pas considérer la question comme réglée. Les entreprises, et même l'Etat, cherchent tous les moyens pour contourner la loi sur le salaire minimum. Pour la seule province de Buenos Aires, il y a aujourd'hui plus de 11 600 travailleurs communaux qui non seulement ne touchent même pas le salaire minimum, mais qui gagnent encore moins que le montant légal des allocations de chômage (800 pesos, soit près de 300 francs).
- La seconde préoccupation des travailleurs porte sur les conditions de travail. Non seulement la dictature a supprimé la plupart des conquêtes obtenues dans ce domaine et abrogé les lois sur les conditions d'hygiène et de sécurité ou sur la durée du travail, mais les efforts de ra-
tionalisation des patrons sont encore venus accentuer la pression qui s'exerce sur les travailleurs en ce domaine.
- Troisième axe de la mobilisation ouvrière, la lutte contre la chute des emplois dans l'industrie. Partout, on revendique la réintégration de tous les travailleurs licenciés depuis 1976, la réouverture des unités de poduction fermées, ou l'arrêt de toute rétrocession des entreprises d'Etat au secteur privé.
Durant la période électorale, ces trois thèmes revendicatifs n'ont pas débouché sur une mobilisation contradictoire avec la campagne de l'UCR. Mais, à partir du moment où l'Union civique radicale se confond avec le gouvernement, elle ne pourra éviter que les mouvements sociaux résultant de ces trois axes revendicatifs ne s'inscrivent en opposition avec son pouvoir. autour de ces trois axes centraux sont d'ailleurs apparues ces derniers mois. Il convient tout particulièrement de noter que ces mobilisations et ces grèves n'ont pas connu de répit durant la campagne électorale. Selon certaines estimations, plus de deux millions de travailleurs auraient pris part à ces luttes durant le seul mois d'octobre, mois durant lequel a eu lieu la campagne électorale.
Ainsi, le projet de canalisation des revendications salariales par les institutions de collaboration de classe est d'ores et déjà dépassé. Ce projet prévoyait que des commissions paritaires syndicats-patronat se réuniraient au printemps prochain pour fixer le niveau des salaires. Mais, dès après les élections, deux des plus puissants syndicats professionnels, ceux de la métallurgie (UOM) et de l'énergie (Luz y Fuerza, Lumière et force) sont entrés en action. Ces conflits sont aujourd'hui dirigés par une nouvelle avant-garde de militants syndicaux d'entreprise. Et, contrairement à ce qui s'était passé dans les années 1970, cette avant-garde n'a pas encore rompu avec le péronisme et ne s'est donc pas encore dotée de structures autonomes. Mais c'est en quelque sorte la peur d'un tel processus qui a précipité la rupture de la bourgeoisie avec la dictature.
En général, cette avant-garde a réorganisé la base des syndicats dans les entreprises et ranimé l'activité des groupements de délégués dans les ateliers ou les entreprises autour des principaux axes de mobilisation énoncés ci-dessus. Elle en est maintenant à préparer les élections pour autres instances syndicales, qui devraient avoir lieu au printemps prochain. Pour l'instant, à peine un tiers des quelque 1 000 instances supérieures des syndicats ont été normalisées et élues. La bureaucratie n'est pas parvenue à avancer partout suffisamment la date de ces élections pour prévenir le processus de réorganisation de la base. Dans le secteur des chemins de fer, où, face à la réorganisation de plus en plus rapide de la base, elle comptait procéder aux élections syndicales avant la fin de l'année, la bureaucratie a subi un échec en raison de l'opposition des adhérents, puis de l'interdiction des tribunaux. Ce conflit dans l'Union Ferroviaria, le syndicat des chemins de fer, peut être considéré comme exemplaire. Ce syndicat est entre les mains d'une commission de normalisation présidée par Rolanda (dirigeant proche de Lorenzo Miguel), pur produit du pacte militairede la bureaucratie de la CGT-RA. Durant l'hiver et le printemps 1983 est apparu sur le réseau et dans les ateliers de chemins de fer une majorité d'organismes syndicaux de base favorables à la lutte. La direction du syndicat a alors aussitôt avancé la date des élections mars 1984 à novembre 1983, ces dernières devant se dérouler selon le statut totalement antidémocratique datant de 1974.
Malgré tout, des listes ont pu être constituées par la base syndicale. C'est ainsi que pour ces élections, la liste « Naranja » (orange) présentait la plate-forme suivante : « Nous devons bien nous souvenir et être conscients que nous devons combattre ceux qui ont bradé toutes nos conquêtes auprès de la dictature. Nous ne devons pas oublier que nous avons dû subir les passages à tabac mortels, le despotisme et la politique du "non" systématique dans les instances syndicales, cette politique que Rolanda voudrait imposer à la grande famille des cheminots. Quelle est l'alternative offerte aux travailleurs? Voter pour ceux qui ont collaboré avec la dictature, pour les tortionnaires des syndicats, ou lever bien haut l'étendard de la démo-
Get voter pour la liste "orange", afin d'obtenir : des salaires décents pour les actifs et les retraités,
démocratie syndicale, la réintégration des licenciés et la réouverture de tous les ateliers, l'arrêt de toute reprivatisation, la validation totale des accords conclus, la réunification de la CGT, la tenue immédiate d'élections démocratiques dans les syndicats. » D'autres listes d'opposition, « Violeta » et « Marron », ajoutaient deux autres revendications à cette plate-forme, en réclamant : « Pas de rémunération plus élevée pour les bureaucrates que pour les travailleurs, limitation des mandats à deux ans.»
Aucune des dix-sept listes en présence lors des élections syndicales au sein du syndicat des cheminots n'est liée à l'Union civique radicale d'Alfonsin. L'UCR présente bien entendu traditionnellement ses propres listes pour les élections au sein des syndicats, des listes regroupées dans le Mouvement national de rénovation syndicale, mais ce courant n'exerce qu'une influence tout à fait marginale sur le processus de recomposition de la base syndicale, sauf dans le secteur bancaire. Les radicaux de l'UCR ont cependant réussi à pousser l'un des courants syndicaux de base à déposer une plainte devant les tribunaux, qui a abouti à l'interdiction des élections. Mais il faut toutefois savoir que la majorité des listes syndicales d'opposition se sont prononcées contre cette démarche, parce qu'elles refusent toute intervention de l'Etat dans la vie des syndicats.
Autre phénomène révélateur, dans le syndicat de l'énergie Luz y Fuerza, où les élections doivent avoir lieu en janvier, l'ancienne liste péroniste « Azul y Blancca » (bleue et blanche, couleurs du drapeau argentin) s'est divisée en trois listes différentes. Deux de ces nouvelles listes se sont liées, respectivement à la CGT-Azopardo et à la CGT-RA, sans pour autant réussir à s'implanter à la base des syndi-
Ce qui attire les syndicalistes de base, ce sont les listes sur lesquelles sont candidats des militants ayant participé à la résistance contre la dictature ces dernières années. Ces courants commencent maintenant à se coordonner dans ce que l'on appelle les regroupements (« agrupaciones »). Contrairement aux anciennes tendances classistes du syndicalisme d'avant le coup d'Etat militaire de 1976 et à leurs coordinations, la plupart des regroupements actuels se considèrent encore comme péronistes, ce qui ne les empêche pourtant pas de s'opposer à la mainmise de la bureaucratie péroniste traditionnelle. En revanche, dans ce conflit avec la bureaucratie, ces regroupements bénéficient, contrairement aux tendances clasdes adhérents, et peuvent ainsi espérer accroître considérablement leur influence lors des élections syndicales du printemps prochain.
ET LES CONFLITS A VENIR La polarisation entre le Parti justicialiste et l'UCR durant la campagne électorale a conféré de lourdes tâches à la gauche ouvrière. Le processus de différenciation au sein de la classe ouvrière n'est pas parvenu à un degré de politisation suffisant pour permettre la constitution d'une organisation prolétarienne de masse face aux deux forces bourgeoises dominantes. Le Parti communiste argentin (PCA) a purement et simplement capitulé devant ce problème, en appelant à voter pour le candidat péroniste aux élections présidentielles. Bien que cette position soit conforme à l'attitude antérieure d'un PCA très stalinien - qui considérait la dictature comme une force national-démocratique —, elle a été rejetée par la base même de ce parti, qui a ensuite majoritairement préféré voter pour Raul Alfonsin. Autre force déchirée par cette polarisation, le Parti intransigeant (PI) d'Oscar Allende, qui espérait bien accéder au rang de troisiême parti du pays. Alors que la direction de ce parti faisait tout pour éviter l'éclatement du cadre de cette bipolarisation politique au sein de la bourgeoisie, désirant seulement apparaître comme la tendance la plus à gauche dans ce contexte, les jeunes militants de base ont, quant à eux, œuvré en faveur d'une orientation clairement à gauche. Cette tension a paralysé ce parti non seulement durant la campagne électorale, mais surtout dans le contlit sur l'institutionnalisation, qui bat actuellement son plein.
Par contre, les deux organisations qui du trotskysme, le Mouvement pour le socialisme (MAS) et le Parti ouvrier (PO), ont clairement appelé à un vote de classe (12). L'écho important rencontré par leur campagne électorale, le grand nombre de participants à leurs meetings, ne se sont cependant pas traduits par un résultat électoral à la hauteur de leurs espérances, le MAS n'obtenant que 40 000 voix (0,30%) et le PO 13 000 suffrages (0,09 %) aux élections présiden-
Le MAS a surtout mis l'accent sur la défense des droits démocratiques non-reconnaissance de la dette extérieure (cf. interview ci-après). Quant au PO, il présentait un programme syndical minimum qu'il liait à la question des droits démocratiques. Ces deux groupes ont axé leur propagande sur l'unité ouvrière, mais de manière différente, PO proposant la construction d'un parti ouvrier indépendant, tandis que le MAS mettait à l'ordre du jour l'unité d'action de toutes les forces socialistes. C'est précisément sur la question de l'unité ouvrière que se situe la principale faiblesse de leurs démarches réciproques. Ces deux organisations se sont
Le 30 octobre, la fin de la junte militaire. (D. 481) contentées de mener une propagande pour l'unité de la classe ouvrière, mais se sont montrées incapables de faire avancer concrètement d'un pouce
Tous les efforts unitaires entre le PO et le MAS, pourtant souhaités par la majorité de leurs militants de base, ont échoué en raison du comportement de leurs directions respectives. Chaque organisation a finalement préféré se présenter elle-même comme l'incarnation de l'unité,
Men prétendant être déjà le parti ouvrier qu'il convient de construire, le MAS en s'affirmant comme le mouvement regroupant tous les socialistes. Ceci grandement à affaiblir la crédibilité de leurs propositions unitaires
Néanmoins, étant donné la situation actuelle de la gauche argentine, cela n'enlève rien à l'importance du rôle qui est dévolu à ces deux organisations dans le conflit qui s'amorce entre la bureaucratie syndicale péroniste et le gouvernement de lUCR. Les questions de la non-reconnaissance de la dette extérieure et de la construction d'un grand parti ouvrier indépendant prendront nécessairement un caractère prioritaire pour le mouvement de masse. Alfonsin utilise déjà la dette extérieure et les diktats du Fonds monétaire international (FMI) comme prétextes pour essayer de contraindre les travailleurs à se serrer la ceinture. Dans les combats de classe qui s'annoncent, les deux organisations MAS et PO auront l'opportunité d'accroître leur implantation dans la classe ouvrière et de jouer un rôle important dans la « dépéronisation » du mouvement ouvrier. Si elles sont capables d'agir dans l'unité pour décupler le poids de leur intervention dans les masses, elles pourront alors contribuer non seulement à l'accélération de ce processus, mais encore à son évolution vers le socialisme. •
Karl BERGMANN, 18 décembre 1983.
12. Le MAS est principalement animé par d'anciens militants du Parti socialiste des travailleurs (PST), organisation dirigée par Nahuel Moreno, qui a rompu avec la IVe Internationale en 1979. L'organisation Parti ouvrier (PO) a été fondée par des militants de l'ancienne organisation Politica Obrera (Politique ouvrière), se réclamant également du trotskysme et anciennement affiliée au regroupement international de l'Organisation communiste internationaliste (OCI) de Pierre Lambert.