Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

L'analyse du GRT sur les émeutes de la faim

Inprecor n° 166, 6 février 1984 · p. 25-27 · 2 196 mots

Maghreb Syndicalisme

TUNISE

L'analyse du GRT sur les émeutes de la faim

Nous publions ci-après la dernière partie d'un document du Groupe révolutionnaire des travailleurs (GRT), organisation sympathisante de la IVe Internationale en Tunisie, daté du 8 janvier 1984. Le début de ce texte contient une analyse des émeutes de la faim de décembre dernier, du contexte économique et social de ces révoltes, et des différences entre ces mobilisations spontanées et la grève generale de janvier 1978 (cf. Inprecor numéro 165 du 23 janvier 1984).

La capitulation du pouvoir transforme qualitativement la situation. S'il est encore difficile de prévoir précisément les différents développements qu'elle peut connaître, certaines hypothèses peuvent être avancées sans crainte de se tromper.

Au niveau politique, il est incontestable que le Premier ministre Mohamed Mzali, qui avait réussi à stabiliser l'équipe gouvernementale, se retrouve maintenant dans une situation particulièrement instable. Si la politique d'ouverture qu'il avait inaugurée en prenant la tête du gouvernement en avril 1980 n'est pas remise en cause, la lutte des clans au sein du pouvoir va connaître une vigueur nouvelle. Déjà, certains clans opposés à Mzali ont cherché à exploiter l'explosion populaire pour renforcer leurs positions. L'intervention des milices destouriennes, qui ont tenté de de sang-froid de jeunes manifestants et même de simples passants, ou en provoquant les militaires (comme devant le Magasin Général à Tunis, le 4 janvier), alors que ceux-ci avaient visiblement reçu des consignes pour ne pas envenimer la situation, prouve que les tendances « dures » au sein du pouvoir n'ont pas renoncé à imposer leur point de vue. (...)

Pour l'instant en tous les cas, ces espoirs ont été déçus, et si le gouvernement a été sérieusement ébranlé par cette crise, il semble que ce soit surtout le clan de Wassila Bourguiba (femme du président tunisien, Ndlr.), qui n'est pas hostile à la politique d'ouverture, qui doive en ti-

L'annonce, 24 heures à peine après la déclaration d'Habib Bourguiba nant la suspension des augmentations de prix, de l'éviction du ministre de l'Inté-

Driss Guiga, et du cumul des responsabilités de ce ministère et du poste de Premier ministre par Mohamed Mzali, ne vient pas contredire cette analyse. En se limitant à un remaniement partiel et en renforçant les responsabilités de Mzali, le pouvoir espère ainsi prouver qu'il ne cède pas à la volonté populaire. Par ailleurs, il cherche à éviter une crise interne importante. En effet, si la bourgeoisie dans sa majorité ne fait guère confiance à Mzali pour diriger son Etat, elle n'est pas capable pour autant de s'accorder sur un éventuel remplaçant. Cette situation, évidemment, ne saurait durer. Si le Premier ministre ne parvient pas à stabiliser rapidement la vie politique, économique et sociale du pays, ce qui n'est pas une tâche aisée, une grave crise gouvernementale est prévisible à une échéance pas très éloi-

En se refusant à renvoyer le Premier ministre actuel, le pouvoir approfondit le mécontentement des masses populaires et étend le discrédit, qui touche Mzali, à l'ensemble du régime.

En définitive, les recompositions au sein du pouvoir seront essentiellement déterminées par l'évolution de la situation sociale et syndicale. La bourgeoisie va essayer de récupérer les concessions faites au niveau du prix du pain et des autres dérivés des céréales en accentuant son offensive contre les travailleurs. Jusqu'à présent, les luttes ouvrières éclatées et sans grande envergure n'ont pas permis aux travailleurs de bloquer cette offensive.

responsabilités de la bureaucratie syndicale dans cette situation ne sont plus à démontrer. Mais la question importante à laquelle il est encore difficile d'apporter une réponse claire est la suivante : les travailleurs vont-ils être encouragés par la victoire importante remportée contre le pouvoir à la suite d'une immense mobilisation spontanée des masses ? Les leçons d'un combat dont ils étaient absents vont-elles favoriser la centralisation et l'unification des luttes à l'échelle du

En tout état de cause, cette victoire éclatante contre un régime que tous croyaient invincible ne peut qu'encourager les luttes des travailleurs et celles de l'ensemble des masses populaires. Elle devrait amener nombre de syndicalistes à remet-

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tre en cause l'orientation du bureau exé cutif de l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), qui s'est contenté de négocier des compensations salariales, laissant les travailleurs mobilisation des masses. Si le prestige du président de l'UGTT, Habib Achour, symbole de la lutte pour l'indépendance de l'UGTT, auréolé pour avoir exclu les « frontistes » (1), reste grand au sein de la base syndicale et peut freiner les critiques, il est certain que, malgré cela, des pressions importantes pour que l'UGTT organise réellement la lutte contre l'offensive du pouvoir et du

La gauche syndicale doit jouer le rôle qui lui revient dans cette bataille pour une UGTT combative et de classe. Elle ne doit pas hésiter à souligner les responsabilités négatives de la bureaucratie syndicale et de l'actuelle direction « achouriste» dans les événements de ces derniers jours. Par son absence de réaction lorsque le gouvernement a annoncé la suppression de la caisse générale de compensation, par son refus de préparer les travailleurs à une action centralisée associant les chômeurs et les couches les plus défavorisées, la direction de l'UGTT a laissé l'espace libre pour qu'apparaisse ce type de révolte, spontanée, désorganisée, désarmée face à la répression, et qu'auraient pu exploiter des réactionnaires, comme celle courants intégristes musulmans.

Nombreux sont ceux qui craignent que le Parti socialiste destourien (PSD, gouvernemental) n'ait réussi, en cédant si rapidement et de manière aussi spectaculaire, dans une déclaration de cinq minutes de Bourguiba, à renverser la situation et à « récupérer » le mouvement de satisfaction qui s'est exprimé dans la rue le 6

Nombre de manifestants acclamaient alors, en effet, le « cran » de Bourguiba. En fait, c'est là une expression particulièrement claire de la nature bonapartiste du régime destourien. Pour beaucoup, Habib Bourguiba se situe au-dessus des classes sociales et au-dessus des clans. C'est l'arbitre suprême. Les distances qu'il a prises depuis quelques années avec la gestion dides affaires du pays, laissées entre les mains du Premier ministre, a renforcé ce rôle d'arbitre et lui permet aujourd'hui de désavouer le gouvernement, en dégageant sa propre responsabilité dans la politique de celui-ci.

Néanmoins, l'usure du bonapartisme bourguibien est évidente. De nombreux cortèges regroupant des milliers de personnes se refusaient, en ce 6 janvier, crier le slogan « Vive Bourguiba ! » et lui opposaient ce slogan : « Un seul Combattant suprême (surnom de Bourguiba, Ndlr.) : le peuple! » Divers slogans insistaient également sur le fait que le revirement du gouvernement sur question du prix du pain et des produits céréaliers n'était pas une faveur octroyée par Bourguiba, mais avait été arrachée de haute lutte. Attitude il faut le dire bien différente de celle du Parti communiste tunisien (PCT) qui, trempant dans la tentative de récupération du pouvoir, a envoyé un message de félicitations au président de la République.

Les manifestations de joie du vendredi 6 janvier exprimaient avant tout le sentiment d'une victoire. Les masses populaires, celles qui avaient participé aux mobilisations des jours précédents et celles qui ne croyaient guère en leur succès, se sont retrouvées unies autour de ce sentiment de victoire. Même si certains, en nombre non négligeable, conservent l'illusion que Bourguiba restera toujours le dernier rebeaucoup se refusent à lui signer un chèque en blanc, et le gouvernement aujourd'hui encore plus discrédité qu'au lendemain de la mascarade électorale de novembre 1981 (cf. Inprecor numéro 114 du 7 décembre 1981).

La victoire du 6 janvier 1984 pas pour autant renoncé à imposer, même par d'autres moyens, l'austérité aux masses populaires. Le chômage et les menaces de licenciement pèsent toujours autant sur les travailleurs. La lutte doit donc se poursuivre. Dans l'immédiat, il faut exi-

— La libération de toutes les personnes emprisonnées dans le cadre de ces mobilisations et l'arrêt de toutes les

- L'annulation du couvre-feu et de l'état d'urgence sur tout le territoire.

- Le retour des militaires dans leurs - L'indemnisation des familles des - La dissolution des milices destouriennes et le jugement de leurs membres

- La dissolution des Brigades de l'ordre public (BOP) et des autres corps ré-

Mais d'autres revendications sont à l'ordre du jour. Face à l'offensive bourgeoise, l'UGTT, les travailleurs et l'ensemble des masses populaires doivent faire

- Contre les licenciements et le chômage : réintégration de tous les travailleurs licenciés et mise en place d'une poli-

- Contre la baisse du pouvoir d'achat : indexation des salaires sur la hausse des prix selon un indice défini par l'UGTT et blocage des prix des produits de première nécessité.

— Pour les libertés syndicales : libération et réintégration dans leurs emplois de tous les syndicalistes réprimés.

- Pour l'indépendance de l'UGTT. La situation économique désastreuse dans laquelle est plongé le pays est le résultat d'une politique orientée en fonction des intérêts des classes dominantes locales et de l'impérialisme. Les différents « plans de développement » du gouvernement ont été élaborés dans ce cadre-là, comme le 6e plan, qui accepte les « conseils », disons plutôt les diktats, de l'impérialisme. La politique de « vérité des prix », la suppression de la caisse de compensation ont été dictées par la situation d'endettement croissant du pays et par la

Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).

Il faut que les travailleurs et l'UGTT combattent pour l'adoption démocratique d'un plan au service des masses populaires exploitées, un plan qui prévoie la rupture des liens avec l'impérialisme, l'annulation de la dette extérieure, un plan qui organise la nationalisation des grands moyens de production et des entreprises étrangères, sous contrôle ouvrier. Les banques, et en premier lieu les banques liées au capital étranger, doivent être nationalisées. Le commerce extérieur doit être le monopole de l'Etat.

L'agriculture tunisienne soumise aux gros exploitants et au capital impérialiste est en ruine. Cela impose de coûteuses importations de denrées alimentaires et jette dans les rues des grandes villes des milliers de petits paysans et de travailleurs de la terre sans ressources. Seule une réforme agraire radicale, qui ne peut aller qu'à l'encontre des intérêts des gros propriétaires fonciers, peut permettre à l'agriculture de se développer. Le pouvoir, qui est uni par mille liens aux gros propriétaires fonciers, ne peut envisager une telle solution. Il faut l'imposer :

- La terre à ceux qui la travaillent ! La lutte pour l'indépendance de l'UGTT est inséparable de la lutte pour la démocratie ouvrière en son sein et contre la bureaucratie. Mais elle est également étroitement liée à la lutte pour les libertés politiques dans le pays :

- Pour les libertés d'organisation et de presse sans restriction.

Pour une amnistie générale sans - Dissolution des services du ministère de l'Intérieur spécialisés dans la répression politique. Arrestation et jugement des tortionnaires et de leurs commanditaires.

La démocratie n'est pas possible dans le cadre d'un régime où un parti omnipotent est, dans une large mesure, confondu avec l'Etat. Le poids du PSD est accentué

1. Les syndicalistes « frontistes » représentent au sein de l'UGTT un courant comprenant des représentants dans les instances de l'orga nisation syndicale, dont certains ont été élus à la députation, en novembre 1981, sur les listes du Front national constitué avec le Parti socialiste destourien gouvernemental. Dans un document public, ils ont dénoncé Habib Achour et « les complots, les menaces, les tractations secrètes et l'utilisation des fonds de l'UGTT pour acheter les consciences des uns et des autres ». De son côté, Achour, en excluant ces responsables de l'UGTT a déclaré vouloir s'opposer aux « fossoyeurs de l'autonomie syndicale manipulés par le pouvoir ». La commission administrative de l'UGTT s'est prononcée contre « toutes les tentatives visant à instaurer le pluralisme syndical et à porter atteinte à l'unité des travailleurs et de leur organisation » et a exclu les frontistes. Les responsables de l'aile syndicale de gauche se sont abstenus sur le vote de la commission administrative de l'UGTT excluant les « frontistes », pour protester contre la forme de cette exclusion.

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« élus », ou plutôt désignés, lors des élections de novembre 1981, ont montré leur allégeance totale aux décisions du parti au pouvoir. A deux jours d'intervalle, ils ont unanimement soutenu avec fermeté les augmentations du prix du pain, et félicité ensuite Bourguiba pour la « clairvoyance » dont il a fait preuve en annulant ces mêmes augmentations :

- Démission des députés de l'UGTT. - Dissolution de l'Assemblée natioCe régime a été organisé et légitimé juridiquement par la Constitution de 1959:

- Abrogation de la Constitution de - Election libre d'une nouvelle Assemblée constituante qui jettera les bases d'un régime populaire et démocratique.

Les luttes présentent le plus souvent caractère défensif, corporatiste. Pres1984, exigeait le départ du Premier ministre Mohamed Mzali et du gouvernement, mais aucune alternative politique n'était envisagée. L'initiative de remplacer ce gouvernement était laissée au régime lui-même, c'est-à-dire aux classes dominantes, à la bourgeoisie.

Il faut donner une perspective politique aux luttes. L'actuel gouvernement, les masses populaires en sont de plus en plus convaincues, est au service des privilégiés, des patrons et des exploiteurs :

- Pour un gouvernement des travailleurs et des masses populaires !

Seul un tel gouvernement pourra réaliser une politique au service des exploités et des opprimés, au service des plus pau-

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