Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

A propos du mot d'ordre « L'armée avec nous ! »

· Inprecor n° 167, 20 février 1984 · p. 16-17 · 2 010 mots

Pologne Stalinisme URSS et Russie Syndicalisme

TOUS reproduisons ci-dessous un article de la rédaction d'Inprekor en polonais texte fournit une analyse critique des positions défendues par le collectif de la revue Glos (la Voix), regroupement issu du Comité d'autodéfense sociale (KOR) durant l'été 1981, et qui propose un programme d'action prônant l'alliance avec la bu-

Quelle attitude

• publié dans le numéro 13, reaucratie militaire. Rédaction d'« INPREKOR »

En quittant le Comité d'autodéfense sociale (KOR) en 1981, le collectif de la revue Glos (la Voix), dirigé par Antoni Macierewicz, avait publiquement accusé l'autre aile du KOR, dirigée par Jacek Kuron, d'avoir toujours escompté, dans ses perspectives politiques, une alliance avec une hypothétique « fraction libérale » de la direction du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), en d'autres termes, d'avoir lié l'avenir de l'opposition démocratique, et, par la suite, du mouvement social, à l'espoir d'une entente avec une fraction de l'appareil du pouvoir bureaucratique. Aujourd'hui, dans un long programme d'action publié durant l'été 1983, le groupe Glos met en avant une solution politique qui, sur le fond, ne se différencie en rien de celle qu'il avait reprochée à Kuron et à ses camarades : au lieu d'une entente avec une aile de la bureaucratie du parti, c'est une alliance avec la bureaucratie militaire qu'il propose. Considérant l'actuel appareil militaire comme « une composante durable de la vie nationale », ce programme explique : « Il faut se poser la question : que signifie, en pratique, de gagner l'armée à la cause nationale, et existe-t-il les prémisses politiques et sociales réelles autorisant une telle hypothèse ? Car on ne peut espérer - comme le faisait Zbigniew Romaszewski dans ce qui fut sans doute la seule approche concrète concernant l'armée — que pendant la grève générale, ou toute autre forme de confrontation entre le pouvoir et la société en Pologne, qu'un détachement mettra la crosse en l'air, entraînant tous les autres à sa suite, à l'image de ce qui s'était passé durant la révolution en Russie. L'espoir qu'un soulèvement de la société puisse être appuyé par une révolte spontanée de la "masse des soldats" témoigne d'une incompréhension totale des mécanismes régissant non seulement les armées modernes, mais l'armée en général. »

APPAREIL MILITAIRE

ET BUREAUCRATIE DU PARTI

Le groupe Glos se prononce en conséquence pour la solution suivante : « Estpar rapport à l'armée ?

A propos du mot d'ordre "'armée avec nous"

de décembre 1983-janvier 1984, de cette revue. Ce

Manifestation de Solidarité, le ler Mai à Varsovie. (DR)

il possible que l'armée intervienne en tant que force indépendante n'appuyant aucune des fractions du parti en présence, mais appuyant les aspirations de la nation ? Il n'y a aucune certitude qu'il en soit ainsi. Mais l'armée se trouve aujourd'hui devant un tel choix. On peut formuler ce choix même de manière plus crue.

Soit l'armée continue à servir de principal appui au WRON (Conseil militaire de salut national) dans la lutte contre la nation, en conséquence de quoi elle quittera la scène politique pour retourner dans les casernes, soumise à nouveau à l'appareil du parti selon le principe : "Le nègre a fait son boulot, le nègre doit partir"

Soit elle préservera et renforcera son action politique, ce qui ne peut être possible que grâce à un accord avec l'Eglise et avec Solidarité, en tant que troisième composante - armée - de la force nationale. » (1)

En attendant, l'appareil militaire renforcé la position politique qu'il avait conquise le 13 décembre 1981, et il l'a fait au travers de la lutte contre Solidarité, car la préservation de sa position, tout comme la « normalisation » du pouvoir totalitaire auquel il tend, exigent au préalable de briser le mouvement social. La réflexion de l'équipe de Glos ne se différencie pas vraiment de celle reprochée en son temps à l'autre aile de l'ex-KOR, dans la mesure où elle se fonde sur le présupposé qu'à la longue, le pouvoir ne peut éviter un accord, voire une coopération avec la société qui réclame ses droits. Mais elle s'en différencie néanmoins partiellement, en ce qu'elle se fonde sur des arguments nettement nationalistes, suivant lesquels la bureaucratie du parti représente les intérêts du Kremlin, tandis que la bureaucratie militaire, pour sa part, est ou peut devenir un facteur national.

Un tel programme est étonnant. En premier lieu parce que c'est la bureaucratie militaire qui est devenue la principale force de frappe du pouvoir totalitaire et que c'est elle qui a pris en charge l'effort de reconstruction et de « normalisation » du système du pouvoir bureaucratique. Mais aussi parce que les appareils bureaucratiques du parti et de l'armée ne sont que deux branches d'un même pouvoir ; du point de vue de leur nature, ils ne se différencient en rien, excepté en ce qui concerne le partage des tâches entre eux.

1. « Programme actuel : la reconstruction de l'Etat », Glos numéro 2/43, de mai-juin 1983, pp. 18 et 19-20.

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volutionnaire pour former une tendance politique au sein du mouvement social polonais, autour d'une stratégie pour la prise du pouvoir par les travailleurs et d'une vision socialiste révolutionnaire de la future République autogérée, s'appu-

La bureaucratie militaire n'est rien d'autre que la bureaucratie du parti « en uniforme et encasernée ». Les deux appareils sont aussi « nationaux » l'un que l'autre, et ils sont tous les deux liés au Kremlin (sous bien des aspects, l'appareil militaire est d'ailleurs plus lié à la bureaucratie du Kremlin, en raison du « système de défense intégré » des Etats membres du Pacte de Varsovie).

L'évolution politique du groupe Glos montre bien toute l'importance d'une analyse correcte du système du pouvoir de la bureaucratie totalitaire. C'est de cette analyse que dépend une définition correcte des tâches de la révolution polonaise par rapport à l'appareil d'Etat, et ce sont là les tâches politiques les plus importan-

L'équipe de Glos — notons que, sur le point dont il est question ici, il ne s'agit pas d'une tendance isolée au sein du mouvement social polonais - reproche notamment à la perspective de la stratégie de la grève générale mise en avant par Romaszewski en juin 1982, de faire preuve d'une « incompréhension totale des mécanismes régissant non seulement une armée moderne, mais l'armée en général ». Mais la vérité est que toute armée réactionnaire - et donc l'actuelle armée polonaise — est déchirée par la contradiction existant entre la bureaucratie militaire, à la fois partie et principal soutien de l'appareil du pouvoir, et la masse des soldats, opprimée par elle et constituant les « masses laborieuses sous l'uniforme ». Le groupe oppositionnel au sein du corps des officiers, qui met le pouvoir en garde dans une lettre ouverte à la société, à l'occasion du 40e anniversaire de l'armée populaire, est bien conscient de cette contradiction (cf. document p. 14) « Espérons que notre armée ne connaîtra pas de scission, comme ce fut le cas lors de l'insurrection de novembre 1830, une partie des généraux restant fidele aux intérêts étrangers, alors que le reste de l'armée liait son sort à celui de la nation », déclarent-ils dans leur lettre ouverte. Car, dans une situation révolutionnaire, une « lutte pour l'armée » menée activement par le mouvement social peut faire éclater la contradiction qui traverse l'armée.

L'équipe de Glos écrit pour sa part : « La situation de l'armée russe, et, ajoutons-le, celle de l'armée allemande en 1917-1919, était unique et ne peut servir de référence à aucun pronostic politique sérieux. L'éclatement de fait des armées russe et allemande fut engendré par la défaite militaire et par la décomposition de l'Etat - tant de l'administration que du pouvoir central - combinées à la révolte et à l'anarchie sociale. Il s'agissait-là d'une conjonction de facteurs militaires, historiques et sociaux sans précédent et qui ne se répètera pas. » (2)

En fait, une telle situation s'est reproduite plus d'une fois, et pas forcément à la suite d'une défaite militaire subie au cours d'une guerre mondiale. Sans chercher d'exemples en dehors du « camp du socialisme réel », rappelons seulement la révolution hongroise d'octobre 1956, où l'armée fut en partie neutralisée, quand ce n'est pas désintégrée, et où, en partie, elle passa les armes à la main du côté de l'insurrection dirigée par les conseils ouvriers. Les militants de Solidarité connaissent cette expérience, ne serait-ce que par les mémoires du colonel Sandor Kopacsi, qui ont été publiées par les éditions indépendantes.

UN PROGRAMME D'ACTION

EN DIRECTION DE L'ARMÉE Au lieu donc d'entretenir des illusions dangereuses sur la possibilité d'entente entre Solidarité et l'appareil bureaucratique des casernes — ce qui est impossible du fait des antagonismes qui les opposent et qui ne peuvent être supprimés - le mouvement social a besoin d'un programme d'action en direction de l'armée tout comme de la milice. Pour aujourd'hui, cela signifie une action de propagande et d'agitation dans leurs rangs, afin de permettre aux soldats et aux miliciens de déterminer consciemment de quel côté ils doivent se trouver durant la future grève générale. Cette activité devrait viser à toucher également tous les officiers qui ne se sont pas laissés acheter par le régime en échange de leurs privilèges de caste et qui reconnaissent le droit de la société à jouir des libertés démocratiques et à mettre en place un pouvoir correspondant à sa volonté. La lettre ouverte à la société, signée par un groupe d'officiers, témoigne que tous ne sont pas corrompus.

Cela signifie aussi lutte pour le droit des soldats et des miliciens à s'organiser au sein de leurs propres syndicats indépendants et à créer leurs propres organes de représentation démocratique - conseils et comités - défendant les droits, la dignité et les intérêts des « travailleurs sous l'uniforme » et se coordonnant avec les structures clandestines de Solidarité.

Vient de paraître

Dans le numéro 13 d'Inprekor, de décembre 1983-janvier 1984, on peut lire, entre autre :

- un éditorial sur la hausse des prix imposée par le pouvoir bureaucratique sans aucune justification économique, et qui constitue une nouvelle mesure répressive contre les masses ;

- la première déclaration des Conseils clandestins de soldats et la lettre ouverte d'un groupe d'officiers polonais à la nation, éclairant le cours de la dissidence au sein de l'Armée populaire ;

yant sur la solidarité universelle des travailleurs ;

au Chili.

Les premiers conseils de soldats existent une déclaration politique (cf. encadré p. 15). La situation dans les casernes est favorable à leur développement, car un mouvement de résistance passive se développe parmi les conscrits. La presse clandestine annonce : « Les rapports sur les résultats du travail politico-éducatif au sein des unités de l'Armée populaire polonaise font état de difficultés importantes rencontrées avec les conscrits (automne 1982). Il apparaît que 60 % d'entre eux sont considérés comme "indociles"; que les cas d'insubordination, le boycott des cours politiques, le refus d'exécuter les ordres ou leur exécution ostentatoirement nonchalante se généralisent. Des bruits circulent parmi les officiers, selon lesquels il serait prévu, en conséquence, de mettre sur pied des compagnies disciplinaires de travail pour les deux tiers des "éléments non sûrs" , alors que les autres seraient mis dans des camps d'isolement. » (3)

Il ne manque donc pas de symptô mes significatifs montrant que l'armée peut vraiment être du côté du mouve ment social - c'est-à-dire se soulever contre son propre appareil de direction qui, aujourd'hui, prend part à la mise en place d'un Etat d'exception - et contre le pouvoir totalitaire en général. Ces symptômes révèlent également à quel point l'équipe de Glos se trompe dans ses perspectives de « lutte pour l'armée », sans parler des perspectives politiques qu'elle propose à Solidarité. Il faut les rejeter, car elles sont réactionnaires.

Rédaction d' « INPREKOR », numéro 13, décembre 1983-janvier 1984.

2. Ibid., p. 18 3. Solidarnosc Walczaca numéro 35/65 du 21 octobre-4 décembre 1983. SOLIDARNOŚĆ Z SOLIDARNOŚCIA

Dnr 13 GRUDZIER 1983 STYCZEN 1924 - un article de la rédaction sur la nécessité d'une entente de la gauche ré- un article sur le développement de la lutte contre la dictature militaire

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