A désormais les victimes de la révolte qui ses répandue, courant janvier 1984, dans UX centaines de morts des émeutes de Casablanca, de juin 1981 (1), s'ajoutent
-une série de villes marocaines. La police, les compagnies d'intervention, les supplétifs du ministère de l'Intérieur ont été épaulés par des unités de l'armée, pour certaines rappelés du Sahara occidental, pour rétablir l'ordre musclé de la monarchie.
Le roi Hassan II va pouvoir ajouter une nouvelle maxime à celle qu'il proféra en août 1972, après une tentative de coup d'Etat (« Je suis prêt à éliminer le tiers de la population pour sauver le reste »), et à celle de juin 1981 (« Je suis prêt à éliminer de
Pour l'heure, les partis politiques rassemblés autour du roi dans l'union sacrée pour l'annexion du Sahara occidental n'ont qu'une hâte : que les trouble-fête soient évacués au plus vite de la scène politique, pour pouvoir continuer à jouer la farce de la démocratie (le roi envisagerait des élections législatives pour le mois de mars ...). La famille royale et ses proches accélèrent leurs transferts de fonds vers les Etats-Unis, afin d'agrandir leur patrimoine immobilier pour parer à toute éventualité, et l'armée poursuit ses manœuvres de contrôle militaire des quartiers périphériques des villes, principalement à Casablanca, où de larges avenues permettent un accès facile des
MAROC
De la marche verte
5 000 à 500 000 voyous, s'il le faut, pour rétablir l'ordre. ») Charles LEGRAND
Des informations éparses sur des révoltes populaires au Maroc, non confirmées par la presse internationale, circulaient depuis quelques temps, noyées dans des analyses de la crise tunisienne. Seule la proximité des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla des villes du nord du Maroc, Nador et El Hoceima, ont permis de lever le voile, fin janvier, sur l'ampleur des manifestations et de la répression (2).
JANVIER 1984 : SILENCE, ON MASSACRE ! Fort de l'expérience de mai 1981, lorsque le palais royal avait annoncé pour l'été suivant une augmentation en bloc des prix de denrées de première nécessité subventionnées par la caisse de compensation, les hausses actuelles, toujours suscitées par les recommandations du Fonds monétaire international (FMI), devaient s'étaler sur plusieurs mois (voir encart). La pilule devait d'autant mieux passer que les mesures d'austérité recevaient l'aval d'un vote d'une session extraordinaire du Parlement. Toutes ces précautions, dans un contexte de recul des luttes ouvrières, du fait de la politique suivie par l'opposition à Hassan II, n'ont pourtant pas suffi à désamorcer les réactions brutales d'une population de 25 millions d'habitants, dont un tiers dispose de moins de 3,50 francs par jour pour survivre.
Les multiples faces du plan d'austérité ont provoqué le mécontentement d'un grand nombre de secteurs du peuple marocain. Parallèlement à des hausses de l'électricité, du butane, de l'essence, sans compter un projet d'augmentation des droits d'inscription au baccalauréat, les aux émeutes de la faim comprennent une taxe de 500 dirhams (environ 500 francs) pour chaque sortie du Maroc, qui touche tout particulièrement les travailleurs frontaliers des enclaves espagnoles, et une augmentation
Le bourreau Hassan II. (DR)
des impôts qui touchera particulièrement les salariés moyens et quelques commerçants, pour l'exemple, alors que la bourgeoisie profitera de la corruption habituelle pour y échapper.
Depuis l'été 1983, un ras-le-bol multiforme s'accumulait. Il éclata en janvier 1984. A partir du 5 janvier, une grève lycéenne affecta une majorité des établissements scolaires. Dans plusieurs comme Safi et Agadir, les habitants des quartiers populaires se joignirent aux manifestations. Le 9 janvier, à Marrakech, une grève lycéenne déboucha sur l'incendie de plusieurs lycées, et plusieurs jeunes manifestants étaient tués par la police. A Fés et dans la région, lycées et universités étaient en grève à partir du 12 janvier. Les arrestations touchaient aussi bien des jeunes des quartiers populaires que des militants syndicaux et politiques. Le même scénario se déroulait à Meknés, alors que des grèves lycéennes et des manifestations sporadiques avaient lieu à Rabat, le 17 janvier. L'état de siège en vigueur à Casablanca, durant le sommet de lOrganisation de la conférence islamique (OCI) qui se tenait en janvier dans cette ville, explique sans doute le faible nombre de manifestations, alors que la capitale économique du royaume et son immense ceinture de bidonvilles avaient été au centre des émeutes contre la vie chère, en juin 1981.
Dans les villes de la côte méditerranéenne du nord du Rif, où, semble-t-il, la répression a été la plus forte, les manifestations lycéennes se sont souvent combinées à celles des habitants des quartiers populaires. On rapporte ainsi qu'à un nombre indéterminé de morts à Nador, s'ajoutent ceux des manifestations qui se sont déroulées dans les villes des environs, comme Salouan, Zaïou (où se trouve une sucrerie), Ferkhana, ZghanZghan (contre la direction des mines de fer), où une grande partie de l'agglomération a été incendiée (3). Dans les villages de la région, la tension importante s'explique par le prix très élevé semences de pommes de terre que les paysans ne peuvent payer. A El Hoceima, les lycéens ont été rejoints dans leur mobilisation par l'ensemble de la jeunesse et les pêcheurs. A Tétouan, le 21 janvier, c'est une véritable insurrection populaire qui a été durement réprimée par l'armée. Dans ces villes, les immeubles symboles du pouvoir de la monarchie, de la richesse, de la répression, furent les cibles préférées des manifestants.
Le 22 janvier, Hassan II, entouré du prince héritier et de son plus jeune fils, s'adressait solennellement à son « cher peuple ». Après une dénonciation de l'hydre marxiste-léniniste-khomeiniste-sioniste, qui aurait tout fait pour empêcher le bon déroulement du sommet islamique et
1. Cf. Inprecor numéro 106 du 20 juillet 1981.
2. Cf. Inprecor numéro 166 du 6 février 1984.
3. Se reporter au Bulletin du comité de lutte contre la répression au Maroc (CLCRM), 14, rue de Nanteuil, 75015 Paris, janvier 1984.
la réintégration de l'Egypte du président Hosni Moubarak dans la communauté des croyants, le monarque annonçait qu'il n'y aurait finalement pas de hausse des prix en janvier. Il administrait ensuite des punitions royales à certains de ses sujets. Ceux de Marrakech, par exemple, n'auraient pas le bonheur de le voir ces prochains mois ... à moins que quelques centaines de notables ne viennent demander le pardon royal. Promesse de châtiment exemplaire était faite contre les fauteurs de troubles, quel que soit leur âge (sinistre imprécation, alors que des centaines de gosses croupissent dans les geôles marocaines) et contre la vaste catégorie de « ceux qui répandent des mensonges ». Quelques jours auparavant, avait également rappelé aux habitants du Rif qu'ils se connaissaient bien, eux et lui, faisant référence aux tueries menées par le général Oufkir en 1959 dans cette région, traditionnellement hostile au palais.
Hassan II, comme d'ailleurs Habib Bourguiba en Tunisie, a momentanément devant l'ampleur du mécontentement populaire, la répression n'en continuera pas moins à être la relation politique privilégiée qu'il compte entretenir avec ses « sujets » (4), d'autant que la toile de fond socio-économique de ces révoltes populaires restera la même dans JUIN 1981 - JANVIER 1984 : LA CRISE
ECONOMIQUE SE DEVELOPPE ... ET SES RACINES SONT PROFONDES
La politique d'austérité mise en place par le régime au cours de ces dernières années, et qui découle directement des injonctions du FMI, pressure aujourd'hui à la limite de l'insupportable la majorité du peuple marocain. Celui-ci paie les choix économiques et sociaux opérés avec brutalité par la grande bourgeoisie et la famille royale depuis le début des années 1960. Ils ont entraîné l'importance du déficit budgétaire actuel et d'une dette extérieu. re équivalant, compte tenu de la dette militaire, à 13 milliards de dollars (soit plus de 100 milliards de francs), et qui se trouve dans le collimateur du FMI. Le marasme économique et la récession actuelle sont liés à la fois au tournant de l'économie vers l'exportation des produits agricoles, à l'insertion des industries marocaines dans les créneaux désignés principalement par le patronat de la Communauté économique européenne (CEE) et des Etats-Unis, et à la faiblesse des investissements productifs de classes possédantes préférant la spéculation immobilière et les dépenses somptuaires (la part de l'industrie dans le produit intérieur brut stagne à 15 % depuis 15 ans).
L'élargissement du secteur publie après l'indépendance en 1956 (lequel devrait maintenant voir ses effectifs diminuer) et l'émigration (qui bute maintenant sur les frontières closes de la CEE) n'ont pu compenser les effets d'un exode rural massif de petits paysans ruinés. Celui-ci est dû aux concentrations de terres et aux nouveaux objectifs agricoles des grands et moyens propriétaires. La sécheresse de ces dernières années n'a fait qu'accélérer le gonflement des bidonvilles, où s'entasse 20 % de la population du
Un bilan des investissements industriels, de 1973 à 1982, montre que l'essentiel de ceux-ci est concentré à Casablanca (60% des investissements, 55 % des projets et des emplois) et le long des villes côtières, depuis Tanger jusqu'à Agadir. Très peu de villes de l'intérieur bénéficient. Cette distorsion dans le développement est l'un des facteurs qui pèse toujours le plus fort dans les explo-
Les mesures réclamées par le Fonds dant l'usine marocaine non compétitisatisfaire sa consommation intérieure dans ce domaine.
Sur cette situation économique désastreuse viennent se greffer les effets de la guerre menée depuis huit ans contre le peuple sahraoui. Enlisée dans le secteur du Sahara occidental délimité par le « mur » de protection de la région phosphatière construit par le Maroc, une armée de plus de 100 000 hommes attend. Plus de 50% du budget de l'Etat passe dans les dépenses militaires, le dévelopmonétaire international (FMI) au gou-
La politique de grands projets industriels « clés en main », qui rapportent aux pots-de-vin, se heurte à des choix industriels discutables, complètement tributaires des aléas du marché capitaliste mondial et de la baisse des cours mondiaux du phosphate, matière première dont le Maroc, troisième producteur mondial. tire le tiers de ses revenus à l'exportation. Les contrats passés avec l'Union soviétique concernant l'exploitation et l'évacuation du phosphate sont une béquille économique peu sûre, sans parler de ceux passés avec le régime polonais. Ils ont néanmoins pour effet d'entraîner le Parti du progrès et du socialisme (PPS), l'organisation pro-soviétique marocaine, dans une analyse alambiquée des à-côtés anti-impérialistes du régime !
Quant aux industries de tance (textile, etc) ou liées à l'agro-alimentaire, elles subissent le contrecoup de la crise économique de la CEE et des mesures protectionnistes mises en place. L'histoire de l'usine de concentré de tomate installée à Kenitra en est une illustration caricaturale. Construite avec le groupe britannique Heinz, elle est fermée depuis trois ans. En effet, les subventions versées par la CEE à ses propres producteurs de concentré, principalement italiens, ont entraîné une baisse des prix renpement des villes de garnison, et dans les poches des affairistes et de la royale. Ce pourcentage serait plus élevé si l'Arabie saoudite ne prenait continuellement en charge une partie de l'effort de guerre marocain.
Le plan du FMI, instrument d'interéconomique de l'impérialisme pour réduire l'endettement des pays dits en voie de développement, n'a fait qu'ag. graver certains aspects de la récession économique au Maroc. Visant à rétablir les grands équilibres financiers, il ne tient compte ni des coûts sociaux ni d'un remodelage nécessairement radical du développement économique. En fait, il ne fait qu'aggraver cyniquement les inégalités sociales, le maintien du capitalisme spéculatif et de la corruption se nourrissant de l'appauvrissement massif de la classe ouvrière (active ou chômeuse) et de la petite paysannerie. Par ailleurs, la Banque mondiale reconnaît maintenant que les causes de la situation économique déplorable du Maroc ne sont pas à rejeter sur la seule crise internationale. Pour la première fois,
4. Pour une analyse des récents événements survenus en Tunisie, se reporter à Inprecor numéro 165 du 23 janvier 1984 et numéro
5. Exemple cité par le Monde du 23 jan-
la crise de l'économie marocaine n'est pas présentée comme essentiellement conUNE CONJONCTURE QUI SEMBLAIT
FAVORABLE POUR IMPOSER LES MESURES D'AUSTÉRITÉ Depuis 1981, les luttes sociales syndicales ont du mal à s'imposer face aux attaques contre le niveau de vie et l'emploi. Les manifestations populaires de janvier 1984 n'ont pas été liées à des actions du mouvement ouvrier organisé, comme cela avait été le cas le 20 juin 1981, date à laquelle la grève générale appelée par les syndicats avait entraîné autour d'elle la mobilisation de toutes les couches opprimées (6). Plusieurs facteurs se combinent aujourd'hui pour en fournir l'explication.
Le bilan de la grève de juin 1981 a entraîné un certain reflux des luttes. Tout d'abord, la répression a été terrible, puisque la direction de la Confédération démocratique des travailleurs (CDT) — créée en 1978 par l'organisation populiste petite-bourgeoise de l'Union des forces populaires (USFP) et ayant été à l'initiative de la grève générale de juin 1981 -emprisonnée pendant des années, ainsi que des centaines de syndicalistes.
L'appel de la CDT à la grève a été ensuite suivi par un étrange silence de la part de la direction CDT-USFP, silence rappelant fort celui de la même direction en 1979, lorsque le pouvoir licencia 500 travailleurs pour mettre fin à une grève dans la santé et l'enseignement. Dans ces deux cas, la CDT, syndicat récent, bousculait le consensus et la paix sociale, pour la première fois depuis 1973, mais se montrait ensuite incapable et peu désireuse de riposter à la répression gouvernementale. Elle montrait ainsi ses limites réformistes, son incapacité à conduire un affrontement avec le pouvoir sur des points même limités, et son incapacité à réagir face à la répression du régime. Bien que porteuse d'espoirs pour nombre de militants écœurés par les pratiques bureaucratiques du vieux syndicat de l'Union marocaine du travail (UMT), la CDT apparaît aux yeux des travailleurs comme un outil fragile et inconséquent.
Certes, des luttes se sont développées malgré la situation de l'après-1981, mais elles ne sont pas sorties de leur cadre habituel, jusqu'à la date de janvier 1984. Elles étaient lancées par la base ouvrière et syndicale et rapidement contrôlées par la direction, avec une dynamique de collaboration de classe qui n'a entraîné aucun acquis sérieux. Elles sont restées isolées et éparpillées, le seul organe de liaison, Avant-Garde, le journal de l'UMT, étant interdit depuis 1981.
Au cours de l'année 1983, de nombreuses mobilisations importantes ont eu lieu, mais dans des secteurs périphériques à la classe ouvrière, jouant tout de même le rôle de révélateurs de l'explosion sociale à venir. Début janvier 1983, une grève générale des lycées s'est développée à Oujda, à Casablanca dans 6 ou 7 lycées, accompagnée de la distribution de tracts.
En février 1983 de nouveau, des grèves étudiantes et lycéennes éclatent dans plusieurs villes, à Oujda, Berkane, Marrakech, Fès, Rabat, Casablanca, Taroudant. La répression fera plusieurs morts dans dernière ville. Les étudiants refusaient de passer les examens et les lycéens refusaient l'épreuve du baccalauréat. Mais ces luttes courageuses étaient confrontées à une répression violente, facilitée par leur dispersion et l'absence de structuration pour lutter contre la réforme scolaire
Là encore, l'attitude de la direction de l'Union nationale des étudiants marocains (UNEM) membre de l'USFP, a joué un rôle négatif. Alors que ce syndicat, qui a de longues traditions de lutte anti-impérialiste et antimonarchiste, était le seul cadre légal existant, alors que les étudiants et les lycéens étaient les révélateurs de l'exaspération sociale, l'USFP se dégageait de toute responsabilité en désertant la direction de l'UNEM, lors du 17e congrès tenu peu après juin 1981. Dans ces conditions, il est facile de comprendre que ces luttes soient restées sans solidarité, éclatant sur des points ponctuels sans parvenir à s'élargir pendant quelques années.
Toutefois, l'ampleur de l'explosion populaire de janvier 1984 montre que la base sociale du régime s'est réduite à une peau de chagrin. Le mécontentement a touché quasiment tous les secteurs de la population. Toutes les couches sont touchées par la crise, les jeunes n'ont plus de débouchés, on ne recrute plus d'enseignants, etc. Cela explique en partie le caractère généralisé de la révolte de janvier
Mais un autre facteur doit être pris en considération : il s'agit de la nature particulière de la formation sociale marocaine au sein de laquelle, et dans un très court laps de temps, se sont trouvés mêlés le prolétariat industriel, la paysannerie pauvre contrainte à l'exode rural, une jeunesse à l'abandon dans les grandes villes. La séparation entre ouvrier et chômeur des bidonvilles n'est pas si nette, et l'interaction est constante entre toutes ces catégories de la population. Cela explique le large front qui contre le régime et le fait aussi, par exemple, que toute la ville minière de Khouribga s'est élevée contre les mesures.
La politique menée par les courants réformistes, et principalement l'USFP, est donc grandement responsable de l'impasse actuelle du mouvement ouvrier, qui avait montré sa force à la fin des années 1970. Après le 20 juin 1981, alors que l'attitude de l'USFP aurait dû être de développer les mobilisations en défense des libertés démocratiques et de l'indépendance syndicale, c'est un autre choix qui a été fait, celui de geler toute activité. Plus qu'une conséquence de la répression, il s'agit-là d'un choix politique volontaire. Dans les semaines qui ont suivi les massacres de juin 1981, ce n'est pas la répression qui a, par exemple, empêché l'USFP de participer, dans l'émigration, aux manifestations organisées en France. Ce n'est pas non plus la répression qui a conduit PUSFP à annuler le traditionnel conseil fédéral de l'UNEM en Europe, qui devait organiser la riposte à la politique gouvernementale antidémocratique. Non, cette attitude est le résultat d'un choix.
Mais si l'USFP a gelé pendant de longs mois toute activité de contestation du régime, elle a, à l'opposé, multiplié les gages données au pouvoir. Quelques jours seulement après le 20 juin 1981, Abderrahim Bouabid, premier secrétaire de l'USFP, se refusait à critiquer le Palais. Et quand Hassan II s'envolait pour le sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) à Nairobi, au Kenya, il emportait dans ses valises ... le responsable du groupe parlementaire de l'USFP comme caution politique !
Ainsi, la CDT a-t-elle été vidée de son dynamisme d'origine par sa direction, proche de l'USPF. Et les quelques bureaux locaux de ce syndicat qui ont réussi à se restructurer, doivent faire face non seulement à la répression du pouvoir, mais également aux obstacles de la bureaucratie syndicale, d'autant plus qu'ils regroupent souvent des éléments radicaux du courant gauche de l'USFP. quant à elles, sont complètement isolées et ne bénéficient plus de la couverture et du poids de leur centrale syndicale.
L'activité de l'Association des droits de l'homme, créée récemment - et qui avait connu d'importants succès par son développement dans quelques villes, la création de commissions de travail, et ses liens avec la Fédération internationale des droits de l'homme — a elle aussi été gelée, car porteuse d'une dynamique jugée trop dangereuse. L'interdiction faite par le pouvoir à la tenue de son congrès n'a pas entraîné de riposte de l'USFP.
BRISER L'ISOLEMENT
DES LUTTES POPULAIRES L'USFP a ainsi mis un bémol à toutes ses activités, pour engranger les bénéfices politiques bureaucratiques de ses compromissions avec le pouvoir, dans l'union sacrée réalisée pour l'annexion du Sahara occidental. Le but que s'était fixée la direction de l'USFP est atteint : après avoir participé à la mascarade électorale des élections municipales de juin 1983, en acceptant de passer sous silence la demande de libération des prisonniers politiques, elle participe maintenant au gouvernement. Et, depuis le ler novembre 1983, Abderrahim Bouabid est ministre d'Etat.
On comprend dès lors que la défiance s'accroisse à l'égard de ce parti, qui se veut
6. Une déclaration du Secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale du 30 juin 1981 notait, à propos de cet aspect de la grève de 1981: « Le 20 juin, la Confédération mocratique du travail (CDT) a pris l'initiative de lancer une grève générale. La mobilisation des travailleurs a été massive. Les petits commerçants et les artisans se sont associés à la protestation et les masses plébéiennes des quartiers populaires se sont mobilisées à leur tour. Casablanca a été le théâtre d'une véritable explosion, la plus importante depuis l'Indépendance, en 1956. La réaction du régime de Hassan Il a été brutale. » (Inprecor numéro 106 du 20 juillet 1981).
qui préfère les allées du pouvoir à la mo- jouer en faveur du régime que durant une porteur de l'héritage de Ben Barka (7), et bilisation des masses. Au sein même de PUSFP, la crise de confiance envers la direction d'Abderrahim Bouabid est devenue manifeste. Mais le courant gauche de l'USFP n'a pas réussi à élaborer une véritable orientation alternative, sensible à toutes les manifestations de la montée des luttes. Le courant gauche de l'USFP s'est donc plutôt manifesté en opposition aux différentes prises de position de la direction, comme par exemple pour les élections de juin 1983, où il préconisa justement le boycott d'élections qui se déroulèrent sans la reconnaissance des li-
La direction de l'USFP a usé de tous les moyens pour empêcher ce courant de s'exprimer, elle l'a combattu crapuleusement. Elle a décapité ce courant gauche en excluant ses chefs de file, Ben Ameur, Chtouki, en dissolvant les bureaux du parti dirigés par ce courant, puis, avec la complicitié du pouvoir, les a fait arrêter.
Le courant gauche de l'USFP, qui avait déjà été l'objet de la répression sélective du 20 juin 1981, a donc eu a subir les attaques simultanées du pouvoir et de de son parti. Pourtant, cela n'a pas suffi à le laminer.
Les manifestations de janvier dernier se sont de fait heurtées à une sainte-alliance de la monarchie, de l'ensemble des partis de l'union sacrée pour la conquête du Sahara occidental, et de l'impérialisme.
En France, le gouvernement de François Mitterrand, qui se trouvait aux premières loges du fait des liens profonds et multiples hérités de la période coloniale, adopta un profil bas à la suite de ces événements. Les grands desseins géopolitiques d'un gouvernement qui badigeonne en rose le néocolonialisme de ses précécesseurs, sont incompatibles avec la dénonciation de la répression et des massacres de populations qui se déroulent dans certaines régions de la planète. Lors de leur rencontre, en janvier 1982, Hassan II et Mitterrand « se seraient entendus sur la nécessité d'œuvrer en commun pour réaffirmer le caractère spécifique et privilégié de leur amitié ». Depuis lors, la coopération militaire franco-marocaine se poursuit, ainsi que la concertation sur la participation gendarme de l'impérialisme français dans francophone. diplomatiques se déroulent sur fond de négociations tous azimuts entre Rabat et le régime libyen, dans le cadre d'un projet « d'édification du Grand Maghreb » et d'échanges de bons procédés concernant respectivement les questions sahraouie et
Car, pour le régime marocain, la guerre au Sahara reste le point nodal de la situation. Voilà 8 ans que le régime d'Hassan II est embourbé dans une guerre coloniale qui avale, à elle seule, près de 50 % du budget national. La population marocaine réalise de plus en plus que la politique qu'on lui fait subir au nom de cette guerre ne mène à rien. La vague chauvine dépar la « marche symbolisa l'union sacrée dans la guerre au Sahara occidental (8) - ne pouvait période limitée. Dès que le sens réel et les effets économiques et sociaux de cette guerre sont apparus, l'unité nationale est passée au second plan pour les masses. Le roi a d'ailleurs saisi cette évolution et essayé d'opérer un tournant sur la question du Sahara. Les premiers ballons d'essai datent de 1980. Cette nouvelle orientation désire régler le problème au plus vite et trouver un compromis avec le Front Polisario, ce « fantôme » que le régime marocain n'a jamais voulu reconnaître. D'autant plus qu'Hassan II croit pouvoir contrôler la situation militaire dans le « triangle utile » du Sahara occidental, c'est-à-dire celui où a lieu l'exploitation des phosphates, et donc référendum dont l'issue lui serait favorable. Mais le Front Polisario n'est pas un agent de l'Algérie ou de la Libye. Il a conquis une relative autonomie et met assez haut la barre d'éventuelles négociations, en poursuivant son organisation sociale des populations sahraouies et en poursuivant ses actions militaires contre les forces armées marocaines.
Dans ces conditions, la voie d'une solution est étroite, et la monarchie marocaine ne peut pas se permettre un échec. Avec une armée de 120 000 hommes entraînés, qui a déjà tenté deux coups d'Etat contre le régime d'Hassan II, ce dernier doit agir avec prudence. D'autant plus qu'après les dernières révoltes populaires, cette armée a été amenée à jouer un rôle fondamental et direct dans la garantie de la stabilité de l'Etat. L'armée est présente jusque dans les villes du nord du pays, et des troupes du front saharien ont été remontées jusqu'à Sidi Ifni, ville de la Côte atlantique du sud marocain, pour rétablir l'ordre.
Cette question pèse également lourd dans l'attitude de la direction de l'USFP, qui reprend à son compte les accents du discours royal sur la manipulation des masses par des « marxistes-léninistes », des « khomeinistes » et les « services secrets sionistes ». Fin janvier, Bouabid déclarait même ceci : « Des tracts d'Ilal Aman (En Avant, organisation qui se réclame du marxisme-léninisme, Ndlr.) et des intégristes ont été distribués avant même la tenue du sommet islamique de Casablanca, qui ne visaient pas le niveau de vie des masses populaires ni le chômage, mais bien le sommet. En se mêlant aux mani-
7. El Mehdi Ben Barka était le responsable (UNFP), dont l'aile gauche donnera naissance à l'Union socialiste des forces populaires (USFP). Exilé et condamné à mort par contumace par le gouvernement de Rabat, Ben Barka fut enlevé par deux policiers français, en octobre 1965 à
Get assassiné. Le général Oufkir, ministre de l'Intérieur du Maroc, trempa dans ce compot franco-marocain pour éliminer le leader le plus radical de l'opposition marocaine.
8. Au nom de l'union sacrée dans la guerre du Sahara, le roi Hassan II organisa, en novembre 1975, une grande manifestation populaire, la « marche verte », durant laquelle des centaines de milliers de civils marocains partirent au Sahara occidental pour exprimer leur soutien à la politique belliciste du Maroc. Voir Inprecor numéro 38 du 20 novembre 1975, « Sahara :
festants, ces groupes ont cherché à donner une image négative du Maroc et à créer les plus mauvaises conditions possibles pour le déroulement du sommet. » Et, au sujet du silence des partis et des syndicats lors des événements, il précisait : « Cette fois-ci, à la différence de 1981, nous avons dit à nos militants de ne pas bouger. Pour trois raisons: d'abord, les hausses de prix n'avaient pas encore été décidées. Ensuite, cela s'est passé durant le sommet islamique. Nous ne voulions pas tomber dans le piège. Enfin, les gens qui y ont été mêlés sont pro-Polisa-
La boucle est bouclée. Les partis d'opposition, en étant plus royalistes que le roi sur le problème du Sahara, croient pouvoir bénéficier, dans un futur proche, de ce qu'ils appelleraient une trahison nationale si un compromis venait à être réalisé sur cette question (10). En réalité, ils se placent sur le terrain le moins sensible par rapport aux réactions des masses. De plus, ces partis d'opposition de sa majes té n'ont plus qu'une utilité relative pour le régime dans ses tentatives d'ouverture bourgeoise. S'ils lui sont d'un léger secours politique pour le jeu institutionnel du régime, ils ne lui sont pas d'un grand secours comme relais d'un compromis social pour faire accepter aux masses populaires la politique gouvernementale d'austérité. N'est-ce pas d'ailleurs ce qui ressort des récentes explosions sociales ?
Aujourd'hui, les masses populaires perçoivent concrètement les retombées de la guerre du Sahara sur leur situation quotidienne et ne se tournent pas vers des partis réformistes qui soutiennent fermement la politique expansionniste du Maroc. Et si les luttes ouvrières semblent essentiellement défensives et de faible ampleur, le ras le bol populaire est une réalité explosive qui va, malgré la répression, nourrir encore nombreuses révoltes. D'autre part, l'existence de milliers de militants - étudiants, ouvriers et intellectuels, membres d'organisations syndicales, de comités d'étudiants ou d'organisations politiques, qu'elles soient réformistes ou révolutionnaires —, qui continuent de lutte sur les revendications sociales et démocratiques, est une réalité qui pèsera aussi sur les rapports de forces
Charles LEGRAND, 31 janvier 1984. au-delà de la marche verte ».
9. Libération, 31 janvier 1984.
10. Plus royaliste que le roi, Abderrahim Bouabid l'est à n'en pas douter. En septembre 1981, alors qu'Hassan II opérait un tournant tactique en acceptant l'organisation d'un référendum au Sahara occidental, le responsable de PUSFP signera un communiqué dans lequel il dénonçait « la prédisposition (du pouvoir) à la résignation, voire à l'abandon des provinces sahariennes ». Il sera alors condamné à un an de prison et incarcéré pour ces propos. Aujourd'hui encore, Bouabid semble vouloir jouer la carte de l'aile jusqu'auboutiste de l'armée sur la question de la guerre au Sahara et des réflexes chauvins dans les masses populaires. Mais les effets sociaux et économiques de cette guerre sont devenus depuis lors des réalités encore plus pesantes pour les masses populaires qu'en 1981.