Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

La lettre à la nation des officiers polonais

Inprecor n° 167, 20 février 1984 · p. 14, 14-15 · 1 180 mots

Pologne URSS et Russie

Compatriotes! Voilà plus de quarante ans naissait l'Armée populaire polonaise, alors qu'une partie des exilés polonais déportés en territoire soviétique décidaient de créer les premiers éléments de l'APP. Malgré les pertes douloureuses que nous avions subies, et tout en étant conscients qu'une partie importante de la nation avait une conception différente de la nôtre en ce qui concernait la reconstruction de la Pologne, nous avons combattu l'hitlérisme aux côtés de l'Armée rouge sans épargner

La lettre à la nation des officiers polonais nos forces et nos vies. Nous étions persuadés que les tragiques conséquences l'agression fasciste avaient fait naître dans les peuples qui en avaient été victimes un désir de justice si puissant qu'il effacerait les préjugés réciproques hérités de l'hisdes « maisons de verre » pour tous, de l'égalité sociale, de la réconciliation et de la fraternité entre les peuples, avait peu à peu rempli nos cœurs. Nous pensions que la nationalisation des usines, la réforme agraire et le pouvoir aux mains des travailleurs rendraient no-

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tre patrie riche, juste et soucieuse de tous ses citoyens. Après la capitulation de l'Allemagne, nous avons lutté avec toute notre énergie contre les partisans de la reconstruction de la Pologne sur des bases non-socialistes. Nous avons éduqué et formé les jeunes cadres de l'armée dans la conviction que le socialisme est un bienfait pour l'humanité et qu'il nous donnait, à nous Polonais, une chance historique d'édifier notre bonheur en collaboration avec d'autres peuples. L'idéal internationaliste nous apparaissait comme la continuation des traditions nationales de lutte « pour notre liberté et la vôtre ».

Bien que de hautes fonctions de l'armée fussent occupées par des étrangers, malgré des erreurs flagrantes dans la manière de gouverner le pays, et même en dépit des crimes affreux de la période stalinienne, nous sommes restés fidèles aux idées du socialisme. Nous pensions de bonne foi que ce qu'on appelait « les erreurs et les déformations » avaient été provoquées par le manque d'expérience de notre pouvoir, que le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) devait lui-même extirper de ses rangs les mauvais éléments, et qu'il saurait trouver la voie débouchant sur la justice et la prospérité de notre patrie.

avec douleur et déchirement, mais aussi avec fermeté, que nous sommes intervenus contre les protestations de Poznan en 1956, de la Baltique en 1970, et dans toutes les autres circonstances ou il était nécessaire de défendre le rôle dirigeant du Parti dans le gouvernement de notre pays. Le 13 décembre 1981, sans avoir pleinement conscience des causes véritables de l'effondrement économique de notre pays, de la baisse de moralité et de la médiocrité des aptitudes de nos dirigeants, nous sommes intervenus contre les tentatives de véritable renouveau. Dans l'isolement où nous étions par rapport au reste de la société, l'activité du Syndicat autogéré et indépendant « Solidarnosc », du Comité d'autodéfense sociale (KOR), de la Confédération de la Pologne indépendante (KPN) et des autres mouvements sociaux, nous apparaissait comme la source des malheurs nationaux qui ébranlaient notre patrie. Nous avons fait confiance à nos supérieurs du Comité militaire de salut national (WRON), pour qui le seul moyen de sauver la Pologne était d'imposer l'état de guerre à la nation, d'éliminer toute opposition et de maintenir le rôle dirigeant du POUP dans l'exercice du pouvoir. Nous étions convaincus que nos supérieurs, riches des enseignements du passé, auraient le cou-

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rage de châtier les responsables de la crise la plus grave de l'histoire qu'ait subie notre patrie, et qu'ils trouveraient les moyens les plus sûrs pour sortir notre pays du drame national affectant tous les citoyens.

Le temps a cependant montré que la petite minorité qui monopolise le pouvoir a esquivé ses responsabilités, qu'elle n'est pas parvenue à s'extirper de la fange des abus, de la stupidité et de la mauvaise volonté qui la caractérisent dans sa manière de gérer les affaires du pays. Les causes de la dégradation constante du revenu national n'ont pas été supprimées, les erreurs commises par le pouvoir ont connu une progression géométrique. Une plus, et cette fois-ci par la force brutale, le peuple a été contraint à travailler et à vivre selon les règles qui ont fait faillite en Union soviétique, l'URSS, dont le POUP est à la fois le représentant et l'instrument en Pologne. « Redevable » au pouvoir monopolisateur du POUP, chaque citoyen de la République populaire de Pologne - depuis le nouveau-né jusqu'au vieillard - est victime du fardeau des emprunts impossibles à rembourser, qui ne pourront que freiner le développement du pays pour les générations à venir.

L'Armée populaire polonaise, au lieu d'être le défenseur de la patrie face à l'ennemi extérieur, est devenue le gendarme et l'oppresseur de son propre peuple, dont les aspirations ont été si brutalement écrasées. Sans nier les engagements et les ment, nous ne voyons pas le moindre intérêt national à une soumission aveugle à un idéal de conquête planétaire, mené au nom de la politique de grande puissance par l'Union soviétique. Nous ne pouvons admettre que le devoir général de service militaire soit détourné diffamer toute pensée progressiste, et également la religion.

Nous accusons un petit groupe de la direction du ministère de la Défense nationale d'avoir dissimulé à la Diète et à la nation les coûts réels engagés sous prétexte de moderniser notre armée, et qui, de fait, ont servi à financer une grande part des aventures militaires dans le monde, au nom de la soi-disant « aide internationaliste ». Nous accusons la direction du ministère de la Défense nationale de négligence coupable dans le système de défense de notre pays, et surtout de son état technique et de sa qualité déplorables qui nous rendent encore plus dépendants d'autres pays.

Nous considérons que le peuple polonais devrait élire le pouvoir qui lui convient dans des élections libres. Le rôle de l'armée est d'obéir à un tel pouvoir, de défendre ses concitoyens contre la menace extérieure et de ne jamais participer à aucun jeu politique.

Chaque année, la situation matérielle et morale des citoyens de notre pays se dégrade un peu plus. Le mécontentement contre l'incapacité des dirigeants augmente. Nous suivons l'évolution de la situation avec beaucoup d'inquiétude. Chaque année, chaque jour, nous prenons davantage conscience de nos devoirs envers la nation polonaise.

Espérons que notre armée ne connaîtra pas de scission, comme ce fut le cas lors de l'insurrection de novembre 1830, une partie des généraux restant fidèle aux intérêts étrangers alors que le reste de l'armée liait son sort à celui de la nation (1).

Puisse cette lettre être un avertissement pour tous ceux qui, par leur cupidité, leurs intérêts égoïstes, leur bassesse, leur simple bêtise ou leur soumission servile au diktat étranger, ont mené notre patrie à la ruine et espèrent s'abriter derrière les forces armées pour rester impunis.

Varsovie, le 20 septembre 1983. 1. La Pologne sous domination russe disposait alors d'un certain statut d'autonomie. En 1830 éclata une insurrection armée contre la déclenchée par un groupe d'élèves officiers. L'armée polonaise sur ces événements. A la suite de la défaite de cette insurrection, le statut d'autonomie de la Pologne fut aboli.

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