Le congrès de l'Unité des communistes a proclamé une nouvelle organisation
ETAT ESPAGNOL
ES les premières élections législatives de l'après-franquistiago Carrillo devait subir les contrecoups du rôle modérateur de sa politique durant la période dite de la « transition » à la démocratie bourgeoise. Lors des élections législatives de juin 1977, le PCE était ainsi devancé par le Parti socialiste espagnol (PSOE), pourtant bien moins consistant pendant la période précédente de lutte contre la dictature du général Franco. La crise du PCE n'a fait depuis lors que s'aggraver, s'exprimant par une érosion électorale et une hémorragie militante régulières. De 200 000 membres en 1977, le PCE passera à 50 000 membres en 1981. Dans le même mouvement, l'idéologie officielle promue par Santiago Carrillo sous l'étiquette d'eurocommunisme a aussi connu, ces dernières années, une crise de crédibilité politique qui amènera scissions, exclusions et départs des rangs du PCE.
Un temps fort de cette tension organisationnelle et politique interne affectera le Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC), l'organisation sœur du PCE dans cette province, lors de son 6e congrès en mars 1982. Quelques semaines plus tard, naissait un Parti des communistes de Catalogne (PCC), composé par une aile gauche du PSUC caractérisée par son opposition aux thèses eurocommunistes du PCE, son soutien réaffirmé à l'Union soviétique et aux pays de l'Est, et sa composition ouvrière et militante (cf. Inprecor numéro 127 du 31 mai
L'écrasante victoire électorale du PSOE, le 28 octobre 1982, enfonçait un nouveau coin dans la politique du PCE. Ces élections législatives, qui donneront le gouvernement au PSOE, verront le PCE perdre un million de voix par rapport à 1979, passant de 10 % à 4% des suffrages et ne conservant que 4 de ses 23 députés. Du point de vue électoral, le PCE était ainsi réduit à l'état d'un véritable groupuscule. Président du parti depuis 22 ans, Santiago Carrillo n'attendait pas que le bilan de sa politique devienne un réel sujet de débat interne pour passer astucieusement la main à celui que l'on considérait comme son dauphin, Gerardo Iglesias, et se retirer un peu dans la coulisse.
Un an plus tard, le 1le congrès du PCE, qui s'est tenu à la mi-décembre 1983, n'a apporté aucune solution à la crise de ce parti, mais il a sanctionné l'écartèlement interne maintenu du PCE, par la dureté des affrontements et la faible majorité qui a avalisé le rapport d'activité de Gerardo Iglesias (386 voix contre 376 et 25 abstentions). Si Gerardo Iglesias garde la haute main sur le comité exécutif du parti et conserve une majorité de 70 % au comité central, Santiago Carrillo a regroupé un courant qui affirme sa prépondérance sur environ une dizaine de sections locales du parti, notamment à Madrid et dans le Pays valencien. La revue du PSUC, Treball, était donc quelque peu fondée à déclarer : « Nous ne voudrions pas tomber dans la naïveté de croire que les tensions disparaîtront de façon imalors même qu'on a vu apparaître, dans la période précédant le congrès, une tendance à la consolidation géographique des divergences. »
La victoire de Gerardo Iglesias au 11e congrès du PCE ne signifie donc en rien la fin de la crise de destructuration que F. CRUELLS et désigner Ignacio Gallego comme secrétaire général. Le congrès s'est terminé par Les 13, 14 et 15 janvier 1984 se sont un meeting-gala qui a rempli le Palais des réunis à Madrid les délégués au Congrès de l'unité des communistes, pour approuver les thèses politiques et les statuts d'un nouveau parti, élire un comité central, connaît ce parti. Deux éléments en apportent la preuve : la nature des débats de ce congrès et la création, quelques semaines plus tard, d'un nouveau parti communiste.
Les débats de ce 11e congrès du PCE se sont en effet surtout cantonnés à une lutte pour la direction. Les deux courants, qui se sont affrontés parfois assez violemment, ne différaient pas fondamentalement quant à leur objectif. Il s'agissait de redonner au PCE les moyens de remonter la pente électorale et militante en capitalisant la désaffection populaire que ne manquera pas de connaître le PSOE du fait de sa politique gouvernementale pro-capitaliste (cf. Inprecor numéro 163 du 19 décembre 1983). Mais cela était envisagé sans pour autant rompre avec la politique réformiste traditionnelle, faite d'acceptation des pactes sociaux avec le patronat, menée durant des années par Santiago Carrillo. Le congrès n'a donc pas favorisé la clarification politique sur les principaux thèmes abordés, qui concernaient le bilan de la politique passée du PCE, l'attitude à adopter par rapport au gouvernement du PSOE, et le type de profil à définir pour tenter de remonter le handicap électoral du PCE. Certes, Santiago Carrillo en a profité pour se présenter sous une image plus « gauche », en mettant en garde contre les dangers de coup d'Etat militaire, en critiquant certains aspects de la politique gouvernementale, et en rendant hommage à l'Union soviétique. Mais aucune rupture politique n'était réellement prônée sur le terrain économique et social. Ce langage avait surtout pour objectif de détourner l'attention des militants séduits par la perspective d'un nouveau parti communiste et de faire pièce aux partisans d'Iglesias au sein du PCE. Pour des raisons similaires, ce dernier n'a pas hésité à rappeler le passé peu glorieux de la politique droitière de Carrillo du temps où il dirigeait le PCE. Mais cet affrontement en est resté au niveau d'une joute
Aussi, dès la mi-janvier 1984, la cartellisation du PCE connaissait une étape supplémentaire avec la démission d'Ignacio Gallego, très longtemps compagnon de Santiago Carrillo, et la tenue d'un congrès d'unité des communistes, dans le but de fonder un nouveau parti communiste. Dans sa lettre au comité central du PCE, Gallego s'interrogeait : « Qu'avons-nous retiré, nous les communistes espagnols, de notre abandon spectaculaire du léninisme ? A quoi ont servi les invectives répétées contre les pays socialistes ? Quel est le résultat de notre politique de sinon d'affaiblir notre influence dans les milieux syndicaux ? Qu'avons-nous gagné à renoncer à notre propre identité? » Et il concluait : « L'eurocommunisme a échoué » (le Monde, 15-16 janvier 1984).
L'article publié ci-dessous est extrait de Combate, organe de la Ligue communiste révolutionnaire (Liga Comunista Revolucionaria, LCR), section de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol, daté du 19 janvier dernier. Décrivant le congrès d'unité des communistes, il analyse dans quelle mesure le nouveau parti qui en est issu (et dont le nom exact n'est pas encore connu) a tenu compte des interrogations d'Ignacio Gallego et comment il y a répondu.
V.K. légué pour vingt-six et un par reste de dix. D'après le quotidien El Pais, la délégation catalane, qui comptait trois cents délégués, avait réduit de moitié le nombre de représentants auquel elle avait droit, afin Les 750 délégués présents avaient été de ne pas peser d'un poids excessif sur le élus dans les localités, sur la base d'un dé. congrès. Même ainsi, les délégués au con-
Le PCE tiraillé entre Carrillo et Iglesias (dessin publié dans l'hebdomadaire Servir al Pueblo). (DR)
grès adoptèrent le terme de « rouleau compresseur catalan » pour désigner l'efficacité de ces trois cents votes disciplinés. Cette influence dans le congrès reflète bien la grande prépondérance du Parti des communistes de Catalogne (PCC) dans la nouvelle formation, qui prendra le nom de Parti communiste, ou alors, si les difficultés légales ne sont pas surmontées, de Parti communiste des peuples d'Espagne.
D'après le Bulletin d'information numéro 2, des noyaux significatifs de Tolèd'Andalousie, d'Estrémadure, et des Baléares, se sont incorporés au processus unitaire dans les dernières semaines. Juan Antonio Romero, dirigeant du Front léniniste d'Andalousie, a assisté au congrès, mais il a annoncé qu'il était toujours membre du PCE et de son comité central.
QUELQUES CARACTÉRISTIQUES
DU PROCESSUS D'UNIFICATION
Avant d'analyser les résolutions et débats de ce congrès, il faut rappeler quelques caractéristiques du processus d'unification. Ce qui rassemble les diverses composantes du nouveau parti, c'est en premier lieu une série de refus : du pacte social, de la politique de consensus suivie pendant la transition, de l'eurocommunisme ... En second lieu, il y a la volonté d'affirmer une identité commune sur la base de l'idéologie et des traditions du PCE, antérieures à l'eurocommunisme.
identité commune doit être construite à partir de groupes ayant un poids, des traditions et une histoire distincts, dans la perspective d'attirer de nouveaux secteurs du PCE et d'anciens militants du parti. L'unité avec d'autres organisations communistes, comme le (MCE) ou la LCR, n'est par contre pas envisagée. De tous les groupes qui se sont ainsi rassemblés, seul le d'une base militante solide, fruit d'un processus de radicalisation massive dans le PSUC et dans les Commissions ouvrières (CCOO) de Catalogne.
Cet ensemble d'éléments permet de comprendre le poids pris par les questions idéologiques dans le déroulement du Congrès, et cela à partir de la supposition qu'elles étaient le mieux à même de réaliser l'unité, par delà les bilans différents d'expériences politiques peu développées, sauf dans le cas du PCC. La faiblesse des conclusions proprement politiques et la volonté de compromis ont obligé à renvoyer la discussion de nombreuses questions à des commissions ou à des résolutions ultérieures du comité central. Ce n'est que sur la question des statuts que le consensus a semblé trébucher sur des
LE DÉBAT POLITIQUE Les votes furent quasi unanimes, tant sur le rapport politique que sur les thèses. Le résultat final s'écarte peu des positions déjà connues de ce courant. Ainsi est réaffirmée une politique de résistance à la crise, d'opposition aux pactes sociaux, à l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) et aux bases américaines, de combat pour une dissolution simultanée et négociée des blocs militaires. Sur le thème du Marché commun européen, une position radicale a été
Men défense d'une d'opposition à l'intégration » de l'Espagne à la CEE.
En revanche, le bilan de la « transiplein d'ambiguités lorsqu'il aborde la position du PCE. Il apparaît des jugements critiques, lorsqu'il est dit que « le chemin du pacte au sommet sans pouvoir des masses, en même temps qu'il les démobilise et hypothèque jusqu'à l'autonomie du parti lui-même, a laissé de côté le projet et l'indépendance politiques. On a abandonné les objectifs de la démocratie politique et sociale, pour lesquels les masses luttaient, au profit de la seule constitution d'une démocratie bourgeoise, en échange de reculs dans les conditions matérielles de la classe travailleuse. (...) On peut comprendre tout cela si on observe en outre le processus de liquidation du PCE, à partir de l'introduction de l'eurocommunisme ». Mais il n'existe aucune appréciation précise de l'accord qui a conduit à l'adoption de la Constitution et aux statuts d'autonomie des régions de l'Etat espagnol, et encore moins un rejet ou une critique ra-
Sur le terrain programmatique, la phase « de la démocratie politique et sociale » comme forme de transition au socialisme est toujours un point de référence. Le nouveau parti continue à occulter ainsi le problème clef de la destruction de l'Etat bourgeois, dans la mesure où la démocratie politique proposée n'est rien d'autre que la réforme de l'Etat bourgeois (Etat républicain et fédéral, réforme de la Constitution sur les points qui consacrent le pouvoir de l'oligarchie et l'économie de marché, réforme démocratique de l'administration et des appareils d'Etat, réorganisation des forces armées et de l'ordre
Le problème de l'insurrection et de la conquête révolutionnaire du pouvoir est ainsi également évité lorsque les thèses politiques suggèrent un processus graduel sous la formulation suivante : « Les forces du socialisme doivent être prêtes à vaincre ces résistances. Et à défendre par la mobilisation de masse et avec les instruments de force de l'Etat démocratique les conquêtes de la démocratie anti-monopoliste. Nous, communistes, disons que le recours à la grève générale et nationale est légitime pour arrêter les menaces dirigées contre ces conquêtes de la démocratie anti-monopoliste. La classe ouvrière pratiquera une politique d'alliances lui permettant d'isoler les secteurs de la droite les plus réactionnaires, aventuristes, liés à l'impérialisme et à l'oligarchie, et elle essaiera de résoudre à son profit les ruptures qui se produiront. »
« LÉNINE, LÉNINE ...» Les questions précédemment soulevées limitent la réhabilitation de la notion du prolétariat » à une question littéraire, dépourvue du contenu classique qu'elle a pour le marxisme révolutionnaire, et qui suppose un soulèvement des masses, la destruction de l'Etat bourgeois, et la construction d'un Etat du type de la Commune de Paris, qui ne soit déjà plus un Etat au sens propre, parce que dès sa formation s'initie un processus qui doit conduire à sa disparition. Au lieu de cela, les thèses du nouveau parti se contentent d'affirmer qu'il « ne peut y avoir de transition du capitalisme au socialisme sans rupture révolutionnaire, sans un changement dans le caractère de classe de l'Etat
qui corresponde au concept de dictature du prolétariat ».
thèses politiques sur les pays de l'Est apporte peu de nouveautés. On peut y lire que « l'existence d'un ensemble de pays qui ont rompu avec la logique du capitalisme et ont entrepris la construction d'un système soune aide décisive pour les peuples qui luttent contre l'impérialisme ». Les seuls facteurs négatifs relevés par le congrès se réfèrent à « certaines limitations dans le développement économique et politique, et l'existence de contradictions nationales qui se manifestent dans certains pays socialistes ». L'identification de l'ensemble du congrès avec les pays de l'Est a été mise en évidence par les ovations énormes réservées par les délégués aux représentants du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) aux cris de « Lénine ! Lénine !... », et à ceux du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), aux cris de « Vive le so-
Enfin, en ce qui concerne la structuration du parti, les thèses développent une forte critique du modèle organisationnel du PCE quant à sa territorialisation, au fait que les regroupements de base du PCE ne permettent ni participation ni décisions collectives, et à l'absence de formation, etc. Par ailleurs sont réaffirmés les « principes d'organisation léninistes », mais sur la base d'une interprétation selon laquelle « ne sont admises ni les fractions, ni les courants, ni les clans autour de tel ou tel dirigeant du parti ».
C'est curieusement le débat sur les statuts du nouveau parti qui fut le plus animé, avec des propositions d'amendements et des votes substantiels contre les positions exposées par le rapporteur. Le rapport présenté au congrès fut défendu becs et ongles par les délégués du PCC, alors que les partisans des amendements semblaient avoir un poids important dans la délégation de Madrid. Mais il est significatif que ces votes n'avaient guère de sens politique clair. Certes, dans certains cas, comme celui des propositions de retirer la référence à un parti de masse, ou celui de propositions de cellules réduites, des questions de fond paraissaient affleurer, notamment dans la discussion concernant la conception d'un parti de masse ou celle d'un parti d'avant-garde. Dans d'autres cas, les votes en faveur de la proposition de supprimer le droit à la cooptation du comité central, de limitation des responsabilités du secrétaire général, ou de refus que le comité central puisse modifier les statuts sur des questions de fond, paraissaient marquer une défiance face à ce qui se dessinait derrière la majorité de la direction, c'est-à-dire le secteur du PCC et Ignacio Gallego. Mais peut-être ne s'agit-il là seulement, dans un cas comme dans l'autre, que de tensions inévitables dans le type d'unité qui s'est formé à partir de composantes ayant des expériences et des traditions biens distinctes.
F. CRUELLS, Madrid, 19 janvier 1984.