Campagne de masse pour le suffrage universel direct à l'élection présidentielle
Lianvier 1985. D'et la, la crise économique aura fait son 'ELECTION présidentielle brésilienne est prévue pour œuvre et l'usure de la dictature militaire sera sans aucun doute encore plus avancée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Mais, dans le cadre de leur scénario d'« ouverture » contrôlée et à pas de tortue, les stratèges de Brasilia ont prévu le mécanisme institutionnel qui devrait leur permettre de garder la haute main sur le pouvoir. Ainsi, le président de la République devrait être élu au suffrage indirect par un collège électoral. Pour évoquer la composition de ce collège électoral, il faut essayer de traiter avec sérieux quelque chose qui a depuis longtemps perdu tout sérieux, à savoir les différentes structures électives mises en place par la dictature.
En 1977, devant le risque de perdre la majorité absolue des sièges au Congrès, le gouvernement a commencé par créer un corps de sénateurs directement nommés par lui (un sénateur par Etat), élégamment baptisés sénateurs « bioniques ». Face à la montée de l'opposition, il a ensuite décidé, en 1982, à la veille des élections législatives, l'attribution au collège électoral de six délégués par Etat, désignés par le parti majoritaire de l'Etat, indépendamment du nombre d'habitants des Etats
Le résultat de ces multiples manipulations, c'est que le parti gouvernemental, le Parti démocratique et social (PDS), dispose de 359 voix assurées au sein de ce collège, contre 275 au principal parti d'opposition, le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), 30 au Parti démocratique du travail (PDT) de Leonel Brizola, l'actuel gouverneur de Rio de Janeiro, et 8 au Parti des travailleurs (PT). Les généraux se sont donc assurés une majorité absolue au sein du collège, mais au prix d'une indécente mascarade. Chaque membre du collège électoral représenterait en effet 174 927 Brésiliens. La présence au sein du collège des 22 sénateurs « bioniques » revient donc à abolir le vote le 3 959 494 citoyens par le seul bon plaisir du président qui les › commés (à l'époque le général Geisel). Le vote dans le collège 'n représentant de l'Etat de Sao Paulo représente 4 172 694 itoyens, alors que celui d'un représentant de l'Etat de Rondonia, récemment créé de toutes pièces (certains Brésiliens demandent en plaisantant si Rondonia existe bien) représente 19 000 citoyens ! Autre exemple, l'Etat du Mato Grosso, qui compte seulement mille habitants de plus que l'Etat du Mato Grosso du Sud, dispose de 7 voix supplémentaires au collège électoral. Les élections de novembre 1982 ont pourtant clairement montré que le PDS est minoritaire dans le pays (cf. Inprecor numéro 139 du 20 décembre 1982). Cependant, d'après les spécialistes des systèmes électoraux, le collège électoral déforme à tel point la représentation nationale qu'un président de la République pourrait être élu par une majorité de membres du Collège représentant seulement ... 3,7 % des électeurs. C'est un véritable tour de force.
Dans ces conditions, les ambitions institutionnelles des oppositions bourgeoises et l'exaspération populaire devant les ravages de la crise économique, du chômage et de la famine, se sont conjuguées pour donner naissance à un vaste mouvement démocratique autour de la revendication de l'élection au suffrage universel direct du président de la République. Cette mobilisation s'est notamment exprimée par la tenue d'un gigantesque meeting sur la place da Sé à Sao Paulo, le 25 janvier dernier (voir l'article ci-contre). D'après le dernier sondage de l'Institut Gallup, 81 % des personnes interrogées sont favorables à une élection directe, contre 10% seulement en faveur des modalités indirectes du scrutin, alors que ces dernières repré.
BRESIL sentaient encore 29 % des personnes interrogées en 1980. D'après ce sondage, trois électeurs de la formation gouvernementale PDS sur quatre seraient donc favorables à l'élection directe. Cette évolution de l'opinion publique et le succès du rassemblement de Sao Paulo ont ébranlé les défenses de la dictature et provoqué une réanimation du mouvement de masse.
pression qui s'exprime dans le parti lui-même, la direction du PDS a décidé de laisser des députés libres de leur vote sur la question des modalités de l'élection présidentielle, question qui doit taire l'objet d une decision parlementaire à la mi-avril. Du côté du mouvement de masse, il faut enregistrer le succès notable de la campagne de meetings en faveur de l'élection directe, qui a déjà mobilisé plus de 600 000 personnes au nord-est du pays. Dans les Etats du Minas Gerais et de Rio de Janeiro, la pression s'est accentuée sur les gouverneurs de l'opposition, Tancredo Neves et Leonel Brizola, pour qu'ils mettent leurs appareils gouvernementaux locaux au
Mais, en même temps qu'il donnait une nouvelle impulsion à la campagne de mobilisation, le meeting de la place da Sé a précisé les différenciations au sein même des forces d'opposition. Le PMDB oriente tout son effort sur la conquête de voix - pour l'élection de son candidat à la présidence de la Ré publique - parmi les députés du PDS. Il s'efforce en consé quence de contrôler les mobilisations et commence déjà à parler de négociations avec le régime, en évitant d'aborder les questions tabous.
A Sao Paulo, le gouvernement de Franco Montoro (PMDB), effrayé par l'ampleur de la campagne pour l'élection directe, s'est déjà prononcé contre l'organisation d'une marche et d'un nouveau rassemblement monstre en mars. A Rio, Brizola a aussi reculé devant l'idée d'organiser une manifestation de rue. Au Minas Gerais, le gouvernement retarde la date de lancement de cette campagne de protestation. Mettant en évidence la rivalité de fond qui l'oppose au PT dans le cadre de l'unité tactique et conjoncturelle dans la mobilisation en faveur de l'élection directe, le PMDB mobilise ses appareils gouvernementaux pour jouer le rouleau compresseur contre le PT et marginaliser ses orateurs dans les meetings.
Aussi, contre toute idée suivant laquelle cette campagne ne pourrait être menée qu'avec les moyens permis par la légalité du régime actuel, le ri doit affirmer au contraire le droit du mouvement de masse à utiliser les moyens de mobilisation les plus efficaces pour défaire le régime. Au thème de l'unité nationale cher aux « libéraux », il doit opposer le rapport étroit entre les revendications démocratiques - dont fait partie celle de l'élection directe - et l'ensemble des revendications sociales vitales pour les travailleurs : le combat contre le chômage et le blocage des salaires, la réforme agraire, la rupture avec la politique du Fonds monétaire international (FMI).
Une telle conception de la campagne de mobilisation pour l'élection directe a un rapport direct avec la discussion qui s'ouvre déjà dans le PT sur l'opportunité de lancer une candidature propre à la présidence de la République, celle de son président, Luis Inacio da Silva « Lula », dans le cas où l'élection directe serait imposée au régime. Ceux qui dans le PT jugent inopportun le lancement d'une telle candidature mettent en avant les difficultés que cela pourrait créer pour l'unité d'action dans la campagne en cours. Ce raisonnement est pourtant battu en brèche par le fait même que les oppositions bourgeoises, elles, ont déjà leurs candidats à la présidentielle sur la ligne de départ. Qui peut en effet ignorer que Brizola est d'ores
et déjà candidat déclaré, de même que le président du PMDB,
Ulysses Guimaraes ? Qui peut ignorer que le gouverneur de Sao
Paulo, Franco Montoro, défend ses chances pied à pied et que
Tancredo Neves, le gouverneur du Minas Gerais, est aussi un prétendant à sa manière ? En réalité, le lancement de la candidature de Lula ne serait en rien contradictoire avec l'unité tactique d'action avec les partis bourgeois, pour une élection directe. Cette candidature ne porterait aucun préjudice aux possibilités de mobilisation. Le mouvement ouvrier et populaire se sentirait au contraire stimulé par l'impact indiscutable et la représentativité de Lula.
Interrogé à ce sujet dans le numéro du 9 février 1984 du bimensuel Em Tempo, Lula a fait la réponse suivante à cette question : « Je crois que le lancement de noms (de candidats, ndlr.) embrouillerait la campagne pour l'élection directe. Je pense cependant que nous deurions commencer à discuter du lancement d'une candidature du parti. Mais il faut que cette question soit bien discutée dans la convention nationale du PT.
Il y a des camarades qui ne comprennent pas que nous devons présenter des candidats et participer à l'élection, si elle a lieu.
Il y en a d'autres qui pensent que oui. C'est un débat qu'il faut mener dans le parti pour arriver à une position qui, des lors,
« EM TEMPO »
1) On a coutume de dire que la politique a horreur du vide. Il n'y a pas de crise bourgeoise qui dure indéfiniment sans trouver d'issue, si les forces du prolétariat se montrent hésitantes, timides et sans politique claire. La pression de la crise sociale, du chômage, de la faim, du désespoir, de la violence, de l'insécurité, a sa propre dynamique et elle tend toujours à des résultats désastreux, si elle ne rencontre pas des réponses politiques de la part des travailleurs.
La dictature traverse une profonde crise, qui s'exprime pleinement dans le processus de succession présidentielle. Les militaires sont divisés. La bourgeoisie est divisée. Le parti au gouvernement est divisé sur qui soutenir et quelle procédure de succession adopter. C'est ce qui explique en grande partie les zigzags de la dictature durant l'année écoulée.
Mais la situation ne restera pas en l'état. Le temps passe. Et l'élection par le biais du collège électoral va finir par s'imposer comme un fait accompli. Il commence à y avoir des indices de regroupement autour de telle ou telle candidature.
La bourgeoisie a besoin de réunifier ses rangs et elle s'y efforce désespérément.
a été la grève générale de juillet, qui a rénové les forces et ouvert de nouvelles perspectives pour la lutte contre la dictature.
Mais est venu le coup des « pelegos »
(syndicalistes jaunes, ndlr.) dans le Conclat (Congrès de la classe travailleuse), leur boycott de la grève du 25 octobre et, de nouveau, une impasse. Le Parti des tra-
Vailleurs (PT) a commencé à créer les conditions pour sortir de cette impasse en organisant le meeting de la fin de 1983 pour l'élection directe. Boycotté par les oppositions bourgeoises, ce meeting n'a pourtant pas eu le succes de masse espéré et nécessaire.
Maintenant, la campagne pour l'élection directe prend un nouvel élan, avec des meetings dans plusieurs Etats et, en particulier, la formidable participation à celui de Sao Paulo, sur la place da Sé.
Cette campagne tend à exprimer la hâte cussion sur la question. » des travailleurs et du peuple d'en finir avec la dictature. Son succès aura des conséquences sur l'avenir du mouvement ouvrier. C'est sans doute l'événement autour duquel va tourner la conjoncture politique de cette année.
2) Pour la première fois dans une lutte de masse de grande envergure, le PT se retrouve tactiquement côte à côte avec les partis de l'opposition bourgeoise. Outre le fait de devoir préserver sa propre identité, il fait ainsi face au grand défi de la nécessité de lutter pour l'hégémonie et pour la direction politique de cette campagne. Cette nécessité ne découle pas seulement du besoin d'exprimer son propre point de vue de classe, de s'affirmer en tant que PT. C'est d'abord un besoin pour la campagne elle-même : le drapeau de l'élection directe sera certainement en des mains bien peu fermes si les libéraux gardent la direction de la campagne. Ils ne rateront pas une occasion de négocier, de chercher un compromis avec la dictature, dès que l'occasion s'en présentera.
Cette lutte pour l'hégémonie s'exprime en premier lieu dans le caractère même de la campagne. Le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) la pour qu'ils approuvent un amendement constitutionnel en faveur de l'élection directe. Ainsi, l'échéance maximum pour la campagne serait celle du 11 avril, lorsque le Parlement votera l'amendement du dé puté du PMDB Dante de Oliveira, prosera assumée par tout le parti. (...) Maintenant, pour que ma position personnelle soit claire : je crois que s'il y a une élection directe, nous devons lancer notre propre candidature. Je suis personnellement clairement en faveur de ce choix. Il est évident qu'il est difficile de prévoir exactement quelle sera la situation, la conjoncture politique le moment venu. Mais je crois qu'il serait difficile pour le PT de composer avec l'un des noms qui traînent par ci ou par là. Je suis clairement en faveur de la pré sentation d'une candidature propre au moment opportun. Mais c'est seulement ma position, et il y a des camarades dans le parti qui pensent ou pourront penser différemment. C'est pourquoi j'insiste sur la nécessité d'ouvrir dans le parti une dis-
Nous publions ci-après l'éditorial paru dans la revue Em
Tempo le 26 janvier 1984, qui précise les positions du courant qui s'y exprime, sur la question des grandes échéances qui attendent le Parti des travailleurs (PT) pour la période à venir, ainsi qu'un article légèrement condensé paru dans le même numéro de la revue et rendant compte du meeting de Sao
Paulo, du 25 janvier dernier, en faveur de l'élection directe. •
Daniel JEBRAC,
15 février 1984.
posant le rétablissement de l'élection directe. Au même moment, le PMDB organisera un congrès extraordinaire pour décider que faire ensuite. Or, tout le monde sait que la position selon laquelle il faudra accepter de participer au collège électoral jouit d'un grand poids dans ce parti, et il est probablement majoritaire parmi ses élus. Il est donc logique que, prévoyant déjà cette issue, la campagne pour l'élection directe perde beaucoup de son mordant et de son pouvoir de pression.
Avril est donc l'échéance que les travailleurs ont en vue pour donner à cette campagne une réelle influence de masse, pas seulement d'agitation mais aussi d'organisation, pour qu'elle fasse de l'éventuel retour des libéraux à la position de l'élection indirecte par le collège électoral un événement d'une signification énorme.
C'est le délai que nous avons pour donner à la campagne ses propres jambes pour avancer et mettre à nu la farce du collège
Toutes ces questions ont comme conséquence la nécessité pour le PT d'identifier la campagne pour l'élection directe avec le refus de tout ce que signifie la dictature, de sa politique économique, des restrictions des libertés démocratiques, d'organisation, politiques et syndicales.
D'où la nécessité du mot d'ordre d'Assemblée constituante et de Gouvernement des travailleurs, ce dernier conçu comme un mot d'ordre de propagande lié aux objectifs stratégiques du PT.
3) Le renforcement du caractère de de la campagne pour l'élection masse directe exige la participation des organisations du mouvement ouvrier et populaire et, en particulier, du mouvement syndical, qui est sans aucun doute la colonne vertébrale du mouvement de masse. Le mouvement ouvrier a déjà démontré, à plusieurs reprises ces dernières années, qu'il est le secteur le plus mobilisé de la société et celui qui a en outre entre les
1. Cf. « Le mouvement ouvrier entre deux grèves générales », Inprecor numéro 158 du 10 octobre 1983.
mains les moyens de pression et de changement les plus radicaux.
C'est ainsi que le calendrier de la préparation de la grève générale et de la construction de la Centrale unique des travailleurs (CUT) se mêle étroitement à la campagne pour l'élection directe, la radicalise, et fait émerger avec force les intérêts et la perspective des travailleurs dans la lutte contre la dictature.
Editorial de « EM TEMPO »,
Sao Paulo, 26 janvier 1984.
tionné par ses supérieurs pour avoir maintenu une attitude indépendante, ne reçut que des huées en hommage à sa corporation. L'unanimité du meeting ne s'est reconstituée que pour saluer l'intervention des artistes ou des reporters sportifs ...
L'assistance était composée d'une foule dont il est difficile de déterminer les références partisanes. Le Parti des travailleurs et le PMDB étaient les deux forces majeures. Il fallait en revanche écarquiller les yeux pour trouver trace de la présence du Parti démocratique du travail (PDT) et