E 25 janvier 1984, sur la place da Sé à Sao Paulo, un cercueil noir symbolisant l'« élection indirecte » passait de mains en mains jusqu'à s'engloutir au milieu
• d'une marée humaine. C'était la manifestation politique la plus importante au
Brésil depuis le coup d'Etat de 1974. Ce succès a exprimé la popularité de la revendica-
Au cours du grand meeting central organisé ce jour-là, on a pu remarquer l'absen-
(PMDB), principal parti bourgeois d'opposition. Tancredo Neves, qui était resté dans son fief du Minas Gerais, réussit le tour de force de mettre un pied dans la mobilisation pour l'élection directe tout en conservant un pied dans le collège électoral tel qu'il est
A Sao Paulo, ce sont donc 300 000 personnes qui ont enterré l'élection indirecte.
La campagne pour une élection présidentielle au suffrage direct ne cesse d'élargir son impact populaire, et il est maintenant impossible de l'ignorer, comme le voudraient certains organes de la presse écrite ou parlée. Cette campagne de mobilisation doit maintenant s'étendre à tout le pays, car il ne manque pas de gens intéressés à exhumer tion de l'élection directe au suffrage universel du président de la République. ce de Tancredo Neves, novembre 1982 ne se sont pas montrés. l'odieux défunt ...
La présence de 300 000 participants au meeting du 25 janvier dernier à Sao Paulo, annoncée par les organisateurs, constitue une estimation vraisemblable, bien plus que celle de 170 000 personnes calculée par ... la police fédérale !
Quiconque débouchait sur la place da Sé ce 25 janvier avait devant les yeux un tableau de toutes les nuances de l'opposition au régime militaire. Les drapeaux et banderoles aux couleurs nationales, vert et jaune, le disputaient aux oriflammes mêlaient sans s'y opposer. Parmi les banderoles vertes et jaunes on pouvait à nouveau distinguer une grande variété de messages concernant l'élection directe, tandis que dans le camp des rouges, le Parti des travailleurs (PT) paraissait le plus important, suivi du Parti communiste du Brésil (PC do B) et du Parti communiste (PC).
Au milieu de la place, une banderole bariolée dessinait une carte du Brésil bottant le cul d'un gringo, sur laquelle on pouvait lire : « Le Brésil ne sera jamais vaincu ». C'était faux. Sans parler de la grande division du pays entre partisans et adversaires de l'élection directe, qui était
L'enterrement du
scrutin "indirect"
Meeting monstre de 300 000 personnes à Sao Paulo le 25 janvier 1984 dirigeant du Parti du mouvement démocratique brésilien otan potion bongo e au decins la raison d'être du meeting, les différences se sont manifestées puissamment au cours du meeting lui-même, malgré toute la diplomatie de la tribune. Le discours d'un maire du PDS (parti gouvernemental) présenté comme partisan de l'élection directe, fut submergé par les huées des manifestants et ne put être entendu. Les interventions de plusieurs porte-parole du PMDB furent froidement reçues et le représentant du Conclat (Congrés de la classe travailleuse, structure qui reste liée au PC et aux « pelegos » depuis la création de la CUT, ndlr.), l'architecte « jaune » Magri, ne parvint pas à garder la parole bien longtemps. Les sifflets ont par moments atteint une telle intensité que le sénateur du PMDB Fernando Henrique Cardoso, irrité, s'adressa au public « au nom des directions des partis, en demandant et exigeant (sic) des militants du PT et du PMDB qu'ils restent calmes ». Le gouverneur de Rio, Leonel Brizola, tint un très long discours et dut introduire une référence à Lula, le président du Parti des travailleurs, qui résonna avec une grande force sur la place. Enfin, même le colonel Tarcisio, militaire présenté comme favorable à l'élection directe et sanc.
du Parti travailliste brésilien (PTB), les deux autres formations bourgeoises associées à l'initiative. Pour sa part, le PMDB s'est présenté au meeting si désorganisé que c'est le PT qui a donné le ton, dans les slogans, les applaudissements et les coups de sifflet, surtout après 17 heures, quand la pluie a commencé à disperser les participants les moins résolus.
Le meeting lui-même était conçu de manière à satisfaire les différents secteurs représentés. Il se perdit longtemps dans la monotonie de discours répétitifs. La grande majorité des intervenants s'étendirent sur la dénonciation exhaustive des maux dont souffre le pays, insistèrent sur la nécessité de l'élection directe, conseillèrent au gouvernement de prêter l'oreille à cette exigence ... Mais bien peu se risquèrent à dénoncer ouvertement la dictature et à affirmer la nécessité de son renversement, quelle que soit la volonté du Parlement. Aucun ne posa franchement la question de l'attitude à adopter si, malgré tous les meetings, malgré la volonté de la grande majorité de la population, les députés du PDS se prononçaient pour l'élection indirecte à travers le collège électoral. L'attention du public se ressaisit seulement à la fin du rassemblement, lorsque prirent la parole les gouverneurs présents, le dirigeant du PMDB Ulysses Guimaraes, et Lula au nom du PT. Leonel Brizola affirma que jamais, durant sa longue carrière politique, il n'avait parlé devant une telle foule. Ulysses Guimaraes salua emphatiquement « le meeting qui a pris la Bastille et renversé le collège électoral ». Franco Montoro, le gouverneur de Sao Paulo, déclara qu'il n'y avait « pas seulement là 300 000 à 400 000 personnes, mais bien 130 milmillions de Brésiliens » représentés.
Lula, l'avant dernier des orateurs à prendre la parole, tira l'oreille des « pétistes » (militants du PT) pour avoir hué certains intervenants sans comprendre la nécessité d'un travail unitaire avec les autres partis d'opposition. Il lia la lutte pour les élections directes à la lutte contre la faim, pour la réforme agraire, pour la liberté syndicale et pour la rupture avec le Fonds monétaire international (FMI). C'est encore lui qui s'est le plus clairement préoccupé de faire sortir des engagements concrets de ce meeting monstre, en proposant une vaste campage de mobilisation, dans les entreprises, les écoles, les quartiers et les rues, pour arracher l'élection directe. •
D'après « EM TEMPO », Sao Paulo, 26 janvier 1984.