Dieur Benigno « Ninoy » Aquino, le régime du olan Marcos aere une période EPUIS l'assassinat, le 21 août dernier, du dirigeant d'opposition et ancien sénaprolongée de crise politique ouverte. L'attention de la presse internationale s'est portée avant tout sur l'extraordinaire déferlement de mobilisations urbaines qui domine depuis maintenant six mois la vie politique du pays. A Manille surtout, mais aussi en province, les manifestations succèdent aux rassemblements de masse, sans désemparer.
Le 31 janvier 1984, ils étaient à nouveau un demi-million dans les rues de la capitale, exigeant la démission du président Marcos. Ces mobilisations urbaines, facilitées par l'entrée dans l'opposition active des classes moyennes et d'une partie importante des milieux d'affaires, touchent tous les secteurs sociaux et soulignent l'isolement du régime. Le gouvernement du président Marcos ne tient plus que grâce au soutien de
Pourtant, même si les médias s'y intéressent moins aujourd'hui, l'aggravation de la situation socio-économique dans les campagnes est aussi un élément majeur dans l'évolution de la situation nationale. Elle nourrit les mobilisations paysannes et offre un terreau fertile à la guérilla communiste. La Nouvelle armée du peuple, connue sous son sigle anglais NPA, a été fondée en 1969. Elle n'a regroupé, durant plusieurs années, que des forces très réduites. Mais, depuis le milieu des années 1970, la NPA a connu un double processus, de consolidation locale et d'extension géographique, qui en a fait l'une des guérillas les plus dynamiques, après celle du Salvador en Amérique centrale, bien que sa progression soit relativement lente et que le niveau de ses opéra-
Le caractère montagneux du pays a facilité l'implantation de petits noyaux de guérilla. Mais le fait que les Philippines constituent un archipel maritime qui compte plus de 7 000 îles et îlots pose à la NPA de nombreux problèmes logistiques et lui interdit de constituer des « sanctuaires » le long de frontières retirées. Les liaisons interrégionales sont difficiles et les directions politico-militaires des diverses zones de guérilla doivent faire preuve de réelles capacités autonomes. Il est ainsi quasiment impossible d'acheminer depuis l'extérieur un armement en grande quantité - fourni par un éventuel pays ami ou acheté au marché noir international —, et la NPA doit pour l'essentiel s'approvisionner dans le pays-même : armes capturées à l'ennemi ou achetées à
Crise de l'agriculture et formes de radicalisation l'armée, à l'appui des Etats-Unis, et à la division des forces d'opposition (1).
tions militaires reste généralement modeste (2).
des officiers véreux de l'armée gouvernementale (3).
Paul PETITJEAN
Linguistiquement divisées, comptant
35 millions d'habitants dont une majorité de ruraux, les Philippines présentent un éventail très varié de structures agraires rendant difficile l'unification rapide des luttes paysannes. Tout cela a évidemment contribué à freiner la progression de la
NPA. Mais la politique du régime de loi l'extension toujours croissante de l'économie de marché et l'intégration toujours plus profonde du pays à l'économie mondiale durant les années 1970, ont pour leur part puissamment contribué à l'extension géographique et à la convergence des luttes sociales et démocratiorganisations de masse se sont constituées et la guérilla a su profiter de la nouvelle situation.
Au début des années
« fronts » principaux de la NPA ne sont plus concentrés comme à leur origine seulement dans l'île septentrionale de Luzon.
On compte en effet parmi eux aussi bien la zone de Davao (dans l'île méridionale de Mindanao) et l'île de Samar (au milieu de l'archipel, dans les Visayas orientales), que Cagayan Valley (dans le nord-est de
PHILPPINES de la paysannerie
Luzon). Et, plus généralement, les conditions semblent aujourd'hui réunies pour permettre au mouvement communiste de renforcer à l'échelle nationale son intervention rurale, que ce soit sur le plan revendicatif, politique ou militaire, que ce
1. Pour une analyse générale de la crise du régime Marcos, voir Paul Petitjean, « La crise de la dictature meurtrière du clan Marcos », Inprecor numéro 157 du 26 septembre 1983, et « La lutte de l'opposition ouvrière et populaire contre la dictature », Inprecor numéro 158 du 10
2. La NPA mène parfois des opérations importantes en regroupant pour l'occasion quelques centaines de guérilleros. Mais ses forces sont généralement constituées de petites unités. établies dans les villages ou la forêt. Sans dis véritablement de « zones libérées », la NPA a gagné dans plusieurs régions un important soutien de masse et contrôle partiellement des zones de population significatives.
Le PCP donne, cembre 1983 d'Ang Bayan, des chiffres sur sa croissance et celle de la NPA. Le parti regroupait, en 1968-1969, moins de cent membres, et
2000 membres en 1972, chiffre qu'il retrouve en 1976, après une baisse sévère d'effectifs. Pour les mêmes années, la NPA aurait compté 1 000 et 1 500 membres. Le PCP serait passé à 10 000 membres en 1980, et la soit sous une forme semi-légale ou clandestine. Pour la première fois, l'aire d'intervention du Parti communiste des Philippines (PCP) touche l'essentiel du pays Elle est en effet beaucoup plus vaste que les seules zones de guérilla où opère la NPA, sa « branche armée », et inclut aussi des zones rurales « blanches » (contrôlées par l'armée gouvernementale), et les centres urbains.
LE ROYAUME DU SUCRE
A L'HEURE DE LA MÉCANISATION
La situation qui prévaut aujourd'hui dans l'ile de Negros illustre tout à la fois les nouvelles possibilités offertes au mouvement révolutionnaire et la complexité des problèmes qui restent à résoudre.
L'île de Negros, dans les Visayas occidentales, est le royaume du sucre. Depuis le XIXe siècle, la canne à sucre domine toute l'économie locale. Première grande culture d'exportation de l'archipel, la canne à sucre s'est initialement dé veloppée sous l'impulsion du capital commercial anglo-américain, alors que le pays était encore colonie espagnole. Dès l'origine tourné vers les marchés internationnaux, ce secteur économique a gagné un débouché protégé sur le marché nord américain, garanti par le traité Laurel-Langley, signé en 1946, quand le pays à l'indépendance (4). Mais, en 1974, le traité Laurel-Langley arriva à expiration, et la production sucrière des Philippines fut à nouveau soumise à la producteurs et à celle des sucres synthé-
Le tournant de 1974 ouvre une crise profonde, bien que momentanément cachée par une hausse considérable mais temporaire des prix du sucre sur le marché mondial. Depuis longtemps, Hawaï, puis l'Australie et d'autres pays producteurs, ont mécanisé leurs plantations. Aux Philippines, le gros de la production reste le fait d'une main-d'œuvre salariée (à Negros) ou de fermiers-métayers (dans l'ile de Luzon). Assurés d'un débouché stable aux Etats-Unis, les « barons du sucre » des Philippines se sont contentés de conNPA à 8 000. En 1981, Ang Bayan estime les effectifs du parti à 30 000 membres environ, et ceux de la NPA à 20 000. Les chiffres concernant la NPA comprennent les guérillas à temps plein et à temps partiel. En 1983 toujours, la NPA opérait sur 45 fronts de guérilla dans 53 provinces du pays. Un même front de guérilla touche souvent plusieurs provinces, car il s'adosse au massif montagneux qui les sé-
3. Contrairement à la NPA, la guérilla musulmane du Front national de libération Moro, dans le sud de l'archipel, bénéficie d'une contrebande active effectuée par bateaux hors-bord nésien. La guérilla musulmane est mieux armée que la guérilla communiste, mais elle ne touche que le sud du pays. Il est possible que dans l'ile de Mindanao, la NPA bénéficie indirectement, dans une certaine mesure, du trafic organisé par les Moros.
4. C'est à la fin du siècle précédent que les Etats-Unis ont remplacé pour près de cinquante ans l'Espagne comme puissance coloniale jusqu'à l'indépendance des Philippines.
tinuer à surexploiter leurs travailleurs sans chercher à moderniser leur production. Dans leur majorité, ils misaient apparemment sur une reconduction d'un accord privilégié avec Washington et ont été pris par surprise à l'expiration du traité Laurel-Langley.
La crise économique du secteur sucrier des Philippines s'est doublée d'une crise politique : les « barons du sucre » de Negros, tenants de la bourgeoisie traditionnelle, n'appartenaient pas à la nouvelle coterie qui entourait le président Marcos. Profitant des pouvoirs liés à l'établissement de la loi martiale, en 1972, Marcos a monopolisé la commercialisation du sucre en créant à cette fin ses banques et agences gouvernementales, et en plaçant un de ses proches a leur tete, Roberto S. Benedicto, le nouveau « tsar » du
La production sucrière des Philippines est restée l'une des plus arriérées du monde, et ce n'est que depuis quelques années que des efforts systématiques de mécanisation à partir de procédés australiens sont mis en œuvre, sans aucune préparation sur le plan social. Or, logiquement, la mécanisation de l'ensemble des opérations (labour, désherbage, entretien des sols et des plants, coupe, ramassage, etc.) devrait aboutir à une réduction drastique de la main-d'œuvre employée, de l'ordre de 60 à 90 %.
« C'est une situation absolument dramatique », nous expliquait en 1983 un militant syndicaliste. « L'ile et sa population dépendent entièrement de la production sucrière. Le gouvernement n'a prévu aucun plan de reconversion agricole ou industriel: il n'y a tout simplement pas d'autres occupations pour les travailleurs licenciés. Dans le reste du pays, le chômage fait déjà rage. Et, de toute façon, les ouuriers des plantations n'ont pas reçu une formation qui leur permette de s'adapter à une autre profession. Leurs parents vivaient déjà souvent sur la plantation. C'est le seul univers qu'ils connaissent. »
LE SUCRE, C'EST LA FAIM L'île de Negros a une ancienne tradition de luttes populaires qui remonte à la révolution de 1896, lors du soulèvement contre la colonisation espagnole. Mais la guérilla communiste ne s'est implantée dans l'île que récemment. Encore relativement faible, elle opère avant tout dans les zones montagneuses aux flancs desquelles travaillent des fermiers-métayers ou des petits propriétaires.
Ce sont les syndicats d'ouvriers agricoles qui ont organisé les travailleurs des plantations dans la plaine occidentale de l'ile. Le plus dynamique d'entre eux, le NFSW (Fédération nationale des travailleurs du sucre), a été constitué en 1971, an avant l'établissement de martiale. Le NFSW longue expérience des luttes revendicati-
Get a réussi à s'implanter dans un significatif de plantations Negros, ainsi que dans le centre de l'île de Luzon. Mais le travail d'organisation est très difficile, à cause de la répression mais aussi du fait même des formes d'exploitation et de dépendance auxquelles les ouvriers sont soumis.
Les ouvriers permanents vivent sur la plantation. La maison qu'ils habitent appartient aux propriétaires terriens. Ils doivent souvent se fournir au magasin de la plantation, ne serait-ce que parce que le coût du transport pour se rendre au marché est prohibitif. Ils sont endettés, gravement. Payés à la journée ou à la production, ils dépendent, en morte saison, de subsides en riz que leur distribue le propriétaire et qu'ils rembourseront sur leur salaire à venir. Or, le propriétaire peut refuser ces subsides en riz, aux militants syndicalistes notamment. Il est très difficile à un ouvrier de quitter sa plantation s'il y est trop mal traité. Parce qu'il est souvent endetté, mais aussi parce que les autres propriétaires de la région refuseront probablement de l'embaucher, solidarité patronale oblige, et qu'il n'aura d'autre alternative que d'aller grossir les rangs des pauvres habitant les bidonvilles.
Par ailleurs, les travailleurs permanents ne constituaient traditionnellement qu'une minorité de la main-d'œuvre, à côté des travailleurs temporaires et des ouvriers migrants saisonniers, les « sacadas », coupeurs de cannes venus généralement de l'île voisine de Panay, organisés en « gangs » par les agents recruteurs, excessivement mal payés mais eux aussi tenus par la spirale de l'endettement. Ils constituent un misérable sous-prolétariat agraire, qui, avec les femmes et les enfants, est le premier à faire les frais de la mécanisation. Le nombre de « sacadas » embauchés pour la saison de la coupe est déjà très réduit par rapport à ce qu'il était dans le passé. Les propriétaires introduisent souvent la mécanisation de façon progressive, faisant d'abord porter leurs efforts sur les travaux traditionnellement réalisés par les femmes et les enfants : plantation, épandage des engrais et pesticides, désherbage ...
Le syndicat NFSW tente pourtant de faire appliquer les lois sociales. Mais, comManifestation contre l'impérialisme US à Manille. (DR)
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THE
BAILSE
me nous l'a précisé le syndicaliste, « sur le papier, les lois du travail aux Philippines sont parmi les meilleures d'Asie. Le problème, c'est qu'elles sont rarement appliquées. Le salaire minimum est, en ce début 1983, de 14 pesos par jour (environ 11 francs), plus les allocations de vie chè re, soit une vingtaine de pesos (environ 15 francs). La moyenne réelle du salaire est de 10 à 12 pesos par jour (moins de 10 francs). De plus, diverses méthodes sont utilisées pour mettre à contribution un travail familial non-payé, via notamment le système Pakiao ». Le système Pakiao, c'est une forme redoutable de travail aux pièces, fréquemment utilisé dans de nombreuses plantations. L'ouvrier est payé à la surface, à l'hectare coupé par exemple, mais à un taux si bas qu'il doit mettre toute sa famille à contribution pour l'aider et pour qu'elle gagne collectivement un peu d'argent. « Il y a des cas où le salaire journalier d'un membre individuel de l'équipe tombe à un ou deux pesos », soit un franc environ. A huit personnes, une famille tout entière, cela fait un re-
Les conditions de vie varient de façon notable suivant les plantations. Certains propriétaires sont plus humains que d'autres, notamment les propriétaires qui vivent sur leur plantation et non en ville. Certains régisseurs aussi sont moins sévères que d'autres. L'une des mesures qui exprime le plus clairement ces différences de conditions de vie entre diverses plantations touche à la possibilité pour les travailleurs de tenir des cultures de subsistance pour améliorer leur situation. Dans une plantation visitee, le propriétaire autorisait par exemple les ouvriers à cultiver des légumes, du maïs, du riz, sur la berge d'une rivière, pour eux-mêmes ou pour vendre ces produits au marché. Cela est capital pour les familles concernées, qui peuvent ainsi manger ce qu'elles produisent. On ne se nourrit pas de canne à sucre ! Cela correspond à une expérience profonde des ouvriers agrico-
REAGA
KEEP YOUR
ARMY
TO YOURSE!
les : le sucre, c'est la faim (5). Les cultures commerciales ne servent pas ceux qui les produisent. L'ouvrier agricole garde de ce fait une mentalité, une aspiration de paysan : retrouver une laquelle il puisse produire pour lui-même et pour sa famille.
Cela explique l'ambivalence du programme avancé et des luttes menées par le syndicat NFSW. Il combat pour un contrôle des travailleurs sur la plantation. Il défend devant les cours de justice les droits légaux des ouvriers agricoles. Il engage des grèves pour imposer ces droits, comme en 1982, dans le discrict de La Carlota, pour obtenir le 13e mois légal. Cette dernière grève fut très importante, mais la revendication n'a pas été arrachée. Du fait de la crise du secteur sucrier, les rapports de forces ne sont généralement pas en faveur depuis 1973, NFSW a aussi ajouté à son programme la revendication d'une réforme agraire, c'est-à-dire la distribution d'une partie des terres des plantations aux ouvriers pour qu'ils y cultivent ce dont ils ont besoin. Le NFSW a soutenu d'importants mouvements de luttes où les travailleurs plantaient d'autorité des cultures vivrières sur des terres en friche, malgré une opposition dure du propriétaire. Et, aujourd'hui encore, le NFSW explique que c'est là l'une des seules mesures qui puissent permettre de répondre à la crise sociale ouverte par la mécanisation de la production, en profitant de l'augmentation de la productivité permise par cette mécanisation pour donner aux ouvriers, mis en chômage total ou partiel, des terres prises sur la plantation.
Les tensions sociales sont aujourd'hui manifestes à Negros. Des ouvriers, perdant leur emploi du fait de la mécanisation, ont tué un contre-maître trop inhumain, ce qui fait hésiter les gros propriétaires : il n'est pas facile de garantir la sécurité de la maîtrise sur les plantations. Depuis plusieurs années, l'armée multiplie dans l'île les opérations de répression et de liquidation sommaires. Un vaste mouvement de défense des droits de l'homme s'est développé face aux exactions des « forces de l'ordre ». Des prêtres, faussement accusés du meurtre d'un maire, sont l'objet d'un procès. En décembre 1983, une manifestation multisectorielle a réuni 90 000 personnes dans la ville de Bacolod. Les mobilisations de masse touchent non seulement aux problèmes sociaux, mais aussi aux problèmes démocratiques et politiques (contre le régime Marcos). Au début de 1984, les petits et moyens propriétaires de plantations ont manifesté à leur tour contre le monopole gouvernemental sur la commercialisation du sucre.
LE DÉCLIN DE L'AGRICULTURE
DE SUBSISTANCE Ce problème d'apparence paradoxale — l'ouvrier agricole aspirant à une condition paysanne que ni lui ni ses parents n'ont jamais connue - illustre un trait fondamental de la crise sociale qui secoue les Philippines. Partout, la production pour le marché national ou international tend à remplacer, ou du moins à dominer l'agriculture de subsistance. C'est une donnée inévitable du processus de modernisation du pays en régime capitaliste. Quand une nouvelle culture commerciale est introduite, elle procure au petit producteur un revenu intéressant, ce qui l'incite à modifier ses choix, à se « moderniser ». D'autres fois, c'est le propriétaire qui impose ces changements aux fermiers-métayers sous la menace de leur retirer le droit de cultiver la terre. Mais, bien souvent, une fois que la méthode de culture moderne s'est généralisée, le revenu réel du petit producteur tombe en-dessous de ce qu'il était auparavant. Avec l'argent qu'il gagne alors, il ne peut même plus s'acheter l'équivalent de ce qu'il produisait naguère pour nourrir sa famille et pour le troc avec les produits de subsistance. Et cela parce que les prix de vente de sa production agricole sur le marché chutent avec l'accroissement de la production, que les prix des engrais et des pesticides indispensables à la nouvelle forme de culture augmentent, que la terre s'épuise, et aussi parce que, finalement, le petit producteur est trop dépendant du marchand et qu'il est soumis de ce fait à
Tandis que le gros producteur peut faire des bénéfices substantiels grâce à l'importance de sa ferme, à la connaissance qu'il peut avoir de l'évolution du marché, à la qualité de ses terres, etc., le petit producteur se retrouve souvent dans une situation misérable où il gagne moins que le minimum vital.
C'est ce qui s'est pratiquement produit dans le secteur de la noix de coco aux Philippines. Il s'agit-là d'un secteur économique très important, les produits dérivés de la noix de coco étant parmi les tous premiers biens d'exportation du pays. Il y a peu de grandes plantations dans ce secteur. Nombre de producteurs sont des petits propriétaires, d'autres sont des fermiers-métayers ou des ouvriers agricoles. Durant une période où les produits de la noix de coco se vendaient bien sur le marché mondial, l'huile notamment, la culture commerciale du cocotier s'est généralisée. Puis, avec l'apparition d'une surproduction d'huiles végétales, les cours se sont effondrés. Or, pour faire face à la baisse des cours et augmenter la productivité, il faut investir un capital sous forme de semences sélectionnées, d'engrais, etc., que le petit producteur ne possède pas, et ce d'autant plus qu'il faut attendre environ huit ans pour qu'un nouvel arbre pro-
De plus, comme dans le secteur sucrier, la politique du régime Marcos a été non pas d'aider la masse des producteurs par des subsides d'Etat, mais de constituer un monopole gouvernemental au niveau de la commercialisation, contrôlé en fait par ses proches, c'est-à-dire le ministre de la Défense, Enrile, et l'homme d'affaires, Cojuanco. Marcos a même réussi à faire subventionner la création de ce nouvel empire économique par le biais des taxes publiques levées sur les producteurs eux-mêmes ! Des manifestations de masse se sont déroulées dans les régions productrices de noix de coco, réprimées de façon sanglante par l'armée certaines d'entre elles.
Ce qui attache le petit producteur — qu'il soit propriétaire ou fermier-métayer - à la culture commerciale, quand le revenu qu'il en retire est si bas, c'est qu'il est bien difficile de se dégager des circuits de l'économie marchande une fois qu'on y est entré et que toute l'économie régionale a commencé à se transformer. Bien souvent, le petit producteur est endetté auprès du propriétaire foncier ou du marchand qui lui fournit les biens de premiere nécessité. Il engage de ce fait ses récoltes à venir et ne peut rompre le cycle de production sans l'accord de son créancier. Et, de toute façon, il lui faut continuer à acheter, donc à vendre, même si du fait de la dette il ne voit presque jamais l'argent qu'il a gagné. L'endettement à vie, transmis de génération en génération, n'est pas rare.
La production pour le marché devient alors la condition indispensable au maintien d'une petite agriculture de subsistance qui permet au producteur de survivre malgré le très bas niveau de ses revenus monétaires. Il lui faut poursuivre cette culture commerciale non pour gagner de quoi vivre, mais pour continuer à avoir l'usage de la terre sur laquelle se trouve sa maison, où il peut élever quelques poulets et un porc, où il peut planter des légumes et des arbres fruitiers.
On retrouve la même situation dans d'autres secteurs, comme dans un village du nord de l'île de Luzon, planté au milieu de collines arides. Les deux cultures principales sont ici le riz de montagne non irrigué, pour la consommation familiale, et le tabac, pour la vente. Nous faisons avec un fermier du village le calcul de ce que coûte (investissement en engrais, etc.) et de ce que rapporte chacune de ces cultures (vente du tabac d'une part, et économies réalisées avec la production de riz d'autre part, en comparant les coûts de production avec les prix du marché). Et il apparaît bien vite que le travail du paysan n'est presque pas rémunéré : bon an, l'équivalent de 50 francs par mois de travail, mal an, rien. « L'année dernière, il m'est resté de m'acheter un caleçon après la vente de ma récolte de tabac, une fois remboursées mes dettes et payée la rente de ma terre », note un villageois, amèrement. Mais il faut continuer à produire pour pouvoir continuer à se loger dans le village, à bénéficier des arbres fruitiers, à survivre.
L'économie de marché se subordonne ainsi l'agriculture de subsistance. Elle modifie les rapports sociaux et les conditions de vie des villageois. Elle tend à intégrer toujours plus l'économie locale à l'économie capitaliste nationale ou internationale. Elle engage le pays dans un processus irréversible de modernisation solde bien souvent paupérisation absolue de larges
5. Expérience qui rejoint celle notée chez les ouvriers du sucre au Brésil, voir Linhart, Le sucre et la faim, édition de Minuit, Paris.
teurs de la population et par l'exode rural. Faute de trouver des emplois urbains et industriels suffisants, cette population déracinée nourrit la croissance de vastes bidonvilles. Ce faisant, l'extension de l'économie marchande donne généralement un coup de fouet à la concentration foncière et à la division sociale au sein de la paysannerie, les mieux placés profitant des possibilités du marché pour accroitre leurs bénéfices et leurs terres au détriment des autres, la majorité, ruinés par l'endettement.
Pourtant, dans les pays dominés par l'impérialisme, l'économie de marché n'est pas incompatible avec le maintien de structures sociales arriérées et complexes. Le créancier n'a pas nécessairement intérêt à saisir la terre du paysan incapable de le rembourser. Le gouvernement s'assure le contrôle des profits au niveau de la commercialisation plus que de la production. Et il en va de même des multinationales, qui préfèrent souvent se soumettre le petit ou moyen producteur plutôt que d'en faire directement un ouvrier agricole.
L'évolution de la politique des compagnies agro-alimentaires est évidente aux Philippines, à témoin, le secteur de la banane, dans l'île méridionale de Mindanao. C'est dans les années 1960 que la culture commerciale de la banane s'est généralisée à Mindanao, à destination du marché japonais. Trois grandes multinationales américaines de l'agro-alimentaire se partagent le gros de la production : Castle and Cook par le biais de Stanfilco, Del Monte avec Philpak, et United Brands (ex-United Fruit Corporation) avec Tadeco. Seule la dernière de ces compagnies a créé une plantation employant des ouvriers agricoles. Stanfilco a passé un contrat avec 377 petits producteurs, quant à Philpak, elle a signé des contrats avec des producteurs de taille moyenne, des fermiers capitalis-
En contrôlant étroitement le réseau de commercialisation, et par le biais des contrats signés avec les producteurs, les grandes compagnies se rendent en fait maîtresses du processus de production, et ce jusque dans ses moindres détails, sans avoir à devenir pour autant propriétaires des terres concernées. Elles peuvent imposer les méthodes de culture qu'elles veulent, vendre les produits agricoles qui leur conviennent. Le producteur, surtout le petit producteur, est dépossédé de ses choix. Par contre, la grande compagnie n'a plus à assumer une série de charges (impôts sur la terre, embauche de travailleurs temporaires, etc.) qui restent celles du « propriétaire » légal du lopin de terre. Mieux, pour remplir son contrat, le petit producteur mettra gratuitement à l'ouvrage sa famille, et le fermier capitaliste surexploitera ses ouvriers. C'est tout bénéfice pour la société multinationale.
En contrôlant l'amont et l'aval de la production proprement dite, les compagnies agro-alimentaires peuvent se subordonner étroitement le producteur-propriétaire. Avantage complémentaire, une telle structure rend plus difficile la formation d'une conscience collective, revendicative ou révolutionnaire chez le petit
Une base de la guérilla de la NPA dans une région rurale. (DR) producteur, réduit en pratique à un statut de quasi-prolétaire mais toujours accroché à la possession légale de sa terre.
L'ÉVOLUTION POLITIQUE
DE LA NPA ET DU PCP Presque tous les secteurs de l'agriculture, y compris celui de la riziculture n'aborderons pas ici, sont maintenant touchés par la crise économique ou sociale. C'est ce qui permet à la guérilla communiste d'une part, et aux structures clandestines du PCP en zones « blanches » d'autre part, de s'étendre géographiquement et socialement.
Mais, pour ce faire, le Parti communiste a dû modifier notablement ses orientations initiales par trop militaristes. Après la création de la NPA, en 1969, le PCP a tenté d'établir un « Yanan » (6) dans la région de Cagayan Valley, au nord-est de l'île de Luzon. Mais, dès 1971, les troupes gouvernementales ont été concentrées dans cette région pour briser dans l'œuf ce premier foyer de guérilla. L'expérience fut très dure et très coûteuse pour
A l'occasion d'un article rétrospectif, Libération, l'organe clandestin du Front national démocratique dirigé par le PCP, décrit en ces termes les leçons tirées de cette épreuve : « Durant ces quatre années (qui suivirent l'établissement de la loi martiale), la NPA enregistra des pertes considérables du fait des opérations ennemies qui étaient rendues efficaces à cause de graves erreurs d'orientation commises par certains membres dirigeants dans la région. En ne s'appuyant que sur le terrain géographique pour protéger la guérilla contre les campagnes de répression et d'encerclement, ces cadres ont conduit à une défense passive et ont aussi limité l'aire d'opération de la NPA à des zones forestières déjà dépeuplées. En 1977, la NPA a lancé une campagne de rectification. De nouvelles priorités et de nouvelles tactiques ont permis aux Combattants rouges de briser l'encerclement ennemi et empêché qu'il se répande dans des territoires vierges. De cette façon, l'armée de guérilla fut à même de préserver ses forces diminuées et d'augmenter ses membres. Depuis les forêts de la Sierra Madre, elle a atteint les plaines habitées de Cagayan Valley et d'Apayao. (7) »
La conception de la guérilla, dès ses premiers stades de développement, s'est donc modifiée, passant d'une conception technique cherchant seulement dans la topographie la protection face aux armées gouvernementales, à une conception plus politique de la guérilla protégée par son implantation au sein des masses. Cette réorientation de la NPA correspond à toute une série de retouches concernant les perspectives de travail du PCP, retouches successives qui s'opèrent durant la seconde moitié des années 1970 et qui concernent le travail de masse, l'intervention en milieu urbain, la recherche d'une base sociale plus ouvrière, la place de l'acsemi-légale, voire de l'intervention sur le terrain électoral, le programme la tactique d'alliance, tout en cherchant toujours à consolider en priorité la lutte armée.
L'accélération de la crise sociale dans les campagnes et dans les villes d'une part, et l'ouverture d'une crise politique ouverte du régime d'autre part, après l'assassinat d'Aquino, reposent à nouveau bon nombre de ces problèmes, échelle sans précédent. Le PCP tente de répondre à ces développements en combinant le renforcement de la NPA dans les zones de guérilla avec la centralisation d'un vaste mouvement démocratique et revendicatif non-violent dans les zones « blanches ». Mais il n'est pas facile de résoudre les tâches que posent la coordination des luttes de masse entre les régions de lutte militaire et les régions de lutte non-violente, la coordination de mouvements politiques et sociaux très variés, le renforcement simultané de structures révolutionnaires clandestines et d'organisations de masse larges et légales ou semi-légales, la définition d'objectifs immédiats et communs par-delà le renversement de Marcos. L'évolution des orientations et de la pratique du PCP et de la NPA se poursuivra probablement encore sous l'impact des mobilisations de masse actuelles.
Paul PETITJEAN, 22 janvier 1984. 6. Yanan était la zone-sanctuaire (zone libérée) où le Parti communiste chinois (PCC) s'était réfugié après la défaite de la deuxième révolution chinoise (1927) et les opérations d'extermination poursuivies par Tchang Kai-chek contre l'Armée rouge. C'est à la fin de la Longue marche (1935) que le PCC s'est établi à Yanan, dans le nord-ouest du pays.
numéro 6, septembre 1983, p. 17. Cette évolution du PCP explique pour une part ce qui le différencie du Parti communiste de Thailande. Voir Paul Petitjean, « La crise d'orientation du Parti communiste thai », Inprecor numéro 165 du 23 janvier