Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ESPAGNE

Les travailleurs se mobilisent contre le pacte de la Moncloa

· Inprecor n° 17, 24 novembre 1977 · p. 11-13 · 1 965 mots

État espagnol Syndicalisme

ESPAGNE Derrière le pacte social (1) est vite arrivé le pacte politique avec ses aspects peu nouveaux : modifications mineures de lois en vigueur sur la liberté d'expression et les droits d'association et de manifestation; révisions de quelques articles du code pénal (sans toucher à ceux qui concernent le divorce); mesures de centralisation de l'appareil répressif qui comprennent la création d'une brigade "antiterroriste" appelée "Unité de police judiciaire" , etc. L'Alliance populaire (AP), le parti d'extrême-droite de Fraga Iribarne, n'a pas signé le pacte, sous prétexte "qu'il ne renforçait pas suffisamment l'autorité de l'Etat"; les dirigeants de l'AP se sont enorgueillis d'avoir empêché, par leur présence aux négociations, la démilitarisation de la "Guardia civil". En effet, ce corps de répression tristement célèbre continue à être intégré aux Forces armées. «Appliquer le pacte» Les travailleurs ont pu rapidement faire l'expérience de conséquences du pacte. Plusieurs contrats salariaux signés avant les accords de la Moncloa ont été considérés par les patrons comme "caducs" car les augmentations qui y étaient prévues dépassaient celles établis comme limites par le pacte. Les produits soumis au contrôle des prix sont passés de 147 à 86; on a annoncé des augmentations de prix imminentes pour les transports publics, l'huile d'olive, le tabac, etc., de l'ordre de 30%. Mais, fait significatif, le lendemain de la signature du pacte politique, on apprit l'existence d'une "directive à circulation limitée" émanant du ministre de l'Intérieur et adressée aux gouverneurs civils. Celle-ci constitue une véritable déclaration de guerre contre ceux que le ministre range dans la catégorie de la "subversion" , c'est-à-dire "les actes illégaux des associations politiques légalisées", "les manifestations devant les édifices publi s" , "les piquets de grève", "les informations de presse qui s'en prennent aux forces de l'ordre public" "les destitutions de municipalités" par la population et en fin de compte "tout ce qui met en cause l'unité de l'Espagne, la personne du Roi et sa famille ou les forces armées et de l'ordre public". Un inoubliable relent franquiste se dégage de se document. Les partis ouvriers majoritaires allaient élever la voix contre une pareille menace ou, au moins, nuancer leur soutien au pacte de la Moncloa, pensaient certains. Ils furent vite détrompés. Quelques jours plus tard, Carrillo devait déclarer

Miguel ROMERO à la télévision, entre autres choses : "Je suis convaincu que les travailleurs soutiendront la mise en pratique des pactes, parce que la classe ouvrière est beaucoup plus responsable que beaucoup ne le croient". Felipe Gonzalez, pour sa part, dira : "D'importants progrès ont été réalisés dans la compréhension des libertés fondamentales (...). Nous autres, socialistes, nous allons passer à une opposition très constructive et nous serons très exigeants pour que le gouvernement applique le pacte." "Appliquer le pacte", tel est le grand argument, "le grand objectif" sur lequel tombent d'accord les directions socialiste et eurocommuniste, quelles que soient leurs divergences connues que l'on pourrait résumer ainsi : face au pacte les Commissions ouvrières répondent "oui mais" ', l'UGT "non mais". Carrillo (PCE) et Gonzalez (PSOE), Redondo (UGT) et Camacho (CO) insistent à chaque fois sur le nécessité pour les travailleurs de faire tout pour obtenir que le "gouvernement applique le pacte de la Moncloa". Ils n'ont d'autre mot d'ordre, d'autre but que celui-là. Les premières réactions Quelle a été la réaction des travailleurs ? En général, les premières réactions combinent trois éléments contradictoires. En premier lieu, le refus du pacte social : les tentatives des directions réformistes d'embellir les aspects économiques du "compromis historique" ont eu très peu de succès; la classe ouvrière comprend fort bien qu'on veut lui faire payer intégralement le coût de la crise et elle n'a aucune confiance dans les promesses de "prospérité future" En second lieu, une importante désorientation politique accompagnée de doutes sur la possibilité pratique de faire échec au plan : le comportement des directions réformistes (qui, par ailleurs, mettent beaucoup d'énergie à échanger des insultes), les difficultés à mettre sur pied une riposte unitaire et, particulièrement, l'audience que trouvent parmi les travailleurs l'argument de "la menace de coup d'Etat", créent ce malaise perceptible dans les usines et dans les quartiers populaires. En troisième lieu, malgré tout, une attitude d'expectative à l'approche des prochaines négociations contractuelles, surtout dans les grandes entreprises, des élections syndicales, et face

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ESPAGNE à "ce qui va se passer", car, en définitive, la majorité des travailleurs conserve l'espoir qu'il sera possible, dans la lutte, de défendre leurs revendications. Cet état d'esprit contradictoire s'est réflété dans les centrales syndicales et dans les mobilisations du mouvement ouvrier et populaire, au cours de ces dernières semaines. Les directions centrales des CO et de l'UGT ont rencontré, particulièrement pour cette dernière, plus de difficultés que prévues à imposer la discipline dans leurs rangs. Nous avons choisi quelques textes et prises de position. parmi les centaines qui existent (voir annexes). Sans aucun doute possible, nous nous trouvons face à l'expression d'importants courants d'opposition au sein des syndicats de masse : il existe certainement une gamme très large de critiques contre le pacte. Celles qui s'expriment clairement et fermement comme l'UGT d'Alava, l'UGT et les CO de la zone minière de Nerva, les CO de Mondragon, les CO des usines chimiques de La Coragne, les CO de la construction de Badalona, entre autres ; certaines conservent une certaine ambiguité vis-à-vis du pacte, les CO de Navarre, la coordination des entreprises en crise de Barcelone, la coordination de FEMSA, etc. ou accompgnent la critique du pacte de positions ultra-sectaires envers les autres centrales syndicales comme l'UGT de Madrid qui souffre d'une véritable "CO-phobie" . Il serait absurde de s'attendre à ce que ces "courants de gauche" apparaissent dotés d'une parfaite cohérence; il est vrai qu'ils ne la possèdent pas mais cela n'empêche en rien de livrer une dure bataille contre les directions syndicales réformistes avec un appui de masse dans des secteurs de la base syndicale. L'UGT et les CO ont déjà largement dépassé, chacune, le million d'adhérents. On note également par ailleurs un certain déplacement " à gauche" des syndicats minoritaires, particulièrement du Syndicat unitaire (SU : quelque 80 000 adhérents, contrôlé par l'ORT - Organisation révolutionnaire des travailleurs, maoiste) qui a proposé un "Front revendicatif commun" contre le pacte de la Moncloa. La Confédération des syndicats unitaires de travailleurs (CSUT : environ 100 000 affiliés, contrô-

Atelier 4 SEAT de Barcelone (1000 travailleurs) 15 octobre "Nous exigeons de toutes lés centrales syndicales et, immédiatement, de leurs directions à la SEAT qu'elles expriment le sentiment des assemblées et celui de la base, qu'elles se prononcent à tous les niveaux contre le pacte de trahison anti-ouvrier et qu'elles préparent tout de suite et dans l'unité, un plan de mobilisation à l'échelle de tout l'Etat et, s'il le faut, la grève générale. Des partis ouvriers signataires du pacte nous exigeons qu'ils soient fidèles à la classe ouvrière et puisqu'ils ont commis l'erreur d'une telle abdication, qu'ils aient le courage - qui trouvera tout notre appui - de se retirer de ces négociations et de rompre les accords en les dénonçant".

lés par le PTE - Parti du travail d'Espagne, maofste) est passée d'une position de critique exclusive du caractère limité des "contreparties" qui figuraient dans l'offre gouvernementale à une position plus offensive de rejet du pacte. L'USO - Congrès (c'est-à-dire la partie de cette centrale opposée à la fusion avec l'UGT et qui rassemble près de 100000 adhérents) a aussi clairement pris position contre le pacte. Finalement, la CNT s'est prononcée dans le même sens, mais cette centrale (qui réunit à peu près 60 000 adhérents) est de plus en plus marginale et sa position actuelle de "boycottage des élections syndicales" va probablement la marginaliser davantage. Par conséquent, le problème n'est donc pas qu'il manque des forces pour livrer bataille contre le pacte de la Moncloa. Le problème est que les forces sont dispersées, sans orientation, sans la volonté unitaire nécessaire, sans la clarté indispensable sur les objectifs qui permettraient à ces forces d'apparaître aux yeux des travailleurs comme une alternative crédible face à la capitulation devant le pacte. Construire cette alternative, telle est la grande tâche de l'heure : sur le terrain syndical, car c'est là que la sensibilité des travailleurs, leur refus du pacte de la Moncloa sont les plus forts et les plus évidents. Durant les dernières semaines, des dizaines de manifestations se sont déroulées. Les slogans qu'on y entendait le plus souvent étaient : "Unité syndicale contre le pacte social" , "à bas le pacte de la Moncloa" '. Et ce n'étaient pas des manifestations réduites : 800 000 à Madrid, 200 000 à Barcelone, 150 000 à Bilbao, 100 000 à Séville, 80 000 à San Sebastian, 30 000 à Vitoria, 15 000 à Valladolid, 10 000 à Albacete, etc. En même temps se produisent ces classiques "explosions" ouvrières - de si longue tradition dans l'Etat espagnol - comme celle qui a secoué Cadix en solidarité avec les travailleurs des chantiers navals, et son cortège de manifestations de plus de 100 000 personnes, d'affrontements violents avec la police, de refus de reprendre le travail avant la libération des travailleurs arrêtés et la garantie de leur emploi, d'affirmation de leur volonté de reprendre la lutte à la moindre menace de licenciement. Les premières grandes négociations commencent en décembre, en même temps que les élections syndicales. L'automne certes, n'a pas été très chaud, mais il reste l'hiver.

9 novembre 1977 UGT d'Alava (syndicat majoritaire de la province) "Le comité provincial de l'UGT de Alava estime que les travailleurs peuvent empêcher que la crise ne retombe sur leurs épaules, à la condition qu'ils s'organisent et se mobilisent dans l'unité. L'UGT de Alava a l'intention de s'adresser à toutes les centrales syndicales pour organiser une manifestation contre le pacte social de la Moncloa." (Note : la manifestation fut appelée pour le 4 novembre par toutes les centrales, sauf les Commissions ouvrières. Cependant, plusieurs sections syndicales des Commissions se montrèrent prêtes à appuyer la manifestation, malgré la position de leur direction. Ceci provoqua un retournement de dernière minute de la direction des CO qui finit par soutenir la manifestation, "en dépit de son désaccord avec l'orientation" de cette dernière. La manifestation rassembla 30 000 travailleurs).

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(3000 adhérents) 4 novembre Le conseil provincial du textile des Commissions ouvrières de Madrid, composé de 74 délégués et déléguées d'usine et de zone, a rejeté le pacte de la Moncloa par 41 voix contre 24 et 9 abstentions. La direction du syndicat a alors soumis la

Communiqué commun de l'UGT et du CSUT du textile de Saragosse (respectivement 2e et 3e syndicats de la province après les CO "Nous dénonçons le pacte et nous nous engageons, à l'occasion des prochaines élections syndicales, à faire des comités d'entreprise des organes de représentation réelle de tous les travailleurs contre le pacte de la Moncloa, pour une solution juste aux besoins des travailleurs dans les prochaines négociations du textile : en aucune manière, ces négociations ne pourront être enfermées dans les limites imposées par le gouverne-

Réunion des CO du textile de Madrid résolution du Comité confédéral des CO (d'appui au pacte plus nuancé que les positions habituelles de Camacho) au vote : 45 pour; 27 contre; 2 abstentions, renversant ainsi la majorité précédente.

Congrès constitutif des CO de la métallurgie de Barcelone

(34 000 adhérents) 15-16 octobre

Voici quelques-uns des votes les plus significatifs :

- Pour le pacte de la Moncloa : 431; contre : 157; (la position

"contre" n'a pas pu s'exprimer dans le congrès, en raison de manipulations bureaucratiques).

- Contre l'autonomie des structures syndicales de base : 323;

pour : 219.

- Pour la suspension d'adhérents défendant publiquement des positions différentes des positions officielles : 261 ; contre :

- Contre la formation de commissions "femmes" et "jeunes" :

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