Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SRI LANKA

Témoignage sur les violences intercommunautaires

· Inprecor n° 17, 24 novembre 1977 · p. 22-25 · 3 939 mots

Inde et Asie du Sud Syndicalisme

SRI LANKA Nous avons reçu ce témoignage de A. Sivanandan sur les violences intercommunautaires qui ont secoué l'île de Sri Lanka cet été. A. Sivanandan est un Tamil d'origine ceylanaise, aujourd'hui directeur de l'Institut sur les relations raciales de Londres et directeur de publication de la revue "Race and Class" , revue dans laquelle il a aussi fait publier ce témoignage en octobre. Il a fréquemment écrit et donné des cours sur la question du racisme et des sujets afférents. Il revient d'un séjour de deux mois à Sri Lanka. Le récit qu'il fait des événements de cet été à Sri Lanka confirme sur bien des points et complète celui de nos camarades Gicquel et Treiner que nous avions publié dans le numéro d' "Inprecor" daté du 29 septembre. Il nous paraît important de revenir sur cette question ; le problème intercommunautaire est loin d'être résolu à Sri Lanka et risque de dominer demain, à nouveau, la scène politique ceylanaise. Le débat doit se poursuivre sur ses racines et s'élargir aux solutions qui peuvent lui être apportées. Rappelons seulement ici que les "trotskystes" dont parle Sivanandan dans son témoignage ont été exclus en 1964 de la IVe Internationale et que le LSSP n'a plus de trotskyste que le nom. La modification de son attitude à l'égard de la question tamile fut d'ailleurs l'un des symptômes les plus nets de son évolution vers le réformisme. Sri Lanka, fin juillet. A Colombose déroule le festival Vel. C'est une fête hindoue, une fête tamile durant laquelle la journée anniversaire de Lord Muruga est célébrée d'un bout à l'autre de la ville, tandis que ce dernier change de demeure. Pendant cette journée, Lord Muruga reçoit les marques de respect de toutes les religions, de toutes les castes, de toutes les classes et de toutes les races de Sri Lanka. Et lorsque le char sur lequel il est placé arrive devant le palais présidentiel, le Président lui-même, un boudhiste, un Cinghalais apparaît pour rendre hommage au dieu. Dans les temples, on trouve des fêtes foraines pour les enfants et des concerts gratuits pour les plus âgés donnés par des musiciens connus venus d'Inde. Dans les mains de chacun, un morceau de canne à sucre : Vel est la saison de la canne à sucre.

A. SIVANANDAN Une semaine plus tard, je me rendais au Nord, dans la péninsule de Jaffna et là, partout - dans les villages comme dans les centres urbains, dans les boutiques comme aux arrêts de bus, sur le campus universitaire comme dans la rue - je me trouvais confrónté sans cesse, impitoyablement, aux marques de l'oppression massive et des indignités sans nombre dont a souffert un peuple sous des gouvernements successifs, oppression qui atteint son apogée sous le précédent cabinet. Il règne un sentiment général d'amertume à l'égard de l'Etat qui a fait des Tamils , "indigènes" (1) des citoyens de troisième zone dans leur propre pays et les maintient dans cette condition grâce à une force d'occupation:une police largement composée de Cinghalais. De façon étonnante, sans que cela soit pour autant illogique, il n'existe chez les Tamils absolument aucune haine de la population cinghalaise. Même le souvenir de 1958 n'a pas pu dresser un mur entre les deux communautés; c'est en 1958, en effet, que la renaissance cinghalaise, initiée par S. W.R.D. Bandaranaike mais pervertie par ses successeurs en un nationalisme cinghalais raciste et réactionnaire, avait nourri un type de haine raciale inconnue jusqu'alors. Les coutumes des Tamils et des Cinghalais étaient plus ou moins identiques, chacun adoraient les dieux des autres, chacun appréciait les coutumes culinaires de l'autre. Chez les éléments les moins traditionnalistes, les mariages intercommunautaires étaient fréquents. Sri Lanka avait toujours été une société culturellement pluraliste. Mais, durant les deux dernières décennies, la prépondérance donnée à la langue cinghalaise, devenue la langue officielle et le véhicule de l'instruction, avait interdit toute mobilité sociale et économique aux Tamils (2). Le précédent gouvernement alla encore plus loin dans cette voie en favorisant les étudiants cinghalais de façon à leur rendre plus facile l'accès à l'enseignement supérieur. Il accorda aussi le droit à des Cinghalais de coloniser des terres dans le Nord, pourtant tradionnellement tamil. Cependant, dans les cas où un gouvernement, qu'il soit dirigé par l'UNP ( United National Party - Parti national uni), ou par le SLFP (Sri Lanka Freedom Party - Parti de la liberté), a tenté de redonner à la langue tamile la place qui lui due et à la population tamile des droits égaux, l'opposition, tous partis mêlés, a manifesté violemment et rageusement contre ces mesures gouvernementales.

Page 23

Les politiciens nationalistes tamils, pour leur part, étaient à l'origine plus bourgeois que tamils dans leur défense de leurs intérêts de classe et de leurs privilèges sous le couvert du nationalisme. Mais, ultérieurement, ils devinrent plus tamils que bourgeois, répondant au nationalisme qu'ils avaient eux-mêmes fait naître. Et aujourd'hui, même les classes et castes les plus basses de Jaffna voient dans l'Etat cinghalais et non plus dans la caste supérieure bourgeoise tamile leur ennemi principal. Quand, finalement, le précédent gouvernement institutionnalisa la discrimination à l'égard des Tamils dans la Constitution de 1972 ( faute de défendre les droits des minorités), les politiciens tamils avancèrent un mot d'ordre séparatiste et appelèrent à la fondation d'un Etat dans le nord du pays et dans la partie de la zone côtière orientale de Trincomalee et Batticaloa, là où la langue tamile est prédominante. Ils faisaient ainsi écho aux sentiments de leur populaMais un tel Etat séparé, selon un théoricien du TULF (Tamil United Liberation Front - Front uni de libération tamile) (3) avec lequel j'ai pu discuter quelques jours après, devrait voir le jour sans lutte armée, sans violence. Les Cinghalais forment un peuple pacifique, soulignait-il, profondément boudhiste et adepte du "ahimsa" , la non-violence. Dès qu'ils se rendraient compte du caractère raisonnable de la revendication tamile d' Etat séparé, ils se rangeraient à cette perspective. Pourtant, pendant deux semaines, les maisons des Tamils ont été incendiées, leurs magasins pillés, leurs enfants mutilés et la population féminine terrorisée. Et ce, par les adeptes du "ashima" , les Cinghalais qui, il y a peu encore vénéraient les mêmes dieux que les Tamils. Les conducteurs de bus jetaient hors des véhicules ceux des passagers qui ne parlaient pas le cinghalais, et qui devaient donc être tamils; les employés des postes cinghalais rouèrent de coups leurs chefs tamil dans le Bureau central du télégraphe. La voiture d'un médecin: tamil fut brûlée dans l'enceinte de l'hôpital. La mulplication des mesures d'intimidation et des violences contre les employés des services publics tamils fut telle qu'elle bloqua le fonctionnement de l'administration. Dans les six écoles de Colombo, transformées en camp de réfugiés, dans lesquelles étaient entassés environ 35 000 hommes, femmes et enfants, les conditions d'existence étaient épouvantables : sanitaires insuffisants, maigre nourriture et quasi-absence d'assistance médicale. Il fut demandé qu'un appel aux donneurs de sang soit lancé à la radio. Cela fut refusé : du sang cinghalais ne pouvait être destiné à des Tamils. Pourtant, une bombe cinghalaise venait d'être jetée dans un camp de réfugiés tamils. Pour les dits "Tamils indiens" - ceux qui entretiennent les toilettes et les rues de la ville - chassés de leurs cabanes, de leurs pauvres logements et de leurs masures, l'école Saint Paul ne fut qu'un piètre refuge : elle n'était gardée que par quelques soldats et fort peu d'organisations, même celles des Tamils "indigènes" , ne se préoccupaient pas de leur venir en aide. Les enfants étaient obligés de faire la queue pour tout et rien. Et lorsque certains de mes amis cinghalais et moimêmes entrèrent dans ce camp pour tenter d'aider les réfugiés d'une façon quelconque, nous vîmes des jeunes enfants s'essuyer le visage avec des serviettes hygièniques. Plus grave encore, ces personnes n'ont aucun logement où se rendre à Jaffna - et les camps de Colombo ne sont qu'un lieu de transit. La violence contre leurs compatriotes dans les plantations fut encore pire; parce que les paysans cinghalais les ont tenus pour directement responsables de la perte de leurs terres traditionnelles - une croyance suscitée et encouragée par les politiciens cinghalais. Ces travailleurs tamils qui constituent la colonne vertébrale de l'économie du thé à Sri Lanka, forment la classe la plus exploitée et la plus opprimée, ne possédant rien si ce n'est quelques breloques, sans autre demeure que d'infâmes dortoirs - et ils furent même dépossédés de ce maigre avoir. Quant à leurs camps de réfugiés, ils sont plus misérables que tout autre. Durant les dernirs jours du mois d'août, un grand nombre de réfugiés tamils urt été transportés, sous bonne escorte, par trains et bateaux à Jaffna. Ce faisant, le problème des réfugiés n'a été que déplacé vers le nord. Il manquent en effet de nourriture et nombreux sont ceux qui se retrouvent là, sans logement. Et qu'en est-il des Tamils intégrés dans le sud cinghalais et qui n'ont jamais rien connu de Jaffna ?. Que s'est-il passé ? L'incident ponctuel qui alluma la violence intercommunautaire fut le refus opposé à des policiers en civil qui voulaient entrer sans payer dans l'enceinte du carnaval de Jaffna. Mais cela ne saurait expliquer en soi l'explosion de violence qui a secoué toute l'ile. C'était, en effet, avant tout, un heurt entre policiers et civils comme il y en avait eu bien d'autres auparavant. De tels heurts étaient en effet devenus endémiques dans le nord, tamil. La police, si l'on en croit l'éditeur de l'organe ceylanais "Tribune" ', grâce à l'état d'urgence sous lequel le Front uni (une coalition entre le SLFP, les trotskystes et le PC) puis le SLFP seul avait gouverné, "sept longues années durant... fut largement libre de faire ce qu'elle voulait dans toutes les parties de l'île. Les civils avaient trop peur pour résister ou s'opposer à la police. A Jaffna, cependant, il y avait un élément de résistance en ce que la police, composée essentiellement de Cinghalais, était perçue comme l'armée d'occupation d'un Etat cinghalais usant de la discrimination. " En fait, comme "Tribune" le souligne correctement, "l'une des sources essentielles du mot d'ordre né de la frustration , d'un Etat séparé, tient à la manière dont la police et l'armée se sont comportées à Jaffna et dans d'autres régions tamiles. " Si bien que quand cette perspective fut avancée par le TULF, lors des élections de juillet 1977 (au cours desquelles il emporta tous les sièges de la péninsule (4), la police réagit comme à une défaite. Et quand elle fut jetée hors de l'enceinte du carnaval, les policiers s'inquiétèrent de l'arrogance nouvelle des Tamils et décidèrent de les remettre à "leur place" en leur donnant une leçon - et ils mirent le feu au Vieux marché de Jaffna, un acte de violence communautaire ouvert et provocateur. Comme la nouvelle de l'incident se propageait vers le sud, la rumeur courut qu'un policier avait été tué (il s'agissait en fait d'un événement largement antérieur), le train reliant Jaffna à Colombo était arraisonné dans la première ville cinghalaise

Page 24

SRI LANKA importante, Anuradhapura, par des pillards. Devant la police, les passagers furent volés, battus et assassinés. En représailles, les Tamils du nord incendièrent des échoppes cinghalaises et les commerçants expulsés se répandirent dans le sud, racontant qu'un Vihara cinghalais avait été brûlé et qu'un prêtre boudhiste avait été tué. Ce ne fut que deux jours plus tard que le prêtre en question fit de sa Vihara une déclaration radiodiffusée démentant ces bruits alarmistes. De telles rumeurs contribuèrent à jeter de l'huile sur le feu et les Tamils à travers tout le pays commencèrent à être inquiétés. Il y avait déjà un climat de violence dans le pays à la suite La libération des militants du JVP arrêtés en 1971 et maintenus en détention pendant 6 ans, ne doit pas faire oublier la très grave offensive antisyndicale annoncée par le nouveau gouvernement UNP, dans la déclaration du Premier ministre en date du 4 août 1977. Dans cette déclaration aux termes encore vagues, Jayawadene réactualisait en fait un vieux projet de loi antisyndicale qui avait déjà été envisagé en 1968 par un précédent cabinet UNP, dirigé par Dudley Senanayake. Le projet d'amendement à l'Ordonnance sur les syndicats présenté par le Comité Ramanathan - du nom de son président, un important directeur de société - avait été abandonné du fait de l'opposition du mouvement ouvrier. Le gouvernement tente aujourd'hui de reprendre l'offensive à ce sujet. Il veut profiter du flottement qui s'est manifesté dans le mouvement syndical au lendemain des élections de juillet 1977, marquées par une victoire écrasante de l'UNP. L'accroissement du contrôle gouvernemental sur la classe ouvrière est en effet une précondition à la mise en œuvre de son programme économique dont la pierre de touche est l'appel aux capitaux étrangers et la constitution de "zones de libre échange" (voir "Inprecor" du 29 septembre 1977). En imposant la formation d'un syndicat unique par branche et le dépôt des ressources financières des syndicats auprès de l'administration qui contrôlerait leur usage, en interdisant l'élection libre des dirigeants syndicaux sous prétexte de lutter contre les ingérences "extérieures" dans le mouvement ouvrier, en imposant la "cogestion", le régime voudrait porter un coup décisif aux syndicats combatifs et indépendants, comme à ses adversaires politiques. La phraséologie "socialiste" et "démocratique" dont Jayawardene s'entoure ne saurait camoufler la nature des mesures ainsi annoncées : la restriction drastique des libertés syndicales : liberté de s'affilier au syndicat de son choix, liberté pour les travailleurs d'élaborer et d'adopter les statuts de leur choix dans les organisations de leur choix Parallèlement à cette offensive syndicale, le nouveau cabinet a fait adopter un amendement constitutionnel qui renforce considérablement le pouvoir de l'exécutif en la personne du Président. Ce dernier peut dorénavant, sans en référer au Parlement, déclarer la guerre, faire appel à des troupes étrangères, ou décréter l'état d'urgence - ce qui ne manque pas de sel quand on se rappelle que l'UNP a mené campagne contre le précédent gouvernement SLFP au nom de la défense des droits démocratiques spoliés par l'instauration, depuis 1971, d'un tel état d'urgence. Il n'avait en effet été levé que parce de l'écrasante victoire électorale de l'UNP - comme ce fut précédemment le cas lors des élections de 1970 qui virent la victoire du SLFP - bien que cette fois-ci, ce fut le SLFP qui se plaignit d'en être la victime. Mais ces violences n'étaient pas des violences communautaires, elles opposaient des partis rivaux - et se trouvaient plus ou moins sous contrôle quand les incidents de Jaffna éclatèrent, donnant bel et bien, cette fois, un caractère intercommunautaire à la violence. C'est pour cela que le gouvernement dénonça l'existence d'une conspiration montée par le SLFP et visant à le mettre dans l'embarras. Il plaça de fait certains anciens parlementaires et vice- ministres du précédent gouvernement en résidence surveillée. Les libertés syndicales menacées que le cabinet Bandaranaike avait perdu la majorité parlementaire des deux tiers nécessaire à son maintien. Le gouvernement UNP n'aura plus à faire face à ce problème ! Le régime a déjà utilisé des bandes de voyous pour faire taire ses opposants , laissant notamment briser un meeting appelé par le LSSP. Pourtant, son offensive antisyndicale se heurte maintenant à une résistance de plus en plus large. Fin septembre, des organisations membres du TUUC (Trade Union Co-ordinating Committee - Comité de coordination des syndicats) publiaient une lettre ouverte au Premier ministre pour la défense des libertés syndicales. Le 18 octobre le CMU (Ceylon Mercantile Union), syndicat dont le secrétaire général est notre camarade Bala Tampoe et qui joue un rôle moteur dans la mise en place d'un front unique contre les projets gouvernementaux, organisait une grève d'une heure. Il était soutenu par plusieurs autres syndicats et cette action était parfois directment organisée de. façon unitaire, comme dans le port de Colombo. Le JCTUO (Joint Committee of Trade Union Organisation - Comité commun des organisations syndicales) qui regroupe essentiellement des syndicats liés au LSSP au PC et du SLFP avait effectivement lui aussi prit position, le 15 octobre, contre les mesures préconisées par Jayawardene. Seule l'introduction dans cette déclaration d'un certain nombre d'attaques à l'égard du SLFP pour son rôle lors de la grève des transports de fin 1976-début 1977 (voir "'Inprecor" du 27 janvier et du 17 mars 1977) empêchait la signature d'un appel unique par la très vaste maiorité du mouvement syndical. A la suite de la grève d'une heure organisée le 18 octobre par le CMU, et à la suite d'un télégramme envoyé à Sri Lanka par l'IUFW (International Union of Food Workers - Syndicat international des travailleurs de l'alimentation), le gouvernement faisait officiellement savoir que les mesures incriminées "n'étaient pas à l'étude", avouant ainsi ses hésitations face à la montée des protestations. Il s'agit là d'un premier recul, mais le projet annoncé par J.R. Jayawardene doit être définitivement abandonné. L'enjeu est trop important pour se contenter de vagues dénégations. Une solidarité internationale doit se manifester en face aux menaces proférées vis-à-vis du mouvement syndical ceylanais. S'il veut mettre en application son programme économique, le gouvernement doit en effet d'abord faire la preuve, auprès des bailleurs de fonds impérialistes, de sa capacité à museler la classe ouvrière. Il reviendra donc très probablement à la charge.

Page 25

Rohan Wijeweera est libéré — Le gouvernement ceylanais a décidé d'accorder l'amnistie à 130 prisonniers politiques incarcérés depuis les événements de 1971. Parmi eux, le plus connu des dirigeants du JVP, le "Front de libération du peuple", Rohan Wijeweera. Ce faisant, le cabinet Jayawardene cherche probablement à détourner l'attention des mesures antidémocratiques qu'il est en train de prendre, à conserver une partie du fragile soutien populaire qui s'est manifesté lors des élections de juillet 1977 et qui s'use rapidement du fait de la politique autocratique suivie de puis, à discréditer plus encore le précédent gouvernement de Mme Bandaranaike, responsable de la répression inique qui s'était abattue sur le JVP et la jeunesse rurale voilà plus de Mais cette mesure n'en est pas moins une victoire importante pour le mouvement ouvrier et populaire de Sri Lanka, comme pour tous ceux qui dans le monde ont exigé depuis des années que soient libérés ces courageux militants. Les dirigeants du JVP représentent en effet l'expérience irremplacable d'une génération entière de jeunes Cinghalais passant de la révolte contre les conditions d'existence qui leur étaient imposées à la volonté de lutter pour la révolution sociale; la terrible expérience aussi de la trahison des appareils réformistes du PC et du LSSP. Le maintien en détention de ces militants, condamnés parfois à la prison à vie, était d'autant plus grave que certains d'entre eux étaient très malades, comme Wijeweera, atteint d'une dangereuse maladie de cœur. Nous sommes heureux de pouvoir saluer aujourd'hui leur libération. Mais de telles incitations à la violence de la part des membres du SLFP déchus ne sont qu'un aspect du problème. L'autre aspect de ce problème, tout particulièrement à Colombo et dans ses environs, est l'abjecte pauvreté dans laquelle plus de la moitié de la population urbaine est plongée. Plus de 50% des habitants de Colombo vivent dans des taudis, selon un rapport de la Banque centrale. Ces deux dernières années, notamment, le coût de la vie a grimpé de façon dramatique. Or, à la veille des élections, l'état d'urgence fut levé et la liberté de presse rétablie. Il apparut alors de plus en plus clairement que des biens alimentaires avaient été stockés par des spéculateurs privés et que certains biens avaient même pourri dans les entrepôts gouvernementaux du fait de négligences bureaucratiques. La colère des masses ne connut alors plus de bornes. Cette colère s'exprima avant, d'abord dans le vote contre le SLFP, puis dans la violence contre ses sympathisants. Finalement, la violence communautaire servit de prétexte pour voler et piller la population tamile établie dans des zones cinghalaises. Cette troisième forme prise par la violence de masse, surtout dans les villes, sanctionnait aussi un vieux contentieux commercial entre commerçants tamils et cinghalais. Même le large couvre-feu imposé très vite par le gouvernement ne mit pas fin à la violence. Et bien que le gouvernement ait été blâmé pour n'avoir pas décrété l'état d'urgence, il devint évident durant les jours qui suivirent l'établissement du couvre-feu qu'il ne pouvait compter sur la neutralité de certaines sections de la police et de l'armée. Ce fut particulièrement clair à Jaffna où aucun couvre-feu ne fut décrété

Lanka Sama Samaja Party et le Parti communiste ne mobilisèrent pas les syndicats pour mettre un terme aux violences intercommunautaires comme ils l'avaient fait durant les émeutes de 1958. Peut-être en étaient-ils incapables, du fait même de leur politique capitularde antérieure qui avait démoralisé et désorienté la classe ouvrière, les laissant sans base de masse comme les élections l'ont mis en évidence. Leurs prises de position, quand elles furent finalement arrêtées, restèrent timorées et sans effet. Quant à la déclaration de Mme Bandaranaike, prononcée au nom du SLFP, elle fut faite neuf jours après les événements les plus importants. Tout en critiquant le Premier ministre pour son incapacité à maintenir l'ordre, le TULF pour avoir éveillé le racisme et les mass-media pour tout le reste, elle appela ses partisans au calme. Le Premier ministre, M. J.J. Jayawardene, aussi bien dans le manifeste du Parti que lors de son intervention devant l'Assemblée nationale d'Etat, a reconnu la gravité des mesures discriminatoires dont les Tamils étaient l'objet et a promis lors d'une conférence plénière du parti, de trouver un remède à cette situation. Mais il a aussi mis en garde le TULF contre tout propos séparatiste, allant jusqu'à déclarer : "Si vous voulez la guerre, il y aura la guerre ; si vous voulez la paix, ayons la paix. C'est ce qu'ils disent. Ce n'est pas moi qui le dit. C'est la population de Sri Lanka qui le dit. " Une main de fer dans un gant de velours. M. Jayawardene se complait à dire qu'il est un homme d'Etat moderne. Corruption, népotisme et racisme sont pour lui contreproduisants; ils jettent le chaos dans une économie capitaliste moderne. Et il est possible que, laisseé à lui-même, il ait tenté de "panser les plaies de la nation". Mais il y a toujours dans son gouvernement la vieille garde de l'UNP et des porte parole du clergé boudhiste, une combinaison de racistes influents. De plus, le pays doit faire face à une grave crise économique - et le racisme est toujours un moyen utile pour cacher les véritables causes de la pauvreté. Les récents incidents communautaires auront une fois de plus nourri le chauvinisme cinghalais. Il est fort douteux qu'un gouvernement UNP tienne pour une fois ses promesses en la matière. Les symptômes actuels sont de mauvais augure.

Août 1977 NOTES 1) Les Tamils "indigènes" sont les Tamils qui sont établis dans le pays depuis quasiment aussi longtemps que les Cinghalais : les Tamils "indiens" furent introduits par les Britanniques au cours du XIXe siècle comme main d'œuvre à bon marché pour les plantations. Ce sont ces derniers qui perdirent leurs droits civiques à cause du programme du gouvernement UNP de 1948. Depuis, un accord indo-ceylanais a été signé selon lequel la moitié de cette population serait rapatriée en Inde tandis que la citoyenneté ceylanaise serait accordée aux autres. 2) Voir, A. Sivanandan, "Ceylon : the politics of language", "Race to day" (juin 1970). 3) Le TULF est une vaste organisation tamile comprenant les Tamils "indigènes" , les Tamils des plantations et la population musulmane de langue tamile. 4) L'opposition parlementaire est composée de 19 membres du TULF et de 8 membres du SLFP; ni le Lanka Sama Samaja Party (LSSP), ni le Parti communiste (PC) n'ont obtenu de sièges.

Une erreur sur cette page ?