Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Réactions ouvrières au nouveau plan d'austérité

· Inprecor n° 170, 2 avril 1984 · p. 16-20 · 5 311 mots

Italie Syndicalisme Économie mondiale

P contre la pitique d'austalle du ont descendus du sola uste 8 24 ma crari. Cet, LUS d'un million de travailleurs sont descendus dans la rue, le 24 mars à Rome, te manifestation, organisée à l'appel de l'assemblée nationale des conseils d'usine du 6 mars dernier, puis reprise à son compte par la CGIL, a été sans doute la plus grosse démonstration ouvrière depuis la guerre. Elle est avant tout le résultat de la mobilisation unitaire, à la base, organisée depuis près de deux mois par les coordinations locales et nationale des conseils d'usine contre le décret gouvernemental sur l'échelle mobile. Quelles que soient les nouvelles manœuvres entreprises par le PCI et la CGIL pour essayer de canaliser le mouvement vers la recherche d'un compromis avec Craxi, il leur faudra prendre en compte cette puissante réalité. Le fait que cinq représentants des coordinations des conseils aient pris la parole à côté de Luciano Lama, secrétaire de la CGIL, et que le délégué de l'usine OM de Brescia ait lu devant la foule le manifeste sur la démocratie et l'unité syndicale, adopté par l'assemblée nationale des conseils du 6 mars, reflète bien le rapport des forces établi par les conseils d'usine. Les moyens mis en œuvre par le PCI et la CGIL pour chevaucher ce mouvement sont donc à la mesure de la contestation de la base ouvrière. Le PCI avait ainsi massivement mobilisé pour la manifestation de Rome, réussissant à occuper le lieu central du rassemblement et à laisser à l'extérieur les cortèges les plus radicaux de Lombardie (Milan) et du

Piémont (Turin), offrant ainsi une audience plus docile au discours de Luciano Lama.

Celui-ci a déclaré son opposition à toute grève générale et sa disposition à ouvrir une nouvelle négociation sur l'échelle mobile avec le gouvernement de Craxi. Une perche que Craxi ne manquera pas de saisir. Mais il faudra, là aussi, compter avec la vigilance des conseils, dont la coordination se réunit le 28 mars pour décider de la suite à don-

ITALIE

Les réactions ouvrières

ner à l'action. Elettra DEIANA

Un extraordinaire mouvement de luttes et d'auto-organisation parti de la base ouvrière a touché toutes les villes et toutes les régions d'Italie au cours des dernières semaines. C'est ainsi que le mouvement ouvrier italien a riposté au coup de force du gouvernement de coalition dirigé par le socialiste Bettino Craxi, qui regroupe la Démocratie-chrétienne (majoritaire), le Parti républicain, le Parti social-démocrate et le Parti libéral.

Le 14 février dernier, les trois centrales syndicales CGIL-CISL-UIL (1), regroupées dans la Fédération unitaire, se sont trouvées dans l'impossibilité de se mettre d'accord pour accepter de nouvelles restrictions au mécanisme de l'échelle mobile des salaires, comme le réclamait le gou-

Par ailleurs, la composante communiste de la CGIL a décidé de ne pas souscrire au nouveau « pacte anti-inflation » proposé par le gouvernement. C'est face à cette situation que le président du Conseil, Bettino Craxi, a choisi la voie de l'affrontement ouvert avec les travailleurs, en adoptant, le 15 février, un décret-loi qui prévoit que, désormais, le gouvernement prédéterminera le taux de rattrapage des salaires en fonction du pourcentage d'inflation prévu pour l'année en cours. Ce décret annule de fait le mécanisme même de l'indexation automatique - qui, jusqu'à cette année, avait contribué à la salaires et des traitements - et ne garantit qu'un rattrapage de 60 % pour l'année en cours. Quelques jours plus tard, le 26 février, le gouvernement proclamait un autre décret-loi qui diminue l'allocation attribuée aux travailleurs par le mécanisme de la caisse de chômage technique (cassa integrazione) et raccourcit considérablement la période pendant laquelle un travailleur peut en

Il s'agit de décisions d'une extrême gravité, tant par leur contenu que par la procédure adoptée par le gouvernement. La décision du gouvernement de réduire les salaires au moyen d'une loi, par un acte unilatéral et autoritaire, n'a pas de précédent dans toute la période d'après-guerre et constitue un acte d'une gravité inouïe, une brèche par laquelle pourraient s'engouffrer des attaques anti-ouvrières encore plus désastreuses, au cas où ce décret ne serait pas abrogé.

1. Depuis 1972, les trois centrales syndicales italiennes sont regroupées dans une fédération unitaire au sommet, alors que leurs appareils restent séparés. Par contre, dans les usines, les conseils de délégués, élus par tous les travailleurs sur des listes non syndicales, sont les structures unitaires de base.

La CISL est liée à la Démocratie-chrétienne, bien que certaines de ses fédérations (en particulier la FIM dans la métallurgie) soient assez à gauche. La UIL est liée au Parti social-démocrate et au Parti socialiste. La CGIL, qui est de loin la principale centrale dans l'industrie, retes, et les centristes (PDUP, Democrazia prole-

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De son point de vue, le gouvernement Craxi était obligé de prendre cette décision. Depuis trois ans, le problème de l'échelle mobile s'est trouvé au centre des affrontements sociaux et politiques et a concentré toutes les préoccupations et les exigences des forces bourgeoises. La Confindustria (2) a mené une véritable campagne d'intimidation contre l'échelle mobile, en prétendant que le coût du travail et la logique des automatismes salariaux, surtout du mécanisme d'indexation trides salaires et traitements, étaient la principale cause de l'inflation. Le 22 janvier 1983, le patronat avait obtenu un premier succès important sur cette question (3). Après de longues tractations, les directions CGIL, CISL et UIL avaient signé un accord dont l'élément central était la diminution du taux de rattrapage des salaires (diminution d'environ 20 % par rapport aux taux précédents de couverture) en échange de promesses, non maintenues, sur l'emploi. Les dirigeants avaient signé cet accord, bien que les assemblées d'usine et les conseils de délégués se soient prononcés majoritairement contre cette amputation de l'échel-

UNE ATTAQUE PRÉPARÉE DE LONGUE DATE Or, pour le patronat et les forces gouvernementales, l'accord du 22 janvier ne devait être qu'un hors-d'œuvre. Tout au long de l'année 1983, la campagne contre l'échelle mobile avait été menée de plus belle par la Confindustria et par les porte-parole les plus outranciers des partis de la majorité, et notamment par certains ministres démocrates-chrétiens du « cours nouveau » (alignés sur la Confindustria et la politique de rigueur, à l'image du nouveau secrétaire de la DC, De Mita), et par républicain, le chantre de la ligne d'austérité.

L'accord du 22 janvier 1983 prévoyait aussi une vérification, en fin d'année, du bilan et des perspectives de la « lutte contre l'inflation ». A la rentrée de l'automne 1983, il était clairement apparu forces bourgeoises comptaient profiter de cette échéance pour lancer une renégociation complète sur la question des coûts salariaux, dont l'objectif devait être, à leurs yeux, la liquidation définitive du mécanisme de l'échelle mo-

La négociation entre le ment, les syndicats et le patronat, sur le modèle tripartite déjà mis en pratique l'année précédente, s'est déroulée en décembre et janvier, sans grands éclats, alors que presque toutes les entreprises étaient aux prises avec de très graves problèmes de licenciements et de recours à la caisse de chômage technique, et que les travailleurs semblaient avoir renoncé à s'occuper des « affaires de Rome ». Mais, très rapidement, les problèmes sont devenus évidents. Pour la première fois depuis sa fondation, la Fédération unitaire CGIL-CISL-UIL s'est présentée au rendez-vous avec le gouvernement et le patronat sans qu'un accord préalable ait été trouvé entre les trois centrales. Les trois centrales étaient toutes disposées à prendre leur part de la « lutte contre l'inflation ». La CGIL avait confirmé à plusieurs occasions qu'il fallait une « thérapie de choc », un grand « pacte entre les producteurs » (c'est-àdire entre ouvriers et patrons) pour arriver réellement à trancher le nœud de l'inflation. Mais, pour la CGIL, il s'agissait surtout de vérifier que toutes les clauses de l'accord du 22 janvier 1983 avaient été appliquées et que le gouvernement avait respecté les engagements qu'il avait pris l'année précédente. Selon la CGIL, c'était la condition pour que les travailleurs acceptent de faire de nouveaux sacrifices. Quant à la CISL et à l'UIL, elles se sont tout de suite alignées sur les propositions du gouvernement, qui, sans s'embarrasser de vérifications ni de préambules, était allé droit au but, c'est-à-dire à la réduction de l'échelle mobile.

Pour Craxi, le problème de l'échelle mobile constituait une espèce de banc d'essai. En effet, la seule fonction historique du gouvernement à présidence socialiste est d'être l'exécutant de cette nouvelle attaque anti-ouvrière et anti-populaire de la bourgeoisie. Le Parti socialiste italien (PSI), en échange de l'accession de Craxi à la présidence du gouvernement, a accepté de jouer le rôle de fer de lance contre le mouvement ouvrier. Pendant toute la période des négociations avec les syndicats, de nombreux porte-parole de la bourgeoisie ont à plusieurs reprises rappelé à Craxi qu'il avait obtenu son poste, non pas grâce à la force électorale de son parti, mais uniquement grâce à son engagement à mener à terme toutes les opérations anti-ouvrières que le patronat et l'ensemble des forces bourgeoises pourraient juger utiles. Le démantèlement de l'échelle mobile occupait une place toute particulière dans ces opérations.

C'est pourquoi, face à la décision de la CGIL de rejeter le nouvel accord proposé au début 1984 et de refuser de le signer, le gouvernement Craxi a été contraint de trancher, d'où son recours au décret-loi. En effet, il n'est pas possible d'accepter un accord signé seulement par la CISL et l'UIL, pour des raisons politiques et même légales. Le Statut des travailleurs, adopté en 1970 par le Parlement, prévoit que seuls les accords signés par les syndicats les plus représentatifs sont valables. La seule autre alternative aurait été, pour Craxi, de donner

Le recours au décret a donc représenté le coup de force d'un gouvernement d'une faiblesse intrinsèque, constamment déchiré par la rivalité entre le PSI et la DC, et qui n'a survécu jusqu'ici que parce que la bourgeoisie n'avait pas d'autres solutions gouvernementales et que le PCI n'était pas, jusqu'à présent, décidé à lui mettre les bâtons dans les roues.

Mais, face aux manières ultimatistes du gouvernement, les travailleurs et les conseils d'usine n'ont, pour leur part, pas hésité. Alors même que les négociations étaient en cours, des réunions de conseils d'usine se sont déroulées au niveau des villes ou des provinces. La première a eu lieu début février à Brescia, ville industrielle au nord de Milan, immédiatement suivie par une assemblée des conseils de la capitale lombarde, puis par d'autres villes. Le mouvement de ces assemblées autoconvoquées a vite fait tache d'huile dans tout le pays. Ces assemblées ont tout de suite adopté des motions exigeant des directions syndicales qu'elles rompent les négociations sur l'échelle mobile, et ont appelé sans attendre les travailleurs à l'action. La vague de grève ainsi auto-organisée par les conseils s'est amplifiée après l'adoption du décret par le gouvernement, le 15 février, alors que, parallèlement, continuait la coordination et la lisation des conseils d'usine qui allait dé boucher sur une assemblée nationale autoconvoquée, réunissant plus de 5 000 délégués, le 6 mars, à Milan.

La vaste mobilisation de ces dernières semaines est le fruit d'un profond processus de recomposition interne dans le mouvement ouvrier et syndical italien. On a assiste, au cours des trois dernières années, à d'importants phénomènes de ditférenciation politique au sein des syndicats, phénomènes qui, sans être continus ni linéaires, n'en ont pas moins modifié la topographie traditionnelle des forces et des regroupements. Ce processus indiquait en particulier le déclin accéléré de la gauche syndicale traditionnelle et l'émergence de nouveaux secteurs critiques, notamment dans la FIOM (la fédération des

Mais la dynamique actuelle représente un saut qualitatif : cette fois-ci, la très grande majorité des structures syndicales d'entreprise, les conseils, ne sont pas restées, comme par le passé, confinés à la critique, à la pression ments politiques aux sommets syndicaux, mais sont passés à l'auto-organisation et ont appelé directement à la lutte contre

UN PROCESSUS COMPLEXE DE RECOMPOSITION Les événements et processus politiques des dernières semaines ont des racines diverses et complexes.

Malgré les échecs de ces dernières années (4), le mouvement ouvrier et syndical italien a maintenu un large potentiel de riposte, et ceci pour diverses raisons. Dans certains centres industriels (surtout à Milan), où l'attaque contre l'emploi n'a pas encore produit les mêmes dégâts qu'on peut constater à Turin depuis l'échec de la lutte à la Fiat, un fort niveau de mobilisation s'est maintenu. Un autre élément de force du mouvement réside dans l'existence d'une structure unitaire de base, le conseil d'usine, encore pro-

2. La Confindustria est l'équivalent italien du CNPF français, l'organisation du patronat du secteur privé.

3. Cf. Inprecor numéro 144 du 28 février 1983.

4. Dont les deux points les plus marquants sont le licenciement de 25 000 travailleurs à la Fiat, malgré une longue grève de cinq semaines à l'automne 1980, et le pacte anti-inflation signé le 22 janvier 1983.

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fondément enracinée parmi les travailleurs. Enfin, les travailleurs dans leur ensemble ont continué, à diverses occasions, à manifester une extraordinaire capacité de lutte.

Les bureaucraties confédérales sont loin d'avoir réussi à mener à bien leur projet de normalisation politique des conseils d'usine qu'elles ont plusieurs fois essayé de mettre en pratique. Les mécanismes d'élection et de représentation des conseils conservent leur caractère unitaire (les délégués sont élus sur proposition des travailleurs et non des différents syndicats) et ils fonctionnent sur un mode totalement collégial. Les directions confédérales ont lancé une campagne de dénigrement sans précédent, surtout au cours des deux dernières années, contre cette manière de fonctionner. Elles ont adopté une série de mesures destinées à rapidement modifier le système d'élection, pour garantir une plus grande « representativite confédérale », l'élection sur listes préétablies par les différentes centrales, et faciliter ainsi le contrôle de celles-ci sur les conseils. Mais il ne s'agit pour l'instant que de projets.

Les contradictions internes de l'appareil de la CGIL ont, de leur côté, un niveau explosif, au point de rendre impossible, dans certaines conditions, le travail de médiation du secrétariat national. Face à la détermination du gouvernement et de la Confindustria à maintenir leur plate-forme, et face à l'absence totale de marge de manœuvre, en raison de la capitulation des deux autres confédérations devant les propositions gouvernementales, l'appareil de la CGIL a compris qu'il risquait de voir diminuer radicalement sa force de négociation et son propre rôle politique. En effet, un processus de redéfinition complète du rôle et du poids des appareils syndicaux, qu'une application centralisée de la politique d'austérité rendrait inévitable pour de nombreuses raisons, pénaliserait la CGIL bien plus sévèrement que les deux autres confédérations, du fait de sa prédominance dans le secteur industriel. Cette menace a donné naissance à une forte tendance

T'autoconservation, notamment face tous les niveaux, surtout entre socialistes alignés sur le gouvernement et communistes. Elle a, d'autre part, fortement favorisé la mobilisation de secteurs de l'appareil (la FIOM de Brescia et de Bologne, la CGIL du Piémont, etc.) traditionnellement plus à gauche et plus sensibles au problème des rapports avec les ouvriers. Lorsque les prises de position des conseils et des structures locales des syndicats contre le contenu et les méthodes de négociation en cours à Rome ont commencé à se multiplier, le secrétariat national de la CGIL s'est trouvé encore moins capable de gouverner sa barque. Face à la forte mobilisation des travailleurs et à la crise qui traversait l'appareil, il était obligé de refuser de signer l'accord proposé par le gouvernement, avec comme conséquence une rupture historique de la Fédération CGIL-CISL-UIL et une scission entre socialistes et communistes au sein de la

Un autre élément a favorisé le processus de recomposition en cours. Il existe de forts noyaux de délégués qui sont depuis longtemps sur des positions de gauche, parce qu'ils sont liés à des organisations politiques de la gauche non traditionnelle. Il s'agit notamment, à Turin, des camarades de la Lega Comunista Rivoluzionaria (LCR), section italienne de la IVe Internationale, et de Democrazia Proletaria (DP) à Milan. Les expériences politiques et syndicales des dernières années ont, en outre, déclenché un profond processus de réflexion sur la voie à suivre, chez beaucoup d'autres délégués sans appartenance politique (il en existe beaucoup et ils sont en général sur des positions de gauche) ou adhérents du PCI. Beaucoup de cadres ouvriers critiques du PCI ont joué un rôle fondamental dans de dans l'initiative politique et dans l'organisation de la lutte. Et, à cette occasion encore moins qu'en beaucoup d'autres, leurs actions n'ont été ni contrôlées ni télécommandées.

Les divers courants qui traversent le PCI sont apparus plus nettement que jamais ces dernières semaines, à travers l'acdu parti dans différentes villes, à l'intérieur des conseils d'usine et dans les organes syndicaux. On a vu s'exprimer des courants, un langage, des soucis tactiques, des revendications politiques variées et même divergentes, émanant d'une part des partisans les plus convaincus de la politique de sacrifices et de collaboration de classe, uniquement désireux de chevaucher et de canaliser le mouvement et de sauver la face du parti, et, de l'autre, des entreprises plus liés aux travailleurs et que la politique syndicale suivie ces dernières années a rendu

LES CONSEILS D'USINE,

FER DE LANCE DE LA RIPOSTE

Les événements des dernières semaines ont mis en évidence une caractéristique du syndicalisme italien, hérité directement, comme les conseils, de la grande montée des luttes ouvrières de la décennie écoulée : l'existence d'un nombre assez large de délégués disposant d'une forte expérience politique et syndicale, et qui ont une conception du syndicat, des

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NON SI TOCCA l'assemblée nationale des conseils, et plus cé pour le moment par celui de la manipoints de référence, des préoccupations et une culture politique difficilement conciliables avec la politique d'austérité, de pactes sociaux, de syndicats-institutions prônés toujours plus vigoureusement par les bureaucrates syndicaux.

Nous avons affaire à une génération de cadres ouvriers qui restent solidement ancrés dans les usines, certes assaillis par des difficultés de tout genre, mais qui ne sont disposés à abdiquer ni leur rôle politique ni leurs liens avec les travailleurs. Ces cadres ont été la colonne vertébrale du mouvement des conseils. Un seul exemple suffira : en Lombardie, la région la plus industrialisée du pays, on compte bien 60 000 délégués.

Pour mener à bien leur initiative, les conseils d'usine ont passé par-dessus tous les mécanismes « légaux » du fonctionnement syndical. Dans le vide créé par la rupture de l'accord au sommet CGIL-CISL-UIL, et tirant leur propre légitimité de ce vide, des groupes de conseils d'usine dans toutes les villes ont donné le coup d'envoi à la pratique de l'« autoconvocation », c'est-à-dire à la coordination horizontale des conseils au niveau des villes, des régions, puis au niveau national, dans toute l'Italie. C'est ainsi que s'est formé un réseau organisationnel d'opposition syndicale complètement aux mains des délégués, qui a pris en charge non seulement les tâches de critique et de contestation de l'opération gouvernementale, mais aussi de proposition sur les objectifs à suivre (et d'abord le retrait inconditionnel du décret) et des formes de lutte à lancer. Il a en outre pris en charge des tâches organisationnelles pratiques (locaux de réunion, convocations, contacts à l'échelle nationale et formes d'autofinancement). Les grèves urbaines ou régionales appelées par les assemblées autoconvoquées des conseils ont représenté des moments de très forte mobilisation et de très forte unité à la base.

De même, les conseils d'usine ont jusqu'à maintenant su conserver une extraordinaire tenue unitaire. Et cela, malgré la campagne frénétique déclenchée par les bureaucrates dirigeant la CISL et l'UIL

Bille

contre les luttes et contre la pratique de l'autoconvocation, campagne qui a eu recours à tous les moyens, midation dans les affrontements avec leurs propres membres dissidents jusqu'aux mensonges tendant à démontrer que les grèves n'étaient le fait que de la « composante communiste », et à la menace de retirer leurs adhérents des conseils d'usine.

L'initiative du mouvement des conseils n'en a pas pour autant été découra-

L'assemblée nationale autoconvoquée, qui s'est déroulée à Milan le 6 mars et à laquelle ont participé des délégations de toutes les coordinations urbaines et régionales, et qui a représenté un véritable saut qualitatif du point de vue du rôle de direction des conseils, a particulièrement renforcé le mouvement. L'assemblée a administré au cours de ses travaux une magnifique leçon d'intelligence politique et de sens tactique : il n'y a pas eu d'allusions polémiques vis-à-vis de la CIL et de l'UIL, mais une recherche constante de l'unité, même avec les sommets dirigeants des trois confédérations. En outre, il y a eu, de la part de la présidence et de toute l'assemblée, une volonté claire d'assurer à cette session autoconvoquée le maximum de légitimité et d'autorité.

De plus, une partie importante de l'assemblée a été consacrée à la situation actuelle du mouvement syndical : les manœuvres de division, les pratiques bureaucratiques des sommets confédéraux, les attaques au caractère unitaire et à la démocratie des conseils ont été dénoncées dans de nombreuses interventions. L'assemblée a adopté sur cette question un manifeste pour l'unité et la démocratie syndicale (dont nous publions l'essentiel ci-contre), qui représente une plate-forme importante pour la lutte en faveur d'un profond renouvellement du syndicat sur la base des conseils d'usine.

Les décisions de lutte prises sont d'une extrême importance : une manifestation nationale à Rome, le samedi 24 mars, pour faire savoir au Parlement le résultat des assemblées des travailleurs qui ont discuté du décret (le gouvernement a soixante jours pour faire approuver de tels décrets-lois par le Parlement, mais s'il ne parvient pas à respecter ce délai, le décret tombe de lui-même) ; une nouvelle assemblée nationale autoconvoquée des conseils d'usine, le 30 mars, toujours à Rome, pour faire le point sur la situation et, si le décret n'a toujours pas été retiré, pour proclamer la greve générale nationale ; enfin, une assemblée nationale des conseils, qui devrait être mise sur pied tout de suite pour élaborer une plate-forme alternative sur l'emploi.

Il est évident que des risques et des incertitudes ont pesé et pèsent encore sur

LA SCALA MOBILE

« Pas touche à l'échelle mobile ! » (DR) généralement sur les perspectives du mouvement. L'appareil de la CGIL a dû subir, en cherchant à les utiliser à son propre avantage, les initiatives d'autoconvocation et de luttes parties des conseils. Il en va de même du PCI, contraint encore une fois à se présenter devant le Parlement ouvertement pour empêcher l'adoption du décret sur l'échelle mobile. Permettre au gouvernement Craxi de remporter ce succès serait dangereux pour Berlinguer, tant du point de vue de ses rapports avec la bourgeoisie que de ses rapports avec les travailleurs et l'électorat de gauche. Mais l'appareil de la CGIL, comme celui du PCI, craignent tout autant la dynamique du mouvement qu'ils n'ont pas encore réussi à contrôler jusqu'à aujourd'hui, que la multiplication des divergences dans leurs propres rangs.

LES MANOEUVRES

DE LA CGIL ET DU PCI Leurs objectifs se situent aujourd'hui à deux niveaux : d'une part, chevaucher le mouvement en cherchant à le transformer en instrument de pression pour atteindre leurs objectifs, et, de l'autre, trouver les moyens les moins douloureux pour résoudre le traumatisme du décret-loi, sans renoncer pour autant à l'application d'une politique d'austérité payée par les travailleurs.

C'est pourquoi l'appareil de la CGIL, dans son ensemble, y compris ses secteurs les plus à gauche, se sont mobilisés pour chercher à créer des réflexes négatifs dans le mouvement des conseils. Cela a été particulièrement évident dans les choix faits par l'assemblée nationale du 6 mars. L'objectif de la grève générale nationale, conséquence logique de la vague de grèves locales des dernières semaines, a été rempla-

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festation nationale du 24 mars, sans greve donc, précisément à l'initiative de secteurs de la FIOM de la CGIL dans certains conseils des grandes usines de Milan (Bre-

Termomecanica, Innocent, Italtel), où l'action de récupération du PCI est la plus avancée. Ces conseils, qui critiquent plus ou moins ouvertement la méthode de l'autoconvocation et qui ne reconnaissent pas la coordination milanaise des conseils, se sont réunis pour leur propre compte, la veille du 6 mars, et ont lancé la proposition d'une manifestation nationale le 24 mars.

Il est évident qu'une manifestation de pression sur le gouvernement (et d'appui à l'actuelle orientation politique d'opposition du PCI) aura un effet différent d'une grève générale nationale dirigée par les conseils, qui constituerait un défi ouvert au gouvernement et une menace politique pour l'appareil de la CGIL.

Cette proposition des conseils de quelques grandes usines milanaises, rapidement soutenues par l'Unità (quotidien du PCI) et le Manifesto (quotidien centriste de droite), a constitué pour une grande partie des délégués liés au PCI une indication politique précise des limites dans lesquelles l'appareil de la CGIL et du PCI entendaient canaliser le mouvement. Il est clair que pour les militants du PCI, engagés depuis des semaines sur la voie difficile de la contestation ouverte, ces indications ont eu un certain poids et ont établi d'une certaine façon un plafond au-delà duquel l'assemblée nationale du 6 mars ne pouvait pas aller. Néanmoins, il est utile de souligner le succès organisationnel et politique de l'assemblée, la volonté des présents de décider eux-mêmes les mesures adoptées par cette assemblée, le large écho de presse qu'a eu cet événement, toutes choses qui ont entièrement restitué aux mains de cette assemblée la légitimité et l'autorité de ses décisions politiques.

C'est précisément pour cela que la CGIL, le jour même de l'assemblée nationale de Milan, a décidé de sortir de l'immobilisme dans lequel elle s'était jusqu'alors confinée face au décret, et de convoquer elle-même la manifestation du 24 mars à Rome. Si ce qui l'a poussée à ce choix est, en dernière analyse, le résultat du grand mouvement de lutte des conseils d'usine et de travailleurs, les moyens et la finalité du choix de la CGIL préfigurent une claire opération bureaucratique dont l'objectif est la défaite du mouvement lui-même.

L'opération comporte plusieurs facettes. Il s'agit, en premier lieu, de retirer toute légitimité aux décisions politiques des conseils d'usine et d'imposerun frein à la pratique des autoconvocations, véritable bombe à retardement menaçant la représentativité de l'appareil syndical. Si c'est la CGIL qui se met en branle jusqu'à « reprendre à son compte les pressions des travailleurs » (c'est ainsi que le texte de la direction nationale de la CGIL s'exprime), le besoin d'un « substitutisme » des conseils diminuera aux yeux des travailleurs. L'opération tend donc aussi à ramener dans le rang les cadres ouvriers syndicaux du PCI, à leur rappeler qu'il existe une légalité syndicale qui doit être reconstruite. En même temps, et c'est le troisième volet de l'opération de la CGIL (opération conduite par tous les bureaucrates, notamment l'aide de Sergio Garavini, qui passe pour un homme de gauche), la normalisation du mouvement pourra être utilisée comme monnaie d'échange, soit pour relancer un discours unitaire avec les dirigeants des deux autres confédérations, soit pour trouver une solution indolore au traumatisme provoqué par le décret.

Ici se profile toute l'opération de la CGIL-PCI. Une défaite probable du décret par l'arrivée à échéance du temps légal alloué à ce débat au Parlement pourrait sauver la face à Craxi, qui ne serait alors pas contraint de retirer un décret devenu caduc de lui-même. Cela lui offrirait en même temps la possibilité de chercher une solution qui réconcilie les exigences de la lutte contre l'inflation et la nécessité d'accorder quelque contrepartie aux travailleurs. C'est dans ce sens que la composante communiste de la CGIL travaille

June proposition de de la structure du salaire », pour trouver un accord avec la composante socialiste et établir un pont vers le gouvernement et les deux autres confédérations syndicales. Objectif non avoué de l'opération : faire entrer par la fenêtre ce que les travailleurs et les conseils s'efforcent de faire sortir par la porte.

Ainsi, pendant que les bureaucrates de la CISL et de l'UIL suivent ouvertement la voie du chantage anti-unitaire et s'opposent au mouvement de lutte de ces dernières semaines, taxant les conseils d'aventurisme et d'irresponsabilité et s'efforçant d'organiser des contre-initiatives (toutes dans des locaux fermés pour l'instant), la CGIL reprend à son compte le mouvement de lutte, mais uniquement pour dévier sa dynamique, dénaturer ses objectifs et, surtout, pour lui ôter les instruments potentiels de direction alternative dont il s'était doté jusqu'à présent.

Les ingrédients du scénario sont donc toujours les mêmes. Mais cette fois-ci, il y a beaucoup plus d'éléments qui en rendent l'issue incertaine : l'extraordinaire expéxion délégués sur les manœuvres de la bureaucratie ; l'imbroglio qui existe dans le gouvernement, au sein des appareils syndicaux et dans le PCI. Tout cela fait que l'issue de la situation ne sera ni automatique ni linéaire. Il existe des contradictions réelles, plus incontrôlables que jamais. A l'intérieur du gouvernement, face à l'évidence qu'on ne peut pas faire grand chose sans l'accord du PCI, c'est à qui (PRI ou DC) en profitera pour se démarquer de Craxi. Mais celui-ci tient bor et s'assure des appuis même parmi ses adversaires politiques dans le gouvernement. Dars la CISL, qui est un grand syndicat avec des secteurs de gauche nombreux et combatifs, il est certain que de nombreux adhérents participeront à la mars, et les bureaucrates doivent compter avec cette réalité. Au

PCI, les courants continuent à être très partagés, et il leur est difficile d'unifier leurs objectifs et leurs actions.

Mais, surtout, les conseils d'usine ne semblent pas vouloir rentrer dans le rang. L'orientation endossée par les diverses coordinations des conseils et leur initiative concrète s'orientent vers l'opposition à la tentative de confiscation de l'échéance du 24 mars de la part de la CGIL. La consigne politique lancée par beaucoup de conseils, après la décision de la CGIL, est en fait très claire : le choix de la CGIL de participer à la manifestation du 24 mars est positif et renforce le mouvement, mais cela ne change rien au fait que le 24 mars a été décidé par les conseils d'usine et que personne ne peut annuler cette réalité.

Une seule voie permettra de barrer la route au décret sur l'échelle mobile et d'empêcher que son contenu anti-ouvrier ne soit réintroduit d'une manière d'une autre : ce n'est que si les conseils d'usine gardent la direction du mouvement de lutte que Craxi pourra être battu et que les rapports de forces entre les classes qui existaient avant les décrets pourront être rétablis. Ce n'est que si les conseils d'usine conservent l'initiative que sera garanti l'esprit unitaire des travailleurs et du syndicat à la base et que seront découragées les opérations scissionnistes les plus délibérées menées par la droite syndicale. Enfin, ce n'est que si les conseils garantissent la victoire du mouvement que pourra se consolider l'expérience d'auto-organisation par en bas, et de relance de la démocratie ouvrière qui a caractérisé ces extraordinaires semaines de luttes et d'initiatives ouvrières. La LCR a engagé toutes ses forces dans le combat en cours, avançant les mots d'ordre de retrait du décret, de lutte contre le gouvernement Craxi, de grève générale, de rejet des compromissions en préparation par les bureaucraties syndicales. Elle a placé au centre de toute activité le slogan: « Aujourd'hui comme demain, ce sont les conseils qui mènent l'action! » C'est un mot d'ordre qui résume une stratégie politique, une démarche de lutte au sein des syndicats, et de démocratie ouvrière qui est tout le contraire de celle des appareils bureaucratiques, y compris de celui de la CGIL. Certes, ce mot d'ordre rencontre des obstacles à sa généralisation dans le mouvement, à cause précisément de toutes les manœuvres en cours contre cette mobilisation d'ensemble. Cependant, le contenu coïncide aujourd'hui, comme jamais auparavant, avec une extraordinaire expérience politique de l'avant-garde ouvrière en Italie. Et quelle que soit l'issue finale de la lutte, une expérience de ce type pèsera dans le processus de réflexion de cette avant-garde et déterminera les voies de la recomposition du mouvement ouvrier. Donc, pour cette raison-là aussi, « aujourd'hui comme demain, ce sont les conseils qui

Elettra DEIANA, Milan, 15 mars 1984.

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