Mais la partie est loin d'être terminée. Le terrain décisif - outre celui du capital financier, où l'Europe a plutôt marqué des points - est celui de la technologie de pointe. Or, à ce propos, le verdict est brutal. Le PDG de la FIAT, Agnelli, l'a formulé de manière catégorique : l'Italie seule n'est capable de financer qu'une technologie de second rang. Mettez la France, la Grande-Bretagne, la RFA à la place de l'Italie: la situation est fondamentalement analogue. Réunissez les forces financieres, technologiques, scientifiques des principales puissances impérialistes européennes, et la situation change complètement. Des entreprises communes requérant une technologie avancée, telles que l'Airbus (industrie de l'aviation), Ariane (industrie de l'espace et des télécommunications), sont des réussites. Pour la technologie d'après-demain, "le Marché commun prépare le programme ESPRIT, le projet géant de fusion thermo-nucléaire JET, le programme d'ordinateur optique qui travaillerait des centaines de fois plus rapidement que les ordinateurs électroniques.
Le déclin de l'impérialisme britannique, sa « désindustrialisation » d'ailleurs temporaire, expriment l'incapacité des puissances impérialistes moyennes à soutenir le train de la concurrence mondiale dans les secteurs de pointe, ces secteurs qui concernent des domaines vitaux du marché mondial. Abandonnées à leur seule faiblesse nationale, la RFA, la France, l'Italie, suivraient la voie du déclin britannique. S'associant, elles n'ont guère l'assurance de gagner la partie, mais elles ont au moins une chance. La conscience prise par les grands monopoles européens de ce fait capital sauve le Marché commun, malgré tout le poids de la crise et de la concurrence.
Signe des temps : en dépit de toutes les imprécations lancées contre les vestiges somptuaires et l'énorme déficit de la Grande-Bretagne, Margaret Thatcher avait déjà versé avant le sommet de Bruxelles les deux milliards de franes nécessaires pour que l'Airbus, entreprise commune franco-germano-britannique, décolle. tentative de regagner une popularité intérieure quelque peu ternie dans son ile, de renforcer en Grande-Bretagne sa renommée de « dame de fer », est une chose. Les intérêts historiques de la bourgeoisie britannique en sont une autre. Ceux-ci finissent par s'imposer à celle-là.
Restent le poids de la crise, de la concurrence aggravée, de la montée du protectionnisme, des conflits sectoriels, qui continueront à peser sur toute nouvelle avance de l'intégration européenne. Les données fondamentales du problème n'ont donc point changé.
Ernest MANDEL, 26 mars 1984.
l'intégration à la CEE
Jesus ALBARRACIN Pedro MONTES
Les positions de la Communauté économique européenne (CEE) et de l'Etat espagnol en ce qui concerne l'intégration de ce dernier à la Communauté sont très différentes. Pour la CEE, dans le contexte de ses graves tensions internes, des déséquilibres profonds des secteurs de production, de la pesanteur actuelle du chômage et des désavantages immédiats que cela signifiera pour quelques pays, l'intégration de l'Etat espagnol est une question qui, en marge de toute considération politique, crée perturbations et problèmes et n'a qu'une importance secondaire. Au contraire, pour le gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de Felipe Gonzalez, l'intégration à la CEE est un point essentiel de son projet historique, et il est prêt à y souscrire quel qu'en soit le prix. De ces deux positions contradictoires surgit ce qui apparaît comme la perspective la plus probable : l'intégration espagnole à la CEE se fera au travers d'un long et tortueux processus de discussions, plein de tensions et d'écueils, au cours duquel le capitalisme espagnol devra payer les arrangements et les contre-parties les plus coûteux.
A l'exception de l'extrême gauche, toutes les forces politiques et sociales partagent ce projet d'intégration à la CEE. L'isolement historique et l'arriération économique du capitalisme espagnol, ainsi que le souvenir de l'époque où le Marché commun était inaccessible à la dictature franquiste, sont des motifs qui pèsent en faveur de l'inclination « européenne » de la société espagnole, et il en découle qu'aucune force politique ou sociale ne veut apparaître comme y étant opposée. Cependant, dès que se précisent, dans la négociation, les coûts, les secteurs touchés, les compromis, les risques, etc., de profonds désaccords sociaux surgissent, ainsi
TOTAL Importations Exportations Solde
1977 17,8 10,2
1978 18,7 13,1
1979 25,4 18,2
1980 34,2 20,8 13,4
1981 32,2 20,5 11,7
1982 31,5 20,6 - 10,9
1983 29,1 19,8
ETAT ESPAGNOL que des résistances à cette incorporation.
Et on peut affirmer que l'opinion qui prévaut dans les cercles non gouvernementaux favorables à l'entrée dans le Marché commun est celle du « oui à l'intégration, mais pas à n'importe quel prix ». Cette position a ses raisons. D'un côté, on connaît les dures conditions de l'entrée dans le Marché commun. D'un autre, le capitalisme espagnol a une structure de production industrielle très faible face à la concurrence européenne. Enfin, il faut considérer que le cadre actuel des relations entre la CEE et l'Etat espagnol s'est révélé assez favorable à ce dernier.
OU EN SONT LES NÉGOCIATIONS ?
En effet, l'accord commercial signé en 1970 a permis une forte expansion des exportations espagnoles vers la CEE, en particulier dans le domaine industriel, au point qu'en 1983, le solde commercial entre la CEE et l'Etat espagnol s'est fait en faveur de ce dernier, pour la première fois dans l'histoire (voir tableaux I et II).
Cet accord a représenté un abaissement très appréciable des barrières douanières de la CEE (de 55 % en moyenne), en même temps que l'Etat espagnol maintenait de fortes barrières protectrices en termes de droits de douane et de restrictions quantitatives (la réduction des droits de douane espagnols fut de 26 % en moyenne, mais à partir d'un niveau bien plus élevé). Aujourd'hui, la CEE absorbe presque 50% des exportations espagnoles, atteignant des pourcentages de 63 % dans le cas des exportations de biens de consommation, de 61% de celles d'énergie et de 54 % de celles des produits agricoles.
Les importations en provenance de la
CEE représentent l'équivalent d'un tiers des exportations espagnoles, deux-tiers dans le cas des biens d'équipement.
L'échange des produits industriels reste favorable à la CEE, mais l'image d'une exCOMMERCE EXTERIEUR DE L'ETAT ESPAGNOL (en milliards de dollars)
AVEC LA CEE Importations Exportations Solde 7,6 6,1 4,7 1,4 5,6 6,5 6,0 • 0,5 7,2 9,2 8,9 0,3
10,5 10,3 0,2 9,3 8,8 0,5 9,9 9,4 0,5 9,3 9,4 9,6 0,2
portation fondamentalement agricole vers la CEE n'est plus corroborée par les faits, même si la CEE domine tous les échanges de produits valorisés par une technologie industrielle sophistiquée. agricoles (principalement les fruits, les produits maraîchers, les vins et les conserves végétales) ne représentent plus qu'un cinquième des exportations espagnoles vers la CEE, alors que les matières premières et les produits industriels atteignent 70 % (principalement automobiles, chaussures, pièces de rechange pour véhicules, pneumatiques, chimie organique).
Au cours des derniers mois, conséquence primordiale d'un d'attitude de la France, l'intégration de l'Etat espagnol à la CEE a connu de nouvelles perspectives, après de nombreuses années de négociations à moitié gelées, de propositions dilatoires et d'obstacles de toutes sortes. Ce changement a pour le moment une portée politique, en ce sens que la France ne s'oppose pas au processus. Mais ce dernier ne pourra aboutir que par un accord en vue duquel les conditions et les exigences communautaires constituent une barrière qui semble très difficile à franchir. Il est question de conclure l'accord le 30 septembre prochain, afin que le processus l'intégration à la CEE puisse commencer à partir du ler janvier 1986, mais ces dates ne correspondent ni à l'envergure et à la diversité des problèmes à traiter, ni aux attitudes et aux tensions existant au sein de la CEE. Il semble donc peu probable que l'intégration de l'Etat espagnol à la CEE se produise au rythme suggéré par ces dates. En tout cas, le changement survenu dans l'attitude de la Communauté et de la France est patent et suscite des questions sur les raisons qui l'ont motivé. Sans entrer dans des spéculations plus profondes et complexes, il faut admettre que si la CEE se trouve aujourd'hui dans de meilleures dispositions sur cette question, cela est à mettre en rapport avec les pressions du gouvernement du PSOE, qui cherche à « vendre » au mieux le maintien de l'Espagne dans l'OTAN, le liant à une intégration complète à « l'Occident ».
L'AGRICULTURE, LA PECHE
ET L'INTÉGRATION A LA CEE Même si tous les aspects de la négociation sont polémiques et conflictuels, le problème de l'agriculture apparait, à juste titre, comme l'un des plus ardus, car les excédents agricoles encombrent la CEE et grèvent le budget communautaire. Or, l'agriculture espagnole étant très puissante et hautement compétitive, il des tensions qui ont des effets concrets, plus précisément sur les agriculteurs français. L'agriculture espagnole apporterait à la CEE 30 % de la superficie cultivable, 25 % de la main-d'œuvre agricole, et 31 % du nombre d'exploitations de la Communauté, alors que le nombre de consommateurs n'augmenterait que de 14 %, avec un niveau de revenu sensiblement inférieur à la moyenne européenne.
La proposition de la CEE, dans ses grandes lignes, consiste à diviser la pro-
Les produits
TOTAL
Produits agricoles
Energie
Matières premières et produits intermédiaires
Biens de consommation
Biens d'équipement changement
% du produit intérieur brut
TOTAL
Produits agricoles
Energie
Matières premières et produits intermédiaires
Biens de consommation
Biens d'équipement
% du produit intérieur brut duction espagnole en deux grandes catégories.
tante dans les exportations vers la CEE et sont hautement compétitifs -, pour lesquels s'effectuerait une intégration au Marché commun en deux étapes. Dans la première, pendant quatre ans, ces produits resteraient en marge de d'une durée de six ans, il serait procédé à à une intégration lente de ces produits au
Marché commun, tout en prenant des pré cautions en ce qui concerne les prix et le niveau de production. De l'autre côté, on échanges.
vierte en lo tuyo résulte en
COMMERCE EXTERIEUR DE L'ETAT ESPAGNOL EN 1983
(en milliards de dollars)
TOTAL
Montant
%
29,1
100
13
3,8
11,6
40
6,8
23
1,7
6
5,1
18
18,4
19,9
100
17
3,3
1,8
7,5
38
19
3,8
17
3,5
12,5
D'un côté, les fruits et légumes
- produits qui tiennent une place imporespagnoles l'intégration, faisant l'objet d'accords avec des pays tiers. Dans la seconde phase, saires, trouve la catégorie des autres produits (à quelques exceptions près), pour lesquels serait élaboré un schéma de transition de type « classique ». Il s'agirait d'abaisser les droits de douane pour égalier leur niveau de part et d'autre, mais il subsisterait une surveillance permanente de ces
Affiche du PSOE lors de la campagne électorale de 1982. (DR)
Por el camu
IMPORTATIONS
CEE
% CEE/
Montant
% total
9,4
100
32
0,8
20
0,9
9
8
3,6
53
38
0,9
50
3,3
35
64
5,9
EXPORTATIONS
9,6
100
48
1,8
19
54
1,1
11
61
30
38
2,9
25
63
2,4
15
42
1,4
6,0
Les aides à des produits déterminés qui sont trop abondants dans l'agriculture espagnole seraient ajustées pour parvenir à la disparition de toute dissymétrie pouvant provoquer des distorsions du marché. Par ailleurs, pour des produits spécifiques, comme le vin et les huiles végétales, dont l'intégration espagnole au Marché commun ferait monter les excédents communautaires à des chiffres exorbitants, des accords concrets seront nécesdans le but principal de réduire drastiquement la capacité de production espagnole. Cette proposition a été jugée de façon très négative par le gouvernement de Felipe Gonzalez et le PSOE, ainsi que par les autres partis politiques et les secteurs économiques concernés. La proposition espagnole est donc, d'une part, de rejeter les phases ou étapes préliminaires prévues pour les fruits et légumes, et de conclure un accord qui mette d'emblée en marche le processus d'intégration lente au
Marché commun, avec des mesures
PSOE
prudence et des précautions à débattre et, d'autre part, de refuser de faire porter exclusivement sur la production espagnole les mesures de réajustement de la production vinicole européenne.
La pêche est également un secteur où les problèmes sont très aigus. La flotte de pêche espagnole représente presque 70 % de l'ensemble de la flotte de la Communauté, et tout accord aurait infailliblement pour effet de paralyser ou de détruire une partie substantielle de cette flotte, car la CEE prétend prolonger jusqu'en 1992 le système actuel de licences, sans que soit envisagée une augmentation ultérieure des volumes de pêche autorisés aujourd'hui. D'un autre côté, la CEE exige la fin de tous les accords bipartites passés par l'Etat espagnol avec d'autres pays et qui concernent presque 25 % de la pêche
LE CAS DE L'INDUSTRIE L'industrie espagnole, habituée à un niveau élevé de protection douanière, est moins compétitive que celle de la CEE et aura à souffrir des effets de l'union douanère que constitue le Marché commun. A cet égard, les négociations en sont au
La) Suppression des droits de douane : il existe un accord sur la suppression des droits de douane entre l'Etat espagnol et la CEE, qui sera réalisé sur une période transitoire. Cependant, il n'y a pas d'accord sur la durée de cette période, ni sur le rythme de réalisation de cette suppres-
Mb) Tarif douanier extérieur commun : l'Etat espagnol observe, depuis le ler janvier 1981, les prescriptions douanières de la CEE et un accord existe déjà sur l'adoption du tarif communautaire. Cet accord interviendra au rythme du démantèlement du système douanier espagnol en vigueur pour celles des marchandises dont les droits excèdent de 15 % ceux de la
Get, pour les autres marchandises dont les droits n'excèdent pas ce pourcentage, au moment de l'adhésion au Marché
Gc) Restrictions quantitatives concernant le commerce : il y a accord sur l'élimination des restrictions quantitatives sur
Men provenance de la CEE, comme sur l'établissement d'une période transitoire sur les exportations de dix produits (certains types de postes de télévision en couleur, les tracteurs, ainsi que 7 produits textiles).
En plus de tous ces mécanismes commerciaux, l'industrie espagnole peut également être affectée par la suppression des subventions, l'adoption de la taxe à la valeur ajoutée (TVA) et l'introduction de la liberté d'installation d'entreprises en territoire espagnol pour les industries de
L'intégration à la CEE peut toutefois présenter certains aspects positifs pour l'industrie espagnole. A cet égard, il faudrait signaler l'augmentation du commerce avec les pays de l'AELE (Association européenne de libre-échange) et les pays méditerranéens, aujourd'hui des accords avec la CEE, ce qui pourrait bénéficier à l'Etat espagnol, étant donné que les marchandises espagnoles y rencontreraient alors, en général, des barrières douanières moindres qu'à l'heure actuelle. La réduction des coûts des matieres premières, conséquence du tarit communautaire inférieur aux tarifs espagnols en vigueur, l'ouverture pour les multinationales installées sur le territoire espagnol dans la perspective de l'intégra-
(comme General Motors, Ford, etc.) et pour les secteurs de pointe, de marchés européens, sont d'autres avantages envisageables. Mais, en général, l'intégration présente de sérieux inconvénients pour une industrie comme celle de l'Etat espagnol, qui est très peu concurrentielle.
Du point de vue du commerce extéespagnol, l'intégration commun aura quelques répercussions importantes. Elle fera augmenter les importations en provenance des pays de la CEE (l'accord de 1970 en vigueur est meilleur pour l'industrie espagnole que l'intégration à venir) et de pays tiers, à cause de la diminution des tarifs douaniers, de la libéralisation du commerce qui s'ensuivra, et des accords commerciaux signés par la CEE et qui auront des conséquences sur l'industrie espagnole. Du point de vue des exportations, celles qui se dirigent vers certaines zones d'Amérique latine pourront se voir affectées de façon négative, étant donné que les tarifs douaniers pratiqués à l'encontre du Marché commun y sont plus élevés que ceux qui sont actuellement accordés à l'Etat espagnol, et que les accords commerciaux existants avec ce dernier ne seront pas maintenus après son intégration dans la CEE. Tout cela entraînera une dégradation du commerce extérieur espagnol, pesant négativement sur la balance des paiements et faiapparaître de nouvelles pour la dévaluation de la peseta.
Ainsi, l'industrie espagnole renconface à la concurrence extérieure, des difficultés plus grandes que les avantages rapportés par l'union douanière avec la CEE. De plus, la concurrence sur le marché intérieur espagnol va également pourront entrer sans taxes. L'industrie espagnole ne pourra plus compter sur le volume énorme de subventions dont elle dispose actuellement, etc. Enfin, l'élimination des barrières commerciales facilitera une intégration des procès de production européen et espagnol, en ce sens que chaque phase de production sera effectuée dans celui des pays où les coûts sont les moindres, ce qui, pour certaines branches de l'industrie espagnole, pourra être particulièrement lourd de conséquences.
Les secteurs en reconversion posent encore d'autres problèmes par rapport à l'intégration au Marché commun. Dans la sidérurgie, l'Etat espagnol s'était spécialisé dans la production d'acier pour l'exportation. De fait, alors que la demande interne décroît, les exportations ont crû, passant d'un million de tonnes en 1974 (9% de la production intérieure d'acier) à
6 millions de tonnes en 1980 (45 % de la production intérieure). Etant donné les quotas d'importation actuellement fixés par la CEE, plus de 80 % de ces exportations se font en direction de marchés extérieurs à la Communauté. Avec l'adhésion à la CEE pourrait changer radicalement. On comprend donc l'intérêt pour la CEE d'une restructuration de la sidérurgie espagnole dans le sens d'une réduction de ses capacités installées.
Les problèmes du textile sont moins importants, mais les avantages obtenus par l'industrie espagnole ne seront pas plus appréciables. Aussi bien le Portugal que l'Etat espagnol sont d'importants exportateurs de produits textiles, mais pour la CEE le Portugal est plus dangereux, car les efforts espagnols de spécialisation dans des produits de haute qualité limitent la possibilité d'exportations massives vers la
En ce qui concerne la construction navale, tandis que celle de la CEE nécessite un rajeunissement radical, celle de l'Etat espagnol est relativement moderne et n'a besoin que d'une réduction de capacités pour s'adapter à une demande réduite. Avec l'adhésion de l'Etat espagnol, la CEE verra augmenter de l'ordre de 25 % sa capacité de production. Cela aura des répercussions négatives sur l'industrie espagnole, car 90% des fournisseurs de pièces détachées sont de petits industriels espagnols, au contraire de la construction navale de Grèce ou du Portugal, qui doivent importer ces produits. Avec l'intégration, l'Etat espagnol devra abaisser ses barrières douanières protectrices élevées et court le risque de voir disparaître, en conséquence, cette industrie de sous-traitance.
Il n'est donc pas étrange que, devant ce panorama, la position du patronat, exprimée par la bouche de son président Ferrer Salat soit de dire « Oui à la CEE, mais pas à n'importe quel prix ». Un document élaboré en 1981, et qui est toujours en vigueur, résume ses positions sur l'intégration. Sur le démantèlement des barrières douanières, le patronat espagnol réclame une période de transition « en aucun cas inférieure à dix ans », s'effectuant de façon linéaire, pour éviter des écueils dans la négociation, et il veut que soit établie une « clause de sauvegarde » pour les produits dont l'importation en provenance de la CEE augmenterait à des rythmes excessifs. Pour les contingentements, les patrons réclament une procésemblable à celle qui concerne les droits de douane, mais après une période de transition.
En ce qui concerne les aspects les plus importants des autres problèmes, les positions du patronat sont les suivantes : liberté de circulation des capitaux vers l'Espagne au lendemain de l'adhésion, délai raisonnable pour la liberté d'installer une entreprise, libéralisation du marché du travail espagnol, retard de l'adoption de la TVA et introduction de cette dernière s'accompagnant d'une réduction de la cotisation patronale à la Sécurité sociale, etc. Comme on peut le voir, c'est un ensemble de revendications
visant ouvertement à une meilleure protection de l'industrie espagnole, pendant une période transitoire, mais aussi une tentative de profiter de l'entrée dans le Marché commun pour faire aboutir certaines exigences historiques du patronat, comme l'assouplissement du marché du travail ou la réduction de la part patronale à la Sécurité sociale. L'INTÉGRATION EST UN DÉSASTRE
POUR LES TRAVAILLEURS Comme il ressort de ce que nous venons de dire, le capitalisme espagnol, du fait de l'intégration à la CEE, subirait un choc profond dans ses structures de production. Dans l'agriculture, il devrait réduire ses productions, éliminer les excédents et réaliser en même temps un processus de concentration et de capitalisation complètement opposé à la réforme agraire que réclament les travailleurs de la campagne, qui forment encore une forte proportion de la population active. Dans le cas de l'industrie, mentaux devront réduire de façon importante leur capacité de production et, en général, il faudra entreprendre un processus d'ajustement et d'incorporation de nouvelles technologies pour faire face à la concurrence de la CEE.
Indépendamment de la rigueur et de la rapidité avec lesquelles ces transformations seront effectuées sous l'impact des impératifs de la CEE, elles coïncident également avec le programme économique du gouvernement de Felipe Gonzalez, de « modernisation et d'assainissement du système économique ». Depuis son accession au pouvoir, tournant le dos aux timides promesses électorales du PSOE, ce gouvernement impose une politique très dure d'austérité et met en œuvre une reconversion industrielle dont l'objectif fondamental est de réduire les capacités de production et d'élever la productivité et la rentabilité des secteurs concernés (1). On peut donc affirmer que la politique économique du gouvernement de Felipe Gonzalez a, dès le premier jour, été orientée dans le sens exigé par l'entrée dans la CEE et que les perspectives aujourd'hui apparemment ouvertes ne font que renforcer la brutalité de la politique économique sous le prétexte et à l'abri des exigences de la CEE.
Pour les travailleurs espagnols, le renforcement de cette politique, du fait de l'entrée dans le Marché commun, aura des conséquences désastreuses sur les salaires, les prestations sociales, l'emploi et la sécurité d'emploi. Mais la gravité de ces coups ne peut être mesurée qu'à partir des conditions particulières supportées par le prolétariat espagnol. Le niveau moyen des salaires se situe un peu au-dessus de 50% du niveau moyen dans la CEE Les prestations sociales sont manifestement insuffisantes, comme le prouvent ces chiffres : la retraite moyenne n'est que de 70% du salaire minimum légal qui, lui, est ridiculement bas (environ 230 dollars par mois, soit 1840 francs); l'allocation moyenne de chômage n'est que de 60% de ce salaire minimum, et
CONSE. E
Felipe Gonzalez, Premier ministre espagnol, au Conseil de l'Europe. (DR) seulement 28 % des chômeurs sont secourus. Quant au chômage, les chiffres officiels l'évaluent déjà à 2,5 millions de personnes, ce qui ne représente pas moins de 19% de la population active, contre 11,2% pour les pays européens de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économique).
Si les travailleurs doivent supporter davantage d'austérité pour compenser l'assaut de la concurrence de la CEE et si l'emploi doit souffrir des conséquences du démantèlement de secteurs productifs et du renforcement de la productivité, on peut leur predire un avenir bien sombre, à moins qu'ils n'arrivent à modifier les projets du gouvernement du PSOE. Celuici s'est montré, jusqu'à présent, d'une dureté et d'une insensibilité sans failles devant les conséquences sociales de sa politique. Cette insensibilité pourrait conduire le PSOE à commettre une très grande erreur historique en poursuivant sa politique avec la même intensité : la dégradation des conditions de vie et de travail
, EUPOPE
des travailleurs espagnols a atteint un point dont le potentiel d'explosivité sociale ne doit pas être négligé. Il ne faut évidemment pas faire de spéculations mé caniques sur le fait que cette explosion se produira forcément et qu'elle conduira à une solution favorable aux travailleurs, mais il est certain que ces conditions objectives sont en train de se créer. le pays et la majorité au sein des Commissions ouvrières (CCOO) sont favorables à l'intégration de l'Etat espagnol à la CEE. Ceci est sans aucun doute un obstacle important à l'encontre de l'un des objectifs fondamentaux des travailleurs espagnols, qui est justement d'empêcher cette intégration dans la CEE.
Jesus ALBARRACIN, Pedro MONTES, Madrid, 20 mars 1984. 1. Cf. Inprecor numéro 163 du 19 décembre 1983.
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