' N mai 1972, un référendum sur l'adhésion de l'Irlande
E du sud à la CIB donnait une grande majorité (80 %) de votes favorables. Si l'on en croit de récents sondages, cette euphorie des premiers jours s'est depuis lors complètement dissipée, et le mécontentement de l'opinion publique irlandaise vis-à-vis de la CEE est désormais connu pour être le plus fort de tous les pays de la Communauté.
Il n'est pas difficile d'en comprendre les raisons. Le niveau de vie de l'Irlande du Sud est en général inférieur de 30 % à la moyenne des autres pays de la CEE. Pour les ouvriers irlandais, la journée de travail est la plus longue de toute la CEE, la Grèce mise à part, tandis que les salaires sont les plus bas. Quant aux petits paysans, ils gagnent encore moins que les ouvriers, et leur situation est tout particulièrement précaire. Outre le bas niveau de vie, les disparités sociales croissantes constituent une autre source d'amertume pour la population laborieuse.
Sous la domination coloniale britannique, l'économie irlandaise était largement orientée vers une production agricole presqu'entièrement tournée vers l'approvisionnement du marché britannique en viandes et en produits laitiers a bon marché (1). Ce type de production aurait, pour assurer sa rentabilité capitaliste, exigé une réforme agraire favorisant la création d'entreprises agricoles de grande dimension. Mais les réformes partielles imposées par la Grande-Bretagne et la résistance de la masse des petits paysans ont produit un système hybride: une minorité de grandes exploitations agricoles dans un océan de petites fermes, pour la plupart non viables.
L'HÉRITAGE DU PASSE
Le développement économique ultérieur de l'Irlande a été profondément marqué par les tares de ce type de proagricole et de ce mode de production priété et de mise en valeur des terres. L'agriculture extensive n'exigeant pas un fort taux de réinvestissement des profits, les grands agriculteurs capitalistes ont done été très conservateurs, préférant déposer leurs avoirs dans des banques plutôt que de les consacrer au renouvellement de l'outil productif. La rentabilité de ce type d'exploitations agricoles extensives restait dépendante de l'accès au marché britannique. Les agriculteurs capitalistes étaient d'ardents partisans du libre-échange. L'industrie irlandaise naissante ne fut donc pas protégée par des barrières douanières.
Le libre-échange impliquant la libre circulation des capitaux, les banques investirent les profits qu'elles avaient accumulé dans le secteur agricole dans l'acquisition de titres sûrs mis en vente par le gouverfastes d'une élite minuscule. britannique. nement britannique. L'industrie irlandaise fut donc exposée de plein fouet à la concurrence de l'industrie britannique plus développée, et privée de capital. Le développement industriel national fut donc
Le système de propriété et d'exploitation des terres créa une division hiérarchique du travail agricole. Aux petits paysans revenaient les tâches laborieuses et peu rentables de la production agricole (reproduction et élevage des animaux), aux agriculteurs capitalistes les opérations brèves et lucratives (engraissement du bétail dans les prés et exportation de la viande et du lait). Dans ces conditions, économiques cycliques sont devenues plus soudaines et plus profondes et ont eu tendance à frapper plus durement les petits paysans. L'agriculture extensive exige aussi que le coût direct de la propriété foncière, et de la propriété en général, soit réduit au minimum. Il lui faut donc, pour prospérer, un d'imposition. C'est pourquoi la participation de l'Etat dans l'économie connut initialement d'importantes lorsque le niveau u imposition commença à augmenter, les taxes pesèrent de manière disproportionnée sur une populatin déjà bien appauvrie. La satisfaction des besoins sociaux de la population est restée très largement dépendante d'institutions privées (surtout religieuses), et la vie politique a pris une coloration nettement clientéliste.
Dans la première moitié du XXe siècle, l'économie irlandaise était donc dominée par :
- une élite d'agriculteurs capitalistes qui profitaient de l'existence de petites exploitations paysannes semi-capitalistes et dépendantes du marché britannique ;
— un secteur financier prospère mais
En effet, 5 % de la population possède les trois quarts de la richesse privée, et 10 % de la population accapare un quart du revenu national. Partout, la pauvreté la plus dure côtoie les
Le tableau est encore plus sombre lorsqu'on le place dans le contexte de la dégradation de la position de l'Irlande par rapport aux autres pays européens, depuis qu'elle a adhéré à la
CEE. Cet écart croissant peut se mesurer grossièrement à l'indice du Produit intérieur brut (PIB), qui a perdu encore 4% par rapport à la moyenne de celui des pays de la CEE entre
1973 et 1979. Cette tendance est révélatrice de ce que l'adhé sion de la CEE, loin de nourrir un développement capitaliste moderne en Irlande, n'a au contraire fait qu'exacerber les contradictions économiques héritées de l'exploitation impérialiste dépourvu d'esprit d'initiative, intégré au marché des capitaux britanniques et sans capacité d'investissement dans l'indus-
- un secteur industriel limité composé de petites entreprises servant le marché intérieur ;
- un faible secteur d'industries exportatrices, centré sur l'alimentaire et les boissons, largement aux mains
Cette situation a conduit à un profond malaise économique au cours des années 1950. L'alternative capitaliste, qui aurait permis une croissance économique, consisté à adopter une stratégie d'intégration plus complète au système impérialiste international. Cette alterfaite plus urgente pour la bourgeoisie locale pendant les
1950, au moment où commençait à se discuter l'éventuelle adhésion de la Grande-Bretagne à la CEE. Et, en 1961, l'option de l'adhésion à la CEE obtint le soutien des deux principaux partis bourgeois irlandais. L'électorat de l'île fut gagné à la perspective de l'adhésion à la CEE par une série d'arguments économiques. Il fut ainsi affirmé que les contradictions de l'agriculture seraient éliminées sans douleurs par l'établissement de prix nettement plus élevés et stables, que le capital étranger s'engouffrerait en Irlande avec toutes sortes d'effets d'entraînement qui
1. Après la guerre d'indépendance des années 1920, l'Etat libre d'Irlande disposa du statut de « dominion » (Etat dont la politique extérieure dépendait du Royaume-Uni).
Les 6 comtés du Nord restent toutefois toujours soumis à la politique coloniale britannique. L'Irlande est demeurée neutre durant la Seconde Guerelle a quitté le Commonwealth re mondiale et en 1949. A la suite du référendum de mai 1972, ce pays adhère à la CEE.
retrouvés avec un excédent de têtes de fois atteint des sommes astronomiques.
aboutiraient à l'établissement d'une base industrielle saine sous contrôle national, et que le niveau de vie augmenterait énormément rendant possible l'établissement d'un large système de protection sociale. Enfin, totalement décolonisée, l'Irlande, d'après ces déclarations, « prendrait sa place parmi les nations du monde ». S'il est vrai que l'adhésion à la CEE a, dans une certaine mesure, stimulé l'économie irlandaise, elle n'a toutefois pas réussi à transformer radicalement les éléments économiques et sociaux à l'origine de la situation de torpeur économique et de gâchis social en Irlande.
LES DISTORSIONS MAINTENUES
DE L'AGRICULTURE Dans le secteur agricole, l'entrée dans la CEE a donné lieu à des investissements records, à des niveaux de production jamais atteints auparavant, et à des bonds en avant des revenus (2). Mais, derrière cette apparence de réussite se cachait une réalité plus sombre. Au départ, la flambée des prix des produits agricoles (jusqu'à 300 %) a lancé les paysans irlandais dans un effort de modernisation et d'expansion fébrile. Mais, la CEE se suffisant presque à elle-même pour la viande bovine et étant exportatrice de produits laitiers - deux productions qui représentent à elles seules 68% de la production agricole totale irlandaise -, les effets de l'encouragement initial apporté par la hausse des prix n'ont été que de courte durée et, dès le milieu des années 1970, les prix ont commencé à stagner. Ce coup fut aggravé par la détérioration du rapport entre les coûts de production et les prix de vente. Les tentatives de réduire les charges ne suffirent pas à compenser cette tendance, et les profits agricoles en pâtirent.
Après la première phase d'expansion fiévreuse commença une phase de crise. Depuis une dizaine d'années, les revenus agricoles en termes réels sont restés au niveau d'avant l'entrée dans la CEE. Les taux de croissance se sont réduits et, depuis 1978, sont même descendus à un niveau sans précédent. La propriété foncière est restée dans les mêmes mains et l'éventail des superficies des exploitations n'a guère évolué. Le type de production et la division du travail entre les diverses catégories d'exploitations sont virtuellement les mêmes que par le passé. Par contre, les contradictions de l'agriculture se sont aggravées sans qu'il y ait de modification fondamentale de la structure de la production. En grattant le vernis du succès apparent de l'intégration de l'Irlande à la CEE émerge donc la réalité des choses. En effet, le système de soutiens artificiels à certains produits mis en œuvre par la politique agricole commune (PAC) a intensifié toute une série de distorsions de l'agriculture irlandaise dissimulées derrière des chiffres moyens dans les statistiques officielles.
Ainsi, le revenu agricole est stationnaire en termes réels depuis plusieurs années. Mais des changements frappants se sont produits dans le cadre de cette immobilité apparente. Les crises de l'élevage, de 1974 et de 1978, ont joué un rôle important dans l'aplanissement des profits tion de la CEE en faveur de la viande bovine a abouti à ce que ce soient les reproducteurs et éleveurs de bétail qui ressentent le plus le poids de ces deux désastres. Les grands agriculteurs capitalistes ont pu vendre leurs boeufs aux prix garantis par l'intervention de la CEE en même temps qu'ils refusaient d'acheter des veaux pour l'engraissement aux petits agriculteurs irlandais. C'est ainsi que le marché ne effondré que pour les paysans moyens et, surtout, les petits. Ils se sont
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bétail, avec toutes les conséquences que cela comportait pour la rentabilité leurs exploitations.
Aujourd'hui, plus de la moitié du revenu agricole est perçu par seulement un cinquième des exploitants. Il suffit de signaler que le revenu agricole moyen se situe en-dessous du salaire industriel moyen (qui est l'un des plus bas de la CEE) pour se faire une idée de l'état de dénuement dans lequel vivent 80% des paysans ir-
A partir de 1978, la production agricole a aussi connu une chute dramatique de la croissance, tombant à un chiffre de seulement 1% par an. La composante principale de ce déclin a consisté en une réduction énorme du cheptel national qui, perdant plusieurs centaines de milliers de têtes, est retombé à son niveau de 1970. En même temps, les gros exploitants se sont tournés vers la production laitière, et la production animale s'est concentrée dans les petites fermes. En fait, un nombre croissant de petites fermes produisent exclusivement pour la viande. Le déclin du boeuf signifie donc que le nombre d'exploitations qui ne produiront absolument rien va à coup sûr augmenter.
Mais l'anomalie structurelle va plus loin. Les fortunes du boeuf et du lait sont liées les unes aux autres. En effet, la rentabilité de la production laitière dépend dans une large mesure de l'approvisionnement en vaches capables de vêler en vue d'une production de viande bovine. Le passage de l'élevage pour la viande à la production laitière contribue donc à fermer un cercle vicieux plutôt qu'à ouvrir de nouvelles perspectives.
Ce cercle vicieux s'est encore aggravé au cours de la dernière période. Les moyens producteurs laitiers ont reçu certains secours à l'occasion de la crise, surtout sous la forme de subventions pour les veaux destinés à la production de boeuf, l'objectif étant de soutenir la production laitière tout en renouvelant cheptel. Les prix de ces veaux ont par-
CLONDALI
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Travailleurs irlandais en grève. (DR) Mais il n'y a pas de perspective d'augmentation des prix du boeuf dans un avenir rapproché. Il est donc certain que le marché des veaux va s'effondrer. Cette fois-ci, cela aura des conséquences graves non seulement pour les petits paysans acheteurs, mais aussi pour une grande partie du secteur laitier, et cela, au moment même où une taxe exceptionnelle sur le lait est sur le point d'être adoptée.
Enfin, la propriété de la terre reste aussi stable que jamais, malgré une chute des prix des terrains qui, vers le milieu des années 1970, étaient les plus élevés d'Europe. Au cours de la dernière décennie, la superficie moyenne des exploitations n'a augmenté que de 2 acres (0,8 hectare). Les conséquences de l'entrée dans la CEE n'ont fait qu'aggraver le problème. Les gros exploitants hésitent à acheter du terrain et préfèrent se tourner, bien que marginalement d'ailleurs, vers une utilisation
2. Le Premier ministre irlandais Garret Fitzgerald affirmait récemment qu'il considérait la politique agricole commune (PAC) « comme une des pierres angulaires de la communauté. (...) Elle est beaucoup plus importante pour nous, poursuivait-il, que pour tout autre pays. La participation à la PAC nous a libérés de la dépendance vis-à-vis de la politique des prix alimentaires pratiquée par la GrandeBretagne, qui avait empêché le développement de notre agriculture ». Le Monde, 28 mai 1983.
plus intensive du sol plutôt que vers une expansion de leur appropriation terrienne. C'est l'importance de leur endettement qui est la cause la plus immédiate et la plus fondamentale de cette situation. Les dettes des exploitations agricoles sont en effet passées de 15 % de la dette totale du pays en 1970, à un chiffre record de 30% en 1980. Les dettes des exploitations agricoles représentaient 40 % du revenu agricole en 1970 ; elles sont passées à 120 % en 1980. Cette dette est distribuée dans toute la population agricole, mais particulièrement concentrée chez les moyens et gros exploitants.
D'autre part, une grande partie de la petite et moyenne paysannerie train de s'orienter vers une agriculture familiale de subsistance. Ces paysans sont disposés à accepter un revenu bien inférieur au salaire moyen. Les variations des prix des produits agricoles ne les soumettent pas à une forte pression qui les forcerait à quitter leur ferme. Environ 50 % des exploitations, représentant une superficie d'un tiers des terres cultivées, ne contribuent en rien à la croissance de la production agricole. La plus grande partie de la croissance de la production agricole est donc concentrée sur 20 % des exploitations. Les 30 % d'exploitations restantes se trouvent dans une situation intermédiaire entre ces deux positions extrêmes, et sont particulièrement menacées par les tendances actuelles de la politique agricole de la CEE. Il existe une possibilité réelle que 80 % des paysans irlandais se retrouvent dans la catégorie « agriculture de subsistance à temps partiel ». Dans les conditions de propriété familiale des exploitations, cela ne pourra qu'accroître l'immobilité de la circulation de la propriété des terres.
Il faut ajouter à cela que la division du travail entre petits et gros exploitants agricoles correspond grossièrement à des divisions régionales. Le remembrement des petites et moyennes exploitations pour en faire des entreprises rentables aurait pu se faire par une différenciation parmi les petits et moyens paysans eux mêmes. Mais le profond marasme dans lequel se trouvent ces catégories sociales interdit virtuellement une telle évolution. Il est donc probable que les contradictions structurelles liées à la division du travail et au type de propriété du sol ne changeront pas avant longtemps.
La situation de l'agriculture aura des conséquences énormes pour toute l'économie irlandaise. L'agriculture emploie, directement ou indirectement, 30% de la population active, elle représente 45 % de la production de biens et 50 % des exportations. Presque la moitié de la population vit dans des zones rurales, et c'est aussi là que se trouve une partie considé rable de la population la plus démunie de l'Irlande.
L'INDUSTRIE DOMINÉE PAR
LES MULTINATIONALES L'industrie manufacturière irlandaise est souvent présentée comme l'une des grandes réussites de l'adhésion à la
CEE. Au cours des années 1970, la production de produits manufacturés a augMais cette croissance présentait un certain nombre de distorsions et a fini par créer plus de problèmes qu'elle n'en a ré-
Il ne fait aucun doute que les industries manufacturières ont augmenté leur poids dans l'économie, mais une grande partie de cette croissance est superficielle. La composante la plus dynamique de ce secteur est en effet constituée, et de loin, par les multinationales étrangères. Pendant toute la durée des années 1970, et en rapport avec la taille de sa population,
La attiré plus de compagnies étrangères que les autres Etats de la CEE. Ces sociétés emploient maintenant plus du tiers de la main-d'œuvre de l'industrie manufacturière et fournissent 70% des exportations de ce secteur. En fait, l'importante augmentation des exportations de produits manufacturés pendant les années 1970 dérivait presqu'exclusivement de ces multinationales étrangères.
réussite même n'entraîne pas pour autant la promesse d'un développement à long terme. L'activité des multinationales en Irlande semble de façon frappante à celle qu'elles ont dans d'autres pays prétendument « en voie de développement », mais en fait néo-colonisés. Ces entreprises sont caractérisées par leur très faible lien au reste de l'économie. Ainsi, elles n'achètent sur le local que 16% des éléments L'Irlande rurale. (DR)
nécessaires à leur production, et dans certaines branches comme la chimie, elles n'achètent que 3 % de leurs matières premières en Irlande même. Elles sont en général spécialisées dans des opérations de montage, peu qualifiées, et le plus souvent mal payées. Leur contenu en valeur ajoutée est très faible. Il s'agit en général de petites usines qui emploient peu d'ouvriers, en moyenne 100 travailleurs par
Outre la faiblesse des effets bénéfiques secondaires décrits ci-dessus, les multinationales créent en pratique certains obstacles à la croissance. Elles ne fournissent qu'un tiers du capital nécessaire à leur création et entrent donc en concurrence avec l'industrie locale pour le reste. 90% de leurs profits sont exemptés de taxes, ce qui crée un trou de plusieurs millions dans les rentrées fiscales. L'environnement libre-échangiste qu'elles exigent a entraîné un déclin précipité des industries traditionnelles. Un quart des emplois qui existaient dans les industries nationales en 1973 ont disparu. Comme ce secteur produisait surtout pour le marché national, la conséquence en a été non seulement un déclin des créations d'emplois, mais aussi une augmentation des impor-
Cependant, les compagnies multinationales réalisent des bénéfices énormes.
compagnies américaines installées en Irlande obtiennent un taux rapport sur leurs investissements de 30%, bien supérieur à la moyenne de
13 % dans les autres pays de la CEE. Au départ, le taux de réinvestissement des profits était élevé (70 %). Mais cela a radicalement changé au cours des dernières années. En 1983, il y a eu pour un milliard de livres (10 milliards de francs) de sortie de capitaux non spécifiés du territoire, ce qui représente l'équivalent de près de la moitié du déficit de la balance des paiements. Les économistes estiment que sur ce chiffre, 300 millions de livres (3 milliards de francs) consistaient en profits rapatriés par les multinationales.
Ces caractéristiques de l'activité des multinationales démontrent à l'évidence que toute stratégie comptant sur l'investissement étranger ne peut en aucune façon prétendre résoudre les problèmes structurels de l'économie irlandaise. L'industrie irlandaise est encore celle dont le niveau de productivité est le plus bas de la CEE. L'emploi dans l'industrie manufacturière n'a connu aucune tion nette depuis dix ans. Bien que l'industrie manufacturière ait considérablement augmenté sa part dans le Produit national brut (PNB) et les exportations, il existe encore un déficit structurel de la balance des paiements, même s'il est à l'heure actuelle atténué par le déclin des importations dû à une réduction générale de la consommation. Ce dernier problème est, à moyen terme, un des obstacles les plus importants à la croissance économique. Et il est assez ironique de constater que ce sont les multinationales qui y contribuent au premier chef. En effet, à court terme, leurs achats d'équipements et de matériaux payés avec des capitaux pompés en Irlande — ce qui représente les deux tiers du coût d'établissement de l'entreprise et la constitution de son stock initial sur la base d'importations —, en font parmi les plus grands responsables du déficit de la balance des paiements. Ce phénomène continuera probablement longtemps, étant donné la régularité des départs d'entreprises et le taux élevé d'installation de nouvelles compagnies dans le secteur industriel.
Quant au reste du secteur manufacturier, celui des sociétés indigènes, il contribue de manière relative à la croissance économique et dépend largement du marché intérieur. Le seul autre secteur important de la production est celui de la construction. Il emploie normalement 10 % de la main-d'œuvre et contribue à environ 20 % du PIB. Mais comme ce secteur dépend très étroitement de la progression de l'industrie et de l'agriculture, et des dépenses gouvernementales, il n'est guère surprenant qu'il connaisse actuellement sa pire crise depuis quarante ans. En ce moment, environ la moitié des ouvriers du secteur sont au chômage. Avec des surfaces disponibles d'environ 93 000 m2 de bureaux et de 280 000 m2 d'usines, et une offre abondante sur le marché immobilier, il y a peu d'espoirs d'une reprise proche.
Mais ce n'est pas tout. En effet, toutes les conséquences de la dépendance envers l'investissement étranger n'ont pas encore été pleinement ressenties. On assiste en ce moment à une contraction des opérations des multinationales. La plupart des sociétés étrangères implantées en Irlande sont des filiales de sociétés appartenant au peloton de queue des multinationales. Même en période favorable, ces sociétés connaissent un taux de fermeture de l'ordre de 30% tous les 10 ans. A présent, les rigueurs de la récession et le climat économique dépressif général aggravent encore les choses. Une étude récente indique qu'un quart des sociétés étrangères implantées en Irlande songent à se déplacer vers d'autres pays.
A cela s'ajoute, depuis quelques années, un déclin ininterrompu des investissements européens en Irlande par rapport au reste de l'Europe. Il est probable que cette tendance s'accélèrera. Le déclin à long terme de certaines économies européennes - notamment celle de la GrandeBretagne - et donc l'abaissement de leurs coûts salariaux, combiné à l'accession de la Grèce et du Portugal à la CEE, vont accroître la concurrence entre les pays européens pour obtenir l'implantation de filiales de multinationales chez eux. L'Irlande a depuis longtemps atteint le seuil de subventions et de concessions qu'elle peut offrir en la matière. La création de 80 000 emplois dans des multinationales a coûté 6 milliards de livres (environ 60 milliards de francs) aux finances publiques irlandaises. Il est clair que l'Irlande ne dispose plus d'aucune marge de manœuvre dans
C'est sur le fond de cet horizon assombri qu'un débat s'est engagé sur le choix d'une stratégie de réorientation industrielle. Le consensus qui semble s'en dégager prône la transformation de l'Irlande en base pour la fourniture de services internationaux. Le dernier plan décennal de l'Office de développement industriel (la principale agence gouvernementale de « création d'emplois ») ne prévoit guère que la création de 10 000 emplois dans l'industrie manufacturière au cours des dix prochaines années. On a mis à l'étude l'implantation de centres de soins médicaux de luxe et d'enclaves bancaires qui sont censés attirer des richesses et créer des emplois dans les services. Le rêve de l'industrialisation est d'être enterré sans cérémonie. Le « rapport Telesis », qui a lancé le débat sur cette nouvelle stratégie, qualifiait la politique économique antérieure de transformation de l'Irlande en « petit paradis de l'exportation ». Son extension aujourd'hui, pour la bourgeoisie irlandaise, serait de transformer l'Irlande en terrain de jeux pour la haute société interna-
ENDETTEMENT ET CRISE DES FINANCES PUBLIQUES
L'aggravation des contradictions économiques sous l'effet des conditions d'intégration à la CEE est bien illustrée par l'évolution de la crise des finances publiques. Une grande partie du débat sur le budget du gouvernement s'est concentrée sur la question des dépenses actuelles. Les raisons en sont claires. La part du budget dans le PNB est en augmentation constante : 30% au début des années 1970 et 40 % dans les années 1980. Parallèlement, le déficit budgétaire actuel est passé de zéro en 1970 à 8% du PNB en 1980. Mais, en même temps, l'Irlande a connu une croissance phénoménale de la formation des capitaux. Pendant les années 1960, celle-ci correspondait à environ 20 % du PNB ; après l'adhésion à la CEE, elle est passée à 30 %. Le moteur de cette croissance a été constitué par les dépenses gouvernementales. En dix ans, la part du capital public dans la formation du capital national a doublé, passant à 50 % du total dans les années 1980.
Comme le programme de développement du capital est largement financé par l'emprunt, le niveau de la dette nationale s'est gonflé en parallèle. Celle-ci représentait un montant équivalent à 66 % du PNB au début des années 1970, et en représente près de 100 % aujourd'hui. La logique fiscale qui a servi de justification à cette politique escomptait une croissance de la productivité qui amènerait, en fin de compte, un flot de revenu compensatoire. Or, les dépenses en capital public ont augmenté plus vite que les dépenses courantes. De plus, c'est la part de ces dépenses en capital consacrée à l'industrie manufacturière qui a augmenté le plus ra-
En bref, l'objectif des gouvernements qui se sont succédés était de forcer le pas du développement industriel pour permettre un niveau de dépenses adéquat pour les services courants, etc
C'est donc l'échec de la stratégie industrielle, et non la croissance excessive des dépenses courantes, qui est à la source des problèmes actuels des finances publiques. Les augmentations des dépenses courantes n'étaient guère exorbitantes, comparées aux normes en vigueur dans la
Get avaient uniquement pour jectif d'empêcher une nouvelle détérioration des conditions de vie déjà mauvaises de la population. Ainsi, par exemple, la couverture sociale est le chapitre des dépenses publiques qui a connu la plus forte expansion. Mais au cours des cinq dernières années, environ 40 % de cette aug mentation a été due à l'accroissement du nombre des assistes, multiplication des chômeurs et de la chute des revenus. Le volume important des dépenses de santé découle d'un système cher et inefficace d'hôpitaux petits et pé rimés (50 % des dépenses de santé sont attribués aux hôpitaux). Cette situation persiste sous l'influence de groupes de pression conservateurs, tels que les intérêts bourgeois locaux, les ordres religieux et les professions libérales.
Mais si le niveau des dépenses publiques en Irlande semble satisfaisant par rapport aux normes générales de la CEE, il est pourtant loin de satisfaire les besoins du peuple irlandais. Par rapport aux autres pays de la CEE, l'Irlande est ainsi caractérisée par :
- le plus fort pourcentage de pauvres de toute la CEE ; un quart de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, situé par définition aux deux tiers du revenu moyen, qui ne représente déjà,
lui, que les deux tiers de la moyenne de sont passés tout d'un coup de presque
- une des plus fortes proportions d'élèves par enseignant et un niveau de dépenses pour l'éducation parmi les plus
- un des taux les plus bas de consommation d'électricité à usage domestique, de possession de voitures privées, de téléphones, de télévisions, etc. ;
- un des plus forts taux de croissance démographique et de personnes à charge ; plus de 40 % de la population a moins de 14 ans ou plus de 65 ans ;
— un des plus forts taux de chômage; avec 19% de la population active, il dépasse le nombre total de la main-d'œuvre manufacturière entière.
La situation sociale ne s'est absolument pas améliorée depuis l'entrée de l'Irlande dans la CEE. Une étude faite cette année a révélé que l'ensemble de l'Irlande est le pays le plus désavantagé de la CEE, et se situe à peine au-dessus de points régionaux comme la L'échec de la stratégie industrielle a détruit tout espoir qu'une dynamique de développement économique cher la nation irlandaise à la situation dans laquelle elle se trouve. Au contraire, la crise des finances publiques ne pourra que l'aggraver encore
Le volume écrasant de la dette nationale a entraîné, en effet, deux nouveaux problèmes : l'endettement extérieur et un système drastique de taxation. Dans la mesure où le gouvernement avait de plus en plus recours aux emprunts, les disponibilités en liquidité du secteur financier se sont gravement réduites, les taux d'intérêt ont augmenté et le crédit est devenu plus rare. Le financement du secteur privé s'est tari, entraînant un danger d'interde la production. Les gouvernements en place se sont alors tournés vers les organismes internationaux. C'est ainsi que les emprunts publics à l'étranger Paysans irlandais. (DR)
rien avant l'adhésion à la CEE, au niveau actuel d'un montant égal à 40 % du PIB. En même temps, le niveau du service de la dette extérieure a atteint le chiffre dangereux de 6,7 % du PIB. Si aucun remède n'y est apporté, ce niveau d'endettement extérieur et le taux du service de la dette (qui correspond environ aux deux tiers des en devises étrangères) pourraient entraîner un déclin de la confiance que les partenaires commerciaux de l'Irlande lui portent, et donc un désastre pour toute
En dehors des emprunts, fiscal constitue la seule source de financement disponible pour l'Etat. Depuis l'entrée dans la CEE, le niveau de la fiscalité a connu une augmentation constante. Au début des années 1970, le niveau de la fiscalité irlandaise était plus bas que celui de tous les autres membres de la CEE. Depuis lors, le montant de cette fiscalité est passé de l'équivalent de 27 % à 41 % du PIB. Cet accroissement global s'est accompagné d'un déplacement régulier du fardeau de la fiscalité vers velles catégories sociales. L'impôt sur le 87% - a presque doublé depuis le début des années 1970 et représente aujourd'hui l'équivalent de 14% du PIB, tandis que les impôts indirects sur les biens de consommation ont grimpé de 10% à 18% du PIB. C'est ainsi que près des quatre cinquièmes des rentrées fiscales proviennent en fait des travailleurs et des
Le niveau global de la fiscalité étant donné le sous-développement relatif de 'Irlande, se situe à un niveau tel que la proportion qui en retombe sur le dos des travailleurs et de leurs alliés est presqu'insupportable. Les possibilités d'extraire des revenus supplémentaires à partir de l'imposition sont donc négligeables.
La politique fiscale du gouvernement est prise entre le marteau d'un endettement excessif vis-à-vis de l'étranger et l'enclume d'une imposition excessive de la population. Toute tentative de réduire la dette extérieure de manière significative entraînerait une spirale de déflation - déflation, érosion de la base fiscale et des réserves en devises étrangères et nouvelle déflation. Par contre, l'augmentation ou même le simple maintien du niveau actuel de la fiscalité, risquent d'entraîner un grave mécontentement politique et de porter atteinte au crédit de l'Irlande à l'étranger, et donc de déclencher les que l'endettement extérieur impose à la balance des paiements. Le réeffet déflaLa seule issue réside donc, du point de vue de la politique bourgeoise, dans un programme de restrictions budgétaires. Cette politique fait l'objet d'un solide consensus entre les deux principaux partis bourgeois et le Parti travailliste (3). Mais déflation qu'un tel programme exigerait, conjugué à la crise économique et sociale qui existe déjà, recèle ses propres dangers.
Mis à part les dangers économiques évidents, il faut aussi prendre en compte la classe ouvrière, hautement combative et syndiquée. Ce dont les ouvriers manquent le plus, c'est d'une conscience politique de leur propre force. Une tentative tous azimuts de démanteler la participation de l'Etat à l'économie aboutirait, sans le moindre doute, à une remise en cause du délicat consensus politique qui sert de base à l'Etat. Ce type d'effervescence de la conscience ouvrière est déjà perceptible au travers de l'instabilité gouvernementale, qui a été le résultat des trois dernières élections générales, et au travers de trois greves générales massivement suivies contre le système fiscal (4).
Aucun politicien ne tient particulièrement à se mettre en avant pour opérer ces restrictions brutales et profondes dans dépenses budgétaires, car aucun d'entre eux ne veut se trouver en position d'essuyer toute la responsabilité réactions de colère telle politique déchaînerait. Dès lors, derrière l'instabilité de la situation économique se profile déjà une instabilité politique.
Brendan KELLY, Dublin, 15 mars 1984. 3. Le gouvernement irlandais est composé d'une coalition entre le parti bourgeois Fine Gael et le Parti travailliste irlandais. Ce dernier dispose de 17 élus au Parlement, la plupart provenant de circonscriptions électorales rurales. Il a une moins grande influence chez les travailleurs que le parti bourgeois nationaliste Fianna Fail. Néanmoins, quelques syndicats, parmi lesquels le plus important est celui des transports et des services généraux (ITGWU) sont affiliés au Parti travailliste.
4. Le système syndical irlandais est très complexe puisque s'y côtoient des syndicats implantés seulement respectivement en Irlande du Nord et en Irlande du Sud, des syndicats britanniques organisant les travailleurs à travers toute l'Irlande, et d'autres n'organisant que des travailleurs au Nord. Trois grèves nationales contre des prélèvements sur les salaires ont eu lieu en 1979, 1980 et 1981.