Inprecor 1974–2004

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IRLANDE

Le Sinn Fein et les élections européennes. Interview exclusive de Danny Morrison

· Inprecor n° 171, 16 avril 1984 · p. 23-24 · 2 429 mots

Irlande Grande-Bretagne Europe Syndicalisme

Interview exclusive de Danny Morrison candidat au

L'alote dresde a décide de prement des candidats aut prochaines decine E congrès de novembre 1983 du Sinn Fein, la plus grande organisation anti-impéeuropéennes et de siéger au Parlement européen, au cas où ceux-ci seraient élus.

Le Sinn Fein représente la principale composante du courant républicain irlandais traditionnel, qui a donné la priorité au soutien à la lutte armée contre l'occupation britannique menée par l'Armée républicaine irlandaise (IRA) dans les Six Comtés du

Cette orientation était couplée, depuis les années 1950, avec une politique d'abstention au plan électoral, excepté en ce qui concerne les élections locales. Cependant, le mouvement politique de masse qui s'était développé en soutien à la grève de la faim des prisonniers républicains en 1981, exigeait une expression sur le terrain électoral, et a finalement conduit à la présentation de candidats du Block-H aux élections (1). Ce fut tout d'abord le gréviste de la faim Bobby Sands qui, lors d'une élection partielle dans le Nord, prit le siège laissé vacant par la mort du nationaliste catholique indépendant Frank Maguire. Après la mort de Bobby Sands, ce même siège fut remporté par

Owen Carron, qui avait mené la campagne électorale de Bobby Sands. Deux candidats du Block-H ont aussi été élus lors d'élections générales dans le Sud, en été 1981. Depuis lors, le Sinn Fein s'est présenté à des élections à l'Assemblée d'Irlande du Nord, à de nouvelles élections générales dans le Sud, et à des élections générales en Grande-Bretagne, obtenant cinq représentants à l'Assemblée en Irlande du Nord et un siège à

Ce qui est donc le plus frappant dans la décision du Sinn Fein concernant les élections européennes, ce n'est pas tant que cette organisation ait décidé de présenter des candidats, mais qu'elle ait aussi décidé d'occuper les sièges parlementaires en cas de victoire. En effet, un principe inscrit dans la charte constitutive du Sinn Fein affirme que ses membres refusent d'occuper des charges électives dans les parlements de Grande-Bretagne ou d'Irlande du Sud, car le Sinn Fein ne reconnaît pas la légitimité de ces organes qui sanctionnent, en fait, la partition de l'Irlande. L'un des débats les plus décisifs fut donc, lors du congrès du Sinn Fein en novembre dernier, celui qui s'est déroulé à propos d'une proposition de remise en cause de cette interdiction, proposition qui

L'adoption de cette nouvelle stratégie d'utilisation tactique des élections pour établir la légitimité du Sinn Fein comme représentant des aspirations à l'unité de l'Irlande de la communauté nationaliste du Nord, correspond aussi à une volonté d'évincer de ce rôle le Parti social-démocrate travailliste (SDLP), une formation bourgeoise nationaliste. Cette réorientation fut un élément important du changement de la direction, qui eut lieu lors de ce congrès du Sinn Fein (cf. Inprecor numéro 166 du 6 février 1984).

Joe Carter, militant de People's Democracy (PD), section irlandaise de la IVe Internationale, a interrogé pour Inprecor Danny Morrison, député du Sinn Fein à l'Assemblée d'Irlande du Nord, sur les raisons de cette nouvelle attitude, ainsi que sur l'impact et les gains que le Sinn Fein espère tirer de sa campagne électorale. Morrison est également candidat du Sinn Fein pour les élections européennes dans la circonscription qui comprend l'ensemble des Six Comtés. Le Sinn Fein a également l'intention de se présenter dans le Sud, où il existe quatre circonscriptions qui doivent pourvoir plusieurs sièges : la capitale Dublin et les trois provinces traditionnelles du Sud, Leinles élections européennes

Parlement europeen Westminster, le Parlement britannique. fut finalement adoptée. ster, Munster et Connaught-Ulster.

« INPRECOR » : - Pourquoi le Sinn Fein a-t-il décidé de présenter des candidats aux élections européennes du 17 juin?

Danny MORRISON : - Pendant les trois dernières années, le Sinn Fein a décidé d'adopter une stratégie électorale comme l'un des axes centraux de sa lutte. Il l'a fait fondamentalement à la suite du mouvement de masse qui a soutenu les grèves de la faim des membres du Block-H et du besoin de développer une alternative au Parti social-démocrate travailliste (SDLP), qui mène une politique de collaboration avec le régime.

IRLANDE

Le Sinn Fein et

Notre intervention sur le terrain politique électoral a placé les Britanniques au pied du mur au niveau national et international, en mettant en relief le fait qu'une populaire de libération se mène contre la présence impérialiste britannique. Décider de ne pas nous présenter à ces élections, alors même que nous nous étions présentés en juin 1983 aux élections au Parlement britannique de West-

Get en octobre 1982 aux élections à l'Assemblée d'Irlande du Nord, aurait signifié un abandon de notre orientation en ce domaine. Notre candidature aux élections européennes fait donc partie intégrante de notre stratégie actuelle.

- Quelle est l'analyse du Sinn Fein sur le Marché commun et sur la participation de l'Irlande à la CEE ?

- L'adhésion au Marché commun européen a été un désastre pour l'Irlande du Nord et du Sud, en particulier pour l'agriculture. Au début, il y a eu quelques avantages, mais ils ont vite disparu. Le Marché commun profite surtout aux gros agriculteurs. Les petits paysans en sont les victimes, et on essaie de les chasser des terres, surtout dans le Sud. Au Nord, les petits paysans ont été, dans une certaine mesure, mieux protégés contre le plein effet de ces attaques. Dans le Sud, où il existe une production laitière, ils seront tout particulièrement touchés par la prochaine décision de la CEE de réduire la production

Le Marché commun ouvre aussi l'Irlande, du Nord et du Sud, aux multinationales et à l'exploitation. Si l'on prend, par exemple, la question du logement en Irlande du Nord, on entend parler d'argent investi dans ce secteur, mais si on regarde de plus près pour savoir où va cet s'aperçoit qu'il reste tout simplement dans les poches du gouvernement britannique. Ce dernier est censé octroyer une certaine somme d'argent, mais il ne le fait pas. Il faudrait une énorme injection de ressources pour mettre fin au scandale du logement. L'Irlande du Nord a les pires conditions de logement de toute l'Europe occidentale.

Nous considérons que l'appartenance au Marché commun est pleine de dangers. Elle va de pair avec l'orientation vers une alliance militaire européenne. S'il en arrive là, le Marché commun pourra être considéré comme pratiquement interchangeable avec l'OTAN, l'alliance militaire occidentale. Comme notre politique est en faveur d'une Irlande indépendante, souveraine, non-alignée et dénucléarisée, nous voyons le danger de l'appartenance au Marché commun européen : une orientation graduelle vers une politique occidentale générale de sécurité dont nous pensons qu'elle est dangereuse.

C'est pourquoi nous sommes opposés à la participation au Marché commun et nous nous présentons aux élections européennes avec un programme anti-impérialiste opposé à la nature militariste de

- Quels sont, à votre avis, les enjeux centraux de ces élections ?

- Dans le Nord, les élections européennes constituent de fait un référendum au sein de la communauté nationaliste sur la question nationale. La campa-

1. Les prisonniers républicains du Block-H de la prison de Long Kesh, et les prisonnières de la prison d'Armagh (Six Comtés), ont mené à cette époque une grève de la faim pour demander l'amélioration de leurs conditions de détention et la reconnaissance de leur statut de prisonniers politiques. Dix hommes sont morts à la suite de cette action, y compris Bobby Sands, qui avait été élu depuis son lit de mort, dans sa cellule, comme membre du Parlement britannique de Westminster.

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gne ne se fera pas sur les problèmes qui domineront en Grande-Bretagne, en France ou, dans une large mesure, dans les 26 Comtés du Sud, où nous interviendrons également pour soulever la question nationale. Dans le Sud, ce sont les problèmes économiques et politiques qui seront les enjeux probables de ces élections, mais nous espérons réussir à ce que la campagne électorale s'oriente aussi autour de la présence britannique et de la question nationale.

- Quel genre de campagne le Sinn Fein mènera-t-il dans le Nord et dans le Sud ?

- Dans le Sud, nous sommes soumis à de nombreuses restrictions. Nous n'avons accès ni à la radio ni à la télévision, et cela a un effet induit sur le reste des médias (2). Nous sommes également handicapés par notre développement insuffisant. Nous sommes une très petite organisation engagée dans une très importante élection. Cependant, dans le Nord, où le Sinn Fein est bien plus fort que dans le reste du pays, il y aura une campagne et nous pensons pouvoir gagner. Ce que nous espérons, c'est pouvoir imposer un veto politique allant de pair avec le veto militaire que l'IRA a mis sur les tentatives de la Grande-Bretagne de stabiliser sa domination et sa collaboration avec le gouvernement de Dublin.

Une fois obtenu un soutien majori taire au sein de notre communauté dans le Nord, il se passera deux choses. D'abord, le gouvernement britannique devra changer de politique. Depuis les accords de partage du pouvoir signés à Sunningdale en 1974 (3), les Britanniques insistent - bien que cette insistance se soit atténuée avec les ans — pour que toute dévolution de pouvoir à une assemblée locale ait l'appui des deux communautés. Une fois que nous aurons la majorité dans la communauté nationaliste, nous refuserons tout partage du pouvoir, tout règlement interne, toute version réformée de l'Etat des Six Comtés. Ce que nous voulons, c'est une Irlande unie, sans les Britanniques, et la fin du veto loyaliste (4).

Les Britanniques vont devoir changer de politique et, soit faire face à la réalité, soit accorder un appui encore plus grand aux loyalistes et à leur appel pour une dévolution de pouvoir, ce qui signifierait un soutien total à un Etat sectaire (5) et aurait des conséquences au Sud.

Quant au gouvernement du Sud lui-même, une fois que le SDLP ne pourra plus se proclamer représentant majoritaire du peuple nationaliste du Nord, il aura perdu l'ancrage de son influence au Nord sur la population catholique. Les partis du Sud ont établi leur ligne politique en relation avec les positions du SDLP, et une fois celui-ci mis en minorité, ils seront bien obligés de traiter avec nous d'une façon réaliste. La victoire du Sinn Fein aurait un effet important sur l'ensemble de la situation politique en ce qui concerne la question nationale.

Peintures murales favorables au Sinn Fein. (DR)

- Comment pensez-vous progresser dans le Sud à travers ces élections ?

- Nous ne nous attendons pas à gagner des sièges, mais nous cherchons à acquérir une expérience. Nous nous présous notre nous espérons avoir un afflux de nouveaux adhérents. De toutes façons, il faut savoir marcher à quatre pattes avant de pouvoir courir. Nous pensons aussi que lorsque le total des votes sera fait, nous serons, en nombre, le troisième parti nationaliste en Irlande (6). Nous aurons plus de voix comme premier choix que le Parti travailliste irlandais (7).

- Quelle est la signification de la décision du Sinn Fein de siéger au Parlement européen s'il a des élus ?

— Nous avons réalisé qu'il serait suicidaire de s'en tenir à une position abstentionniste pour ces élections. Nous pensons également que la CEE n'a pas les mêmes rapports que nous avec l'occupation britannique ou le Parlement du Sud qui a été institué par les Britanniques en

2. Au Sud, la télévision et la radio sont contrôlées par le gouvernement, à travers un organisme appelé Radio Telefis Eireann (RTE). Le chapitre 31 du décret sur les émissions enjoint au RTE de « s'abstenir de diffuser du matériel qui puisse promouvoir les buts ou les activités d'une organisation engagée dans la violence ». Cela est utilisé pour empêcher toute intermembre du Sinn Fein, même si ce candidat à des élections, sous prétexte que le Sinn Fein est l'expression politique de l'IRA. Pour d'autres détails, voir Irlande, la guerre de propagande, par Liz Curtis, Pluto Press, Londres 1984.

3. Jusqu'en 1972, les 6 Comtés ont connu un régime d'un haut degré d'autonomie sur les problèmes internes, dirigé par un parlement local, le Stormont. Cet organisme était dominé protestante, déterminée à conserver sa suprématie sur les catholiques du Nord et opposée à tous les rapports avec les catholiques du Sud.

Le Stormont fut dissous après le massacre de 13 civils par les forces de sécurité à Derry, lors du « dimanche sanglant » de janvier 1972. La domination directe de Westminster fut alors instaurée. L'objectif de la politique britannique fut d'instituer une nouvelle assemblée, dont les pouvoirs seraient partagés entre les deux com-

VOTE

SINN

FEIN

1920 (8). Le Parlement européen est suffisamment distant de la question de la souveraineté irlandaise pour que nous puissions y siéger. Ce que nous voudrions, c'est utiliser la tribune de la CEE comme un moyen de pression international. Nous croyons qu'il est possible de faire pression en Europe sur des partis politiques qui sympathisent avec ment ouvrier international, et embarrasser ainsi les Britanniques en exposant leur politique de violence en Irlande.

- Comment mesurerez-vous votre - Notre succès se mesurera de deux façons. D'abord, par les votes dans les 26 Comtés, pour voir si nous avons progressé. Dans le Nord, il se mesurera par com1983, c'est-à-dire au minimum 103 000 voix, et au maximum en remportant le siège. C'est un vote sur lequel nous espérons bâtir et renforcer notre organisation.

Propos recueillis par Joe CARTER, Belfast, 28 février 1984. munautés. L'accord de Sunningdale, qui prévoyait à la fois ce partage et un Conseil d'Irlande reliant le Nord et le Sud, fut réduit à néant par une grève générale appelée contre ces plans par le Conseil des travailleurs protestants d'Ulster.

4. Le Parti travailliste britannique se prononce pour une Irlande unie s'il y a un accord de la population unioniste (protestante), donnant ainsi, de fait, un droit de veto aux unionistes sur cette proposition.

5. L'actuel petit Etat d'Irlande du Nord fut délibérément créé pour donner aux unionistes protestants une majorité, en adjoignant au Sud trois des Comtés catholiques faisant traditionnellement partie de la province d'Ulster.

6. Après le Fianna Fail, parti nationaliste bourgeois du Sud, et le SDLP. Jusqu'à présent, le Sinn Fein n'a pas mordu sur l'électorat du SDLP, mais a surtout gagné les votes de ceux qui s'abstenaient auparavant, faute d'alternative.

7. Le scrutin des élections européennes en Irlande est un scrutin proportionnel avec possibilité de choix préférentiel.

8. Après que le Traité de partition ait été signé entre quelques-uns des représentants élus du peuple irlandais et le gouvernement britannique. La signature de ce traité a conduit à une dure guerre civile (1922-1923) entre ceux qui l'ont accepté et ceux qui souhaitaient continuer la lutte pour une Irlande unie et indépendante.

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