Les effets de la restructuration l'exemple de la sidérurgie belge
H établi un objectif précis de restructuration de la sidérurgie européenne, qui pré- ' N 1981, la Commission européenne du charbon et de l'acier (CECA) de la CEE a
1 voyait la réduction des capacités de production des produits laminés à chaud de l'ordre de 30 millions de tonnes d'ici à fin décembre 1985. A cette date, toute subvention publique à la sidérurgie doit disparaître sous peine, pour le pays de la CEE en inde se voir traduit devant la Cour de justice européenne. Les conséquences sociales de cette politique sont d'ores et déjà très importantes. Les réductions des effectifs ouvriers dans ce secteur, nombreuses au cours des deux dernières années, doivent encore entraîner, d'après les estimations de la CEE, la suppression, dans les deux années à venir, de 90000 à 100 000 emplois dans la sidérurgie, dont 20 000 à 25 000 en France,
9 000 à 10 000 en Belgique, environ 25 000 en Italie et autant en République fédérale d'Allemagne (RFA), 4 500 au Luxembourg, 2 000 aux Pays-Bas, et le reste en Grande-
C'est dans ce contexte que se situe la restructuration de la sidérurgie belge. Elle touche plus particulièrement l'entreprise Cockerill Sambre, installée dans la partie wallonne du pays. Cette restructuration constitue, depuis près de dix ans, un véritable cauchemar. En tout premier lieu pour les sidérurgistes, qui voient l'emploi dans ce secteur fondre comme neige au soleil. Ensuite pour les travailleurs du bassin industriel wallon, dont la sidérurgie constitue la colonne vertébrale économique. Enfin, y compris pour les gouvernements successifs, l'Etat ayant pris le contrôle de l'entreprise pour
1984 et 1985 seront des années décisives pour la restructuration de Cockerill Sambre et de la sidérurgie belge. Le gouvernement actuel s'est en effet engagé à appliquer les consignes de la Commission européenne, qui exige la fin des aides publiques au secteur de l'acier à l'horizon 1985. Pour satisfaire ces exigences, un plan draconien a été mis sur pied. Le gouvernement bourgeois Martens-Gol-De Clercq, une coalition des partis libéraux et sociaux-chrétiens, semblait certain d'avoir remporté une victoire impor-
Le mouvement ouvrier avait pourtant abordé la bataille de la restructuration dans une situation où les rapports de forces lui étaient globalement favorables, caractérisée par une classe ouvrière fortement concentrée, une tradition de lutte remontant à la résistance contre l'occupant nazi, un taux de syndicalisation très élevé dans le secteur, une sympathie spontanée de la population ouvrière wallonne, une marge de manœuvre assez étroite pour la bourgeoisie. Mais tous ces atouts ont été gaspillés par les directions réformistes qui se sont révélées totalement impuissantes face à l'offensive bour-
Le gouvernement adoptait, fin mars, un nouveau plan triennal d'austérité contre la classe ouvrière, prévoyant une réduction de 2 % des salaires et allocations sociales sur
3 ans, et une diminution de 3,5 % de la masse salariale des services publics. Il s'agit de ramener ainsi le déficit budgétaire de 550 à 250 milliards de francs belges, soit une
« économie » de plus de 42 milliards de francs français. Cela a provoqué d'importantes réactions dans le mouvement syndical, créant ainsi un climat favorable à la relance de capitaliste européenne:
Bretagne, où les décisions en la matière n'ont pas encore été prises (1).
permettre aux groupes privés de s'en dégager.
tante sur un secteur puissant de la classe ouvrière.
geoise de démantèlement de la sidérurgie.
l'action revendicative chez les sidérurgistes. L'issue de ce combat n'est donc pas encore totalement jouée.
Alain TONDEUR
L'année 1974 a marqué le début de la crise mondiale du secteur sidérurgique.
Pour le premier trimestre de 1975, les commandes sidérurgiques de produits sont en diminution de 33% par rapport au premier trimestre de l'année précédente. Les prix baissent de 40 à 50 % entre novembre 1974 et mars 1975, puis de
2% par an en valeur réelle entre 1975 et
1981. L'année 1982 est particulièrement noire : aux Etats-Unis et en Europe, les usines ne tournent qu'à 50% de leurs capacités. La crise prend les producteurs d'acier complètement au dépourvu. En
1974, ils misaient encore sur un accroisse-
BELGIQUE PAYS OU CEE USA JAPON GROUPES DE PAYS 1970 23,2 20,5 15,7 1980 17,9 14,5 15,6 Différence - 5,3 - 6,0 - 0,1 (1) PNC : Pays non capitalistes (pays de l'Est, Chine, Cuba, etc.) (2) PPSD : principaux pays « sous-développés »
Mexique, Taïwan, Venezuela. ment mondial de la production d'un milliard de tonnes avant l'an 2 000. Partout des investissements extrêmement coûteux doivent être abandonnés, des usines sont fermées. La concurrence s'aiguise et on assiste à une redistribution de la production mondiale d'acier. Une part de plus en plus importante de la production est assurée par les « nouvelles sidérurgies » construites dans certains pays dominés. La politique de restructuration frappe donc plus particulièrement les « vieilles sidérurgies » d'Europe capitaliste et des USA, dont la part dans le marché mondial est en constante régression (cf. tableau ci-dessous). En 1975, alors que la production mondiale est en diminution de 9,8 % par rapport à l'année précédente, elle diminue de 14,5 % aux USA et de 12,4 % dans les pays de la CEE. En 1982, la CEE ne produit que 110 millions de tonnes d'acier, alors que ses capacités de production sont de 200 millions de tonnes. Pour être rentable, elle devrait en produire 170 millions. Il faut remonter à 1963, soit 20 ans en arrière, pour trouver un chiffre de production aussi bas ... Dans le même temps, la sidérurgie japonaise, de son côté, utilise les deux tiers de ses capacités de
LA SIDÉRURGIE BELGE FRAPPÉE DE PLEIN FOUET C'est dans ce contexte général que se situe la crise de la sidérurgie belge. Les entreprises sidérurgiques wallonnes de Liège et de Charleroi (gui seront réunies en 1978 pour former le groupe Cockerill Sambre) sont frappées de plein fouet par l'effondrement du marché mondial. D'abord parce que la sidérurgie belge produit dans une grande mesure pour l'exportation. Mais surtout parce que les groupes financiers qui contrôlent le secteur ont mené pendant des années une politique à courte vue, basée sur la course au tonnage. De 1950 à 1974, la production en Belgique a été multipliée par quatre et est passée de 3,8 à 16,2 millions de tonnes par an. Plus de 37 milliards de francs belgles (5,2 milliards de francs) sont investis entre 1967 et 1971.
Mais la structure de la production reste quasi-inchangée, avec une part importante de produits ordinaires (ronds à béton, poutrelles, fil machine). Les investissements sont concentrés dans du matériel de production dont le premier avantage est l'augmentation quantitative plus que qualitative de la production. Cette concentration industrielle va de pair avec une concentration du pouvoir aux mains EVOLUTION DES PARTS DE LA PRODUCTION MONDIALE (en %)
EUROPE PNC (1) PPSD (2) Divers hors CEE
+ Canada
5,5 29,6 3,6 1,9 6,4 35,2 7,8 2,6 + 0,9 + 5,6 + 4,2 + 0,7 (Brésil, Inde, Afrique du Sud, Corée du Sud, de quelques holdings : la Société générale de Belgique, Bruxelles Lambert, et Cobé-
1974, la sidérurgie européenne faisait vivre 792 000 salariés. Elle n'en occupe plus que 500 000 aujourd'hui. Le Monde, 31 mars 1984 et 5 avril 1984.
quantité invraisemblable d'outils de pro- liards de francs belges (13,5 milliards de pa-Frère-Bourgeois (lié à Paribas), dont la d'investissements démesurée conduit à un endettement colossal des entreprises. Lorsque la crise éclate, la sidérurgie wallonne se trouve donc dans une situation particulièrement vulnérable.
NATIONALISATION DES PERTES,
PRIVATISATION DES BÉNÉFICES
La politique des holdings qui contrôlent la sidérurgie peut se résumer, à partir de 1975, en trois volets : sant » les pertes de la sidérurgie, récupérer les capitaux investis ;
- deuxièmement, des profits de manière indirecte sur le dos de la sidérurgie ;
- troisièmement, d'une rationalisation en profondeur qui prépare le rachat des secteurs rentables par le privé au cours d'une étape finale.
Les deux premiers objectifs ont été amplement atteints. En 1978, sous un gouvernement à participation social-démocrate, l'Etat rachète une partie du capital et transforme les dettes de l'entreprise en actions publiques pour devenir actionnaire majoritaire (81,4 % des actions). Les ministres socialistes collaborent alors à une opération peu ragoûtante, l'Etat rachetant les actions du groupe sidérurgique à deux, et même quatre fois, leur valeur en bourse! Enfin, l'Etat garantit toutes les dettes de l'entreprise auprès des banques et prend en charge les intérêts de la dette, ce qui permet au responsable de la Société Générale, le plus grand holding du pays, de déclarer avec arrogance, en 1980 : « Les groupes financiers refusent dorénavant d'investir un seul franc de capital à risque dans la sidérurgie. »
Les pertes étant ainsi nationalisées, les holdings continuent à rançonner le secteur de l'acier par tous les moyens. Ce sont eux qui prêtent à l'entreprise Cocke-
- avec la garantie de l'Etat, même pour les prêts à court terme — les sommes dont elle a besoin pour sa restructuration. Les taux d'intérêt étant de 15 à 20 %, les profits réalisés sont fabuleux : plus de 7 milliards de FB (1 milliard de francs) pour la seule année 1982. D'autre part, ces mêmes holdings contrôlent les secteurs de l'extraction des minerais, de la ferraille, de l'énergie, ainsi que, jusqu'à la fin de 1983, une partie de la commercialisation des produits, quelle ils prélèvent systématiquement une commission de 2 à 2,5 %.
LES TRAVAILLEURS PAIENT
LA NOTE, MAIS LES HOLDINGS
EN VEULENT PLUS Quant au troisième objectif des groupes financiers, ils s'en sont considérablement rapprochés. Qu'on en juge :
- Entre 1978 et 1982, les capacités millions à 8 millions de tonnes; une duction sont abandonnés.
- De 1974 à 1982, les deux bassins sidérurgiques wallons (Liège et Charleroi) perdent ensemble 18 600 emplois, soit près d'un emploi sur deux. Dans le même temps, la moyenne des pertes d'emplois sidérurgiques dans la CEE est de 1 sur 3, ce qui illustre le rythme accéléré de la restructuration en Belgique.
- De 1975 à 1980, la productivité du travail augmente de 50 %, essentiellement du fait de l'augmentation des cadences de travail. En conséquence directe, en 1978, la fréquence des accidents de travail est plus de trois fois supérieure à la moyenne nationale, avec un taux de gravité de 2,5 fois plus grand.
- Les salaires des travailleurs de Cockerill Sambre sont bloqués entre 1976
Néanmoins, la restructuration reste largement en-dessous de ce que souhaitent les groupes financiers. L'entreprise continue d'ailleurs à enregistrer des pertes importantes, d'un montant d'environ un milliard de francs belges par mois (148 millions de francs). Une deuxième étape dans la politique de démantèlement est dès lors indispensable. Mais elle s'annonce d'une brutalité telle qu'un gouvernement de collaboration de classe avec les partis socialistes (flamand doute incapable de l'appliquer, classes, globalement favorables à la classe ouvrière, et le caractère central du problème sidérurgique. Cette seconde mise en œuvre par le gouvernement Martens-Gol-De Clercq dès sa constitution fin 1981, avec l'aide de la CEE et du « consultant » français Jean Gandois, ancien PDG de Sacilor, choisi par la Belgique et le Luxembourg pour apporter ses recommandations dans le processus de restructuration, comporte les éléments suivants :
- Suppression de deux des quatre lignes de production d'acier de Cockerill Sambre. Cette fois-ci, il ne s'agit plus de la liquidation d'outils plus ou moins vétustes, puisque 97% des outils de production de Cockerill Sambre rescapés de la première étape de la restructuration avaient en effet été classés en « catégorie I » par le consultant Mac Kinsey quelques années auparavant. Doivent être éliminés, entre autres, le haut-fourneau le plus performant du groupe, l'aciérie la plus performante, une seconde aciérie datant de 1972, et un train de laminage à fil machine, Valfil, décrit comme le plus performant d'Europe (2).
- Perte de 8 900 emplois, « équitablement répartis » sur les deux bassins. Selon le promoteur de ce plan de restructuration, Gandois, et le gouvernement belge, un savant dosage de pré-retraites, de chasse aux « mauvais éléments » et de d'éviter les licenciements collectifs.
- Assainissement de l'entreprise son renflouement en capitaux par prise en du passif aux frais de l'Etat.Le coût total de l'opération est de 95 milfrancs), dont 78 milliards (11 milliards de francs) en 1983. Aux banques et holdings, qui avaient promis 10 milliards de francs belges (1,4 milliard de francs) pour la reconversion en 1978, le « plan Gandois » ne réclame pas un franc.
- Réduction de 10 % de la masse salariale, par une réduction des salaires di-
- Dernier volet du plan : les accords de coopération avec d'autres groupes sidérurgiques. Une collaboration est organisée entre trois sociétés : Sidmar (usine sidérurgique intégrée installée dans la région flamande, à proximité de Gand), Cockerill Sambre, et le groupe luxembourgeois Arbed. Chacune de ces entreprises se voit reconnue une « vocation » précise dans le cadre d'une nouvelle dividu travail (3). Elles ont un point commun, puisque leur principal actionnaire privé est le groupe de la Société Générale. La coopération mise en place ne fait donc que préparer la restitution des secteurs rentables de Cockerill Sambre au privé, dans le cadre d'un démantèlement et d'une concentration du capital encore plus poussés ...
DEUX OCCASIONS MANQUÉES Les sidérurgistes ont bien vu le danger que représentait pour eux le gouvernement Martens-Gol-De Clercq. Avant même que Jean Gandois n'élabore son plan, des gouvernementales gnaient la nécessité de réduire de moitié les capacités de production installées de Cockerill Sambre. Les travailleurs ont riposté à cette menace par une grève de sept semaines, début 1982, ponctuée de manifestations extrêmement dures, tamment lorsque plusieurs milliers de sidérurgistes, le 13 mars 1982, se sont affrontés des heures durant avec la gendarmerie dans les rues de Bruxelles.
Mais les directions traditionnelles de la classe ouvrière ont été incapables d'organiser le combat et de lui donner des perspectives correctes. La grève de sept semaines des sidérurgistes s'est terminée sans résultats. La responsabilité des directions traditionnelles est d'autant plus lourde qu'au même moment de secteurs de la classe ouvrière étaient en grève pour le maintien du système d'indexation des salaires sur la hausse des prix (4). Un combat unifié aurait donc été possible autour d'un objectif clair : la satisfaction des revendications immédiates des travailleurs et le départ du gouver-
2. On distingue généralement les produits plats (tôles, feuilles d'acier) réalisés par trains continus à larges bandes, et les produits longs ou profilés, du genre poutrelles, ronds à béton pour béton armé, réalisés par des trains à profilés. Le fil machine qui peut ensuite être découpé en clous, boulons, etc., est un autre pro-
3. Ainsi, la restructuration de la sidérurgie belgo-luxembourgeoise devrait entrainer à terme la spécialisation du groupe Arbed dans les produits longs et de Cockerill Sambre dans les
4. Sur les trois mois de lutte des travailleurs belges au début de l'année 1982, se reporter à Inprecor numéro 123 du 19 avril 1982.
nement de régression sociale. Une seconde occasion du même ordre s'est présentée en septembre 1983, lorsque 800 000 travailleurs des services publics ont fait deux semaines durant contre le plan d'austérité budgétaire du gouvernement (5). Cette grève venait tout de suite après une série de manifestations et d'arrêts de travail organisés dans le secteur sidérurgique au lendemain du dépôt du plan Gandois en juin de la même année. Au cours de ces manifestations, le dirigeant de l'interrégionale wallonne de la Fédération générale des travailleurs de Belgique (FGTB), qui regroupe les fédérations wallonnes du syndicat dirigé par le Parti socialiste, avait promis un « automne chaud ». Mais il n'a pas levé le petit doigt pour que la grève des agents des services publics soit appuyée par les travailleurs de la sidérurgie. LES BUREAUCRATIES SYNDICALES
S'INCLINENT ET DIFFUSENT LE POISON DU CHAUVINISME Le gouvernement Martens-Gol a joué très habilement pour amener les organisations syndicales à accepter le plan de restructuration de la sidérurgie, ou du moins à s'y résigner. Il a maintenu en permanence la menace d'une faillite pure et simple de l'entreprise Cockerill Sambre. Il a aussi lancé en direction de l'opinion publique, particulierement en Flandre, une campagne de dénigrement des sidérurgistes, ces « privilégiés aux salaires trop élevés », dont l'entreprise ruine les finances publiques et « empêche de consacrer les sommes nécessaires à la création d'emplois nouveaux ». Il a ensuite invoqué les exigences de la Commission européenne. Enfin, il a réussi à dresser les uns contre les autres les sidérurgistes des deux grands bassins, et même des différentes entreprises d'un même bassin, notamment en expliquant que le plan de restructuration n'impliquerait pas de licenciements collectifs, mais de simples délestages. rection du syndicat chrétien des métallurgistes a été la première à capituler devant cette offensive : les dirigeants de ce syndicat se sont transformés en défenseurs explicites des lois du marché capitaliste. Ils ont pris comme devise « On ne peut produire que ce que l'on peut vendre » et ont refusé de participer aux mouvements de protestation contre le plan Gandois.
La direction régionale de la FGTB (socialiste) de Charleroi a rejoint la Confédération des syndicats chrétiens (CSC) dans son « réalisme », son principal dirigeant n'hésitant pas à expliquer au journal bourgeois La Libre Belgique que « la sidérurgie est en fin de cycle ». La direction du syndicat socialiste de Liège, par contre, a maintenu en paroles une attitude de principe correcte, refusant le plan Gandois, les fermetures et les pertes d'emplois, et réclamant le maintien des quatre aciéries. Mais elle a refusé de traduire cela en actions concrètes. Le test de la pratique a été la grève de douze semaines, avec occupation, du train à fil liégois, Valfil, de novembre 1983 à février 1984.
Valfil étant une unité qui se situe à la fin du circuit de production, sa fermeture condamne toutes les autres installations en amont dans le processus de production. La direction de la FGTB de Liège s'est néanmoins contentée de faire de Valfil un « symbole », refusant d'en faire un détonateur pour la mobilisation ouvrière. Les 500 ouvriers de l'entreprise ont donc subi un échec.
Sous les coups de boutoir de l'offensive du gouvernement, du « consultant » Gandois et de la CEE, les directions ouvrières se sont engagées extrêmement loin sur la voie du « réalisme ». Cela a entraîné une division terrible entre organisations syndicales et entre travailleurs des différentes régions, chacun essayant de faire porter le poids de la restructuration sur le
Un élément particulier de la division ouvrière en Belgique réside dans son aspect communautaire entre Wallons francophones et Flamands. Cela s'est manifesté également dans la sidérurgie. Les partis politiques flamands, toutes tendances confondues, n'ont cessé d'exiger l'application rapide du plan de restructuration, afin que « plus un sou flamand ne soit englouti dans le gouffre wallon de Cockerill Sambre ». Le gouvernement s'est habilement servi de cet état de fait pour créer l'impression que la faillite était une menace très réelle, qui accompagnerait automatiquement une crise politique éventuelle. Il ne manquait pas d'arguments pour lui répondre et pour amener les travailleurs flamands à se solidariser avec les sidérurgistes wallons. Il suffisait par exemple de mentionner que Cockerill Sambre absorbe 53% de la production des charbonnages flamands de Campine, un autre secteur en difficulté subventionné par l'Etat, ce qui représente l'emploi 10 400 mineurs. Mais les directions bureaucratiques, Parti socialiste en tête, n'ont pas choisi cette voie. A la solidarité de classe, elles ont préféré la recherche de collaboration de classes, cluant sur le plan local les associations patronales et les partis de la coalition gou(PSC) et le Parti réformateur libéral (PRL) mobilisés pour la « défense de la région ».
UNE COURSE DE VITESSE Les sidérurgistes belges ont fait preuve, au fil de ces années, d'une très grande combativité. Mais leur avant-garde s'est jusqu'à présent avérée incapable de comprendre la nature profonde de la politique réformiste face à la restructuration sidérurgique, face au gouvernement bourgeois et à la Commission de la CEE. L'échec de la grève de Valfil apparaît comme la preuve concrète de l'impasse d'un type de syndicalisme combatif mais très peu politisé, incapable de présenter une ligne antialternative à celle des directions bureaucratiques.
Dans ces conditions, l'orientation du Parti ouvrier socialiste (POS), ex-Ligue révolutionnaire des travailleurs (ex-LRT), la section belge de la IVe Internationale (6), s'articule autour des axes suivants :
- le soutien et la popularisation des revendications immédiates des travailleurs qui correspondent à leurs intérêts de classe fondamentaux : non aux fermetures, non aux licenciements et aux pertes d'emplois, tant qu'il n'y a pas d'emplois de reconversion effectivement créés ; non aux diminutions de salaire, car c'est aux banques de payer les frais de leurs projets de restructuration ; réduction du temps de travail sans perte de salaire, etc.
Sur cette base, il s'agit de mener une politique de front unique ouvrier en direction des syndicats et des partis qui se réclament de la classe ouvrière, un aspect particulier de cette politique de front unique étant de contrer les campagnes chauvines. Dans le cas de la Belgique, où la restructuration est directement prise en charge par un gouvernement bourgeois qui impose aux travailleurs une dure austérité, le front unique ouvrier sur la base des revendications immédiates des travailleurs pointe directement un objectif politique sans lequel aucune revendication ne peut être satisfaite : le renversement du gouvernement Martens-Gol-De Clercq.
Il s'agit enfin d'expliquer qu'une alternative au plan de restructuration est possible, notamment en démasquant le rôle des banques et du capital financier (holdings), et en revendiquant la nationalisation de Cockerill Sambre et de toutes ses filiales, sans indemnités ni rachat, avec annulation de toutes les dettes envers les groupes financiers. Une revendication qui s'insère dans une autre logique économique, et qui ne peut donc être réalisée que dans le cadre d'un gouvernement des travailleurs rompant avec la CEE.
Le Parti ouvrier socialiste a mené une intense activité de propagande pour cette alternative, et de soutien aux luttes dans la sidérurgie au cours de la dernière période. Cette campagne lui a valu la sympathie de nombreux militants syndicaux d'avant-garde. Les idées anticapitalistes progressent, mais il est clair qu'une course de vitesse est engagée. Au rythme actuel, il ne fait aucun doute que la bourgeoisie imposera une restructuration qui est encore loin d'être terminée. Mais la violence des attaques qu'elle trainte de mener pour rattraper son retard en matière de politique d'austérité acculera forcément les travailleurs et leurs organisations syndicales à choisir entre la mobilisation dans une perspective de lutte anticapitaliste et leur écrasement pur et simple par la bourgeoisie.
Alain TONDEUR, Bruxelles, 25 mars 1984. 5. Cf. Inprecor numéro 160 du 7 novem6. Sur le dernier congrès du POS (ex-LRT) cf. Inprecor numéro 170 du 2 avril 1984.