Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MILITARISATION

Une armée bourgeoise européenne est-elle pour demain ?

· Inprecor n° 171, 16 avril 1984 · p. 28-33 · 5 508 mots

Paix et armements France Allemagne Écologie

A question de savoir si demain une force armée capitalis-

IL a européenne sera mise en place n'a rien d'incongru. la dernière période a vu se multiplier les prises de position en faveur d'une avancée de l'Europe capitaliste dans la voie de son édification militaire, sous la forme d'une mise en commun, voire d'une intégration de ses moyens militaires, y compris nucléaires. Des secteurs de plus en plus larges des forces bourgeoises européennes paraissent opter pour un tel projet. Au sein même du mouvement ouvrier et des mouvements pour la paix, des dirigeants sociaux-démocrates de premier plan, tel Willy Brandt, le dirigeant du Parti social-démocrate (SPD) d'Allemagne fédérale, se sont fait les défenseurs de cette orientation.

Au plan institutionnel, les gouvernements britannique, français, allemand de l'Ouest et espagnol notamment, ont réactivé récemment les clauses des accords bilatéraux intéressant la coopération militaire. Aux Etats-Unis, Henry Kissinger agissant comme poisson-pilote de l'administration Reagan, s'est fait le chantre de propositions visant à « restructurer l'OTAN » en vue de responsabiliser davantage les gouvernements européens.

Les deux principaux candidats à l'investiture du Parti démocrate pour l'élection présidentielle américaine de novembre prochain, Walter Mondale et Gary Hart, rivalisent pour proposer des orientations stratégiques qui redistribueraient les cartes et les responsabilités militaires entre l'impérialisme US et ses partenaires européens, et ce non seulement

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la perspective d'une défense commune des Etats bourgeois européens, voire d'une défense militaire intégrée, a agité à plusieurs reprises les classes dominantes. Ce fut particulièrement le cas, au début des années 1950, lorsque la RFA, la Belgique, la France, Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas furent sur le point de conclure un traité instituant la Comeuropéenne de défense (CED)

(voir encart), avec les encouragements pressants de la Grande-Bretagne et des

Etats-Unis, signataires par ailleurs, avec la

France, le 27 mai 1952, d'une déclaration tripartite qui affirmait : « La défense occidentale est une entreprise commune à laquelle les gouvernements américain et britannique coopèrent en tant que membres du Pacte nord-atlantique. Ces liens sont maintenant renforcés par le système de garanties réciproques

Etats membres de la Communauté européenne de défense, entre ces Etats membres et le Royaume-Uni, ainsi qu'entre les mêmes Etats membres et les Etats partie prenante du Traité de l'Atlantique-Nord.

Pour ces différentes raisons, notamment le fait que ces nouvelles garanties ne s'appliqueront aux Etats intéressés qu'en tant que ceux-ci seront membres de l'une ou de ces organisations, les gouvernements américain et britannique ont, tout autant que le gouvernement franest-elle pour demain ?

coordonner, en ce qui concerne faut-il en mesurer çais, un intérêt permanent à l'efficacité du traité établissant la Communauté européenne de défense ainsi qu'à la solidité et à l'intégrité de cette communaute. »

L'ÉCHEC DE LA COMMUNAUTE

EUROPÉENNE DE DÉFENSE (CED)

Cette construction, qui devait aboutir à la constitution d'une véritable armée européenne, sous les auspices de l'OTAN, s'effondra définitivement comme un château de cartes le 30 août 1954, avec le refus de l'Assemblée nationale française de ratifier le traité instituant la CED. Seul résultat tangible de cette première aventure européenne en matière de défense : l'Assemblée de l'Union de l'Europe occidentale (UEO) (1), qui a survécu comme instance parlementaire consultative, il est vrai sans grand pouvoir jusqu'à ces dernières années.

L'échec de cette première tentative est fréquemment attribué au refus des bourgeoisies française et britannique de voir se relever, et donc se réarmer à cette occasion, la bourgeoisie allemande vaincue. Pour être indiscutable, cette explication n'en demeure pas moins partielle, car il faut se souvenir que le Conseil mondial de la paix mena une campagne de masse particulièrement active pour torpiller la CED, en France notamment, sur la base de l'Appel de Stockholm du 19 mars 1950, qui recueillit 500 millions de signatures, dont 14 millions en Franla défense de l'Europe capitaliste, mais aussi pour d'autres zones stratégiques, comme le Moyen-Orient et le Golfe Persique.

François Mitterrand, président en exercice du Conseil de l'Europe des Dix, a même proposé, au mois de février 1984, à La

Haye, une station orbitale habitée à des fins militaires, comme une possible réponse européenne au discours dit « de la guerre des étoiles » de Ronald Reagan, l'an passé.

Pour le mouvement ouvrier et les mouvements pour la paix, il s'agit de comprendre la signification profonde de toute cette agitation, dont la fonction principale consiste à apporter une réponse idéologique et politique à la mobilisation de millions d'Européens en faveur de la paix contre le militarisme.

Pour ce faire, il est utile de revenir au préalable sur l'échec, au début des années 1950, de la tentative de constituer une Communauté européenne de défense (CED). Cela permet de mieux prendre la mesure de la modification de toute une série de facteurs politiques, économiques et militaires, qui imposent aujourd'hui des limites objectives à l'offensive politique bourgeoise pour une défense commune. Tout pas en avant des classes dirigeantes d'Europe occidentale, dans la perspective de d'harmoniser, voire de fusionner leurs politiques de militarisation et leurs moyens militaires, constituerait une grave défaite du mouvement de masse pour la paix et du mouvement ouvrier. Pour combattre de tels projets, encore avec précision la portée politique pratique.

ce (2). Une campagne aux forts accents chauvins « contre le réarmement allemand », après que l'armée française ait été par ailleurs parée de toutes les vertus démocratiques, permettre que se manifeste dans plusieurs des Etats concernés une opposition de masse au militarisme des bourgeoisies européennes soumises aux impératifs de l'impérialisme américain.

Cela mérite d'être souligné parce que les conditions de l'époque étaient globalement favorables à la réalisation d'un tel projet. L'écrasante supériorité militaire américaine et la bipolarité Est-Ouest qui prévalait alors, et dont la guerre de Corée avait été le meilleur symbole, autorisait une construction militaire européenne dont les dirigeants américains n'avaient

1. Cette assemblée regroupe aujourd'hui des parlementaires de tous les pays d'Europe de l'Ouest. C'est la seule instance européenne habilitée à traiter des problèmes de défense.

2. Le Conseil mondial de la paix est un regroupement international guerre autour de l'Appel de Stockholm, lancé notamment par le prix Nobel Frédéric Joliot-

Curie au Congrès mondial des partisans de la paix en 1949, et exigeant l'interdiction absolue des armes nucléaires. Cette initiative s'inscrivait aussi partiellement dans le cadre des actions diplomatiques de l'Union soviétique. Elle permit néanmoins d'impulser une immense internationale contre le militarisme. Aujourd'hui, le Conseil mondial de la paix est essentiellement composé de mouvements pour la paix liés aux pays de l'Est et aux partis communistes occidentaux.

Page 29

Opération militaire conjointe entre des forces de Grande-Bretagne, des USA, de la RFA et des Paysrien à craindre, bien au contraire, dès lors L'article 3 du traité instituant la CED inque celle-ci s'inscrivait dans le prolongement direct de l'OTAN et de la stratégie des Etats-Unis au sein de cette alliance. Aucun des Etats européens adhérents au traité de la CED n'était à l'époque doté de capacités nucléaires, dont on sait qu'elles modifient qualitativement le concept d'intégration militaire, conditionnant toute éventuelle intégration des forces nucléaires à l'existence préalable d'un pouvoir politique fort et supranational. Ajoutons que les caractéristiques des pregénérations d'armes nucléaires américaines et celles des systèmes d'armes conventionnelles de l'époque ne permettaient pas d'établir, autrement que sur le papier, une continuité stratégique globale au plan géographique entre des conflits se déroulant à des milliers de kilomètres les uns des autres. La manière dont fut envisagé et préparé par l'état-major US, sous la direction du général Mac Arthur, le bombardement nucléaire de la Corée en apporte une preuve éclatante. De la même manière, il est frappant de constater que le traité instituant la CED laissait hors de son champ d'action « les territoires non européens à l'égard desquels un Etat membre assume des responsabilités de défense » (article 13).

A ces facteurs relevant de la stratégie militaire, qui autorisaient la conception d'une défense militaire intégrée, il convient d'ajouter des facteurs d'ordre économique et des facteurs d'ordre politique qui, dans l'ensemble, favorisaient eux aussi un tel projet. Au plan économique, les bourgeoisies européennes se trouvaient placées dans une situation d'étroite dépendance plutôt que de concurrence par rapport aux classes dirigeantes américaines, et cela plus particulièrement en ce qui concerne les industries de l'armement. Il est vrai que les nécessités de la reconstruction d'un appareil productif ravagé par la Seconde Guerre mondiale constituait en contrepartie une limitation objective à l'engagement d'un effort d'armement et de militarisation trop onéreux.

siste d'ailleurs sur ce point, en précisant que « la Communauté emploie les méthodes les moins onéreuses et les plus effica-

Au plan politique, la faiblesse et la couardise des classes dirigeantes en Europe capitaliste, la faiblesse relative de leurs Etats nationaux à peine reconstruits, les poussaient à envisager un abandon au moins partiel de souveraineté sans trop de regrets. Pour se faire une idée de l'état d'esprit d'une bonne partie du personnel politique bourgeois à l'époque, il suffit de rappeler ce que le ministre belge des Affaires étrangères, Paul-Henri Spaak, futur secrétaire général de l'OTAN, affirmait à l'ONU en 1948, en s'adressant à Vichinsky, qui y dirigeait la délégation soviétique : « Sans vouloir discuter aucun réginous voulons affirmer qu'après avoir lutté contre le fascisme et l'hitlérisme. nous n'entendons pas nous soumettre à n'importe quelle doctrine autoritaire ou totalitaire. (...) La délégation soviétique ne doit pas chercher d'explications compliquées à notre politique. Savez-vous quelle est la base de notre politique ? C'est la peur, la peur de votre gouvernement, la peur de votre politique. (3) » les classes bourgeoises échouèrent pourtant, en 1954, dans leur projet de constituer une armée européenne sous hégémonie américaine, et ce, malgré les conditions à l'époque cent fois plus favorables qu'aujourd'hui. Elles tentèrent, à la fin des années 1950, en parfaite concordance de vues avec l'impérialisme US, mais cette fois dans le cadre strict de l'OTAN, de renforcer l'Alliance atlantique dans la perspective communautaire. Le président du gouvernement français, Félix Gaillard, déclarait ainsi en 1957, au Conseil de l'Atlantique-Nord (réunion des chefs de gouvernement) : « Une alliance comme la nôtre constitue une expérience de coopération sans precedent dans l his toire. Il est vrai qu'une aire géographique précise trace les limites de cette coopération en matière de défense. Mais, en ce qui concerne les problèmes politiques, nos intérêts se trouvent nécessairement engagés au-delà du cadre ainsi défini. (...) Mais lorsqu'elle rassemble des peuples qui savent que la raison profonde de leur unité n'est pas seulement la volonté de défendre des positions stratégiques ou éco nomiques, mais de sauver et de raffermir toutes les valeurs spirituelles et morales qui sont à la base de leur civilisation, cette alliance se doit de se dépasser pour parvenir à l'esprit d'une communauté. (4) »

Cette déclaration, à l'unisson de bien d'autres, était à nouveau inspirée par la peur qui agitait alors les rangs des bourgeoisies européennes. Quelques semaines plus tôt, l'Union soviétique avait mis sur orbite Spoutnik I, le premier satellite de l'histoire de l'humanité. Les rapports EstOuest, les rapports entre les Etats-Unis et l'Europe, les premiers soubresauts d'une nouvelle montée de la révolution coloniasans compter les modifications que l'ensemble de ces facteurs devaient entrainer sur la trajectoire précise de la course aux armements, avaient radicalement modifié le contexte politique, économique et militaire. La CED, l'idée même d'une défense commune intégrée étaient bel et qu'allait enregistrer la construction de l'Europe capitaliste avec et sur la lancée du Traité de Rome, qui créait la Communaité économique européenne (CEE) en

LA GRANDE PEUR ACTUELLE

DES BOURGEOISIES EUROPEENNES

Si une fois encore c'est la peur qui constitue le principal ressort de l'offensive politique actuelle de certains secteurs bourgeois ou réformistes en faveur d'une défense commune de l'Europe capitaliste, celle-ci a changé de nature. En dépit de la débauche de propagande qu'ont subi les masses populaires d'Europe de l'Ouest sur la prétendue menace soviétique, ce qui préoccupe avant tout les gouvernements capitalistes du continent, c'est le développement de puissantes mobilisations pour la paix, dont on ne dira jamais assez qu'elles modifient la situation nationale de chaque Etat et le contexte international

En Europe de l'Ouest, à l'exception notable de la France, ces mobilisations ont fait voler en éclats le consensus social et politique à propos de la défense militaire. Les masses qui se sont mobilisées ne revendiquent pas moins qu'un dreit de contrôle sur les choix des gouvernements en matière de défense, ce qu'exprime notamment l'exigence que soient organisés des « référendum » sur les décisions essentielles. Cela est évidemment inacceptable pour n'importe quel Etat capitaliste et, du coup, le masque qui se voudrait

3. Combats inachevés, Paul-Henri Spaak, 4. Cité par Claude Delmas, L'OTAN, PUF.

Page 30

prend quelques rides supplémentaires. Henry Kissinger résume assez bien la situation ainsi créée quand il affirme que « le climat de pacifisme nucléaire grandissant mine ce qui reste de crédibilité à l'OTAN » (5). Selon lui, « les Européens se représentent les Etats-Unis comme une bande de cow-boys portés sur la gâchette, et dont le bellicisme a provoqué l'intransigeance soviétique ». Cela proviendrait, à l'en croire, d'une sorte de « schizophrénie européenne » qui se manifeste « par la crainte que les Etats-Unis pourraient ne pas etre prets a risquer leur propre population pour la défense nucléaire de l'Europe, jointe à la peur de voir l'Amérique entraîner l'Europe dans un conflit non désiré par une approche maladroite des problèmes du tiers-monde ou des relations Est-Ouest ». Diagnostic somme toute assez lucide, qui prend en compte les difficultés politiques auxquelles se heurte pour l'heure la politique de militarisation en Europe.

Pour être complet sur l'étendue des dégâts provoqués aux yeux des classes dominantes, il faudrait y ajouter deux éléments essentiels. En premier lieu, « l'exigence de paix » contribue à démystifier la portée réelle des négociations engagées entre l'impérialisme et la bureaucratie so« d'une reprise du dialogue avec Moscou » doit beaucoup à l'existence des mouvements de paix européens et, bien sûr, également à la proximité de l'élection présidentielle aux Etats-Unis, qui traint Ronald Reagan à assouplir sa position sur ce point vis-à-vis de l'opinion américaine. L'absence absolument prévisible de résultat tangible en matière de désarmement par le jeu classique des négociations Est-Ouest (START, INF, MBFR, conférence de Stockholm) (6) ne peut que relancer le mouvement de masse sur des bases plus radicales.

En second lieu, l'exigence du respect des libertés aboutit à ce que les masses, prenant au pied de la lettre les proclamations hypocrites, telles que le protocole final des accords d'Helsinki, demandent désormais aux gouvernements pour atteinte à ces principes généreux. Tout cela contribue à modifier les jeux politiques traditionnels, en particulier avec l'engagement croissant des forces réformistes, et spécialement celles de la social-démocratie, dans le mouvement antiguerre. De plus, une telle modification du climat politique en Europe de l'Ouest ne peut pas être sans conséquence sur la situation en Europe de l'Est, où les effets d'entraînement des mobilisations antiguerre à l'Ouest se font sentir plus profondément dans plusieurs Etats, en République démocratique allemande (RDA) notamment. C'est à cette situation que tentent de répondre les bourgeoisies européennes quand, par la voix de tel ou tel membre de leur personnel prétendent relancer la coopération militaire entre Etats capitalistes, bien entendu pour « préserver la paix ».

COOPÉRATION MILITAIRE

ET DÉFENSE EUROPÉENNE A la différence de la situation qui prévalait dans les années 1950, les bour geoisies européennes ne sont plus en situation de stricte dépendance par rapport aux Etats-Unis. Elles sont en mesure, dans

5. Un plan de restructuration de l'OTAN, Henry Kissinger, Time, février 1984.

6. START : négociation sur la réduction des armements stratégiques ; INF : négociation sur les armes de portée intermédiaire : MBFR : négociation sur les forces conventionnelles.

Page 31

Manœuvres françaises d'entraînement de la Force d'action rapide (FAR) créée par Mitterrand. (DR)

certains domaines de concurrencer sur le économique leur partenaire amé ricain et, au plan politique, elles n'entendent pas toujours s'en laisser conter par les USA. Il reste qu'au plan militaire, la situation est plus complexe, mesure où les forces des différents Etats capitalistes d'Europe de l'Ouest rassemsous un commandement unique représenteraient une entité militaire de tout premier plan, mais une telle perspective est totalement illusoire.

Perspective illusoire parce que l'intégration des forces ne peut pas se poser dans les mêmes termes que dans les années 1950. La force militaire principale en Europe occidentale - en dehors des forces américaines incluant les sous-marins stratégiques affectés à l'Europe et la VIe flotte en Méditerranée - est celle de la France. Celle-ci, bien que demeurant l'un des piliers politiques de l'Alliance atlantique, a retiré, en 1966, ses forces placées sous commandement militaire intégré. Elle dispose d'un potentiel nucléaire important, même s'il n'est pas comparable à ceux des Etats-Unis et de l'Union soviétique, et, comme les USA, elle est engagée par sa présence militaire dans plusieurs zones chaudes du monde, particulièrement en Afrique, au Moyen-Orient et dans le Golfe Persique. Le cas de la Grande-Bretagne est bien différent, dans la mesure où sa dépendance par rapport aux Etats-Unis sur le plan militaire est beaucoup plus importante, tant en ce qui concerne l'acquisition des systèmes d'armes nucléaires et leur maintenance, qu'en ce qui concerne la stratégie militaire, puisqu'elle reste complètement intégrée aux divers commandements de

Une intégration militaire supposerait l'inclusion des forces nucléaires françaises dans un ensemble plus vaste. Plusieurs hypothèses d'école ont été émises (Paris-Londres, Paris-Bonn), mais elles butent toutes sur la question suivante : dans le cadre d'une stratégie de dissuasion, de quelle autorité relèverait la décision d'emploi éventuel du feu nucléaire ? On sait que François Mitterrand, comme avant lui Charles de Gaulle, y répond en estimant que « la dissuasion nucléaire, c'est le Président, c'est moi ». De fait, une intégration des forces militaires à ce niveau supposerait l'existence préalable d'un exécutif fort, donc d'un président disposant de pleins pouvoirs en ce domaine. Ce type de pouvoir qui correspond à celui d'un Etat national et, qui plus est, pas de n'importe quel type d'Etat national, ne naît pas d'une évolution linéaire. On voit bien, en revanche, l'intérêt qu'il y aurait pour la bourgeoisie française — le dirigeant réactionnaire Jacques Chirac a fait des propositions en ce sens — à associer le potentiel économique allemand à son propre effort de guerre. Tout cela ne tient pas la route, à moins d'imaginer un système complexe de contrôle à « double clef » (7), sur lequel l'OTAN s'est déjà cassé les dents, la proposition de John Fitzgerald Kennedy dans ce sens au début des années 1960 étant restée lettre morte pour la même raison. Et puis, les dirigeants allemands n'ont jamais manifesté un grand intérêt pour de pareils projets.

S'il faut donc exclure l'intégration par le haut, reste l'intégration rampante, par le bas. Par ce terme, il faut entendre un renforcement de la coopération, principalement au niveau économique, pour la production et la recherche sur les nouveaux systèmes d'armes. Le gouvernement français, en raison même de la place particulière de ses industries d'armement, qui accaparent près de 10% du marché mondial, agit activement en ce sens. Pour

Premier ministre Pierre Mauroy, faut bien distinguer les notions de defense de l'Europe et de défense européenne. L'idée d'une défense européenne implique une organisation collective intégrée qui ne pourrait être élaborée que si une autorité politique unique existait. En revanche, la prise de conscience par les opinions publiques européennes des déséquilibres apparus dans le rapport des forces entre l'Est et l'Ouest donnent une nouvelle ac-

"défense de l'Europe". (...) Dans cet esprit, on pourrait développer la coopération entre Européens, en particulier en matière d'armements. Certains projets bi ou trilatéraux ont déjà abouti : avions Transall, Jaguar, Alphajet ; hélicoptères Puma et Gazelle ; missiles Milan, Hot, Roland ; chasseur de mines tripartite, par exemple. Les structures de coopération, qu'il s'agisse du Comité permanent des armements ou du Groupe européen indépendant des programmes n'ont cependant obtenu que des résultats limités. (...) Une politique concertée de fabrication d'armements devrait être considérée comme un objectif prioritaire parmi les nombreuses actions à entreprendre en vue d'un approfondissement du système de défense en Europe occidentale. Dans une période où les mouvements paneutralistes, antinucléaires mènent campagne, il est particulièrement important de préserver et de fortifier la volonté de défense des pays d'Europe occidentale » (8).

Il s'agit en effet du seul projet un TIHEDN, septembre 1983.

tant soit peu sérieux et crédible, même s'il se heurte, à court et moyen terme, à d'importants obstacles.

LES LIMITES ÉCONOMIQUES

Le principal obstacle tient au fait que les industries de l'armement des différents Etats nationaux ne sont ni de même importance, ni même placées dans une situation équivalente par rapport à la concurrence américaine. Cela en raison de la taille respective des différentes armées nationales, de la place de celles-ci sur l'échiquier militaire mondial et, enfin, en raison de la part que chaque industrie nationale s'octroie sur le marché mondial des ventes d'armes. D'où une situation particulière dans ce secteur entre producteurs

Get producteurs qu'un rapport de la commission des Affaires générales de l'UEO (Union des occidentaux ) décrivait en termes, en 1979 : « Dans les circonstances actuelles, tout indique que, à l'intérieur au moins de l'Alliance atlantique, la situation profite principalement aux producteurs américains d'armement. Ceux-ci, en effet, profitant du large marché que leur offrent les forces armées des Etats-Unis, peuvent fournir aux marchés extérieurs des produits pour lesquels ils peuvent répartir les frais généraux, y compris ceux qui touchent à la recherche et au développement des prototypes sur un très grand nombre d'exemplaires, alors que les industries des pays européens ne peuvent répartir les leurs que sur le nombre beaucoup plus restreint que peuvent acquérir leurs armées nationales. Ils se trouvent donc, sur les marchés de leurs par-

7. Par « double clef », l'on entend co-resultime de l'usage du feu nucléaire, autrement dit la possibilité théorique pour l'un de deux Etats de faire valoir son droit de veto ; cela porte atteinte à la crédibilité de l'emploi réel de ce système d'armes, surtout dès lors que détenues par les USA d'une part et un Etat européen de l'autre.

8. Discours d'ouverture de la session de

Page 32

tenaires européens, en posture défavorable face à leurs concurrents américains. Cette situation s'aggrave encore si l'on examine les possibilités de pensation", puisque, produisant un moins grand nombre d'exemplaires de matériel fini, ils doivent, pour offrir des "compensations" égales, accroître d'autant le nombre de pièces et d'éléments qu'ils devront se déclarer prêts à acquérir auprès de leur acheteur (9). Le phénomène de l'économie d'échelle joue donc doublement en faveur des producteurs américains face à leurs concurrents européens, ce qui explique les succès commerciaux qu'ils ont souvent remporté en Europe même au cours des dernières années. Or, ces succès contribuent encore à limiter les débouchés des producteurs européens et à élargir ceux des Américains, donc à renforcer encore un processus qui conduirait rapidement les industriels européens à se cantonner dans un rôle d'appoint et de sous-traitance en faveur de leurs concurrents

La situation ne s'est guère modifiée depuis lors, ce qui amena le constat suivant de Pierre Mauroy s'adressant à l'Institut des hautes études de défense nationale, le 20 septembre dernier : « En 1977, dans le cadre de l'Alliance atlantique, fut lancé le projet de "familles d'armements", vait permettre de répartir recherches et développements entre Européens et Américains, en fonction des compétences. Sous la pression des industriels américains, il a fallu abandonner ce projet. En ce domaine, la volonté des gouvernements ne suffit pas toujours. De considérables intérêts économiques, financiers et industriels sont en effet en jeu. Et je constate que l'industrie de défense des pays européens n'a jamais su se présenter unie face à son partenaire américain. Ce qui est peut-être plus grave, c'est que les gouvereuropéens n'ont pas cherché avec assez de conviction à sauvegarder et à développer une industrie européenne d'armement. » Amer constat, dure réalirapports de forces concrets en ce domaine, et dont on voit mal comment ils pourraient se modifier.

En outre, les mécanismes économiques et financiers internationaux contribuent à perpétuer cet état de choses, alors que la crise générale de l'économie capitaliste d'une part, la perspective d'un rétrécissement du marché mondial de l'armement d'autre part, assombrissent l'avenir de ceux qui, comme la bourgeoisie française, ont déployé une industrie de l'armement sans commune mesure avec le potentiel économique et industriel de leur pays. Le Monde du 17 mai 1983 donnait ainsi une analyse plus précise de ce problème du financement des dépenses liées à la production d'armement US. On pouvait y lire, entre autres, que « le financement des dépenses militaires par les voies autres que le déficit, condamnerait l'économie américaine à une stagnation, puis à une régression économique qui condamnerait toute ambition militaire. La seule solution de conciliation passe donc bien par l'épargne forcée, qui, d'ailleurs n'en met pas moins en cause l'existence d'un vo-

Super-Etendard français sur le porte-avions Clémenceau. (DR) lume d'investissement net compatible avec une croissance soutenue. En 1983, les dépenses militaires auront été cinq fois supérieures à l'investissement net! En 1984, même si la croissance retrouvée se poursuit, le rapport devrait rester égal à 2.5. Le voile monétaire entoure de ses plis ondoyants la réalité de l'évolution de la stratégie militaire américaine. Une épargne forcée d'une telle ampleur (7 à 8 % du PNB) est, dans une démocratie, généralement réalisée de façon durable par une inflation d'ailleurs de plus en plus difficile à maîtriser. Il n'est qu'une autre solution au maintien d'un effort militaire aussi intense : la réduction de l'importance de l'épargne forcée, c'est-à-dire l'accroissement de celle de l'épargne volontaire, qui passe par le maintien d'un taux d'intérêt élevé. (...) Le concours d'une épargne extérieure (européenne, voire arabe) au financement de l'effort militaire américain reconstitue une solidarité de fait dans des conditions finalement assez conformes à une répartition de ces charges proportionnelles aux revenus ». Dans ces conditions économiques, la perspective d'un renforcement substantiel de la coopération militaire entre bourgeoisies européennes, au moins pour ce qui concerne la production d'armement, paraît bien compromise.

COMBATTRE LES PLANS

DE DEFENSE IMPERIALISTES Si les limites économiques constituent bien, en l'état actuel des choses, l'obstacle principal à la mise en place d'une politique commune de production d'armement, on ne saurait pour autant ignorer ce qui se trame derrière cette affaire du point de vue de la stratégie militaire elle-même. En globalisant leur politique de défense, et, par voie de conséquence, celle de l'ensemble du monde capitaliste, les Etats-Unis contraignent leurs alliés, les uns après les autres, à de nouveaux abandons de souveraineté. La question des euromissiles, puis l'adoption par l'OTAN de la doctrine « Airland Battle » — qui ouvre la perspective d'une bataille

9. Le mécanisme des « compensations » consiste, pour un Etat qui veut vendre des armes, à offrir en contrepartie à l'acquéreur de lui acheter d'autres armes ou d'autres produits.

10. Rapport sur les conditions d'une coopération européenne en matière d'armements, présenté à la 25e session ordinaire de l'Assemblée, en mai 1979.

Page 33

offensive de l'avant, nucléaire, chimique et conventionnelle sur le territoire européen - le démontrent clairement, en ce qui concerne le théâtre éventuel d'opérations du centre de l'Europe. Cela a quelque peu éclipsé d'autres manœuvres et d'autres plans de guerre américains, en particulier en ce qui concerne la Méditerranée. Le renforcement considérable du potentiel militaire impérialiste au sud de l'Europe, sous prétexte de préserver toutes les approches des routes maritimes par lesquelles transite l'approvisionnement en matières premières des économies occidentales, ont abouti à attribuer aux populations de la péninsule ibérique d'une part, de l'Italie, de la Grèce et de la Turd'autre part, sans compter bien entendu tous les autres peuples qui vivent sur le pourtour de la Méditerranée, un rôle aussi peu enviable que celui des populations allemandes au centre de l'Europe, en cas de conflit.

stratégie, qu'elle fusionne en un seul ensemble toutes les menaces et conflits possibles - qu'ils relèvent d'un affrontement Est-Ouest direct ou indirect, ou d'affrontements plus limités entre l'impérialisme et tel ou tel peuple du « Sud » — n'est à la mesure d'aucun des impérialismes européens. Résultats pratiques, tandis que les accords bilatéraux se multiplient entre l'impérialisme et chacune des bourgeoisies d'Europe du sud, les possibilités de définition, dans cette zone, d'une politique militaire commune des bourgeoisies européennes qui ne soit pas strictement alignée sur l'option américaine, s'en trouvent encore affaiblies.

L'impérialisme français, qui a pourtant une très longue tradition d'implantation dans ce secteur, se trouve inévitablement lui aussi confronté à ce problème. Le sinistre Kissinger, avec le cynisme odieux qu'on lui connaît, a été parmi les premiers à vendre la mèche avec une proposition globale de « restructuration de l'OTAN ». Le paquet-cadeau, si l'on ose Rampe de lancement d'un Pershing Il américain.

dire, est présenté aimablement aux bourgeoisies européennes au nom de « la vitalité de l'alliance qui exige que l'Europe développe une plus grande identité et une plus grande cohérence en matière de défense » (11). Pour ce faire, les Européens « devraient assumer, en 1990, la responsabilité principale de la défense classique au sol », le poste de commandant suprême

Europe leur revenant. Quant Etats-Unis, qui récupéreraient à leur profit le poste de secrétaire général de l'AIliance, « ils garderaient leur responsabilité pour la défense nucléaire à la fois stratégique et tactique ». Dans ces conditions, les Etats-Unis pourraient procéder « à un retrait graduel d'une partie substantielle de leurs forces terrestres actuelles », compensé il est vrai « par le renforcement de leur puissance aérienne basée sur le vieux continent ». Kissinger prévoit cependant le maintien de forces terrestres américaines en excédent « pour un certain temps en Europe, dans un statut analogue à celui des troupes françaises, prêtes à l'emploi en Europe, mais aussi disponibles pour des urgences se produisant ailleurs ». Il est difficile d'être plus explicite.

Ce poisson-pilote de l'impérialisme US, pour être officieux n'en est pas moins significatif et dangereux. Ce qu'il propose, c'est de transformer l'ensemble de l'Europe en base américaine pour les aventures militaires de Washington aux quatre coins de la planète. Ne conclut-il pas d'ailleurs que ses propositions ne sont pas « un abandon de l'Europe mais, au contraire, une étreinte de cette même Europe ». C'est précisément cela que les gouvernements capitalistes européens seront probablement invités à avaliser dans la prochaine période, comme toujours sous une forme plus ou moins amendée. Coincés entre les diktats de leur protecteur et les exigences des mouvements de masse pour la paix, il y a fort à parier que ces gouvernements et les forces qui les soutiennent bomberont le torse et parleront d'autant plus gratuitement de politique européenne de défense indépendante qu'ils (DR)

cèderont sur l'essentiel à leurs alliés US.

Le mouvement ouvrier et les mouvements pour la paix ont tout intérêt, quant à eux, à ne pas accorder une once de confiance aux projets bourgeois ou réformistes qui, au nom d'une troisième voie entre le capitalisme et la dictature bureaucratique des pays de l'Est, préconisent la neutralisation de l'Europe, sa dénucléarisation totale au profit d'une alternative de défense bourgeoise conventionnelle, nationale ou multinationale. Ceux qui por tent de pareils projets, volontairement ou non, font le jeu des plans de guerre que les bourgeoisies européennes et l'impérialisme américain préparent, chacun à sa manière, les uns ne valant pas mieux que les autres. Les dangers que recèle l'actuelle offensive idéologique en faveur d'une politique de défense européenne ne doivent être en effet ni sous-estimés ni surestimés. Ni sous-estimés, dans la mesure où le but de cette offensive est clairement de trouver une issue politique face aux mouvements pour la paix, pour pour suivre plus tranquillement la politique de militarisation. Ni surestimés, parce que les conditions ne sont pas réunies pour qu'une tentative comme celle de 1952, ou même les rêves de coopération multilatérale poussée de l'impérialisme français se réalisent ; il ne faut pas confondre les discours et une offensive essentiellement idéologique avec la réalisation pratique, sur le plan militaire, de l'Europe capitaliste.

Les tâches des mouvements de paix apparaissent donc plus clairement. Comme ils se sont battus et continuent de le faire contre tout déploiement de nouveaux missiles US en Europe, comme certaines de leurs composantes ont commencé à se battre au centre de l'Europe pour le retrait des troupes étrangères d'Allemagne, ils devront se battre, à l'image des mouvements de l'Etat espagnol, pour la fermeture de toutes les bases étrangères, spécialement en Europe du sud. Trois exigences qui débouchent sur la néces saire rupture avec l'OTAN, qui ne signifient pas simplement une rupture avec l'impérialisme américain, mais aussi avec les bourgeoisies européennes dans leur ensemble, qui ont partie liée avec lui dans le cadre de l'alliance contre-révolutionnaire scellée en 1949. Un combat qui s'inscrit naturellement à nos yeux dans la seule perspective historique conforme aux intérêts du prolétariat, celle des EtatsUnis socialistes d'Europe, car « le mot d'ordre des Etats-Unis socialistes d'Europe ne ruse pas avec le mensonge diplomatique. Il découle des exigences économiques inéluctables de l'Europe, qui surgissent avec d'autant plus d'acuité que se fait sentir plus impérieuse la pression des Etats-Unis » (12).

Jean-Louis MICHEL, 25 mars 1984.

11. Henry Kissinger, Time, février 1984.

12. Le désarmement et les Etats-Unis d'Europe, Léon Trotsky, octobre 1929. Ecrits, Tome I 1928-1940, éditions Marcel Rivière, 1955.

Une erreur sur cette page ?