Une importante victoire du mouvement antinucléaire basque
ETAT ESPAGNOL
ES octobre dernier, le Conseil des ministres du gouver-
Dement de Felipe Gonzaler, décidat de reduire de prés de moitié la puissance électrique nucléaire en voie d'installation en Espagne d'ici à 1990. Le ministre de l'Industrie, Carlos
Solchaga, tenait alors à préciser que cette décision était motivée par des raisons « techniques et économiques » (le Monde, 14 octobre 1983). Plus récemment, il y a quelques semaines, une loi réduisant le Plan énergétique national (PEN) était finalement adoptée. Celle-ci signifie, construction de la centrale nucléaire de Lemoniz (« Lemoiz » en basque) près de Bilbao, au pays Basque, qui s'était heurtée à une puissante opposition populaire. Toutefois, pour satisfaire le lobby nucléaire dans un pays où la production d'électricité est privée, mises à part les lignes à haute-tension nationalisées par le gouvernement de Felipe Gonzalez, une clause dite « de correction automatique » était introduite dans cette loi. Cette clause prévoit la possibilité d'une révision automatique de la loi sur les centrales nucléaires si les besoins en énergie électrique du pays dépassaient un chiffre établi par le gouvernement.
Malgré cette limitation l'abandon de la construction de la centrale nucléaire de Lemoniz et de plusieurs autres projets a été, comme une immense victoire populaire. L'article de A. Etorre,
A. ETORRE
La décision prise par le gouvernement de Felipe Gonzalez de paralyser jusqu'en
1990 la construction d'une série de centrales nucléaires équivaut pratiquement, dans le cas de celle de Lemoniz, au pays
Basque, à l'abandon du projet. Il faut analyser cette décision comme une grande victoire du mouvement antinucléaire. Ce qui a été obtenu, ce n'est en effet rien moins que l'arrêt de tous les projets nucléaires en Euskadi, comme ceux de Deba, d'Ea-Ispaster, de Tudela et, maintenant, de Lemoniz. Ce sont huit longues années de lutte, la mobilisation la plus importante depuis la fin de la dictature franquiste, qui ont permis d'arracher cette victoire. Mais il ne faut pas pour autant relâcher l'attention. Tant que ce monstre de béton entouré de barbelés sera debout, il constituera un défi et une menace pour le peuple basque. Il faut donc obtenir la démolition pure et simple de cette centrale pour rendre ainsi l'anse de Basordas à la nature.
POUR UNE COTE BASQUE
SANS NUCLEAIRE
La résistance populaire à la construction de la centrale de Lemoniz a commencé relativement tard. Peu de temps auparavant, une magnifique campagne de sensibilisation populaire avait pourtant obtenu que l'Assemblée du Guipuzcoa repousse le projet d'installation d'une centrale à ni entre autres, l'abandon de la OTAN ni bases du Plan énergétique national, à juste titre, analysé Deba. Mais, dans le cas de Lemoniz, les travaux étaient commencés depuis 1972, et la mise en marche de la première tranche était prévue pour 1978. La lutte allait être plus dure. En 1976, une pétition exi geant la paralysie du projet, signée par 150 000 personnes, était remise à l'Assemblée de Biscaye. En août de cette même année, plusieurs dizaines de milliers de personnes participèrent à une marche de protestation. En juillet 1977, ce sont 150 000 personnes qui manifestèrent à Bilbao.
A cette première étape de la mobilisation, la prise de conscience antinucléaire restait faible. Une bonne partie de l'activité était alors consacrée à des réunions d'information, des colloques, des débats et des dénonciations légales des multiples irrégularités auxquelles se livrait l'entreprise privée Iberduero comme, par exemple, le fait de construire dans des zones classées comme non-industrielles, avec des permis de construire provisoires. L'un des derniers actes de l'Assemblée franquiste de Biscaye, dont faisaient d'ailleurs partie deux personnages liés à Iberduero, sera précisément de changer la qualification de la zone de construction.
Un rôle spécial était dévolu, à cette étape de la mobilisation, à la « Commission de défense d'une côte basque sans nucléaire », qui s'efforçait, selon ses propres mots, de « rationaliser la controverse », afin de faciliter l'argumentation du mouvement de résistance en réponse à Iberduero. Cette Commission de défense pouvait ainsi dénoncer le fait que les données
LCR
LE 161 LOMI NINTI RET DLE LIOSARIA publié dans Combate, organe de la Liga Comunista Revolucionaria (LCR, section de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol) du 12 avril dernier, retrace les principaux moments de cette mobilisation contre la centrale de Lemoniz. économiques utilisées pour justifier le programme nucléaire avaient été falsifiées intentionnellement. Ce n'était pas un prétendu besoin accru d'énergie qui était à la base du projet de la centrale nucléaire de Lemoniz, mais l'occasion d'investir de grandes masses de capital à haute rentabilité assurée par une situation de monopole. Le dilemme « Energie nucléaire ou sous-développement en Euskadi » n'en était donc pas un. L'énergie nucléaire ne réduisait pas, bien au contraire, la « dépendance énergétique ». L'utilisation actuelle de l'énergie nucléaire se heurte à des problèmes insolubles, comme la question des déchets par exemple, les risques d'accidents, et l'impossibilité d'évacuer une population de près d'un million d'habitants vivant dans un rayon de 20 kilomètres autour de la centrale ...
En 1978, l'entreprise Iberduero fut amenée à participer à un débat publie avec la Commission de défense. Occasion historique qui démontra la puissance du mouvement antinucléaire et augmenta sa confiance. Mais ce sera là une occasion unique qui ne se répétera jamais. A partir de ce moment, Iberduero rejettera systématiquement tout type de discussion publique, et consacrera d'énormes moyens financiers à convaincre la population des avantages de l'énergie nucléaire, finançant en sous-main certains moyens de communication, distribuant de luxueux bulletins à domicile et dans les centres d'études, menant des campagnes publicitaires dans les rues. En revanche, le mou-
vement antinucléaire devra affronter ce débat non seulement avec des moyens réduits, mais en comptant aussi avec la politique répressive du pouvoir, et notamment des interdictions de manifester et des emprisonnements.
DAVID ET GLADYS, MARTYRS
DE LA LUTTE ANTINUCLÉAIRE
En décembre 1977, un commando armé tenta de pénétrer dans l'enceinte de la centrale de Lemoniz. La garde civile, qui avait un poste à l'intérieur des installations, tira sur l'un des membres, tuant David Alvarez. La mort de David face au Goliath Iberduero devint un symbole, réveillant une extraordinaire sensibilité notamment parmi la jeunesse. Les mobilisations se succédèrent. De tous côtés, des comités antinucléaires se créerent, et une grande campagne se prépara pour la première fois à l'échelle de tout le pays Basque. Durant les derniers jours de février 1978 eurent lieu des assemblées populaires, des manifestations dans les villages et, pour finir, un grand rassemblement devant Lemoniz. Lors de ces actions, on entendit surtout deux slogans, le premier, déjà connu, « Ez, Ez, Ez ... Zentral-Nuclearik Ez ! » (« Non, non, non ... centrales nucléaires, non ! »), et le second, nouveau, « ETA : Lemoniz Goma-2 » (Goma-2 est l'explosif utilisé par l'ETA, et ce dernier slogan est un appel à une nouvelle action contre Lemoniz, ndlr.).
En plein développement de la mobilisation, l'ETA, l'organisation indépendantiste basque, lança une puissante bombe à l'intérieur de la centrale. Sur le plan militaire, cette action frappait au cœur du dispositif nucléaire, occasionnant de graves dégâts matériels dans le réacteur et retardant ainsi de plusieurs mois l'arrivée de l'uranium. Politiquement, cette bombe frappa aussi le cœur du mouvement antinucléaire, car deux ouvriers furent tués et treize autres blessés. A l'euphorie du rassemblement de La Troka succédèrent des moments de confusion et de désarroi, car, en fait, l'action de l'ETA avait été réclamée à cor et à cri. Les comités antinucléaires qui ne condamnèrent ni ne critiquèrent l'action de l'ETA entrèrent en crise. Malgré les efforts déployés pour maintenir une intervention antinucléaire, le mouvement entra alors dans une période de reflux qui dura un an, pendant laquelle les initiatives rencontrerent moins d'audience.
Il ne faut pas oublier le rôle important qu'a joué dans toute l'histoire du mouvement antinucléaire basque le Collectif des travailleurs chargés de la construction de la centrale. Il y avait parmi ces travailleurs, qui étaient 5 000 dans les moments les plus intenses de l'activité de construction, une implantation notable des forces révolutionnaires, dont celles de la LKI (Liga Komunista Iraultzailea), section au pays Basque de la Liga Comunista Revolucionaria (LCR, section de la IVe Internationale). La coordination des délégués des chantiers de la centrale avait déjà dénoncé les conditions de la mort de David, ce qui leur avait coûté, à leur tour, une dénonciation de la part du gouverneur civil. Après l'explosion de la bombe de Lemoniz, les travailleurs condamnèrent cette action, dénonçant la responsabilité d'Iberduero et proposant la tenue d'un référendum sur l'avenir de la centrale. A toutes les étapes de la lutte la centrale, même lors des moments les plus difficiles, les travailleurs de Lemoniz ont exigé des solutions politiques qui soient en accord avec la volonté populaire, tout en dénonçant l'attitude d'Iberduero et du gouvernement. Pour leur part, les organisations antinucléaires ont toujours appuyé les revendications des travailleurs de la centrale.
En avril 1979, l'accident qui se produisit dans la centrale de Harrisburg, aux Etats-Unis, choqua profondément l'opinion publique. Ce risque d'accident tant de fois dénoncé par les écologistes, se révélait évident. En Euskadi, l'émotion fut grande, d'autant plus lorsque l'on sut que la technologie utilisée à Lemoniz était identique à celle de la centrale de Harrisburg. Le mouvement antinucléaire connut une impulsion nouvelle, les réunions se des manifestations eurent lieu. A la fin du mois d'avril, une nouvelle semaine antinucléaire se termina par une gigantesque manifestation à Bilbao. Des municipalités commencèrent à prendre position dans tout le pays Basque contre la centrale nucléaire. Les travailleurs du port de Bilbao refusèrent de décharger du matériel destiné à la centrale. Débuta alors une campagne de désobéissance civile
Le 3 juin 1979, lors de la journée internationale d'action contre l'énergie nucléaire, les comités antinucléaires convoquèrent une manifestation à Tudela. Là, au beau milieu de ce rassemblement pacifique, la garde civile assassina Gladys del Estal, en lui tirant dans le dos. Un peu plus tard, le meurtrier sera condamné à 18 mois de prison. David et Gladys devinrent les deux martyrs de la résistance au nucléaire. En riposte à ce crime, une grève générale fut organisée le lundi 4, grève qui s'étendit le lendemain à tout le pays Basque. Ce fut le moment le plus intense de la mobilisation durant toutes ces années de lutte contre la centrale de Lemoniz.
LUKLEARRA
Dans les jours qui suivirent, le cycle de la mobilisation s'arrêta pourtant de nouveau. En effet, une nouvelle bombe explosa à l'intérieur de la centrale et un autre ouvrier trouva la mort. L'ETA en fit.
porter toute la responsabilité à la société Iberduero, l'accusant de ne pas avoir tenu compte de l'avertissement qu'elle lui avait donné. Mais les conséquences politiques de cette action seront les mêmes que lors de la précédente explosion. Elles entraînèrent une nouvelle période de reflux de la mobilisation des masses. Il n'y aura pas de recul dans la prise de conscience populaire sur ce que représentait la centrale de Lemoniz, le rejet de ce projet ne diminuera pas, mais ce qui faiblira, par contre, ce sera l'expression de cette prise de conscience dans la rue au travers de manifestations de masse. Plusieurs mois devront s'écouler, avec un inlassable travail de mobilisation des secteurs antinucléaires les plus actifs, pour parvenir à une réactivation du mouvement, qui n'atteindra toutefois pas le niveau de mobilisation antérieur. De plus, même parmi les gens les plus actifs, une idée gagnait du terrain, selon laquelle la mobilisation de masse n'était pas suffisante à elle seule pour triompher, car Iberduero et le gouvernement ne céderaient pas à la protestation pacifique, même si elle était portée par tout le peuple basque. Pour ce courant d'opinion, la mobilisation continuait d'être nécessaire, mais elle devait être complétée par une forme d'action plus efficace, plus directe.
LA DYNAMIQUE MILITAIRE
DE L'ACTION DE L'ETA La marée antinucléaire s'étendait. Il n'y eut pas de village où n'étaient organisées des semaines d'action, où ne s'exprimait le refus du nucléaire par des fêtes ou des activités de tous ordres. Le symbole antinucléaire devait même monter très haut, à la cime de l'Everest, où il fut planté par l'alpiniste Zabaleta et l'expédition basque. De nouvelles formes de lutte furent aussi essayées : refus de paiement des factures d'électricité, non seulement par des particuliers mais aussi par des municipalités, avec des résultats très inégaux. Dans pratiquement toutes les institutions, des motions en ce sens ont été discutées, et certaines les ont approuvées. Il y eut aussi des marches de protestation, à pied ou à ... vélo, l'extinction des lumières, etc. Le 3 juin 1980, date anniversaire de l'assassinat de Gladys, il y eut dans tout le pays Basque une extinction quasi générale des lumières. Une assemblée de 233 élus de 101 mairies différentes décida d'impulser une
MO AL PLAN ENERCETICO TICTA
CONTRA LA DICTADURA DE BENED:
action de boycott d'Iberduero et de convoquer une grève générale dans le cas où l'uranium serait acheminé. L'idée d'une grève générale se répandait, sans pourtant être toujours posée de manière convenable. Le 27 juin 1980, une grève générale nationale était effectivement appelée, sur une série d'objectifs parmi lesquels figurait la revendication du gel de la construction de Lemoniz. Cet appel précipité conduisit à un échec. Quelques forces, comme les Comités antinucléaires et la LKI, avaient critiqué ce type d'appel et proposé un objectif plus limité et plus réaliste. Parallèlement se poursuivait la campagne d'actions armées contre les installations d'Iberduero, menées par l'ETA. Au début de l'année 1981, l'ETA, qui s'était jusque là attaquée à des installations et non à des personnes, organisa l'enlèvement de l'ingénieur en chef de la centrale de Lemoniz, qui était un person- ЧНЯ nage clé de sa mise en marche. Cet enlèvement suscita beaucoup de remous. L'entreprise Iberduero entama alors une grande campagne démagogique, qui rencontrera un certain écho dans la population. Au moment où cette offensive de la droite commençait à être contrecarrée par les organisations antinucléaires, essentiellement par les Comités antinucléaires et la Commission de défense, l'ingénieur séquestré était découvert mort. La réaction d'indignation fut énorme et prendra la forme d'une grève générale et de multiples manifestations. C'était là le contrepoint à la grève générale organisée pour protester contre la mort de Gladys deux ans auparavant. De nouveau réapparaissait l'opposition entre la dynamique militaire et la dynamique politique de la lutte antinucléaire. ETA avait visé un objectif stratégique du point de vue militaire, obtenant par son action qu'Iberduero suspende temporairement les travaux et que le collectif de techniciens de Lemoniz refuse de continuer à travailler dans ces conditions. Mais, en revanche, il contribuait à désamorcer une impressionnante mobilisation de masse, ce qui ne devait finalement profiter qu'à la droite.
La lutte se poursuivit cependant. Une nouvelle semaine antinucléaire aura lieu en mars 1981. Un « soleil antinucléaire » sera dessiné sur l'une des coupoles de la internationales contre Lemoniz, en août 1981, organisées par les Comités antinucléaires, seront clôturées par une manifestation de 20 000 personnes à Bilbao, et d'autres actions se succédèrent encore. LA SOUMISSION DES INSTITUTIONS
BASQUES ET DU PNV Dans toute l'histoire de cette mobilisation, le pouvoir central de Madrid s'est comporté comme le bras armé des intérêts d'Iberduero. On attendait en revanche une autre attitude de la part des nouvelles institutions autonomes basques, ne serait-ce que parce que les partis nationalistes et les partis de gauche, qui dominent le Parlement autonome du pays Basque, avaient participé aux premières protestations an-
LEMONIZ DEMOLICIOY
Peintures murales contre la centrale nucléaire de ti-nucléaires. Au moment même de sa constitution, le Conseil général basque (sorte d'exécutif local aux pouvoirs limités par le centralisme madrilène, ndlr.), fut amené à se prononcer sur le projet de Lemoniz. Jouant les Ponce-Pilate, cette institution affirmera n'avoir aucune compétence dans ce projet de centrale nucléaire. Elle se limitera à exiger de meilleures mesures de sécurité et à Etats-Unis. D'ailleurs, à son retour, celleci demandera d'interrompre la construction de la centrale. Mais rien de tout cela n'avait finalement grande importance, car le Conseil général basque n'avait effectivement prise sur rien.
En juin 1980, le Parlement basque, débattant du problème de la centrale de Lemoniz, décidera de créer une Commission d'enquête, qui sera ultérieurement dénoncée comme frauduleuse et partiale par les organisations antinucléaires. Le autonome se prononça pour l'organisation d'un référendum sur la construction de la centrale et en même temps contre le gel des travaux de la centrale, ce qui était une position clairement contradictoire. En décembre 1981, le Parlement autonome basque approuva finalement le rapport de la Commission d'enquête créée l'année précédente, favorable à la centrale. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), le Parti communiste espagnol (PCE) et Euskadiko Eskerra (EE) votèrent contre cette décision. Herri Batasuna (HH) ne participa pas à cette discussion au Parlement, où les élus de cette organisation refusent de siéger (1). De plus, le Parlement se prononcera pour l'organisation d'un référendum et/ou d'un contrôle public. La formule « et/ou » signifie que le parti nationaliste bourgeois majoritaire au salir de la OTAN
SERBE 0 Lemoniz. (DR) Parlement autonome basque, le Parti nationaliste basque (PNV), se préparait déjà à escamoter la consultation populaire, prévoyant d'avance que le gouvernement de Madrid refuserait le référendum, ce qui s'est effectivement produit le mois suivant. L'unique porte de sortie honorable pour un parlement digne de ce nom aurait été de repousser les propositions du pouvoir central et d'organiser lui-même ce référendum sur la centrale nucléaire. La politique basque fut tout entière reflétée dans les propos d'Arzallus, président du PNV, qui affirmait : « Le gouvernement central n'a pas accepté (le référendum, ndlr.) parce que nous n'avons pas insisté sur cette question, pensant qu'elle ne résoudrait
Beaucoup de choses avaient effectivement changé. Le PNV était passé de sa position originelle du rejet de l'installation de la centrale nucléaire de Lemoniz à une attitude pro-nucléaire. Cette dernière orientation fut approuvée officiellement, après un dur débat et à l'unanimité, lors de l'assemblée nationale du PNV à Castillo-Elejabeitia, en octobre 1981. Cette évolution politique du PNV correspondait à un processus d'intégration aux différents centres de pouvoir économique Pour sa part, Iberduero se trouvait en difficulté. L'entreprise avait investi 250 milliards de pesetas dans le projet, ce qui représentait 54 % du total de ses investissements, tandis que les charges financières étaient énormes et représentaient 30 milliards de pesetas par an. tout cela, les travaux étaient à demi paralysés et avaient de toute manière pris plusieurs années de retard. Dans ces conditions, les menaces de fermeture du chantier étaient un chantage qui révélait aussi les difficultés économiques réelles de l'entreprise.
Une négociation à trois composantes s'ouvrait alors entre le gouvernement central, le gouvernement basque, et la société Iberduero, afin de trouver une formule de « contrôle public » sur la centrale nucléaire, de manière à satisfaire le Parlement autonome basque. C'est ainsi qu'une société de gestion fut créée et chargée de la responsabilité de l'exploitation de la cen-
1. Herri Batasuna est une organisation apparaissant comme liée politiquement l'organisation armée ETA-militaire, tandis qu'Euskadiko Eskerra l'est plutôt à l'ETA-PM (politico-militaire).
tandis qu'Iberduero en conservait toujours la propriété. Le gouvernement recevait quelques miettes pouvoir en échange de la légitimité politique ainsi donnée à un projet impopulaire. Mais le rêve du PNV ne durera même pas le temps d'une nuit d'été. Le jour même de la signature de l'accord qui créait ladite société de gestion, l'ETA exécuta le chef du projet, Angel Pascual. Ce sera là une action décisive. A partir de ce moment, les travaux seront paralysés.
La droite se remobilisera, mais, dans ce cas, avec une audience considérablement moindre qu'au moment de la mort de l'ingénieur en chef enlevé par l'ETA en 1981. Les gens en avaient assez des manipulations. Pour leur part, les antinucléaires ripostèrent par une manifestation exigeant la démolition de la centrale, que le gouverneur interdit et fit réprimer. Final'intervention directe de l'Etat central eut lieu, annulant les accords passés auparavant avec le gouvernement basque. La centrale nucléaire de Lemoniz était séparée du patrimoine de la société Iberduero, et un conseil d'intervention, comprenant six membres du gouvernement central, un membre du gouvernement basque et un membre de l'entreprise, était créé pour s'en occuper. Le gouvernement basque, qui n'avait pas eu le courage d'appliquer ses propres résolutions, restera ainsi désaisi de cette affaire, et Lemoniz deviendra une « affaire d'Etat ». Mais le gouvernement de Madrid ne savait également pas que faire. On évoquait, à ce moment, la possibilité de l'utilisation de la centrale à des fins militaires, ou encore l'embauche de techniciens « mercenaires » ... Certains avançaient également la possibilité d'une fermeture de la centrale, bien qu'à l'époque on n'en ait pas beaucoup parlé. En novembre 1982, peu de temps avant que le gouvernement de Felipe Gonzalez ne soit formé, après la victoire électorale du PSOE, les contrats des 2 000 ouvriers qui restaient sur le chantier de Lemoniz étaient annulés.
LE PSOE ET LEMONIZ Le « changement » qu'aurait pu représenter l'arrivée des socialistes au gouvernement central avait, au pays Basque, un contenu très concret, entre autres choses, il signifiait le gel immédiat de la construction de la centrale de Lemoniz. La position du PSOE dans les premières années de la lutte était clairement opposée à la construction de cette centrale. Ainsi, Txiki Benagas, secrétaire général du PS d'Euskadi (PSE) déclarait, en mai 1979 au congrès des députés : « Le groupe socialiste basque dit "non" à Lemoniz et nous demanderons, dans les instances concernées, la paralysie immédiate des travaux. » On pourrait trouver des dizaines de déclarations de ce genre. Cependant, au fur et à mesure que le conflit se radicalisait, la position du PSOE évoluait. Avec l'argument de « ne pas céder au chantage de l'ETA », les socialistes votèrent au Parlement basque, après l'enlèvement de l'ingénieur en chef de la centrale, pour la réactivation des travaux. Peu de temps après la formation du gouvernement de Felipe Gonzalez, le ministre de l'Industrie, Carlos Solchaga, déclarait : « Je veux faire savoir clairement ma profonde conviction personnelle, qui est que cette centrale doit être mise en route. (...) Pour les intérêts énergétiques du pays, il est important que Lemoniz entre en fonction dans un délai qui soit le plus bref possible. » Il y avait donc eu un changement avec l'arrivée du PSOE au gouvernement, mais celui-ci ne s'était situé que l'accentuation de la volonté PSOE de voir se terminer les travaux de construction de la centrale de Lemoniz. Par contre, il n'y eut pas de changement quant à l'action des forces répressives contre toute forme d'activité du mouvement antinucléaire. Dans ces conditions, les Comités antinucléaires organiserent une campagne très radicale contre le PSOE pendant le mois de mars 1983. Un dossier démontrant clairement les contradictions de la position du PSOE fut publié et de nombreuses actions furent organisées, notamment une nouvelle marche Lemoniz, qui fut durement réprimée.
Malgré la volonté politique du gouvernement de Felipe Gonzalez, les travaux étaient toutefois arrêtés et le problème demeurait sans solution en perspective. L'idée de la fermeture de Lemoniz commença à être sérieusement prise en considération dans les cercles officiels. sembla nécessaire de réajuster le Plan d'énergie nucléaire (PEN), établi par le gouvernement bourgeois de l'Union du centre démocratique (UCD) en 1979, qui ne correspondait pas à la réalité C'était aussi l'occasion d'éliminer un problème important. Ainsi, à froid, le gouvernement annonça l'arrêt de la construction de plusieurs centrales nucléaires, alors que le mouvement antinucléaire, confronté à une centrale que tout le monde considérait comme morte, commençait à se chercher d'autres perspectives, telles que l'écologie (les Comités sont devenus antinucléaires et écologistes) et l'antimilitarisme. Peu de temps auparavant, les tarifs de l'électricité avaient augmenté, afin de récupérer les investissements perdus par l'abandon de ces projets. Les Comités antinucléaires et la Commission de défense dénoncèrent alors le caractère incongru du maintien, dans ces conditions, d'une philosophie officielle toujours pronucléaire même si, en ce qui concernait la victoire ne faisait pas de doute. La clause de « correction automatique » que le gouvernement a finalement réussi à imposer au lobby électrique, présente quelques risques, même si elle ne paraît pas devoir être destinée à la centrale de Lemoniz.
QUI A ARRETÉ LA CONSTRUCTION
DE LA CENTRALE DE LEMONIZ ?
A priori, c'est la mobilisation du peuple basque qui a permis le succès, payé au prix de huit années de lutte, d'un mouvement de protestation qui a touché toutes les couches de la société, d'une dizaine de morts, d'une farouche volonté de dépasser les moments difficiles, le fatalisme et le défaitisme par un immense effort d'imagination et de lutte ...
Déjà nombreux sont les opportunistes de tous poils qui tentent d'ôter son importance à cette victoire. Roberto Lertxundi, ancien dirigeant du PC d'Euskadi ayant rejoint EE, a ainsi affirmé que la centrale de Lemoniz avait été fermée « simplement parce qu'elle n'était pas nécessaire ». Certes, la centrale de Lemoniz n'est pas utile et ne l'a jamais été. Mais ce n'est pas simplement une baisse subite des prévisions de la consommation électrique qui a rendu cette centrale inutile. Quitte à fermer une centrale, le gouvernement Manifestation pour la destruction de Lemoniz. (DR)
LEMIIZ APURTO