Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MOZAMBIQUE

De l'indépendance à l'accord avec Pretoria

· Inprecor n° 173, 14 mai 1984 · p. 18-19 · 2 316 mots

Afrique australe Syndicalisme Stalinisme URSS et Russie

A Constitution de la République populaire du Mozambique (RPM) affirme que

1 FRELIMO ». Le 3e congrès du FRELIMO, de février 1977, précisait en outre que le Mozambique entrait dans la phase de « la démocratie populaire, (...) dans laquelle nous socialisons les moyens de production, nous créons et développons deux formes essentielles de propriété socialiste : la propriété d'Etat et la propriété coopératiet l'édification de l'industrie lourde comme facteur décisif, nous romprons définitivement avec la misère, avec la dépendance, et nous construirons une économie avancée, au service du peuple » (1). Rien de tout cela ne correspond pourtant à la réalité des faits, ni du point de vue de l'étape de réalisation des tâches démocratiques élémentaires que le FRELIMO prétend avoir dépassées (indépendance nationale réelle, réforme agraire, et amélioration des moyens d'existence des masses populaires), ni du point de vue des progrès de l'organisation, de la mobilisation et du niveau de conscience des

MOZAMBIQUE avec Pretoria ve. (...) En prenant l'agriculture comme base, masses populaires qu'un tel processus aurait dû logiquement signifier.

Le discours du FRELIMO a pu d'autant plus facilement être radical qu'il ne correspondait pas réellement à l'état de la mobilisation populaire et des rapports sociaux. L'indépendance du Mozambique, le 25 juin 1975, n'a pas donné lieu à une irruption généralisée de luttes sociales, et encore moins à une situation révolutionnaire. Certes, plusieurs grèves ouvrières eurent lieu au printemps 1974, la plupart du temps limitées à des revendications salariales. Mais il faut noter que le prolétariat mozambicain (dont une bonne partie se trouvait émigré dans les mines d'or sud-africaines) ne disposait même pas d'une expérience analogue à celui d'Angola qui, en 1973, s'était lancé dans une grève générale à Luanda. Le FRELIMO eut, pendant cette période, une politique temporisatrice s'en remettant le plus souvent aux forces coloniales pour assurer le bon déroulement de la passation du pouvoir. Aucun élément significatif de direction prolétarienne alternative au courant nationaliste petit-bourgeois du FRELIMO, ou d'auto-organisation des masses, ne s'était donc fait jour dans le processus de décolonisation. Le FRELIMO a pu, sans grande difficulté, imposer son hégémonie politique totale sur le mouvement de masse et l'appareil d'Etat en construction.

UN POUVOIR BUREAUCRATIQUE

Dès lors, le « pouvoir populaire » dont il se réclame ne laisse aucune place à l'initiative et à l'autonomie du mouvement de masse. Il est imposé à froid, d'en haut, et dans le seul but de structurer le nouvel appareil d'Etat et d'encadrer les travailleurs pour la production, suivant les recettes bureaucratiques inspirées du modèle soviétique. S'étant refusé à saisir l'occasion de faire progresser le niveau de conscience et de mobilisation indépendante des masses prolétariennes au moment des grèves spontanées du printemps 1974, le FRELIMO n'envisagea ensuite l'industrie comme facteur dynamisant, Samora Machel à Paris. (DR) les structures de masse que comme des instruments pour combattre l'indiscipline au travail. Suivant la formule consacrée à l'époque, la productivité était considérée comme un « thermomètre de la conscience politique » des travailleurs (2). D'entrée, ces structures (groupes dynamisateurs, conseils de production) étaient frappées de bureaucratisme et constituaient plus des repaires pour carriéristes que des facteurs d'auto-organisation des masses. Dans les bilans successifs de la direction du FRELIMO, elles furent d'ailleurs tour à tour critiquées pour cela. Le 4e congrès, qui se déroula en avril 1983, fut par exemple l'occasion de reconnaître que certaines cellules du parti, « au lieu de travailler pour les masses, se fermaient comme si elles étaient des clubs privés », et de dénoncer ceux « qui rentrent au parti pour faire carrière » (3).

Car, pour maintenir un certain contact avec les masses populaires, qui fait d'ailleurs la spécificité du régime mozambicain, la direction centrale du FRELIMO maniera avec efficacité la dénonciation de la bureaucratie et de la corruption des strates intermédiaires de l'Etat et du parti. Parfois, la purge atteignit les sommets, et les dénonciations faites par Samora Machel accuseront certains ministres. En 1978, le ministre de l'Agriculture était exclu du comité central du FRELIMO sous l'accusation d'élitisme, d'individualisme, d'égoïsme, de libéralisme ... Règlements de comptes internes et remainenents ministériels seront nombreux, levant parfois une partie du voile qui dissimule l'autoritarisme du régime. En novembre 1981, par exemple, une purge est effectuée dans les forces de sécurité et l'armée, contre « les ennemis déguisés en agents de l'Etat » qui maltraitent la population. Orientation économique et rapports avec les pays de l'Est sont les deux thèmes fondamentaux de discorde au sein de l'équipe dirigeante, chaque réorientation en la matière donnant lieu à la modification des responsabilités du personnel dirigeant. En 1982, le ralliement à l'Afrique du Sud de Jorge Costa, chef de la sécurité mozambicaine, illustrera l'ampleur de la crise politique du FRELIMO, alimentée entre autres par l'échec économique du régime.

L'ÉCHEC ÉCONOMIQUE DU RÉGIME

A l'indépendance, le FRELIMO nationalisa les entreprises appartenant au petit et moyen capital portugais, et les sociétés impérialistes qui refuseront de poursuivre leur activité sous le nouveau régime. La nationalisation de la terre, des hôpitaux et cliniques, des écoles, des immeubles de rapport, des pompes funèbres et d'entreprises de transformation de petites dimensions, ne correspondait cependant pas. à la maîtrise de la majeure partie du capital et de la production locales. La méfiance initiale des investisseurs impérialistes et l'importance du secteur d'Etat (50 % des entreprises en 1978) jetèrent néanmoins la base des rapports avec les pays de l'Est. Aide technique et financière en provenance de ces pays en contrepartie d'avantages diplomatiques (alignement de Maputo sur la diplomatie soviétique) ou matériels (droits de pêche pour l'URSS) accompagnent le départ de techniciens portugais et la mise en place de projets économiques bureaucratiques. Corruption, projets gigantesques mais inopérants par rapport aux besoins locaux, autoritarisme (4), absence de motivation des masses populaires ajoutés au maintien des rapports capitalistes et des investissements impérialistes dans les secteurs stratégiques, précipiteront la faillite économique. Et cela, avant même que l'action de sabotage de la guérilla réactionnaire de la Résistance nationale mozambicaine (RNM), de même que les calamités naturelles (sécheresse et inondations) de ces dernières années ne vien-

1. Rapport du comité central au 3e congrès du FRELIMO, Harmattan, Paris, 1977, p. 50.

2. Discours de Samora Machel, « Organiser la classe ouvrière pour la grande offensive de la production », Maputo, octobre 1976.

3. Le Monde, 28 avril 1983. 4. Les regroupements forcés de population rurale auxquels donna lieu la systématisation de la politique dite des villages communautaires, tout comme la récente « opération production » consistant à renvoyer manu-militari à la campagne les chômeurs de la capitale, ou encore le rétablissement des châtiments porels publics en vigueur sous le colonialisme, en sont des exemples.

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nent encore aggraver la situation économique (5).

En 1979, s'amorce un infléchissement de la politique, avec la dénationalisation du petit commerce et une plus grande ouverture aux capitaux étrangers. Signant, en février 1979, un accord coopération ferroviaire avec l'Afrique du Sud, un responsable mozambicain affirmait alors : « Nous sommes des hommes d'affaires. Nous devons trouver des solutions réalistes. Personne ne doit s'étonner de cet accord. Maputo et Matola sont les deux ports naturels du Transvaal. (6) » En mars 1980, Samora Machel plaide pour le rétablissement de la hiérarchie dans le secteur d'Etat, contre la « dispersion du pouvoir » et « la pratique consistant à appeler tout le monde de"» (7). Il lance un appel aux petits industriels, commerçants mozambicains émigrés, leur assurant des garanties financières pour leur retour, et réaffirme alors : « Il y a place, dans notre développement économique, pour la participation d'autres pays, de firmes internationales et du capital étranger en général. (8) » Le Mozambique affiche son intérêt pour l'accord CEE-ACP, et les investisseurs occidentaux commencent sérieusement à s'intéresser de nouveau à ce pays. Cette réorientation économique sera encore accentuée lors du 4e congrès du FRELIMO, en 1983 (9).

L'ACCORD AVEC PRETORIA

ACCROIT LA DÉPENDANCE Le compromis passé avec l'Afrique du Sud ne peut être analysé comme la simple reconnaissance réaliste d'un rap port de forces régional défavorable au Mozambique. Et ceci parce que le FRELIMO n'a jamais rien entrepris pour faire évoluer favorablement rapport des forces en mobilisant les masses populaires

June anti-impérialiste l'instar, exemple, de la direction nicaraguayenne.

Certes, voie conduisant à une rupture l'impérialisme, compte tenu des conditions du Mozambique, était bien étroite, mais à aucun moment le FRELIMO ne s'y est engagé. Lorsqu'à l'indépendance l'état d'esprit des masses le permettait, la direction du FRELIMO appelait au calme et à la temporisation. Ensuite, sans même reconnaître le droit syndical aux travailleurs, elle les engagea de force dans une politique économique sur les orientations de laquelle les masses populaires n'avaient aucun droit de regard. Et les changements d'orientation se firent de manière tout aussi bureaucratique. Mais aucun pas en avant vers l'indépendance réelle n'a été

Longtemps principal partenaire commercial du Mozambique, l'Afrique du Sud est restée son principal fournisseur. Le port de Maputo travaille toujours à 60 % avec la République d'Afrique du Sud, tout comme les chemins de fer mozambicains. Pour un pays spécialisé dans les prestations de services ferroviaires et portuaires, cela est énorme. Des techniciens sud-africains sont employés en permanence par les sociétés clientes du port de Maputo. Les 45 000 Mozambicains qui travaillent toujours dans les mines du Transvaal rapportent au Mozambique le iers de ses rentrées en devises. La dépendance alimentaire reste fondamentale, ce qui accentue les conséquences des mauvaises récoltes. Le blé importé provient de France ou des Etats-Unis, le maïs arrive d'Afrique du Sud (200 000 tonnes en 1981) et le riz, de même que le poisson, doivent aussi être importés. Les produits agricoles d'exportation (noix de cajou, coton) sont vendus principalement en Occident et les rendements des productions n'atteignent pas toujours le niveau d'avant 1974. Jusqu'en 1980 (avant le contrat d'exportation avec l'URSS), la production sucrière mozambicaine était vendue aux USA. L'électricité du barrage de Cabora Bassa (propriété portugaise jusqu'en 2014) est destinée à l'Afrique du Sud et doit couvrir 10% de ses besoins à un prix inférieur à sa propre production. La ville de Maputo est par contre alimentée par cette électricité rachetée à l'Afrique du Sud. De nombreuses compagnies étrangèparfois même sud-africaines, conservé des intérêts dans ce pays, dans la noix de cajou, la production de ciment ou le pipe-line pétrolier Beira-Umtali (au Zimbabwe) qui appartient à la Lonrho britannique. Depuis quelques de nombreux pays occidentaux interviennent au Mozambique. Esso et Shell ont investi 480 millions de francs en 1983 à des projets agro-industriels dans la vallée du Limpopo, ancien lieu l'agriculture mis en œuvre par la Bulgarie et largement démantelé depuis. est à la pointe de la pénétration technologique occidentale au Mozambique.

Le volet économique de l'accord avec l'Afrique du Sud, tout comme l'intégration probable du Mozambique aux pays ACP devraient accentuer encore cette dé pendance économique, technologique et financière de Maputo. Les échanges commerciaux avec l'Afrique du Sud vont encore augmenter, et notamment l'utilisation du port de Maputo, avec la construction d'un terminal minier, en 1985. Ré cemment, une revue bourgeoise bien informée notait : « Des possibilités d'inves-

5. La Résistance nationale mozambicaine (RNM) est une coalition de groupes réactionnaires financés à l'origine par le milliardaire potugais Jorge Jardim, soutenus par la Rhodésie de Ian Smith, puis par l'Afrique du Sud, et recrutant parmi les anciennes milices coloniales du Mozambique. La RNM est entraînée et ravitaillée par l'Afrique du Sud et opère, depuis 1980, surtout dans le sud du Mozambique. Sa stratégie consiste à semer la terreur et à causer le maximum de dégâts à l'économie mozambicaine. Un de ses dirigeants, Orlando Cristina, Afrique du Sud, précisait l'objectif de la RNM en déclarant : « C'est une organisation militaire et non politique, qui concentre ses efforts pour renverser le régime de Machel. Elle est déterminée à libérer le peuple du Mozambique de l'oppression marxiste qui lui est imposée. » (To The

D'après le FRELIMO, le Mozambique a 27 avril 1984.

tissements mixtes mozambicano-sud-africains sont à l'étude dans les secteurs portuaire et touristique, ainsi qu'éventuellement la création d'une chambre de commerce mozambicano-sud-africaine. (10) » La firme sud-africaine Rennies a déjà proposé la construction d'un complexe touristique d'une valeur de 320 millions de francs. La multinationale Lonrho s'est aussi rapidement proposée d'investir dans ce secteur. C'est dire si l'accord avec la République d'Afrique du Sud constitue bien le point nodal d'une évolution du ré depuis l'indépendance. néanmoins que cette évolution attisera encore les affrontements au sein de l'appareil du parti et de l'Etat, et le processus de différenciation sociale dans le rapports de Maputo avec les pays de l'Est. Loin de mettre un terme à la crise politique du régime, cela devrait encore l'accentuer, sans pour autant, d'ailleurs, que les masses populaires tenues à l'écart de toutes ces décisions ne bénéficient d'une libéralisation politique symétrique à la libéralisation économique en cours. Prenant peut être devants d'éventuelles revendications en ce domaine, Samora Machel a récemment défini le rôle des syndicats, que l'on dit en voie de création dans le pays, comme de stricts instruments d'encadrement de la production venant se substituer aux structures antérieures, qui n'ont plus aucun attrait pour les masses.

François CAZALS, 6 mai 1984. perdu, depuis l'indépendance, environ 3, 8 milliards de dollars, dont 248 millions du fait de la baisse du trafic sud-africain de marchandise, 568 millions du fait de la baisse du nombre de mineurs mozambicains travaillant en République d'Afrique du Sud, 2 647 millions du fait de l'abandon du paiement-or des salaires de ces mineurs, et 333 millions du fait des agressions de la RNM et de l'Afrique du Sud.

6. Le Monde, 28 février 1979. 7. Idem, 22 mars 1980 8. Cité par Demain l'Afrique, Paris, 7 avril 1980.

9. L'une des directives adoptées recommande « d'utiliser les mécanismes économiques pour stimuler les investissements dans le secteur privé, en particulier en matière alimentaire ». Une autre conseille un plus large recours « au capital étranger » (Le Monde, 3 mai 1983).

10. Marchés tropicaux et méditerranéens,

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