Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CAPITALISME ET SANTE

Les effets nocifs du travail de nuit

· Inprecor n° 174, 28 mai 1984 · p. 18-19 · 2 112 mots

Syndicalisme Femmes

L du travail à temps partiel, une forme de rentabilisation capitaliste de la main. 'INTRODUCTION du travail de nuit, notamment pour les femmes est, à l'égal d'œuvre. La direction du groupe horloger suisse Ebauches SA vient de se lancer dans une offensive anti-ouvrière en ce domaine. Celle-ci a un double volet : d'une part, une série de licenciements dans certaines entreprises et, de l'autre, l'introduction du travail de nuit pour les femmes et du travail en équipes en continu, c'est-à-dire en trois équipes de travail de huit heures d'affilée et cela sept jours sur sept. Cette mesure patronale concerne un petit nombre de salariés (55 travailleuses et 11 travailleurs de l'établissement de Marin et 11 travailleurs et 5 ouvrières de celui de Granges). Cependant, étant donné l'importance du groupe horloger dont Ebauches SA est le pilier, et des liens de celui-ci avec les grandes banques suisses, ces décisions, si elles entraient dans les faits, prendraient valeur d'exemple pour une attaque en règle dans divers autres secteurs industriels. De plus, si la demande du trust horloger de dérogation aux dispositions de la loi sur le travail de nuit - lequel est aujourd'hui interdit pour les femmes dans l'industrie par l'Office fédéral de l'industrie, des arts et métiers du travail

(OFIAMT) - était accepté, c'est la santé d'une fraction supplémentaire de la classe ou-

Une riposte ouvrière s'est donc engagée contre les licenciements et contre l'obligation faite aux femmes de travailler la nuit, mobilisation à laquelle participent nos camarades du Parti socialiste ouvrier (PSO), section suisse de la IVe Internationale. Dans un dossier consacré à cette question, l'organe du PSO, La Brèche du 28 février 1984, a publié un article synthétisant les principaux effets nocifs du travail de nuit pour la santé des individus, qu'étant donné son intérêt général, nous reproduisons ci-dessous.

dicale qui pousse la direction et la contraint à l'action. La gauche syndicale se trouve plutôt engagée dans une difficile bataille sur trois fronts :

- contre les patrons et le gouvernement qui, conséquents avec leur stratégie pour imposer le temps de travail flexible et le travail partiel, expliquent qu'au vu de l'expansion économique actuelle et de la concurrence internationale, appliquer les 35 heures hebdomadaires conduirait à de nouveaux licenciements massifs ;

- contre le scepticisme de ceux des travailleurs qui, désorientés par la crise, sont plus sensibles aux discours du patronat qu'aux arguments des syndicats ;

directions syndicales qui, pour l'instant, mobilisent pour la semaine de 35 heures mais ne sont pas du tout à l'abri de la tentation d'un compromis, au détriment de cet objectif de lutte.

En plus de l'existence d'une multitude de structures de coordination et d'échange d'expériences, se fait jour pour la première fois une aspiration à une coordination nationale de la gauche syndicale, en grande partie grâce au travail opiniâtre du GIM, seul courant de la gauche à avoir, depuis des années, fait de la propapour la préparation de perspective. Le projet de la publication d'une feuille d'information nationale a été lancé lors d'une coordination informelle de camarades réunis pour échanger expériences sur les occupations d'usine en défense de l'emploi. Ainsi, depuis fin 1983, Info 35 sort régulièrement, tiré à 4 000 exemplaires, et permet d'échanger des informations et d'unifier les perspectives militantes de la bataille pour les 35 heures (cf. en encart la décla-

Mais le GIM a aussi conquis une place solide au-delà du cercle de la gauche syndicale, dans le mouvement pour la semaine des 35 heures et, tout d'abord, par son intervention pour la construction large mouvement de solidarité autour de cette revendication et des luttes auxquelelle donne lieu. 20 000 exemplaires de l'organe du GIM Was Tun ? (Que faire ?) seront diffusés ou vendus au plus fort de cette bataille.

tentative toujours à l'ordre du jour de l'IG Metall pour escamoter au dernier moment une grande grève pour les 35 heures par un compromis, rencontre une résistance massive, notamment de travailleurs du secteur public qui sont mobilisés depuis un an sur cet objectif, mais aussi de membres de conseils d'entreprise anciennement sociaux-démocrates de droite qui craignent un nouvel affaiblissement des syndicats. Rien n'est donc encore totalement joué. Une grève de masse sur cette revendication est encore possible. Une telle bataille remettrait alors la revendication de la semaine des 35 heures sans réduction de salaire et avec embauches correspondantes à l'ordre du jour dans toute l'Europe de l'Ouest.

Peter BARTELHEIMER, Francfort, 14 avril 1984.

CAPIFALISME ET SANTE

Les effets nocifs

du travail de nuit

vrière qui serait mise en danger. Alfred MORABIA

Depuis les années 1950, le travail de nuit concerne des couches grandissantes de travailleurs, hommes et femmes. Dans l'industrie, l'automatisation croissante de la production exige un fonctionnement et une surveillance continus des machines, 24 heures sur 24, pour obtenir un amortissement rapide des investissements coûteux qu'elle occasionne. Quant aux services tels que les hôpitaux, les services industriels, les services de l'hygiène (épuration, etc.), il s'est combiné une large extension de ceux-ci avec la réduction du temps de travail et la laïcisation du personnel (hôpitaux), qui a exigé - dans la logique de leur gestion actuelle — l'introduction d'équipes de travail de nuit.

Il existe donc une grande expérience des effets du travail de nuit sur la santé et la vie sociale du travailleur, qui permet aujourd'hui d'affirmer sans contestation possible que les effets très délétères sur la population ouvrière de ce type de travail dérivent du fait qu'il est incompatible avec le fonctionnement naturel, physiologique, de l'organisme humain. Le travail de nuit est donc littéralement inhumain.

TRAVAIL DE NUIT, L'alternance dans la vie humaine de périodes d'activité diurne et de repos nocturne est fondamentale pour la survie. On peut survivre plus longtemps sans aliments que sans sommeil, parce que le repos nocturne et l'activité diurne permettent de synchroniser l'activation des mécanismes biologiques réparant les effets de la fatigue et empêchant qu'ils ne s'accumulent de façon dangereuse. C'est ainsi que les principales fonctions de l'organisme sont sujettes à un rythme d'activation et de désactivation, dit « rythme circadien » (c'est-à-dire qui dure approximativement 24 heures), comme c'est le cas de la température, du pouls, de l'activité hormonale, du cerveau, du cœur et de la

Pour des raisons sociales - et peutêtre également en raison des caractéristiques de l'espèce humaine - il n'est pas possible d'inverser totalement le cycle circadien et d'habituer l'organisme à s'activer la nuit et à refaire ses réserves énergétiques la journée. Le travailleur de nuit doit en effet régulièrement, au cours de ses deux jours de congé hebdomadaire, se reconvertir au rythme normal pour assumer ses obligations sociales ou maintenir des liens sociaux. Il subit donc une double contrainte :

- travailler au cours de la phase de désactivation biologique, ce qui exige un effort supplémentaire et aboutit à un ex-

- dormir pendant la phase d'activation biologique, ce qui perturbe la fonction du sommeil. Le sommeil de jour est toujours plus bref et moins continu que le

On pense aujourd'hui que le sommeil

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est constitué lui-même de deux phases. L'une, profonde, obligatoire, permet de réparer la fatigue musculaire en reconstituant les réserves énergétiques. L'autre, dite de sommeil paradoxal, au cours de laquelle l'on rêve, joue un rôle essentiel pour maintenir l'équilibre mental de l'individu, et a pour cela une fonction réparatrice sur la fatigue mentale. C'est la phase la plus perturbée par le sommeil de jour.

EXCES DE FATIGUE

ET CARENCE DE SOMMEIL Ces deux contrariétés fondamentales que subit l'organisme du travailleur en équipes alternantes, ou du travailleur de nuit, ont des répercussions sur la santé et se manifestent par une série de maladies et de symptômes survenant plus fréquemment que chez les autres travailleurs.

Les troubles de l'estomac et de la digestion dérivent du fait que le repas nocturne se prend en période de désactivation digestive, s'ingère sans appétit (d'où la tendance à l'épicer davantage et à l'accompagner d'alcool et de café), alors que les deux repas diurnes provoquant une interruption du sommeil, tous les maux ressentis sous forme de « mauvaise digestion », et une obésité. Cette altération du rythme de l'alimentation s'accompagnant stress accru (pour surmonter la fatigue physique et mentale) peut expliquer l'augmentation des ulcères digestifs chez les travailleurs

Le surmenage, la dépression, les névroses sont directement en rapport avec les troubles du sommeil qui touchent 60 % du personnel travaillant en équipes contre seulement 11 % des travailleurs de jour. Le sommeil ne permettant pas à l'organisme de récupérer, la fatigue s'accumule, entraînant un cercle vicieux de fatigue matinale, d'insomnie pendant le Jour, de somnolence lorsque revient la nuit et le travail, d'où la nécessité de consommer des médicaments excitants pour partir au travail et des somnifères pour réduire les effets de l'insomnie du lendemain. A ce rythme inhumain, l'organisme s'épuise prématurément. Voilà pourquoi l'on dit du travail de nuit qu'il correspond à un « vieillissement fonctionnel ». TRAVAIL DE NUIT ET VIE SOCIALE

Le travail posté désynchronise le rythme de la vie sociale et familiale, à tel point que l'on a parlé de « mort sociale » pour exprimer le fait que le travailleur en équipe se trouve dans l'impossibilité de prendre des responsabilités politiques, syndicales et dans les loisirs, vu l'irrégularité de ses horaires. Il s'enfonce progressivement dans un isolement social douloureux qui le déséquilibre psychologiquement.

Il en est de même sur le plan des relations familiales. Les inconvénients les plus souvent signalés sont la brièveté du temps passé avec le conjoint ou les enfants, les bruits dans la maison dérangeant le sommeil de jour, la nécessité de soumettre la famille aux rythmes alimentaires du travailleur ou, au contraire, de s'adapter aux habitudes de la famille en réduisant la période de sommeil continu pour éviter de devoir mener une vie isolée de ses proches. La distribution des tâches domestiques est, dans ces conditions, encore plus problématique, si des moments de vie commune doivent être respectés.

COMMENT MESURER LES EFFETS

DU TRAVAIL DE NUIT ? Le travail de nuit touche l'homme et la femme de la même façon, bien que l'interférence entre le rythme lunaire et le rythme ovarien et les troubles du rythme circadien puisse aggraver temporairement les états de fatigue et perturber l'activité hormonale chez la femme. L'obésité du travail nocturne par exemple, est fréquente chez la travailleuse de nuit et pratiquement inconnue chez l'homme.

L'être humain ne peut donc jamais s'adapter au travail de nuit. L'unique attitude rationnelle est donc d'en exiger l'abolition pour tous, hommes et femmes, dans l'industrie et les services. Là où le travail nocturne est indispensable pour satisfaire les besoins sociaux communautaires tels que les services de santé, les services industriels et d'hygiène publique, etc., il faut réduire radicalement le temps de travail, pour réduire la fatigue et augmenter le temps de sommeil nocturne.

Si la mobilisation et la protestation du mouvement ouvrier n'arrivent pas à interdire l'introduction du travail de nuit chez Ebauches SA, il se posera rapidement le problème de la dénonciation de ses effets sur la santé des ouvrières. Or, il ne s'agit pas là d'une chose très simple.

En effet, les troubles de la digestion, les insomnies, la fatigue, le surmenage, l'irritabilité excessive sont des troubles très évidents pour ceux qui les ressentent, mais sont dramatiquement invisibles au médecin frais et dispos, repu de sommeil, pour qui le travail industriel est rarement plus qu'une abstraction. Les troubles biologiques - qui peuvent être mesurés à partir d'examens du sang, des urines, etc. - étant peu importants par rapport aux troubles mentaux et à leurs répercussions physiques, le médecin peut toujours se retrancher derrière le prétexte qu'il n'y a pas grand chose d'apparent, de visible, dans les plaintes des travailleurs, surtout si, de son point de vue, les exigences de la production priment sur les besoins, notamment en matière de santé, de la classe ouvrière.

La seule estimation qui puisse se rapprocher le plus de la vérité est celle qu'est capable de faire collectivement le groupe de ceux et celles qui travaillent dans les mêmes conditions, dans le même atelier, parce que personne ne peut prétendre connaître mieux qu'eux la façon dont se déroule le travail et ses effets sur la santé psychique et physique. Pour pouvoir dénoncer les effets du travail de nuit et mener la lutte pour son abolition, il faudra donc que dans chaque atelier les travailleurs discutent collectivement, avec le syndicat, la commission ouvrière, les comités d'hygiène et de sécurité - là où ils • existent -, et avec des médecins et autres spécialistes qui peuvent aider à faire le lien entre les plaintes exprimées par les ouvrières et les ouvriers, et ce que l'on sait dans les milieux scientifiques de la nocivité du travail de nuit.

Alfred MORABIA, « La Brèche », 18 février 1984.

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