ES 3 et 10 avril 1984, la Belgique a connu deux journées de grève nationale. Organisées en riposte aux nouvelles mesures d'austérité du gouvernement bourgeois de Wilfried Martens et Jean Gol (respectivement dirigeants des principaux partis bourgeois belges, chrétiens-sociaux et libéraux), cette action intervenait quelques mois après les dix jours de grève générale entrepris par 800 000 agents des services pu-
Ces deux dernières journées de grève n'ont pas connu un plein succès, seule la
Fédération générale du travail de Belgique (FGTB), liée au parti socialiste, avait appelé à l'action, la Confédération des syndicats chrétiens (CSC) ne s'y étant pas associée officiellement. Ces actions s'insèrent cependant dans un vaste mouvement de résistance ouvrière à la politique d'austérité menée par la bourgeoisie belge depuis l'arrivée au pouvoir de l'équipe Martens-Gol en novembre 1981. Cette résistance n'est pas encore parvenue à infléchir la politique gouvernementale, mais elle a mis en évidence des évolutions importantes, à l'œuvre tant dans le camp des organisations ouvrières que dans
Des tendances nouvelles se sont révélées dans les organisations syndicales, mettant en évidence une lente maturation politique de l'avant-garde ouvrière et ouvrant un
BELGIQUE
La résistance à l'austérité
L
blics à l'automne dernier (1). celui de la bourgeoisie. large débat en son sein. Gabriel MAISSIN
La constitution, en novembre 1981, du gouvernement Martens-Gol, a illustré la volonté de la bourgeoisie d'imposer une politique d'austérité de grande ampleur. Pour cela, dès le début 1982, le gouvernement réactionnaire belge se dotait de « pouvoirs spéciaux » (2). Partie avec un certain retard en ce domaine par rapport à ses consœurs européennes, la bourgeoisie belge a mis ensuite les bouchées doubles. En 31 mois de gouvernement bourgeois homogène, les attaques contre les principaux acquis de la classe ouvrière se sont multipliées, portant sur la remise en cause de l'indexation des salaires, la réduction sensible des allocations de chômage, la limitation des allocations de la sécurité sociale, aussi bien dans le domaine des pensions que dans celui des allocations de maladie ou de chômage.
LA BOURGEOISIE
MET LES BOUCHÉES DOUBLES Sur fond d'une politique de restructuration industrielle et d'attaque contre l'emploi, les salaires ont été réduits (3). La dernière vague de mesures, prises en mars 1984, se cumulant à l'ensemble des dispositions antérieures, pèsera d'un poids très lourd sur les masses laborieuses. Elles signifient en effet une perte de salaire en termes réels de 15 % sur les deux années à venir. En matière de sécurité sociale, le changement le plus spectaculaire est l'introduction de l'« état de besoin ». En 1985, les chômeurs ne recevront plus un pourcentage - actuellement plafonné à 24 000 francs belges, soit 3 600 francs -de leur dernier salaire, mais bien une allocation de base de 10 000 FB (1500 et les mutations du mouvement ouvrier
Cortège de la CSC lors de la grêve générale de septembre 1983. (DR)
francs) avec un supplément au cas où cette allocation serait le seul revenu du ménage. Tout cela devrait aboutir, selon les à porte-parole gouvernementaux, l'assainissement des finances publiques et à la relance de l'emploi. Or, en matière d'emploi, les prévisions officielles du
Bureau du plan annoncent au contraire du chômage :
progression rapide une
505 000 chômeurs en 1984, 676 000 en
1985, 711 000 en 1986 et 728 000 en
1988, selon les hypothèses les plus optimistes (4).
affiché par le gouverne-
L'objectif ment est de réduire le déficit annuel du budget de l'Etat de 540 milliards de FB à
310 milliards, d'ici à 1986, soit une économie de l'ordre de 230 milliards de FB
(environ 34,5 milliards de francs). Or, le budget de 1983 accuse déjà un « trou imprévu » de 65 milliards de FB (soit près de 10 milliards de francs), dû au recul de la consommation et à la faiblesse des dépenses d'investissement. De plus, les nouvelles mesures à peine adoptées, le vice-
Premier ministre Jean Gol annonçait déjà d'autres décisions à venir pour septembre prochain, étant donné la difficulté de réduire le déficit budgétaire en 1984, comme prévu.
Pour se faire une idée exacte du coup d'accélération à la politique d'austérité donné par le gouvernement Martens-Gol, il est intéressant de se référer au tableau ci-dessous, qui compare l'évolution du salaire brut individuel en Belgique par rap port à l'ensemble des autres pays de la CEE dans les quatre dernières années.
SALAIRE BRUT PAR SALARIE (en %)
Année Belgique CEE 1981 - 1,5 + 1,3 1982 + 0,5 + 0,9 1983 - 1,7 + 0,8 1984 (*) - 0,9 + 0,4
(*) Pour 1984, prévisions. Source : statistiques de la CEE
Vues du côté patronal, les choses se présentent cependant tout différemment, d'après l'Institut national des statistiques. La pression à la baisse sur les salaires a permis un véritable redécollage des bénéfices, avec une croissance annuelle de 1,2 % en 1980, de 4,8 % en 1981, de 42,3 % en
1. Cf. Inprecor numéro 160 du 7 novembre 1983.
2. La procédure des « pouvoirs spéciaux ». une fois votée au Parlement, permet au gouvernement de légiférer sans passer par le débat et la sanction parlementaires.
3. Cf. Inprecor numéro 171 du 16 avril 1984, Alain Tondeur, « Les effets de la restructuration capitaliste européenne : l'exemple de la sidérurgie belge ».
4. Encore ne s'agit-il là que des chômeurs complets et indemnisés, et donc pas de la totalité des demandeurs d'emploi.
1982 et de 22,2 % en 1983 (5). A de très rares exceptions près, les réserves accumulées au sein des entreprises ne débouchent investissements créateurs d'emplois. Au contraire, le patronat revendique aujourd'hui la nécessité d'investissements importants, afin de maintenir sa position sur le marché international en rationalisant son appareil de production.
le gouvernement met-il priorité majeure de sa politique une redistribution substantielle du revenu national du travail vers le capital.
Mais le gouvernement Martens-Gol a aussi représenté une modification des pratiques politiques, la plus frappante d'entre elles ayant été la mise hors course du débat parlementaire traditionnel, par le biais du recours à la procédure des « pouvoirs spéciaux ». L'on peut aussi noter innovation la limitation différents arbitrages entre familles politiques au sein du gouvernement par l'élaboration des principales mesures gouvernementales en comité ministériel treint. Le tandem Martens-Gol est ainsi parvenu non seulement à rendre plus difficile toute opposition parlementaire de la part de la social-démocratie, mais aussi à maîtriser l'instabilité politique, liée aux
Get linguistiques, que le pays avait connue jusqu'en
La modification spectaculaire apportée à l'un des piliers du système de décision de la bourgeoisie, à savoir la concertation sociale, est un autre trait marquant de la politique de Martens-Gol. Sans être mise au rancart, cette concertation sociale se voit attribuer d'autres fonctions. Elle intervient dorénavant non pas avant mais après que le gouvernement ait pris ses décisions, les partenaires sociaux (syndicats, patronat, classes moyennes) étant alors invités à se mettre d'accord dans des délais extrêmement brefs sur des modifications mineures aux mesures gouvernemen-
You sur des mesures alternatives, mais dont la portée reste équivalente. Cela provoque une polarisation des points de vue en présence et place le gouvernement en position de force pour aller de l'avant, sans se soucier des récriminations syndicales. C'est ainsi que lors de l'adoption des dernières mesures d'austérité, la FGTB avait réclamé que la productivité croissante du travail soit prise en compte pour limiter le blocage de l'indexation des salaires et créer des emplois. Le patronat s'est violemment opposé à cette proposition, argumentant que la compétitivité des entreprises était loin d'être rétablie et que le gouvernement, loin d'infléchir sa politique, devait l'amplifier.
LA RÉSISTANCE ININTERROMPUE
DES TRAVAILLEURS La classe ouvrière et ses alliés n'ont cependant pas laissé se développer cette politique sans réagir. Depuis 1975-1976, la Belgique est chaque année secouée par une vague de luttes, d'actions de grèves et de manifestations importantes. En plus des luttes des travailleurs, d'autres « fronts de protestation » se sont développés autour d'échéances comme les manifestations annuelles des « Femmes contre la crise » à l'occasion de la journée internationale des femmes, le 8 mars, et la « Marche des jeunes pour l'emploi », dont la prochaine a lieu à la mi-mai 1984. La défense des droits des travailleurs immigrés a également été l'occasion de manifestations unitaires imposantes. L'ensemble de ces luttes se développe en liaison étroite avec les organisations ouvrières. Sans oublier, bien entendu, la résistance massive contre les fusées de l'OTAN et sa politique de remilitarisation, exprimée par 400 000 manifestants en octobre 1983.
A partir de 1982, on peut constater une succession de phases de montée de luttes particulièrement rapprochées :
- Février-mars 1982 : grèves nationales et grèves interprofessionnelles par région se succèdent, avec une pression importante pour la convocation d'une grève générale, et la jonction des deux mouvements syndicaux FGTB et CSC (6).
- Automne-hiver 1982: luttes des cheminots, des agents communaux, deux journées de grève nationale interprofessionnelle en front commun syn-
- Printemps-été 1983 : luttes des sidérurgistes et des agents communaux, qui débouchent sur la grève générale en Wallonie et la manifestation à Bruxelles, le
- Septembre 1983 : grève de plus de dix jours des 800 000 agents des services publics en front commun syndical. Le pays est paralysé, mais les directions syndicales refusent d'organiser la jonction de cette mobilisation avec le secteur privé.
- Avril 1984 : deux journées nationales de grève déclenchées par la seule
De cette succession impressionnante de luttes, une première conclusion peut être tirée : la grève générale, nationale, interprofessionnelle est devenue non plus seulement une possibilité, mais une véritable nécessité aux yeux de centaines de milliers de travailleurs. Caractéristique de la situation défensive dans laquelle se trouvent les travailleurs, les luttes sectorielles reculent au second plan, et même dans des secteurs puissants comme l'acier ou l'ensemble des services publics, il est devenu clair aux yeux de nombreux travailleurs que « seuls, il n'est plus possible de gagner ». Inversement, des secteurs comme les cheminots, les agents des services publies, qui étaient restés isolés dans des luttes sectorielles, repartent à l'action dès qu'une occasion
Mais cette véritable poussée permanente vers la grève générale n'est pour l'instant parvenue ni à obtenir des résultats face à la détermination du gouvernement à imposer sa politique d'austérité, ni à débloquer fondamentalement la situation au sein du mouvement syndical. Il ne faut cependant pas en conclure que la classe ouvrière se bat à reculons et que d'« occasions quées » signifie un lent reflux face à l'austérité. S'il est vrai que certains facteurs - comme le chômage massif (avec des poches régionales où il atteint 15 à 20 % de la population active), les menaces de fermeture d'entreprises, les défaites de luttes partielles très dures, (7), etc. - pèsent négativement sur la situation des travailleurs, du dispositif de la classe ouLa véritable question qui se pose est donc de savoir si les enseignements des dernières montées ouvrières vont trouver un terreau fertile chez une avant-garde syndicale, si celle-ci trouvera les moyens de mener le débat en terme d'alternative au sein du mouvement syndical, et surtout si elle sera capable de prendre des initiatives concrètes susceptibles de faire sauter les verrous mis à la mobilisation par la bureaucratie syndicale.
Ce sont les prochaines mobilisations, inévitables dans des délais rapprochés, qui répondront à cette interrogation. Mais, d'ores et déjà, apparaissent des éléments significatifs de cette évolution. LES ENJEUX DE L'UNITE FGTB-CSC
La question de l'unité syndicale occupe une place de choix dans ce processus de maturation politique. La grève, en septembre 1983, des agents des services publies, a permis un test pratique de première importance, en réalisant l'unité d'action des travailleurs de la CSC et de la FGTB, de
Get de Wallonie. tard, les 3 et 4 avril, cette unité ne s'est cependant pas reconstituée.
Si la CSC n'a pas participé à l'action gréviste du début avril 1984, ce n'est certes pas dû au fait que sa direction tenait fermement en main. Alors que son président s'était immédiatement engagé à soutenir les mesures gouver-
Men affirmant qu'elles allaient dans le bon sens, il était mis en minorité au sein du comité national de la CSC quelques jours plus tard. Or, cette mise en minorité de celui qu'on appelle le « 27e ministre » est le signe extérieur d'une crise interne beaucoup plus profonde de la confédération syndicale chrétienne. Depuis 1980, les signes sont nombreux, démontrant qu'au sein de la CSC la politique de soutien ouvert apporté par cette centrale syndicale à l'équipe Marminoritaire, et ceci, sous l'effet de deux
Premièrement, d'une prise de conscience de l'échec de la politique d'acceptation de l'austérité pour la relance de l'emploi, mais aussi du caractère trauma-
5. En 1983, les compagnies productrices d'électricité ont distribué 10 milliards de FB (1,5 milliards de francs) de dividendes, soit l'équivalent des sommes représentant les limitations des hausses salariales imposées en septembre 1983 aux agents des services publics.
6. Cf. Inprecor numéro 123 du 19 avril 7. Ainsi, les travailleurs de la ville de Liège ont-ils fait 14 semaines de grève, en mai-juinjuillet 1983, pour se voir finalement imposer une réduction salariale de l'ordre de 12 à 17 %. Les sidérurgistes de Valfill, une des unités ultra-modernes de Cockerill, n'ont pas pu sauver leur outil de travail, malgré 12 semaines de grève.
travailleurs, alors même que justement, tion syndicale alternative, même limitée.
tisant pour le milieu chrétien des « attaques contre les plus faibles » portées par le biais des restrictions des diverses allocations du système de sécurité sociale. Deuxièmement, par le débat acharné au sein de la direction de la CSC même, où plusieurs fédérations syndicales, comme celles de la métallurgie, des employés du service public, des cheminots, s'opposent au président national de la confédération.
La manifestation publique de cette crise a permis de mettre en évidence, pour de larges couches de travailleurs syndiqués à la FGTB, le fait que la CSC n'est plus un bloc homogène soutenant le gou-
La direction nationale de la FGTB, en lançant son plan d'action de deux journées de grèves, en avril 1984, a multiplié les appels unitaires à la CSC. Il est certain que la direction de la CSC n'a pas répondu à ceux-ci parce que, se trouvant en position critique, elle aurait eu beaucoup de difficultés à contrôler sa propre base syndicale. Mais l'attitude de la direction de la FGTB a également contribué à ce que cet appel à l'unité d'action n'aboutisse pas concrètement.
En fait, la FGTB, après avoir impulsé le mouvement, a rapidement opéré un retour en arrière, passant ainsi de la grève générale à la concertation avec le gouvernement. En annulant l'étape suivante du plan d'action, qui devait être constituée par l'organisation d'une manifestation nationale à Bruxelles, et en choisissant de rencontrer le gouvernement sur la base d'un accord minimal avec la CSC, la direction de la FGTB a renforcé la position des dirigeants de la CSC, qui avait toujours été opposée à une action anti-gouvernementale et favorable à une négociation concernant certains aspects des mesures d'austérité. La direction de la FGTB avait mis, dès le départ, un frein à son action, et c'est cette limite initiale qui a réduit la crédibilité de l'action gréviste et empêché que n'apparaissent d'importantes possibilités concrètes d'unité d'action avec la
Men agissant ainsi, la FGTB n'a pas seulement limité le développement de l'action de ses propres syndiqués, elle a pris à contre-pied tous ceux qui, au sein de la CSC, tentaient d'ouvrir la voie à l'unité d'action intersyndicale.
Ainsi apparaît l'une des raisons fondamentales qui empêche la FGTB d'entraîner la CSC dans l'action : la FGTB cherche avant toute chose à reprendre place dans un système de concertation soelle pourrait négocier la politique d'austérité. De ce fait, elle ne propose pas de plan d'action capable d'aboutir au rejet pur et simple des mesures gou-
Cette situation pose aux militants syndicaux d'avant-garde des problèmes tactiques particulièrement complexes. Le simple appel à l'unité d'action syndicale ne suffit plus, puisqu'il risque, en fait, de coïncider avec le discours de la bureaucratie syndicale de la FGTB. La tâche est particulièrement difficile pour les militants de la FGTB, qui doivent organiser l'action, la rendre crédible aux yeux des l'unité d'action est l'une des conditions de cette crédibilité. A la CSC, les problèmes tactiques se situent au niveau de la structuration de l'opposition à la politique pro-gouvernementale de la direction, condition pour que dans les bastions flamands de la CSC soient levés les obstacles mis à l'unité d'action avec la FGTB. Ce n'est pas une tâche impossible, car déjà à reprises cette unité d'action s'est réalisée : lors de la grève des services publies, ce sont les dirigeants flamands de la Centrale chrétienne des transports qui ont mis en cause les liens de leur syndicat avec le Parti social-chrétien (francophone)/Christelijke Volkspartij (flamand) du premier ministre Wilfried Martens. Lors de la grande manifestation unitaire du 27 février 1983, ce sont également les débordements antigouvernementaux de certaines centrales et régions de la CSC qui ont donné tout son sens à la manifestation en
Si, de manière générale, les directions syndicales ont conservé les atouts en main pour empêcher cette jonction explosive entre militants de la FGTB et de la CSC, les interrogations et les discussions sur les moyens nécessaires au dépassement de cet état de choses se développent, la situation de crise au sein de la CSC y contribuant largement. Ces discussions peuvent s'appuyer non seulement sur l'exemple récent de la grève des services publics de la fin 1983, mais aussi sur des expériences durant les dernières grèves. Car les travailleurs membres de la CSC et de la FGTB de grosses entreprises, comme Renault, Volkswagen, Philips, etc., et de régions, comme Liège ou Charleroi, ont été unis dans l'action. Une initiative importante a même été prise en dehors de toute consigne dans la région de La Louvière, pour aboutir à la constitution en bonne et due forme d'un front commun syndical.
DE L'INITIATIVE OUVRIERE
En matière de déclenchement de la mobilisation, on n'a pas assisté, lors des grèves d'avril 1984, aux actions à la base qui, traditionnellement, font monter la tension sociale d'un cran avant que les directions syndicales, sentant la pression remonter à travers les structures syndicales, n'engagent finalement l'action. Le plan d'action de la FGTB est venu d'en haut. La situation d'ensemble se caractérise par le fait que les travailleurs, tout en n'étant pas démobilisés, attendent dorénavant des mots d'ordre d'action « valables ». Après plusieurs expériences de lutte, il existe un sentiment largement répandu que des actions de courte durée, et surtout sans front commun syndical, ne servent à rien. Ce sentiment reflète pour une part la conscience de la gravité de la situation et de la nécessité d'une riposte à la hauteur des attaques gouvernementales, c'est-à-dire capable de mettre à gouvernement Martens-Gol, mais démontre, d'autre part, l'incapacité actuelle des travailleurs à déborder leurs directions syndicales, et l'absence de direc-
Chaque fois qu'une action de lutte a été engagée ces trois dernières années, la combativité ouvrière s'est rapidement élevée : manifestations très nombreuses, piquets de grève volants, occupation de gares, de nœuds routiers, attaques contre les locaux des partis bourgeois et contre les sièges des banques et des holdings.
Cette combativité qui s'exprime à la base, sous la direction des délégués d'entreprise, n'est toutefois pas encore suffisante pour déboucher sur la transformation des actions entreprises en une véritable grève générale (8). Il est vrai que les conditions pour une telle grève générale sont difficiles à réunir, et que cela suppose avant tout l'existence d'un début de point reste l'un des éléments les plus faibles du mouvement ouvrier. L'exemple de la région de Charleroi est particulièrement instructif à ce sujet. Durant la période de mars-avril 1984, la direction de la FGTB avait réuni par trois fois une assemblée rédes délégués. Mis à part le fait qu'elle n'avait pas formellement le droit de décision, cette assemblée avait la même composition syndical régional. Lors de ces trois réunions, toutes les questions tactiques et politiques ont été évoquées, souvent même dans des termes très durs à l'égard de la bureaucratie. Mais, à aucun moment, il n'y a eu d'inaborder les problèmes d'un point de vue plus général, proposer une orientation alternative, et demander un vote de l'assemblée, même à titre indicatif. Or, c'est précisément à Charleroi, lors des luttes du printemps 1982, que cette même assemblée, réunie cette fois en congrès syndical plénier, avait voté le principe de la grève générale nationale.
Au sein des structures du mouvement syndical, l'organisation d'une opposition capable de jouer tout son rôle dans de pareils moments en reste encore à un niveau très élémentaire. Pourtant, le processus de n'est pas au point mort. Trois faits méritent d'être signalés pour marquer une évolution positive en ce sens :
- En dehors des canaux de l'appareil syndical, les délégués des banques et assurances, de Bruxelles, se sont organisés au travers d'une assemblée de 150 délégués. Ces 150 délégués représentent unitairement près de 50 000 travailleurs. Ce comité a pris en charge une grève et une manifestation de 15 000 personnes le 19 avril dernier. Cette unité d'action est significative, car elle n'aurait jamais pu voir le jour d'en haut, étant donné les divergences des diverses centrales.
- Le comité d'action intersectoriel de la Centrale des services publies d'Anvers. Lancé lors de la grève des services publics de septembre 1983 et regroupant 200 à 300 militants, dont un secrétariat
8. Lors des élections sociales d'avril 1983, des centaines de délégués syndicaux combatifs, souvent mal placés sur les listes, ont été plébiscités par les travailleurs.
permanent de 3 membres, ce comité s'est installé dans les locaux syndicaux afin d'organiser les actions dans toute la ville. Par sa capacité d'organisation de la grève, ce comité a acquis une véritable autorité, devenant un lieu de discussions et de référence au-delà même du secteur des services publics.
- C'est indiscutablement dans les Hauts-Sarts (une zone industrielle située près de Liège) que l'auto-organisation des travailleurs a été la plus avancée lors de la récente grève. Dix-sept usines ont constitué un comité de grève interentreprises en front commun syndical. L'action de ce comité a largement débordé les mots d'ordre officiels, puisque la grève s'est maintenue entre le 3 et le 10 avril. Le comité s'est également heurté à l'hostilité de la bureaucratie syndicale et a dû organiser une manifestation en direction des locaux syndicaux pour imposer sa reconnaissance.
Les délégués d'entreprise et les militants combatifs ont ainsi apporté une réponse capitale à l'isolement des luttes de ces dernières années et à l'isolement des différentes structures syndicales. faut aussi signaler que c'est au niveau de Liège que les contacts horizontaux entre militants de base ont été les plus intenses, même si le comité des Hauts-Sarts est resté une exception dans la région. Des expériences de ce type sont évidemment importantes pour le futur, car à partir de ces points d'appui, il est possible de prendre des initiatives de mobilisation suppléant aux carences de la bureaucratie syndicale.
Il faut cependant souligner la profondeur de la tâche qui attend l'avant-garde syndicale. Car si les progrès de l'initiative ouvrière sont évidents, si les contacts horizontaux entre militants se multiplient en période de lutte, tout cela ne peut modifier la situation globale que s'il y a également un développement, au sein des structures syndicales, de points d'appui pour l'opposition syndicale. Une fois l'action retombée, il s'agit de pouvoir en tirer toutes les leçons pour réinvestir ce capital d'expériences dans des batailles d'opposition pour le redressement de l'orientation du syndicat. Au sein du mouvement syndical, une vaste bataille politique est engagée, dans laquelle s'affrontent les partisans et les opposants à la politique d'austérité. Cette lutte prend des allures multiples. C'est ainsi que fleurissent, au sein du mouvement ouvrier belge, des formulations reprises au promoteur du « recentrage » de la Confédération démocratique française du travail (CFDT), Edmond Maire, d'autres émanant des syndicats italiens lors du congrès de l'EUR (9). On parle aussi de « nouveau syndicalisme » et de « nouvelles solidarités » ... Ces débats d'orientation ne doivent pas être considérés comme secondaires. Il est au contraire nécessaire de les mener afin de rassembler l'avant-garde syndicale et de lui donner pour objectif de conquérir des positions de responsabilité dans le syndicat. Cette bataille au sein du mouvement syndical, combinée aux capacités d'autoorganisation du mouvement ouvrier, constitueront les conditions qui détermineront l'issue des prochaines ripostes à la politique gouvernementale.
UNE MATURATION POLITIQUE
Les progrès dans la prise de conscience par les travailleurs de certaines questions politiques centrales, qui étaient déjà apparus lors des luttes précédentes, se confirment et s'amplifient à chaque nouvelle mobilisation. Ainsi, le rôle des banques et des holdings dans les mécanismes de la crise économique est régulièrement dénoncé par les manifestants,
Piquet de grève devant un dépôt de bus. (DR)
créant une opportunité pour une propagande politique définissant une alternative anticapitaliste à la crise fondée sur l'expropriation des secteurs clés de l'économie. Mais des progrès se produisent aussi dans trois autres domaines :
- Lors des précédentes montées de luttes ouvrières, la fin de l'action voyait immanquablement ressurgir la question
« repli wallon ». Profitant de la non réussite des actions, la bureaucratie syndicale de la FGTB, soutenue par le PS, en tirait la leçon que vu la difficulté d'entraîner les Flamands dans la mobilisation, il fallait se battre au seul niveau wallon, afin d'obtenir une plus grande autonomie régionale. Il est évident que la Wallonie est une région durement touchée par la crise économique, et la politique que lui applique l'Etat belge ne va pas dans le sens des intérêts des travailleurs wallons. Mais la tactique du « repli wallon » débouche inévitablement sur une perspective d'union sacrée avec les composantes bourgeoises régionales. Les revendications régionalistes se sont faites discrètes parmi les travailleurs lors de ces dernières grèves, alors qu'il s'agit du cheval de bataille traditionnel du PS. Cela correspond sans aucun doute à la prise de conscience par les travailleurs que la crise économique ne s'arrête pas à la frontière linguistique, mais surtout au fait que l'écart entre la combativité des travailleurs du nord et du sud du pays s'est considérablement réduit dans la dernière période.
- Durant ces dernières années de ré sistance ouvrière à l'austérité, une expression a été consacrée dans le langage courant, celle suivant laquelle « le PS est resté au balcon ». L'absence des socialistes dans l'action est d'autant plus frappante que celle-ci s'accompagne d'un discours favorable à la politique d'austérité qui ne manque pas de heurter les travailleurs. Ainsi, le PS a-t-il déjà annoncé que son retour au pouvoir ne signifierait nullement le rattrapage des pertes diverses dues à la politique de l'actuel gouvernement (salaires, allocations, etc.), et qu'en matière de chômage, sa seule proposition est la création de 40 000 emplois. C'est ainsi que la Centrale des services publics, au niveau de Bruxelles, a vu se développer un courant parmi ses membres socialistes qui exigent « que le PS change radicalement de politique, faute de quoi il faudrait envisager la création d'un nouveau
- Mais le progrès le plus visible est sans conteste la compréhension de la dimension politique immédiate de la lutte contre l'austérité. En 1982-1983, les directions syndicales avançaient encore l'objectif d'infléchir la politique gouvernementale. Aujourd'hui, l'hostilité au gouvernement est telle qu'une seule revendication s'impose : chasser le gouverne-
9. C'est au cours d'une assemblée syndicale nationale réunie au palais de l'EUR à Rome, en janvier 1978, que les dirigeants syndicaux italiens se prononcèrent en faveur de la politique d'austérité proposée alors par le gouvernement d'unité nationale soutenu par le parti communiste italien (PCI).