Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

Durcissement policier face à la crise

Inprecor n° 176, 25 juin 1984 · p. 26-27 · 1 661 mots

Europe de l'Est Ex-Yougoslavie Économie mondiale

Durcissement policier face à la crise En s'attaquant aux cercles intellectuels de Belgrade, la répression en Yougoslavie vient de connaître un tournant. Certes, depuis 1971, la « libéralisation » politique qui avait accompagné la réforme décentralisatrice de 1965 avait pour le moins marqué le pas. La décennie des années 1970 fut celle de l'interdiction de la revue Praxis, de l'éviction de l'université des marxistes de gauche qui l'animaient à Belgrade. Elle fut aussi celle de la répression des étudiants et des purges tous azimuts, notamment contre les « anarcho-libéraux » qui avaient eu le tort de trop bien appliquer la ligne officielle de la période antérieure. Elle fut, en deux mots, la réaffirmation du « rôle dirigeant » de la Ligue des communistes de Yougoslavie (LCY) ramené très étroitement à sa volonté vaine de contrôle de tous les aspects de la vie culturelle et économique

De même que le début des années 1970 fut marqué par le conflit avec les nationalistes Croates, la nouvelle décennie s'était ouverte, au printemps 1981, par les émeutes du Kosovo. Mais le contexte, la composition et la dynamique sociale des deux mouvements étaient radicalement différents : cette fois-ci, c'était la région la plus touchée par le chômage (près de 40% de la population contre un quasi plein emploi en Slovénie) et l'inflation qui connaissait la révolte des couches les plus défavorisées, soumises de surcroît au racisme des autres populations. Le dernier rapport d'Amnesty International en 1983 indiquait une augmentation très rapide du nombre des emprisonnés politiques, dont l'essentiel depuis 1981 touchait les Albanais du Kosovo et les musulmans.

Mais les publications et les colloques critiques auxquels participaient des membres de la LCY continuaient à bénéficier de marges réelles d'existence à la dans la toute dernière période d'accentuation de la crise économique, les débats publics ont été très larges et relativement

La descente de police survenue le 20 avril dernier dans un appartement de Belgrade, où se tenait une réunion des « universités volantes », est un nouveau durcissement. Depuis 1977 environ, de tels cercles hétérogènes - allant de sociaux-dé mocrates de droite à l'extrême-gauche — se tenaient sur des thèmes variés de débat. Cette fois-ci, Milovan Djilas avait été invité à y exposer ses vues sur la question nationale. Jusqu'alors, la Sécurité d'Etat, malgré quelques pressions policières visant à dissuader la tenue de ce type de réunions, en avait toléré l'existence.

Cette fois-ci, la réunion fut interrompue et les vingt-neuf participants interpellés. Ils ont ensuite tous été relâchés dans un premier temps, Milovan Djilas notamment resta libre, mais ils subirent des interrogatoires répétés et, dans cinq cas, des violences physiques. Trois d'entre eux furent matraqués sur la plante des pieds parce qu'ils refusaient de signer de fausses déclarations. Une des personnes interrogée a été si brutalement éprouvée qu'elle exige aujourd'hui un procès contre son tortionnaire. Entre le 24 avril et la mi-mai, trois des participants à la réunion du 20 avril furent arrêtés et on leur a refusé sous caution dans l'attente de leur procès (il s'agit de Dragomir Olujic, de Miodrag Milic et de Voji-

Le spectre des opinions des vingt-neuf participants interpellés à cette réunion était très large. Nombre d'entre eux ont eu dans le passé maille à partir avec les autorités yougoslaves. Lazar Stojanovic, metteur en scène de cinéma, a ainsi passé trois ans et demi en prison pour avoir réalisé Plastic Jesus, que l'on considère aujourd'hui comme un chef-d'œuvre du cinéma d'avant-garde yougoslave. Plusieurs participants (Katic, Imsirovic) avaient été arrêtés et emprisonnés pour leur soutien à Solidarité en décembre 1982. Seselj, un des trois emprisonnés, était connu pour son nationalisme et ses critiques aux droits constitutionnels des provinces de Kosovo et de Vojvodine. Exclu de la LCY en 1981 pour « anarcho-libéralisme », il était favorable à une partition de la Bosnie entre la Serbie et la Croatie. Milovan Djilas est aujourd'hui sur des positions social-démocrates de droite, très favorables aux accords conclus avec le FMI et pour l'extension radicale des lois du

Mais, à l'extrême opposé, Radomir Radovic, que l'on a retrouvé « suicidé », syndicaliste de 33 ans, ancien ouvrier devenu ingénieur technicien, connu pour plusieurs actions menées avec les travailleurs en défense de leurs droits. Il souvent affirmé l'exigence égalité socialiste et de la démocratie ouvrière des conseils. Sur son tombeau, ses camarades ont déposé une grande étoile rouge, parce qu'il était communiste au sens le plus ancien et le seul vrai du terme. Il fut arrêté le 20 avril avec les autres participants, puis relâché, puis à nouveau arrêté, et « travaillé » brutalement avant d'être remis « en liberté » et de disparaître le 23 avril. Quatre jours plus tard, les annoncèrent qu'il était mort d'avoir absorbé une « quantité excessive de calmants ». Sa famille et son avocat Knezevic nient qu'il ait eu une quelconque propension au suicide. A la suite de ce décès, de nombreux intellectuels de Belgrade ont adressé une lettre ouverte à Stane Dolanc, qui vient de quitter ses fonctions de ministre de l'Intérieur pour devenir membre de la Présidence collégiale. On trouve parmi les signataires quelques-uns des artistes et des écrivains les plus connus de Yougoslavie.

Les brutalités policières dénoncées par cinq des participants à la réunion ayant été arrêtés laissent peu de doutes sur les circonstances tragiques de cette mort. Le profil de la victime est à son tour éclairant sur les raisons de la nervosité de la Sécurité d'Etat aujourd'hui. Radomir Radovic était un lien entre les intellectuels de gauche et les travailleurs. C'est de cela qu'il est mort. Parce qu'au moment d'appliquer les diktats du FMI, qui vont signifier l'accentuation des inégalités, du chômage et de la baisse du niveau de vie des travailleurs, des attaques inévitables contre leurs droits autogestionnaires, l'« aile dure » du régime veut prévenir toute velléité de lutte, de protestation sociale et de jonction entre intellectuels de gauche et travailleurs. Parce qu'elle a peur, elle veut faire peur et interdire toute forme indépendante d'opinion.

C'est dans ce contexte que trois nouvelles arrestations se sont ajoutées, le 18 mai, aux précédentes. Cette fois-ci, ce sont des anciens de la génération de 1968, de ce mouvement étudiant qui avait alors exigé «l'autogestion de bas en haut» contre la bureaucratie et les lois du marché, et qui manifestait contre contre Nixon, qui viennent d'être arrêtés : il s'agit

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de Vladimir Mijanovic, significativement dénommé « Vlado la révolution », de Milan Nikolic, et de Pavle Imsirovic, qui avaient été récemment emprisonnés pour trente jours, après avoir manifesté contre la loi martiale en Pologne. Ils ont tous les trois entamé une grève de la faim. C'est aussi le cas de Vojislav Seselj, un des trois autres emprisonnés après cette réunion du 20 avril. Leur état de santé est très préoccupant et Milan Nikolic vient de subir une crise cardiaque provoquée par cette grève

De nombreuses prises de position et débats publics aujourd'hui en Yougoslavie montrent que la répression se heurte à une résistance farouche, notamment au sein de la LCY elle-même.Celle-ci se trouve écartelée entre différents courants, pepar les polarisations sociales idéologiques qui découpent la yougoslave tout entière. Nombreux sont ceux qui y sont entrés dans la dernière décennie par arrivisme et sans aucune conviction communiste. Ceux-là seront les soutiens intérieurs des mesures préconisées par le FMI pourront se retrouver côte à côte avec l'aile "dure" du parti qui voudra reprimer toute forme d'opposition à la politique décidée par le gouvernement. Dans son ensemble, la LCY a perdu son prestige et les cadres issus de la révolution au cours de ces quinze dernières années. Elle s'est considérablement transformée, mais elle comporte encore en son sein de nombreux militants authentiquement communistes, dont les points de vue rejoignent de fait ceux des intellectuels de gauche qui sont extérieurs à la LCY. Car les uns et les autres affirment de plus en plus la nécessité d'un pluralisme et d'une unité démocratique de tous ceux qui veulent défendre une orientation socialiste égalitaire appuyée sur les travailleurs et leur reconnaissant tout le pouvoir de résoudre la crise actuelle. Si leur point de vue ne parvient pas à l'emporter dans la LCY, ce sera contre celle-ci que les travailleurs se soulèveront, comme en Pologne contre le POUP. Telle qu'elle est aujourd'hui, la LCY éclatera de part et d'autre des barricades qui risquent de se dresser bientôt en Yougoslavie face à l'aggravation des conditions de vie.

ERRATA

A la suite d'une erreur d'impression, deux lignes de la résolution du Secrétariat unifié de la IVe Internatienale sur Grenade, publiée dans le dernier numéro d'Inprecor en page 22, ont été rendues illisibles. Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs.

« Le conflit qui éclata au sein du NJM exprima une différenciation qualitative concernant la réponse qu'il fallait donner à de telles pressions sociales.

« L'expérience tragique de la révolution grenadienne confirme donc l'importance vitale, pour la consolidation d'une révolution, d'une articulation entre un pouvoir des travailleurs institutionnalisé, une conception correcte des rapports parti-Etat, et une conception léniniste de la construction du parti (...). »

La répression des idées n'aidera en aucun cas à contenir l'exaspération des mécontentements. Elle empêchera seulement que s'affrontent librement les interprétations de la crise actuelle et les solutions préconisées. Mais celles-ci existeront et se confronteront inévitablement dans les pires conditions de confusion et d'éclatement de la classe ouvrière elle-même et sans aucune force politique pour la guider dans ses choix. La sauvegarde des libertés démocratiques en Yougoslavie est pourtant la condition pour que la Fédération yougoslave n'éclate pas demain.

Il faut donc exiger la libération de tous ces emprisonnes, auxquels on ne reproche en fait que leurs idées, mais qui risquent pour elles jusqu'à dix ans d'emprisonnement. Toute la lumière doit également être faite sur les circonstances de la mort de Radomir Radovic et les coupables doivent être punis.

Des télégrammes et messages de protestation adressés à la Présidence collégiale de la Yougoslavie peuvent être envoyés à l'ambassade de ce pays, à l'adresse suivante : 54, rue de la Faisanderie, 75016

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