Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

L'ouverture démocratique à l'ombre des potences

· Inprecor n° 176, 25 juin 1984 · p. 23-24, 24-25 · 2 401 mots

Maghreb

IX condamnations à la peine capitale, des peines d'em-

Dorisomement alan Jusqur a 30 ans de travaux forces, tei est le résultat des premiers procès par lesquels le régime du président Habib Bourguiba espère exorciser les révoltes populaires qui, du 28 décembre 1983 au 6 janvier 1984, ont secoué tout le pays en protestation contre la hausse brutale du prix du pain et des autres dérivés des céréales, émeutes qui avaient été violemment réprimées (1).

400 inculpés au total, 400 jeunes gens de moins de 20 ans accusés de meurtre et de pillage, vont connaître les rigueurs d'une justice bourgeoise qui ne cherche même plus à maquiller l'iniquité de ses jugements. Les dossiers sur lesquels repose l'accusation sont vides, et les témoignages à charge ont généralement été obtenus par la peur ou arrachés par la menace. Il y a tout lieu de croire que les inculpés ont

Faire un exemple, prouver la force de l'Etat bourgeois, sont bien les raisons essentielles qui expliquent la sévérité des peines prononcées. Les émeutes du début janvier 1984 ont, en effet, profondément ébranlé le régime, déjà miné par des querelles de clans et affaibli par l'incapacité de ses dirigeants à définir une orientation politique stable depuis la farce des élections législatives truquées de novembre 1981.

LE GOUVERNEMENT MZALI

AU BOUT DU ROULEAU

Les milliers de manifestants, jeunes, chômeurs ou sous-employés des zones rurales ou de la périphérie misérable des grandes villes, ont affirmé avec force, en même temps que leur simple existence, leur refus de faire les frais d'une politique économique au service de l'impérialisme et de la bourgeoisie locale, et leur hostilité à un Etat et à un parti, le Néo-Destour, qui les oppriment. Ils faisaient ainsi voler en éclats le cadre de la paix sociale et de la politique d'« ouverture » du régime.

Mettant la police en déroute, obligeant l'armée à intervenir au prix de centaines de morts et de blessés parmi les manifestants, ils ont montré la fragilité du régime et l'impasse d'une démocratisation, même poussée, qui se satisferait de l'approfondissement des inégalités sociales et du développement d'un lumpen-prolétariat exclu de tout circuit économique.

L'ampleur de cette mobilisation a été telle que le pouvoir s'est vu contraint, bon gré mal gré, de renoncer aux augmentations de prix qui étaient prévues. Désavouant son Premier ministre et successeur officiel, le bonaparte Bourguiba est, en effet, parvenu à rétablir la situation en an-

L'ouverture démocratique

à l'ombre des potences

bidonvilles. pouvoir. On comprend mieux été tout bonnement gouverner innocemment? "... nonçant de manière aussi spectaculaire qu'inattendue le rétablissement des prix antérieurs. C'était là une grande victoire pour les masses populaires, la première grande victoire depuis l'indépendance. C'est le prix fort que le Premier ministre entend aujourd'hui faire payer aux centaines de jeunes gens arrêtés à la suite des révoltes de la faim.

Cet épisode, on l'imagine aisément, a discrédité encore plus qu'il ne l'était déjà auparavant le Premier ministre qui, la veille même du recul de Bourguiba, affirmait dans un discours télévisé l'irréversibilité de ses décisions concernant les hausses de prix. La principale conséquence immédiate de cette situation a certainement été l'accentuation de la lutte pour la succession de Bourguiba. Mohamed Mzali, qui depuis plus d'un an s'est attaché a éliminer successivement la plupart de ses concurrents, a saisi l'occasion pour éliminer voire de les avoir provoquées, le ministre de l'Intérieur durant le mois de janvier, Driss Guiga. Un bouc émissaire était ainsi trouvé, en même temps qu'était évincé un éventuel prétendant à la succession. couronner cette entreprise et de lui permettre de consolider ses positions. Pour leur part, les procès contre les prétendus criminels et la sévérité des peines qui leur ont été infligées étaient quant à eux surtout destinés à rassurer la bourgeoisie et certaines couches moyennes et petites-bourgeoises effrayées par les événements

En fait, il semble bien que Mzali joue là sa dernière carte, et tout porte à croire qu'il ne parviendra pas longtemps à mai-

TUNISIE choisis au hasard parmi les milliers de jeunes — chômeurs pour la plupart - arrêtés au lendemain des révoltes, à l'occasion de gigantesques rafles opérées dans les quartiers populaires et les

Le gouvernement du Premier ministre Mohamed Mzali tient avant tout, par ces condamnations, à faire une action exemplaire, de manière à administrer une preuve de la force du ainsi où le Premier ministre voulait en venir lorsqu'il citait la pièce de Jean-Paul Sartre, les

Mains sales, dans le livre-interview récemment publié (2) et dans lequel il retrace son itinéraire : « Moi, j'ai les mains sales jusqu'au coude. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après? Est-ce que tu t'imagines qu'on peut triser la situation. Les condamnations à mort n'auront en effet servi qu'à fournir aux clans qui lui sont opposés une nouvelle arme contre lui, et ce d'autant plus que ces condanmations ne feront qu'aiguiser la colère des masses contre le régime. Certains clans exerceraient aussi des pressions sur Bourguiba pour qu'il grâcie les condamnés, ce qui apparaîtrait aux yeux de tous comme un nouveau désaveu et un nouvel échec de l'actuel Premier ministre. L'affaire de Guiga est également loin d'être réglée. Celui-ci serait activement soutenu par l'Arabie saoudite, dont les financiers jouent un rôle capital en Tunisie, et par la propre épouse du Président. Celle-ci, selon Jeune Afrique, hebdomadaire publié à Paris, aurait même donné des conseils à Driss Guiga quant à l'élaboration de la lettre qu'il a adressée à Bourguiba pour se disculper et rejeter sur le Premier ministre les respon-

Par ailleurs, les spéculations vont bon train, et l'on parle beaucoup, ces derniers temps à Tunis, d'un remaniement ministériel qui porterait à la tête du gouvernement Tahar Belkodja, ancien ministre de

Intérieur jusqu'en 1977, et connu comme l'une des personnalités du régime les plus favorables à une libéralisation politique plus poussée. Belkodja, qui est également soutenu par la femme du Président, bénéficierait aussi de l'appui de la principale force de l'opposition bourgeoise, le

Mouvement des démocrates socialistes

(MDS).

Sans attacher plus d'importance qu'elles n'en ont à des informations qui restent à vérifier, il est certain néanmoins

1. Cf. Inprecor numéro 165 du 23 janvier

1984 et 166 du 6 février 1984.

2. Xavière

La parole et l'action,

Publisud, Paris, 1984, p. 41.

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que nombreux sont les secteurs au sein de la classe dominante et du Néo-Destour qui envisagent de se débarrasser du Premier ministre, dont les ambitions subites ne sont à la hauteur que de l'incohérence de sa politique, qui se manifeste dans plusieurs domaines : incohérence dans les rapports du gouvernement avec l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), incohérence dans la conduite de la politique d'ouverture démocratique, incohérence au niveau de la politique économique, dont la manifestation la plus caricaturale a été les nombreux tournants à 180 degrés opérés à quelques mois d'intervalle sur la question de l'augmentation du prix du pain et des autres dérivés des céréales. En tout état de cause, la situation de Mzali reste très instable, et il est loin de jouir de la confiance unanime de la bourgeoisie. Son atout principal, qui lui permet de conserver au moins le soutien de Bourguiba, est sans aucun doute l'incades différents clans bourgeois à s'entendre sur le nom d'un remplaçant. Mais jusqu'à quand cela restera-t-il vrai ?

Une grande inconnue de la situation actuelle reste évidemment l'attitude de la centrale ouvrière UGTT. L'accord passé le 13 avril 1984 entre le gouvernement Mzali et l'UGTT permet à l'un comme à l'autre de bénéficier d'un répit. Mais la bureaucratie syndicale demeure soumise à de très fortes pressions d'une base ouvrière d'autant moins disposée à renoncer à ses revendications que le gouvernement a montré à plusieurs reprises qu'il n'entendait pas respecter les engagements pris en avril. Malgré la période du Ramadan, des luttes revendicatives ont été déclenchées dans l'industrie automobile et dans une entreprise de l'électroménager. La saison estivale qui s'approche et la période de préparation du congrès de l'UGTT prévu pour novembre imprimeront-elles un recul mouvement de lutte? moins sûr, tant le mécontentement est grand, et une nouvelle montée des mobilisations ne pourrait qu'avoir des conséquences décisives sur l'équilibre des forces au sein du pouvoir et sur la crise du régime destourien.

Une nouvelle phase de cette crise est, en tous les cas, d'ores et déjà franchie. Le fossé est désormais profond entre les couches populaires et le pouvoir. La politique d'ouverture démocratique, censée donner un nouveau souffle au régime sans en modifier substantiellement la nature, n'a certes pas été remise en cause, mais elle a montré ses limites et sa fragilité. Une grave crise de confiance affecte les classes dominantes, tandis qu'un malaise grandissant touche les travailleurs et les masses

Une période de crises à répétition s'est ouverte en Tunisie, que seul atténue le rôle bonapartiste de Bourguiba, toujours réel bien que considérablement affaibli.

RIPOSTE LOCALE LIMITÉE

ET NÉCESSITÉ D'UNE CAMPAGNE

INTERNATIONALE La riposte pour obtenir l'annulation des jugements, et en particulier la grâce

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Déclaration du Secrétariat unifié de la IVe Internationale En janvier 1984, les masses populaires s'étaient vigoureusement soulevées en

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des condamnés à mort, a du mal à démarrer. Néanmoins, pratique peu courante, la plupart des organisations politiques de l'opposition, du Parti communiste tunisien (PCT) à l'extrême-gauche, en passant par les courants nationalistes arabes et des « intégristes » islamiques, ont signé un communiqué commun dénonçant la procédure expéditive et demandant l'annulation des jugements (3). Les réunions unipoursuivent, dans lesquelles se discute l'éventualité de la tenue d'un meeting ou d'un rassemblement. Seul le MDS est resté à l'écart de cette démarche unitaire, se contentant de publier son propre communiqué (4). Rien d'étonnant d'ailleurs à cela, le MDS ayant maintes fois affirmé son refus de participer à tout front ou à toute alliance qui s'opposerait au parti au pouvoir, avec lequel il espère parvenir à un accord.

Les dizaines d'avocats qui ont assuré la défense des inculpés ont envoyé un télégramme au président Bourguiba, lui demandant d'accorder sa grâce aux condamnés à mort, en vertu du droit que lui confère la Constitution. L'Association des jeunes avocats, toujours à la pointe du combat pour l'indépendance de la justice, a également manifesté sa réprobation face au déroulement des procès, dont elle exige l'annulation, tandis que le Conseil de l'ordre des avocats a décidé de boycotter le président de la cour criminelle, le magistrat Lakhdar Ben Abdessalem, et de le poursuivre en diffamation pour un article injurieux à l'égard du corps des avocats publié en réponse aux récriminations de ladite association face aux procès. Il faut également noter la position en faveur de l'annulation des jugements des procès prise par les différents syndicats de l'enseignement supérieur. Pour sa part, la Ligue tunisienne des droits de l'homme a réagi, notamment par l'envoi d'un télégramme à Bourguiba, dans lequel elle dénonce la procédure judiciaire. Dans le même sens, de nombreuses pétitions circulent au ni-

3. Les organisations signataires sont les suivantes : le PCT, qui est une formation stalinien-

Ettounsi ; le Rassemblement progressiste, récemment constitué, qui réunit en son sein des militants issus de la gauche révolutionnaire ; le Rassemblement nationaliste arabe, dont le seul non, précise l'orientation : le Parti de l'unité poprilaire, organisation bourgeoise, scission du mor vement de Ben Salah, ancien dirigeant destourien : et, enfin, le Mouvement de la tendance islamique, « intégriste » islamique.

4. Le correspondant du Monde à Tunis qui, dans un premier article sur les condamnations s'est contenté de regretter les déclarations officielles reproduites dans l'organe du Parti socialiste destourien (PSD) gouvernemental, l'Action, n'a pas jugé bon, dans un article paru quelques jours plus tard et consacré aux réactions de l'opposition, de faire état du communiqué commun de l'opposition, préférant citer longuement la déclaration du MDS et, pour paraftre faire bonne mesure, celle du PCT.

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veau national. A signaler aussi le petit rassemblement d'une centaine de personnes, dont une proportion importante de femmes, qui s'est tenu devant le palais de justice, avec la participation des mères des condamnés à mort, à l'initiative de militants et de militantes de gauche.

D'autres initiatives sont prévues mais, il faut bien le dire, la mobilisation reste malgré tout assez faible et pour l'essentiel cantonnée aux milieux intellectuels ou à ceux, très restreints, de l'opposition. Les organisations de l'opposition, légales ou clandestines, restent, en effet, marginales, et les limites de leur influence sociale ne leur permettent pas d'organiser de véritables mobilisations de masse, alors que le mécontentement est grand parmi les couches les plus déshéritées de la population.

Il faut souligner aussi que certaines des forces de l'opposition ne semblent pas disposées à mener une large campagne et se contentent de la déclaration unitaire déjà adoptée. C'est le cas, en particulier, du courant islamique, qui espère visiblement obtenir, par son inaction, la libération de ses militants encore emprisonnés ainsi que sa légalisation en tant que courant politique. L'attitude du PCT quant à elle, pour le moins ambiguë. Le PCT semble en effet décidé à lier son sort à celui du MDS et du courant islamique.

Le quadrillage policier et la répression systématique qu'ont connu depuis janvier les quartiers populaires ont, par ailleurs, instauré un climat de crainte difficilement surmontable. Quant aux étudiants, qui sont généralement les premiers à descendre dans la rue, ils sont absorbés par les examens de fin d'année.

Mais le principal handicap qui entrave la mobilisation est, sans aucun doute, la passivité de l'UGTT, seule force capable d'organiser une mobilisation massive pour obtenir l'annulation des jugements. La direction syndicale, qui s'était déjà manifestée par son absence de réaction notable lorsque les augmentations du prix du pain furent décidées, et qui cherche actuellement à apaiser la tension avec le gouvernement, préfère s'abstenir de tout agissement qui impliquerait une confrontation directe avec le pouvoir. Il n'est donc pas question, dans ces conditions, d'envisager la moindre action pour contraindre le gouvernement à un recul concernant les condamnations, hormis, bien entendu, de très discrètes pressions dans les coulisses du palais présidentiel.

La solidarité internationale est plus que jamais indispensable pour contraindre le régime tunisien à revenir sur ses décisions et pour sauver la vie des condamnés à mort. Déjà, la Ligue internationale des droits de l'homme et Amnesty International ont pris position contre les jugements. Mais cela ne peut guère constituer une pression suffisante. L'ensemble mouvement ouvrier international et des organisations démocratiques et humanitaires doit donc s'élever contre les condamnations et exiger leur annulation im-

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NOUVELLES DU MOUVEMENT OUVRIER

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