E 13 mai dernier, 15 000 jeunes venus de tout le pays manifestaient dans le centre de Bruxelles. C'était le point culminant d'une campagne importante, impulsée par un large front unique de toutes les organisations ouvrières belges de jeunesse. Cette campagne et cette manifestation constituent la suite directe de la première « Marche des jeunes pour l'emploi », qui avait rassemblé quelque 30 000
Quoique le nombre de participants ait été moins impressionnant cette fois-ci, la signification et les conséquences de cette seconde campagne sont loin d'être négligeables, surtout lorsqu'on les place dans le cadre des développements récents de la lutte des classes en Belgique. Et, plus important encore, cette expérience de lutte des jeunes contre les effets de la crise économique dont ils sont victimes, menée depuis trois ans déjà sur une base de large unité, est sans doute l'exemple le plus avancé en ce domaine de tous les pays capitalistes développés, et ceci tant par ses objectifs anticapitalistes nesse, mais pensent qu'elles doivent se transformer pour pouvoir jouer ce rôle. Les deux dernières années ont vu le soupasser de 9% à 23 % aux congrès annuels des LPYS. Cette progression peut favoriser un processus de travail en commun entre les LPYS et la YCND. Aussi, la direction des LPYS a-t-elle été obligée, sous la pression du mouvement de masse et de la gauche « benniste », de soutenir la YCND et de se déclarer en faveur de son développement. C'est un pas en avant important - même si aucun partisan de Militant n'a été délégué au congrès de la YCND - qui donne une indication du rôle que peut jouer la YCND pour favoriser la transformation des LPYS en organisation de masse combative de la jeunesse. aussi eu un impact dans le mouvement étudiant. Malgré le fait que les étudiants constituent environ 20 % des adhérents de la CND, cette force potentielle n'a jamais été organisée. Mais le dernier congrès
Syndicat national des (NUS) a marqué un progrès certain, en adoptant, contre l'avis de sa direction, toute une série d'orientations plus radica. les que celles de la CND : soutien à la stratégie des actions de masse, politique unilatéraliste sans équivoque, retrait de l'OTAN et prise de position pour un travail commun avec la YCND en tant que composante clé de la lutte des jeunes contre les missiles. Il faudra mener une bataille acharnée pour que ces orientations soient traduites en actions, mais des possibilités considérables s'ouvrent pour l'intervention de la YCND dans ce syndicat, qui regroupe plus d'un million d'adhé-
L'avenir de la YCND est semé d'embûches. Bien qu'elle exprime de façon organisée les aspirations de la masse de la jeunesse radicalisée, elle n'en organise en permanence qu'une fraction restreinte. Cette faiblesse, qui est commune à beaucoup de mouvements de masse de la jeutraduit par des lacunes organisationnelles et par une grande dépendance par rapport à la CND. La YCND elle-même constitue une partie importante des forces de gauche, avec le mouvement des femmes de Greenham, les « bennistes » du Parti travailliste, comme en témoigne le rôle clé qu'elle joue dans la préparation de la manifestation contre Reamalgré l'opposition initiale direction de la CND. Les partisans de Revolution et d'autres forces socialistes dans la YCND s'efforcent de surmonter ces faiblesses par un travail patient de construction de l'organisation à tous les niveaux, en la liant à d'autres éléments combatifs du mouvement pour la paix, en nouant des liens avec les jeunes du mouvement contre les missiles dans d'autres pays, en se battant pour la stratégie des actions de masse dirigées par le mouvement ouvrier, et surtout en menant la bataille pour que les LPYS s'engagent dans cette mobilisa-
Piers MOSTYN, 20 mai 1984.
Lutte exemplaire
manifestants dans les rues de Bruxelles, le 24 avril 1982. que par son ampleur, sa durée, ses formes d'action et son caractère unitaire. Guy HENDRIX
La structure de l'industrie belge est depuis des décennies caractérisée par un degré très élevé de centralisation au sein d'une poignée de sociétés financières. Cela détermine une politique d'investissement extrêmement conservatrice. Au début de la crise économique, il y a dix ans, le pays disposait d'un appareil de production assez vétuste, dans des secteurs traditionnels, et fortement dépendant de l'exportation et de l'évolution de la conjonc-
Une telle économie a évidemment été frappée durement par les premiers dévede la crise. Ainsi, 228 000 industriels ont disparu entre 1974 et 1979. Dans la même période, le nombre de chômeurs passait de 100 000 à 400 000, dont un tiers environ étaient des jeunes de moins de 25 ans. Depuis lors, le démantèlement industriel continue à un rythme moins rapide, mais suffisant pour maintenir la Belgique en tête du qui concerne le taux de chômage : 510 000 chômeurs enregistrés officiellement, dont 170000 ont moins de 25 ans, et il faut y ajouter 300 000 travailleurs sans emploi classés dans d'autres catégories statistiques.
1980, cette situation dramatique ne suscitait pas de grands mouvements de résistance, ni parmi la classe ouvrière ni parmi la jeunesse. Dans une certaine mesure, ceci était dû à un système de sécurité sociale particulièrement développé qui, surtout au niveau des allocations de chômage, n'avait pas d'équivalent en Europe capitaliste. A partir de 1980 pourtant, sous les derniers gouvernements de coalition entre les partis sociaux-démo-
(PS/SP) et démocrates-chrétiens (PSC/CVP), une politique d'austérité s'est développée, touchant d'abord à la sécuri-
Lorsque la bourgeoisie s'est rendue
BELGIQUE des jeunes pour l'emploi compte du retard considérable qu'elle avait accumulé vis-à-vis de ses concurrents (au niveau des réductions salariales, du démantèlement de la sécurité sociale et de l'« assainissement » du budget de l'Etat), elle a décidé, après les élections de novembre 1981, de mettre fin aux coalitions gouvernementales à participation social-démocrate en instaurant l'actuel gouvernement Martens-Gol composé des partis démocrates-chrétiens et libéraux (PRL/PVV). Celui-ci a lancé une politique d'austérité radicale, procédant par vagues successives avec une série de chaque printemps et chaque automne.
Ainsi, la bourgeoisie belge a réussi à imposer une chute du niveau de vie d'environ 15 % en moyenne en deux ans. Venant après la brusque chute de l'emploi dans les années 1970, ce phénomène brutal a suscité une prise de conscience générale dans la classe ouvrière sur l'ampleur réelle de la crise capitaliste et sur la nécessité d'une résistance active. Il en est résulté une importante vague de luttes interprofessionnelles successives (1).
LES JEUNES
PARTICULIEREMENT TOUCHES
Comme partout ailleurs, les secteurs les plus faibles de la classe ouvrière souffrent de plus en plus de la remise en ordre du capitalisme, et ce, pas uniquement en des différentes mesures gouvernementales d'austérité, mais avant tout du fait même du jeu des mécanismes normaux du marché du travail prétendument libre, dans une situation où la demande d'emploi est structurellement excédentaire par rapport à l'offre.
1. Pour les plus récents articles sur la Belgique, se reporter à Inprecor numéro 160 du 7 novembre 1983, numéro 171 du 16 avril 1984 et numéro 174 du 28 mai 1984.
tion pour chaque chômeur de se présenter chaque jour à la mairie à une heure précise qui lui est communiquée un jour auparavant. Le « stage » est la période de six mois après l'obtention d'un diplôme, pendant laquelle un jeune qui ne trouve pas d'emploi n'a pas droit à une allocation de chômage et ne dispose donc d'aucun revenu. L'article 143 est une disposition qui permet à l'Etat d'exclure un chômeur du droit à l'allocation s'il juge que la durée du
Pour les jeunes, cela signifie en premier lieu que la recherche d'un premier travail à la sortie des études devient de plus en plus difficile, dès lors que les entreprises préfèrent embaucher des travailleurs ayant au moins une quelconque experience protessionnelle. Le nombre de jeunes chômeurs n'avant iamais travaillé et qui sont sans emploi depuis plus de deux ans est en augmentation constante, et atteint des proportions inquiétantes. On parle même d'une génération perdue.
Ce phénomène tend à provoquer une certaine décomposition de la classe ouvrière, dans la mesure où de nombreux jeunes restent isolés, sans insertion dans un milieu social un tant soit peu stable. N'ayant jamais vécu la situation de salarié, ces jeunes ne peuvent pas s'imaginer ce que signifie la solidarité de classe ou la lutte collective, et s'éloignent progressivement de la classe ouvrière. Le simple fait que le mouvement « Jeunes pour l'emploi » soit parvenu à impliquer une partie de cette couche sociale dans un mouvement revendicatif organisé, en liaison directe avec le mouvement syndical, constitue déjà un acquis capital pour le développement futur de la lutte des classes.
En second lieu, ce chômage massif des jeunes devient le biais par lequel le patronat cherche à ronger les acquis obtenus dans le domaine des conditions de travail par des décennies de lutte. On assiste ainsi à la multiplication de divers types de contrats de travail qui incluent soit un salaire en-dessous du minimum conventionnel, soit un nombre d'heures de travail en rupture avec la législation existante. Le gouvernement lui-même en a rajouté en lançant des systèmes dits de résorption du chômage, qui ne sont rien d'autre en fait que des emplois de seconde zone, prioritairement destinés aux jeunes chômeurs. Tout cela est présenté comme une solution au chômage, avec l'argument « qu'il vaut mieux avoir quand même quelque chose que rien du tout ». En réalité, ce grignotage des conditions de travail ouvre la brèche pour une attaque en regle contre les dispositions légales limitant le taux d'exploitation de tous les travailleurs. On estime déjà à 70 000 le nombre de travailleurs embauchés sous ces divers contrats précaires, en large majorité des jeunes.
Tandis que la plate-forme de la première « Marche des jeunes » en 1982 revendiquait en termes généraux « la création d'emplois », sans se soucier de la question des conditions de travail, une évolution spectaculaire s'est produite entre-temps, amenant par exemple des organisations comme la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC/KAJ) et les jeunes de la Confédération des syndicats chrétiens (CSC Jeunes/ ACV Jongeren), à réviser complètement leur opinion sur cette question. La plateforme de la mobilisation de 1984 revendique sans ambiguïté la suppression de tous ces emplois de seconde zone et leur remplacement par des emplois stables et à des conditions légales (cf. encadré).
Troisièmement, et c'est là indiscutablement le facteur immédiat qui a radicalisé le plus certaines composantes de « Jeunes sans perte de salaire et avec une embauche proportionnelle.
par des emplois stables et normalement rémunérés.
sionnelle, les services publics, les écoles, etc.
chômage est « anormalement longue ».
pour l'emploi », le gouvernement Martens-
Gol a nettement réduit les allocations de chômage, visant surtout les jeunes, ainsi femmes cohabitant avec des perque les sonnes ayant encore un revenu. La situation financière de la plupart des jeunes chômeurs restée encore supportable jusqu'en 1980, surtout si on la compare avec d'autres pays, s'est rapidement dégradée pour atteindre actuellement un niveau qui est largement en-dessous du revenu minimal permettant de survivre.
La première brèche a été ouverte par un ministre socialiste d'un précédent gouvernement de coalition, qui divisa les chômeurs en « chefs de famille » ayant des personnes à charge et en « non chefs de famille », surtout des femmes et des jeunes. Les allocations de ces derniers ont ensuite été diminuées plusieurs fois. Le résultat cumulé de ces mesures représente
Deuxième marche des jeunes contre le chômage et pour l'emploi, en mai 1984. (DR)
ARITE
LA PLATE-FORME DE « JEUNES POUR L'EMPLOI »
1) Réduction du temps de travail, au moins vers les 32 heures par semaine,
2) Un revenu minimal de 19 000 francs belges (2 700 francs) pour tous les
3) Suppression de tous les emplois de seconde zone et leur remplacement
4) Suppression du contrôle quotidien des chômeurs, du « stage » et de l'arti-
5) Diverses revendications plus spécifiques concernant la formation profes-
(1) Le contrôle quotidien des chômeurs en Belgique se fait actuellement par l'obligaaujourd'ui des diminutions de l'ordre de
50 % à 60% et plus des allocations de dizaines de milliers de chômeurs, ce qui a comme effet naturel que nombre de jeunes sont obligés de continuer à habiter chez leurs parents, même après leurs études. Le droit individuel à un revenu dépar un renforcecent est ainsi remplacé ment de l'idéologie de la famille.
L'exigence d'une allocation minimale de 19 000 francs belges (2700 francs)
pour tous et toutes est ainsi devenu, à côté des 32 heures sans perte de salaire, la pièce-maîtresse de la plate-forme de « Jeunes pour l'emploi » en 1984. Ces deux revendications concrètes chiffrées ont beaucoup plus entraîné l'enthousiasme et la mobilisation des jeunes que le siogan de la première campagne qui affirmait seulement : « Nous voulons un emploi et un revenu ». Cette mobilisation sur de telles
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le et politique des jeunes travailleurs appartenant au mouvement ouvrier chrétien.
cifiques pour les jeunes, au sein des confédérations syndicales, mais se situant en marge des centrales professionnelles. Elles sont toutes très faibles numériquement, mais constituent un pont important vers l'ensemble du mouvement syndical et revendications a aussi provoqué une dynamique de confrontation plus claire avec le patronat et le gouvernement, et polarisé les positions au sein du mouvement ouvrier sur la question de la diminution du temps de travail et de la sécurité sociale.
LES ORIGINES DU MOUVEMENT
On peut se demander comment expliquer une telle évolution politique au sein des organisations de jeunesse, dont les plus importantes font intégralement partie soit du mouvement ouvrier chrétien, soit de la social-démocratie, avec tous les liens, y compris financiers, que cela implique. Comment les directions respectives du KAJ/JOC, des jeunes de l'ACV/ CSC, des jeunes de la Fédération générale travailleurs de Belgique (FGTB/ ABVV) liée au parti socialiste, c'est-à-dire les initiateurs du mouvement des « Jeunes pour l'emploi » dès l'été 1981, qui détiennent encore aujourd'hui l'essentiel du pouvoir de décision dans le front de mobilisation, ont-elles été amenées à adopter une plate-forme nettement anticapitaliste et à faire activement campagne pour ces mots d'ordre ?
Toute la dynamique qui devait aboutir à ce que représente aujourd'hui le front de lutte de « Jeunes pour l'emploi » a été mise en marche par la décision du KAJ flamand, au printemps 1981, de mettre la question du chômage des jeunes au centre de ses activités pour l'année 1981-1982. Le KAJ, implanté depuis des décennies dans le milieu des jeunes travailleurs et seule organisation de jeunesse belge comptant plusieurs milliers de membres, était en effet le mieux placé pour ressentir dans ses propres rangs les conséquences dévastatrices de ce chômage massif. Il prit ensuite contact avec les structures jeunes des deux grandes organisations syndicales, les ACV Jongeren/ CSC Jeunes et les ABVV Jongeren/FGTB Jeunes, ainsi qu'avec son homologue francophone, la JOC. Ces organisations formèrent un comité d'initiative définissant les grandes lignes d'une plate-forme et d'un plan de campagne, et - initiative décisive pour le développement ultérieur -elles invitaient toutes les organisations de jeunesse à se rallier à ce comité.
L'idée de départ était de se limiter à campagne de sensibilisation, de conscientisation sur une base politique limitée. La plate-forme originale n'était en effet pas du tout revendicative, elle se concentrait sur le slogan « Nous voulons un emploi ». Cette idée était inspirée par un certain défaitisme provoqué par un désengagement croissant des jeunes de la vie politique et syndicale, la constatation d'un renforcement de courants droitiers dans les écoles, bref, une apathie apparente générale de cette génération.
Par la suite, tout le monde a pu s'étonner du fait que ces phénomènes, certes présents à cette époque, n'étaient que le reflet très superficiel et passager d'un certain état d'esprit. En effet, dès que le comité national décidait l'organisation d'une « Marche des jeunes pour l'emploi », planifiée pour le 24 avril
1982, comme point culminant d'une année d'activités diverses - modalité d'action qui était inspirée par la « People's
March for Jobs » de Grande-Bretagne -, cette perspective soulevait un enthousiasme inattendu parmi de larges couches de jeunes.
Ainsi, des dizaines d'organisations de toutes sortes se ralliaient au comité national, et ce large front unique poussait à la constitution de comités unitaires dans les villes, les écoles, parmi les chômeurs, et de coordinations régionales de tous ces comités. Le contact régulier entre les initiateurs et les comités de base composés pour une grande partie de militants non- organisés, se faisait par le biais d'assemblées générales ouvertes, organisées au niveau national.
que gouvernement depuis la Deuxième Guerre mondiale.
PS/SP : les deux partis sociaux-démocrates.
CVP.
JOC : Jeunesse ouvrière chrétienne, homologue de la KAJ en Wallonie.
ACV/CSC : Confédération des syndicats chrétiens.
ABVV/FGTB : Confédération des syndicats liés aux partis socialistes.
disposent d'une infrastructure indispensable.
Cortège de la JGS lors de la manifestation anti-chômage. (DR)
Les flics ratonnent les jeunes réclamant un emploi. (DR)
La Jeune garde socialiste/Socialistische Jonge Wacht (JGS/SJW), l'organisation révolutionnaire de jeunes liée au Parti ouvrier socialiste (POS, section belge de la IVe Internationale), comprendra dès le début l'importance de cette campagne, même si la plate-forme et les analyses des directions réformistes restaient à ce moment très limitées. Elle s'est donc immédiatement insérée dans le mouvement à tous les niveaux, et ses militants en sont rapidement devenus parmi les plus actifs.
En même temps, la JGS/SJW introduisait plusieurs thèmes de débat dans le mouvement, sans cependant jamais en faire des points de clivage risquant de faire exploser le front unique réalisé. Ces débats étaient en relation avec les revendications concrètes à mettre en avant dans cette mobilisation - proposition dont l'essen-
LES SIGLES
PSC/CVP : les deux partis démocrates-chrétiens, constituant le pilier de cha-
PRL/PVV : les deux partis libéraux, politiquement situés à droite du PSC/
KAJ : Katholieke Arbeidersjeugd, organisation d'animation sociale, culturel-
ACV Jongeren/CSC Jeunes, ABVV Jongeren/FGTB Jeunes : structures spé-
tiel est repris dans la plate-forme actuelle -, les formes d'action à promouvoir (comme les grèves lycéennes, les manifestations régionales de préparation, les marches sur Bruxelles pour le 24 avril passant par des entreprises, etc.), et le respect de la démocratie interne du mouvement, contre toute exclusive, pour la représentation formelle des comités de base tances nationales, et parfois en opposition aux pratiques de tendances gauchistes locales qui recherchaient la scission avec les
DES ORGANISATIONS DE JEUNESSE
Le démarrage de la campagne, en hiver 1981-1982, coïncidait avec le changement de gouvernement énoncé plus haut. Le nouveau gouvernement bourgeois Mars'attaquait immédiatement l'indexation automatique des salaires sur les prix, provoquant une réaction massive de la classe ouvrière. Ce mouvement fut paralysé par la direction syndicale, qu'il s'orienta vers la perspective d'une grève générale. Parallèlement, de nouvelles mesures contre les jeunes et l'annonce de prochaines mesures anti-ouvrières contribuèrent à donner à la première « Marche des jeunes » un caractère plus politique, plus antigouvernemental que prévu.
Dans ce contexte général, les militants ouvriers les plus combatifs y voyaient un moyen, après les grèves avorde manifester leur opposition au gouvernement et leur désaccord avec les négociation à la mobilisation directe et à la lutte.
Lorsque, dans ce contexte, près de 30 000 jeunes se présentaient à la marche du 24 avril 1982 et transformaient cette manifestation, initialement conçue comme une simple dénonciation de la situation dramatique au niveau du chômage des jeunes, en une marche combative et revendicative, ce succès dépassant toutes les prévisions mettait la direction du front des « Jeunes pour l'emploi » devant ses responsabilités. Elle avait créé, en une année, une capacité de mobilisation inégalée parmi toutes les couches de la jeunesse. Elle avait acquis un capital militant dépassant largement les frontières des différentes organisations participantes qui sont toutes, mis à part le KAJ, numériquement très faibles. Elle avait soudé un front unique exemplaire dont la simple existence, montrant la possibilité réelle de dépasser les clivages traditionnels dans le mouvement ouvrier belge entre chrétiens et socialistes et entre Wallons et Flamands, soulevait déjà l'enthousiasme de milliers de travailleurs, surtout dans le cadre général de division accrue entre les deux grands syndicats.
L'heure des bilans venue, la décision fut rapidement prise de maintenir le front et son comité national, et de travailler dans la perspective d'une deuxième manifestation nationale. Il n'a pas été possible de l'organiser en 1983. Plusieurs blocages sont invervenus dans ce sens. Les directions centrales des deux confédérations syndicales, voyant les risques d'une radicalisation politique de cette mobilisation qui ne pouvait pas manquer d'avoir des effets dans les rangs mêmes du syndicat par le biais des organisations jeunes syndicales à la tête de ce front des « Jeunes pour l'emploi », exercèrent une pression sur leurs directions jeunes pour que celles-ci fassent des efforts pour construire leurs propres organisations plutôt que de s'investir dans le front unique ainsi réalisé. Le fait que ces directions jeunes aient pu tenir bon face à ces manœuvres est la preuve qu'elles ont réussi à s'assurer une plus grande autonomie et une plus large marge manœuvre grâce à la force sociale qu'elles ont su mettre en mouvement.
Cette autonomie s'est ensuite manifestée dans la discussion et l'adoption de l'actuelle plate-forme du front des « Jeunes pour l'emploi ». Une fois la décision prise d'élaborer un ensemble de revendiconcrètes, d'affronter le vernement et de s'adresser aux partis poaux organisations syndicales sur la base de ces revendications, une discussion sur le contenu de ce programme revendicatif s'ouvrait au cours de l'année
Mises à part les questions déjà énoncées plus haut, c'est le problème de la réduction du temps de travail qui fut au centre de ces débats. Alors que dans la première campagne, en 1982, les organisations réformistes envisageaient encore une diminution de salaire pour financer la réduction du temps de travail et que les deux grandes fédérations syndicales avalisaient cette orientation, l'une explicitement et l'autre plus implicitement, la discussion au sein du front des « Jeunes pour l'emploi » s'est finalement soldée par l'adoption unanime du mot d'ordre « 32 heures sans perte de salaire et avec embauche proportionnelle ».
Le contexte de la situation générale dans le pays a aussi joué un rôle prépondérant dans cette évolution. Le gouvernement avait alors imposé des diminutions salariales importantes promettant en contrepartie la création d'emplois avec l'argent provenant de ces réductions. Un an après cette décision, l'échec total de cette politique trompeuse tout le monde, y compris au sein du mouvement ouvrier chrétien, où les illusions dans ce genre de « contrats » étaient les plus répandues. Cela a amené le KAJ/JOC et les ACV Jongeren/CSC Jeunes à se prononcer en faveur d'un mot d'ordre correct de réduction du temps de travail sans
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diminution de salaire, et à se situer ouvertement en rupture avec la direction centrale du mouvement ouvrier chrétien, qui continue à défendre la nécessité de la « modé-
Un dernier facteur qui a joué dans le sens de la radicalisation est de toute évidence la pression des militants actifs à la base du mouvement. Les jeunes, une fois en action et confrontés à une politique d'austérité très brutale, n'attachent plus aucune crédibilité à n'importe quel projet réformiste un tant soit peu cohérent. Sans avoir une conception politique claire ou un niveau de conscience de classe très développé, ils sont assez spontanément attirés par les positions les plus radicales. Celles des révolutionnaires ont donc rencontré un écho considérable et ont ainsi contribué à l'adoption d'une plate-forme revendicative anticapitaliste.
LES PERSPECTIVES
DES « JEUNES POUR L'EMPLOI »
Le mouvement des « Jeunes l'emploi » doit encore dresser son propre bilan dans les prochaines semaines. Mais quelques éléments méritent d'ores et déjà d'être mis en lumière.
Tout d'abord, ce mouvement constitue une expérience exemplaire d'une mobilisation de masse autonome et prolongée de la jeunesse, qui est unique en Europe capitaliste. Après trois années de continuité militante, il serait très difficile pour tous ceux qui voudraient s'y risquer d'arrêter ce mouvement. Il doit au contraire se développer encore comme un instrument permanent de lutte contre la crise économique, dont les effets continueront à frapper les jeunes. Ce mouvement constitue ensuite la plus importante force sociale à soutenir en pratique une plate-forme et une activité anticapitalistes dans toute la Belgique. En tant que tel, il polarise donc les positions dans tout le mouvement ouvrier et constitue un point de référence important pour les courants de gauche dans le mouvement syndical. Et ce, d'autant plus qu'il lié aux syndicats et qu'il a reçu jusqu'ici confédérations syndicales. radicale et la campagne de popularisation qui en a été faite, le prochain débat qui s'annonce portera sur la stratégie à mettre en œuvre pour parvenir à imposer la réalisation de ce programme revendicatif. Toutes les questions politiques centrales, liées notamment à la stratégie révolutionnaire de prise de pouvoir, seront ainsi posées concrètement lors de ce débat, devant des milliers de militants. Ce sera là une occasion pour les révolutionnaires de prouver la validité de leurs réponses politiques, et de s'imposer comme le seul courant politique dans le mouvement ouvrier capable de mener à bien une lutte conséquente contre la crise, contre le capitalisme, et contre l'exploitation dont les jeunes et les travailleurs sont victimes.
Guy HENDRIX, Bruxelles, 31 mai 1984.